« L’équilibre avec la nature n’a jamais existé, on ne voit donc pas comment il pourrait être rétabli »

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  • « L’équilibre avec la nature n’a jamais existé, on ne voit donc pas comment il pourrait être rétabli »
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    Pierre Jouventin et Serge Latouche commencent par en rendre responsable la philosophie des Lumières au XVIIIe siècle et en font même remonter la cause à Descartes. Analyse, disons-le, à la fois caricaturale et un tantinet anachronique. Ainsi, dans sa lutte contre la philosophie scolastique, Descartes n’a pas dit que « l’homme s’institue “maître et possesseur de la nature” », mais qu’il fallait « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Et ajoutait-il immédiatement : « Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui ferait qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la Terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie. » Tout autre chose donc que d’en faire le père d’un rapport prédateur à la nature.

    J’avoue que de plus en peur je me rebiffe quand j’entends les discours anti-Lumières ou anti-modernité, car je pense que cela masque trop souvent des attitudes anti-démocratiques, un recours exagéré aux experts (sous couvert de la "relativité" des analyses). Ce qui est en jeu, loin de céder aux obsessions des post-modernes, c’est de définir une nouvelle modernité, qui reprendrait le SENS de l’acte émancipateur des Lumières, tout en transformant ce qui est historiquement, culturellement et philosophiquement daté. Je ne saurais que renvoyer au petit opuscule de Marina Garcès "Nueva illustracion radical" pour cela). En se sens, je partage les points soulevés par Jean-Marie Harribey et Pierre Khalfa.

    Tout cela renvoie à une analyse unilatérale de la modernité. Pierre Jouventin et Serge Latouche ont raison de pointer que la modernité a été profondément marquée par une vision scientiste et positiviste du monde s’inscrivant dans l’imaginaire social produit par le capitalisme productiviste. Mais elle nous a aussi permis de remettre en cause des conceptions du monde qui servaient de couverture idéologique à des rapports d’oppression féroce, notamment envers les femmes.

    En ce sens, la modernité a été un processus d’arrachement à ce qui était vécu comme un milieu naturel, processus qui a permis la création de la subjectivité occidentale et a créé la possibilité de l’émancipation. La modernité occidentale est née de cette imbrication et s’est révélée être un processus contradictoire dans tous ses aspects.
    « Sagesse millénaire »

    C’est dans ce cadre qu’il faut discuter du rapport entre les êtres humains et la nature (il est d’ailleurs dommage qu’ils emploient « homme » au lieu d’être humain). Ainsi nous disent-ils : « L’homme ne peut survivre qu’en symbiose avec l’écosystème terrestre (…) Pendant trois cent mille ans, Homo sapiens a lui aussi vécu en équilibre avec son milieu. » Or cet équilibre avec la nature n’a jamais existé et on ne voit donc pas comment il pourrait être rétabli.

    Même aux temps les plus reculés de l’histoire de l’humanité, le rapport à la nature a été une construction sociale faite certes de recherche d’une symbiose accueillante, mais aussi de violence, d’utilitarisme et de mysticisme. Refuser un rapport d’instrumentalisation prédatrice à la nature doit-il nous entraîner à rechercher une nouvelle chimère, celle d’un monde apaisé dans lequel les êtres humains trouveraient spontanément leur place dans une nature enfin préservée ?

    #Lumières #Economie #Politique

    • Ce qui est en jeu, loin de céder aux obsessions des post-modernes, c’est de définir une nouvelle modernité, qui reprendrait le SENS de l’acte émancipateur des Lumières, tout en transformant ce qui est historiquement, culturellement et philosophiquement daté.

      Peut-être faut-il ne pas rester obnubiler par les post-modernes (qui, par là-même, restent un épiphénomène de la modernité)...

      Auto-définition de l’Encyclopédie des Nuisances :

      À la différence de celle qu’inspirent régulièrement le marché de l’édition ou l’idéologie d’État, notre Encyclopédie ne se prétend nullement l’héritière et la continuatrice du vieux projet des encyclopédistes du XVIIIème siècle. Le seul rapport qu’elle souhaite entretenir avec l’aspect positif de leur entreprise de recensement, c’est d’en renverser le sens, aussi radicalement que l’histoire à renversé celui du progrès matériel qui portait leurs espoirs. Ainsi, pensons-nous d’ailleurs redonner tout son emploi historique à la négation passionnée des chaînes de la superstition et de la hiérarchie qui animait ce qui n’aurait été sans elle qu’un bien morne catalogue.

      Extrait de la 1ère thèse de « Sanglante Raison » de Robert Kurz (traduction inédite, Gérard Briche) à propos des critiques romantiques de la modernité :

      Certes, il ne faut pas que la critique se laisse guider par la seule « colère viscérale » ; il faut aussi qu’elle soit intellectuellement légitimée de manière entièrement nouvelle. Même si elle utilise les concepts de la théorie, cela ne signifie pas un retour aux standards mêmes de l’Aufklärung : c’est au contraire la conséquence de la nécessité de détruire l’autojustification intellectuelle de l’Aufklärung. Il ne s’agit pas, à la manière rationaliste, de brider les affects au nom d’une raison abstraite et répressive (et donc au rebours du bien-être des individus) : il s’agit au contraire de briser la légitimation intellectuelle de cette auto-domestication moderne de l’être humain. En ce sens, on a besoin d’une anti-modernité radicale, émancipatrice, qui ne tombe pas dans le modèle trop connu d’une simple « Anti-Aufklärung » ou d’une simple anti-modernité, « réactionnaires » (elles-mêmes bourgeoises occidentales, idéalisant un certain passé ou « d’autres cultures »). Mais d’une anti-modernité qui au contraire fasse rupture avec toute l’histoire passée, qui est une histoire de rapports fétiches et de rapports de domination.