Clément Viktorovitch : Gérald Darmanin et l’idéologie libérale

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  • Gérald Darmanin, ce Tartuffe qui préfère les dons à l’impôt
    https://www.mediapart.fr/journal/france/310320/gerald-darmanin-ce-tartuffe-qui-prefere-les-dons-l-impot

    Les épisodes épidémiques sont des moments où l’on voit surgir des comportements des plus étranges. Prenez Gérald Darmanin, par exemple. Le ministre de l’action et des comptes publics, fraîchement élu dès le premier tour maire de Tourcoing, a annoncé lundi 30 mars dans un entretien au Figaro, au détour d’une question qui portait sur la contribution des assureurs au fonds de solidarité pour les travailleurs indépendants, qu’il lançait un « grand appel à la solidarité nationale ».


    Pour joindre le geste à la parole, il promet le lancement prochain d’une « plateforme de dons » afin que « tous ceux qui le peuvent » puisse contribuer, et « notamment les entreprises dont l’activité continue ou qui sont le moins affectées ». Et de conclure : « C’est une façon d’apporter leur contribution à l’effort de solidarité de la nation envers ceux qui sont dans les situations économiques les plus difficiles. »

    C’est effectivement fort touchant. Devant l’urgence, l’État organise la charité et lance, par la voix de son ministre, et pour reprendre les mots du journal conservateur, « un vibrant appel à la solidarité ». À Bercy, on affirme qu’il ne s’agit là que d’une réponse « au souhait de plusieurs Français et entreprises de contribuer à l’effort national ». Car, précise-t-on, « en période exceptionnelle, la solidarité peut aussi passer par des contributions volontaires et pas toujours par l’impôt ».

    Pour la France versez votre or. L’Or Combat Pour La Victoire, Abel Faivre (1867-1945). Imprimerie Devambez, Paris, 1915 © Musée de la guerre Pour la France versez votre or. L’Or Combat Pour La Victoire, Abel Faivre (1867-1945). Imprimerie Devambez, Paris, 1915 © Musée de la guerre
    Il est vrai qu’en économie de guerre, on a souvent recours aux emprunts aux particuliers, sur la base du volontariat. On pourrait se souvenir de la fameuse affiche de 1914 : « Versez votre or pour la victoire ». Mais ce qu’on oublie souvent de dire, c’est que ces emprunts étaient rendus nécessaires par un niveau de contribution des plus riches et des entreprises souvent faible. Et que l’emprunt était une garantie que ce niveau de fiscalité ne changerait pas.

    La France de 1914 en appelait aux bas de laine des rentiers parce qu’elle les avait précédemment protégés par un impôt inégalitaire.

    C’est pourquoi rien ne va dans la démarche de Gérald Darmanin. Depuis deux ans, ce ministre passe son temps à se faire l’apôtre d’Arthur Laffer et de sa fameuse courbe selon laquelle la baisse du taux d’imposition renforce les recettes de l’État. Il a donc supprimé l’impôt de solidarité sur la fortune pour les fortunes mobilières, réduit les prélèvements sur les revenus du capital, baissé le taux d’impôt sur les sociétés, transformé pour un coût notable le CICE en baisse de cotisations sociales, abaissé le taux d’impôt sur le revenu et proposé des primes sans cotisations…

    Pour financer tout cela, il a poursuivi les économies sur le dos du système de santé et rogné les aides sociales, notamment les aides personnelles au logement. En bref : ce ministre a occupé son temps à réduire la solidarité nationale, sous prétexte d’un « intérêt général » qui se confondait avec celui du capital.

    Les premières estimations de l’Insee ne laissent à ce sujet aucun doute : les inégalités et la pauvreté ont explosé en France en 2018. Et malgré les dénégations des économistes proches du pouvoir, les effets négatifs sur les inégalités de la politique fiscale du gouvernement ne peuvent guère être mis en doute, comme l’a montré l’OFCE.

    Voici qu’en temps de crise, ceux qui ont bénéficié de ses largesses désirent « participer à l’effort national », mais selon leurs vœux et sans que l’on ne remette en cause les réformes fiscales du passé. Bien mieux : ce soudain élan de générosité, cet empressement à donner à un État naguère honni, tout cela ne vise qu’à se protéger de l’impôt. Le don, volontaire et discrétionnaire, qui permet de se prévaloir des plus beaux atours de la moralité, est incomparablement plus attrayant que l’impôt, obligatoire et redistributif.

    Il est sans doute des dons sincères, mais l’usage même du don est contestable. C’est un outil profondément conservateur sur le plan social. Et il n’est donc pas étonnant que le ministre en chef du ruissellement macronien se hâte d’y apporter les moyens techniques nécessaires.