• Attaquer à la racine la domination des femmes par le capital - CONTRETEMPS
    https://www.contretemps.eu/attaquer-a-la-racine-la-domination-des-femmes-par-le-capital-extrait-dun

    Lotta Femminista a toujours été une tendance minoritaire au sein du mouvement féministe plus large, car les femmes du mouvement féministe se sont d’abord méfiées, à juste titre, de toute théorie politique développée dans le sillage de traditions politiques masculines. Ironiquement, le mouvement féministe au sens large serait devenu beaucoup plus puissant et plus fort s’il avait repris notre proposition politique du salaire au travail ménager (c’est-à-dire le « travail domestique », y compris l’éducation des enfants, les soins, etc.), plutôt que d’adopter, sans le savoir, la stratégie léniniste de lutte pour le travail, en dehors du travail domestique, comme moyen d’assurer un salaire pour les femmes. Mais il était très difficile pour les comités du salaire au travail ménager de trouver un consensus sur leur proposition, car généralement les femmes féministes pensent qu’il vaut mieux rejeter la totalité du travail domestique et quitter leur foyer.

  • Se tenir debout avec les infirmières est un projet féministe, Silvia Federici
    http://www.revue-ouvrage.org/debout-infirmieres

    Les syndicats d’#infirmières de vingt-huit pays s’attaquent aux gouvernements et à Big Pharma avec une demande simple : renoncer aux #brevets sur les #vaccins contre la #Covid-19 et mettre fin à la pandémie dès maintenant. Dans son texte, Silvia Federici appelle les #féministes à se rallier aux luttes des travailleuses de la santé.

    Quelle est l’image marquante de la pandémie de la Covid-19 ? À mon avis, c’est celle de l’infirmière au chevet du malade, en première ligne de cette urgence mondiale, surmontant sa propre peur de la maladie pour soigner les patientes et patients et leur apporter du réconfort face à une mort probable. Pour des millions d’infirmières vivant dans des pays où les vaccins contre la Covid-19 demeurent rares, c’est une image de la vie quotidienne. Même dans les pays où le pire de la maladie s’est dissipé, on commence seulement à comprendre le poids de ce travail — jour après jour — sur les épaules des infirmières.

    Nous leurs sommes redevables, et c’est pourquoi nous devons suivre leur exemple. À l’heure actuelle, les syndicats d’infirmières de vingt-huit pays se lèvent pour défendre les vies de celles-ci et protéger celles de leurs patientes et patients en attaquant en justice certains des gouvernements les plus puissants du monde avec une demande simple : renoncer aux brevets sur les vaccins contre la Covid-19 afin de mettre fin à la pandémie dès maintenant. Je crois qu’il est essentiel pour les mouvements féministes non seulement de soutenir ces syndicats dans leur bataille juridique, mais aussi de faire de cette lutte l’élément central de notre organisation dans les mois à venir.
    En avril 2021, le premier ministre du Royaume-Uni, Boris Johnson, lors de ses interventions publiques largement diffusées après une semaine passée à l’hôpital pour se remettre de la Covid-19, a rendu hommage aux « deux infirmières qui se sont tenues à son chevet » durant son rétablissement. Environ un mois plus tard, l’une des infirmières, Jenny McGee, démissionnait de son poste, lassée du traitement réservé aux travailleuses de la santé par son gouvernement. « Le National Health Service m’a sauvé la vie, sans aucun doute », a-t-il déclaré. Un an plus tard, les travailleuses du NHS sont confrontées à l’érosion de leurs salaires et de leurs pensions.

    Aux États-Unis, on entend les infirmières raconter des histoires d’épuisement physique, de manque d’équipement adéquat et de douleur émotionnelle liée à la perte de patientes et patients dont elles s’occupaient. Des vies d’infirmières ont également été perdues. Selon l’Organisation mondiale de la santé, au moins 115 000 infirmières dans le monde sont mortes des suites d’une infection de la Covid-19, et beaucoup de ces vies auraient pu être épargnées si les vaccins avaient été produits et distribués de manière équitable.
    Malgré ces difficultés, les infirmières se mobilisent sans relâche. Elles dénoncent l’échec des hôpitaux, des systèmes sanitaires et des autorités locales et nationales. Et elles ont incité un mouvement mondial à les rejoindre : devant les fenêtres et debout sur les balcons, nous avons applaudi les infirmières en tant que « travailleuses essentielles », reconnaissant — pour la première fois, de mémoire — le rôle qu’elles jouent dans nos économies, nos sociétés et nos vies quotidiennes.

    #Silvia_Federici

  • Ouvrage | La communisation du care, M. E. O’BRIEN
    http://www.revue-ouvrage.org/communisation-care


    Jacob van Loon, Garden Hose

    De plus en plus d’efforts son mis de l’avant par différentes tendances pour dépasser les styles de vie et arts de vivre contemporains de manière à les intégrer à un processus révolutionnaire ancrés dans des pratiques concrètes. La revue queer-communiste Pinko magazine fait partie de ces initiatives et sa contribution aide à réfléchir au-delà du libéralisme et de l’orthodoxie. Dans le présent article, l’autrice puise chez Fourier la possibilité d’organiser la reproduction sociale en communes comme partie intégrante d’une insurrection communiste, en y intégrant des pratiques queers. —ES

    L’appel à l’abolition de la famille a permis d’imaginer la vie au-delà de l’hétérosexualité forcée, de la soumission misogyne et de la violence familiale1. Il suscite l’anxiété pour bon nombre de celles et ceux qui croient que la famille est le seul rempart contre la violence de l’État, la suprématie blanche ou la pauvreté. L’opposition assimile l’abolition de la famille à la négligence vis-à-vis de l’enfant et à la prohibition de l’affection et des soins.

    Marx et Engels sont connus pour s’être détournés des représentations spéculatives de la vie communiste, en opposition aux imaginaires dénués de stratégie quant à la possibilité qu’une telle société émerge des contradictions du capitalisme. Dans l’ Anti-Dühring et Socialisme utopique et socialisme scientifique qui en est extrait, Engels a exposé la séparation que les marxistes allaient tracer pour repousser toute menace de devenir, par inadvertance, des romanciers de science-fiction. Bien que je sois d’accord à l’effet que les descriptions concrètes de la vie communiste ne servent pas tellement la fonction programmatique imaginée par les socialistes utopiques, je crois tout de même qu’un retour à des visions spéculatives du communisme puisse à nouveau être utile aujourd’hui. L’horreur des États soviétiques du XXe siècle qui ont qualifié de « communistes » leurs sociétés de classes et de main-d’œuvre salariée nous invite à faire ce que Marx et Engels ont voulu éviter : écrire de la science-fiction sur les futurs que nous voulons créer. De telles visions peuvent provoquer ou embellir la réalité, mais leur utilité ne se trouve pas dans la formulation de propositions à mettre en œuvre par les personnes plus convaincues. Leur pouvoir est de rendre visibles la fragilité et l’horreur du présent, et de soutenir un processus d’exploration et de découverte au cœur des luttes.

    En évoquant l’abolition de la famille, Marx et Engels ont utilisé le terme aufhebung pour abolir. Concept hégélien parfois traduit par « dépassement positif », l’ aufhebung consiste à préserver, élever et transformer radicalement. Ce sens est très différent de l’héritage américain des abolitionnistes antiesclavagistes. Les appels à l’abolition de la famille ne visent pas à détruire la capacité des gens à former des liens affectifs, romantiques ou parentaux, ni à célébrer les pressions que l’économie de marché exerce sur la vie domestique. Au contraire, abolir la famille, c’est libérer notre capacité à prendre soin les unes des autres sous des formes plus humaines. Je propose ici une esquisse spéculative de reproduction sociale en remplacement de la famille, et plus précisément de la commune, comme l’avait initialement suggéré le socialiste français Charles Fourier au début du XIXe siècle.

    #care #famille #communisme

  • Sur l’opéraïsme italien (1) : la composition de classe revisitée
    http://www.revue-ouvrage.org/sur-loperaisme-italien-1

    Les 16 et 17 novembre 1984 sont réuni·e·s à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) des intellectuel·le·s et militant·e·s lié·e·s de plus ou moins près à l’opéraïsme et à l’autonomie italienne, parmi lesquel·le·s Mariarosa Dalla Costa1, Sergio Bologna, Félix Guattari, Harry Cleaver, Franco « Bifo » Berardi et plus encore. Organisé par les sociologues Marie-Blanche Tahon et André Corten, qui peuvent compter sur l’aide du militant Franco Piperno alors en exil au Canada, le « colloque de Montréal » rassemble des interventions extérieures au mouvement sur les pratiques et les théories opéraïstes, ainsi que les liens possibles entre l’autonomie italienne et le contexte politique du Québec, mais il constitue surtout un espace de réflexion (auto)critique interne au mouvement. La contribution du militant #Yann_Moulier-Boutang au colloque cherche, en ce sens, à comprendre l’échec de l’autonomie italienne pour mieux reformuler son projet révolutionnaire. Comme nous le verrons, il rejoint la perspective de Toni Negri, qui affirme, dans une lettre écrite pour ce colloque, que le principal enjeu qui guette tout mouvement autonome futur est de trouver « comment être la catastrophe en la construisant, comment être la totalité sans l’être, comment être le contraire destructeur de la totalité capitaliste et étatique sans en subir l’homologie. »

    Nous publions ici une version légèrement modifiée de l’allocution de Moulier-Boutang, parue originellement sous le titre « L’opéraïsme italien : organisation/représentation/idéologie ou la composition de classe revisitée ». Le fondateur des revues (post)opéraïstes Matériaux pour l’intervention, Camarades et Multitudes y présente le contexte particulier au sein duquel se déploie et s’échoue ce mouvement, ainsi que les principales interprétations de cet échec par les deux opéraïsmes à la base l’autonomie italienne : la tendance communiste à la Tronti et la tendance autonome à la Negri. Dans les deux cas, le principal écueil de l’opéraïsme est, selon Moulier-Boutang, de permettre une composition de classe dans et contre le capitalisme sans toutefois arriver à conserver et augmenter ce mouvement dehors et pour. C’est dans cette optique d’une dialectique entre la destruction de l’ancien et la création du nouveau que Moulier-Boutang nous invite à réfléchir à une composition de classe qui ne fait pas l’économie d’une idéologie révolutionnaire positive.

    Ce texte est la première partie d’une série de deux textes « sur l’opéraïsme italien » de Moulier-Boutang. Dans la seconde partie, à paraître sur Ouvrage dans les prochaines semaines, il revient sur cette intervention théorique, qu’il met en contexte et complète par une réflexion critique sur la gauche contemporaine et l’utilité du concept de « composition de classe » pour penser et transformer la situation actuelle.

    Sur l’opéraïsme italien (2) : au-delà du mythe de l’unité de la classe
    http://www.revue-ouvrage.org/sur-loperaisme-italien-2

    Entre 1978 et 1989, l’extrême-gauche qu’on nommait « extra-parlementaire » en Italie connaissait son déclin, dans un contexte un peu plus dramatique que le reste de l’Europe, puisque les questions de lutte armée finirent par prendre une dimension impossible à esquiver. On appela cela les « années de plomb ». Or, on retrouvait en fait, partout en Europe occidentale, les mêmes questions à des degrés divers d’acuité et de pertinence : celle du référent au communisme (le socialisme soviétique, chinois, cubain ou autres choses ?) ; celle de l’organisation politique de la classe ouvrière (dans les partis communistes ou ailleurs ? sous une forme léniniste ou autres choses ?) ; celle du rôle de la politique volontaire par rapport aux mouvements spontanés de la classe ouvrière (l’avant-garde, les points de liaison, le parasitisme et le superflu).

    Il n’est ni partiel ni partial de dire que, après la vague de mai 1968 et ses différentes répliques, le « gauchisme », au sens le plus large, mit entre dix et vingt ans, soit de 1968 à 1988, à être battu en se divisant lui-même de plus en plus ou en sombrant dans des formes spectaculaires, mais peu efficaces et presque autophages, de terrorisme. L’opéraïsme, qui avait bien plus fière allure théorique et politique que les versions classiques du marxisme trotskiste ou maoïste, le tiers-mondisme ou l’anarchisme, n’échappa pas à ce sort commun. Alors, dira-t-on, pourquoi s’intéresser encore à ce passé qui a passé irrémédiablement ? Il y a deux raisons, qui sont, à mon sens, étroitement reliées.

    La défaite de l’extrême-gauche italienne avait commencée dès 1977 et culminée avec l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro, puis la réaction de l’État italien le 7 avril 1979 et l’emprisonnement massif de militant·e·s de l’autonomie ouvrière pour finalement s’achever, en décembre 1980, avec l’échec de la grève de la FIAT et la reddition de la colonne des Brigades Rouges. Or, si cette défaite s’est concrétisée en 1979-80, une décennie plus tard, en 1989-90, c’est le socialisme réellement existant – ou réalisé, comme disaient les Italien·ne·s – qui s’est effondré avec la chute du mur de Berlin et le démantèlement de l’URSS. Dès 1978, la fin du maoïsme avait débuté en Chine et, si le socialisme à la chinoise continuait d’être revendiqué par le Petit Timonier Deng Xiaoping, c’était plutôt une énorme ouverture à l’économie de marché capitaliste qui s’opérait. La révolution néolibérale du thatchérisme et du reaganisme n’étaient qu’un appendice de la re-mondialisation autour de la Chine – la première mondialisation de la seconde colonisation européenne ayant été interrompue brutalement par la Grande Guerre de 1914-1918.

    #opéraïsme #composition_de_classe

  • Ouvrage | La reproduction ne sera pas télédiffusée
    http://www.revue-ouvrage.org/la-reproduction-ne-sera-pas-telediffusee

    Le 12 mars dernier, j’ai quitté l’école sans savoir que je n’y remettrais pas les pieds pour le reste de l’année scolaire. Tandis que le matin le coronavirus semblait encore une menace lointaine, l’inquiétude est allée grandissante à partir du moment où on nous a demandé de rendre compte de nos déplacements durant la semaine de relâche. Je n’ai plus revu mes élèves que derrière l’écran de l’ordinateur. J’ai écrit ce texte par bribes, pendant le confinement. J’essayais alors de donner un sens à ce qui arrivait, j’essayais de comprendre l’anxiété qui m’envahissait, faute de recevoir des consignes claires du ministère. Au sommet de la pandémie, la population confinée prenait la mesure de l’importance des lieux de reproduction de la vie, de l’école au centre de soins longue durée. On prenait aussi la pleine mesure des conséquences de décennies de restructuration et de destruction des services sociaux. Alors que la production se réorganisait sous sa forme télétravail, le travail de reproduction sociale, lui, ne pouvait passer en mode virtuel. Le confinement, la distanciation sociale, les seules mesures mises de l’avant pour limiter la propagation du virus avaient ainsi des conséquences désastreuses pour les personnes les plus vulnérables. En même temps qu’on assistait à une crise sanitaire, on assistait à une crise de la reproduction sociale. — VS

  • Ouvrage | Autonomie, reconnaissance, mouvement, Angela Mitropoulos
    http://www.revue-ouvrage.org/autonomie-reconnaissance-mouvement

    Ce texte est pour moi la trace écrite de discussions et, dans une certaine mesure, d’un débat. Il a été rédigé durant les années qui ont suivi les manifestations et les évasions du centre de détention pour personnes migrantes de Woomera en 2002. Quelque mille personnes s’étaient alors rendues à la prison située dans une ville désertique et isolée du sud de l’Australie — un lieu où des détenu·e·s manifestaient sans cesse, localisé sur des terres autochtones, près d’une installation militaire américano-australienne et d’un terrain d’essai de missiles nucléaires — pour y établir un camp de protestation pendant environ quatre jours. Alors que des détenu·e·s manifestaient sur le toit d’un des bâtiments, nous avons ouvert un chemin pour les rejoindre, des clôtures ont été abattues, des barreaux ont été écartés de force, puis un certain nombre de personnes se sont échappées, ont été cachées dans le camp au moment où la police installait des barrages routiers, et enfin des démarches ont été entreprises pour obtenir leur libération. La manifestation de Woomera étaient une action décentralisée qui respectait la diversité de tactiques et qui n’étaient pas le résultat d’une décision émanant du camp dans son ensemble — une manifestation non souveraine qui cherchait à être conséquente dans un contexte où la représentation et la décision politiques sont généralement réservées aux personnes détenant la citoyenneté, mais aussi une tactique qui échappait à la surveillance policière. Ce texte reflète cet esprit dans l’accent mis sur l’aléatoire et dans la critique de la politique de représentation qui reproduit tacitement le nationalisme au sein de la gauche, même dans le contexte des protestations autour de l’immigration. Il questionne la façon dont les citoyen·ne·s (et les universitaires) simulent ou revendiquent le leadership de mouvements dont ils et elles ne font pas partie et dans lesquels ils et elles n’ont aucun intérêt matériel — ce faisant, ce texte tend à reconnecter la conception conventionnelle des mouvements à leur dimension physique plutôt qu’à la métaphysique du politique.

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    En 1964, Mario Tronti mettait de l’avant une analyse de l’autonomie de la classe ouvrière à laquelle serait associée — pas toujours avec justesse — l’intégralité d’une période en Italie et de ses milieux politiques radicaux. Son raisonnement allait à peu près comme suit : alors que les capitalistes ont nécessairement besoin de s’équiper des appareils d’État pour s’engager dans la lutte des classes, les luttes de la classe ouvrière, elles, peuvent se passer de toutes formes de représentation, et ce, à tous les niveaux. Dans Lénine en Angleterre, Tronti rejettent les allégations selon lesquelles il y aurait « nécessité de la médiation ouvrière », insistant, au contraire, sur le fait que l’État correspondrait plutôt à la subjectivité capitaliste en tant que telle1. Autrement dit : la subjectivation du capital passe autant par les lois que par les besoins pris en charge par le droit et l’État, tandis que les luttes de la classe ouvrière sont indéterminées, sans pour autant être aléatoires.

    De plus, pour Tronti, « le commencement c’est la lutte de la classe ouvrière. Au stade du capital social avancé, le développement capitaliste est subordonné aux luttes ouvrières, vient après elles ; il doit leur faire correspondre jusqu’au mécanisme politique qu’est la production elle-même. » À titre d’exemple, Tronti affirmait que l’unification d’un marché global avait été imposée au capital par l’unité des mouvements de la classe ouvrière à l’échelle mondiale. Il qualifiera plus tard cette unité de « stratégie du refus »2. Contrairement à ce qu’en pensait l’orthodoxie socialiste, ce n’est pas la fin de la lutte des classes que Tronti entrevoyait dans le rejet du travail, dans la non-coopération généralisée et dans la désertion des formes traditionnelles de représentation de la classe ouvrière (comme les syndicats et les partis) qui caractérisaient les années 1960 en Europe et ailleurs, mais plutôt une stratégie différente. Rétrospectivement et en se référant aux discussions théoriques qui se déroulaient en français à la même époque, Franco Berardi décrivait cette perspective comme « l’émancipation vis-à-vis du concept hégélien de sujet ». Selon lui, l’innovation de Potere Operaio et d’Autonomia dans leur analyse de la composition de classe résidait dans une compréhension renouvelée de la classe, considérée non plus comme un « concept ontologique, mais plutôt comme un vecteur »3. Ainsi, il n’existerait pas d’organisation ou de forme de lutte qui, par essence, serait valable pour tous les contextes, mais plutôt des mouvements et des compositions.
    Plus récemment et au-delà des frontières de l’Europe, le thème de l’autonomie est devenu un élément central dans les discussions à propos de la migration, de la défense des frontières et du capital global. Dans ce contexte, on en est venu — parce que la conjoncture de la « mondialisation » s’imposait dans les débats — à produire une analyse stratégique accordant une plus grande importance aux mouvements de population qu’à ceux du capital4. Alors que les mouvements de protestation dit « anti-mondialisation » commençaient à prendre de l’ampleur à la fin des années 1990, les débats portant sur l’analyse de la « mondialisation » s’intensifiaient eux aussi. À partir de 1999, une perspective s’est imposée — à la fois sous-entendue et diffusée par la désignation des manifestations anti-sommet en tant que campagnes « anti-mondialisation » — sous une perspective selon laquelle « l’unification » du marché mondial se faisait aux dépens des États-nations, ceux-ci considérés comme la condition nécessaire à la défense (et/ou à la représentation) de la classe ouvrière contre le capital. En fait, pour être plus précise, le concept de classe était depuis longtemps relégué à l’arrière-plan ou redéfini à travers celui de « peuple » de sorte que l’on opposait les États-nations au capital global dans un geste tout aussi amnésique sur le plan historique qu’intenable sur le plan analytique.

    En d’autres termes, c’est un raisonnement contraire à celui de Tronti qui a primé, c’est-à-dire que le récit socialiste démocratique conventionnel a prévalu à la fois comme condition et comme résultat de la médiation de ces mouvements de contestations rassemblés en une campagne essentiellement homogène dans sa composition. Et les enjeux qu’une telle médiation soulevait et leurs répercussions n’étaient pas du tout hypothétiques. De Fabel van de Illegaal, une organisation antiraciste néerlandaise, a été parmi les premières à sonner l’alarme quant à la présence de groupes nationalistes et, dans certains cas, de groupes et de tendances explicitement xénophobes gravitant autour des manifestations anti-sommet5. Aux États-Unis, Pat Buchanan et Ralph Nader, dans une alliance indéfectible, ont mobilisé des piles de papier, de photocopieurs et de télécopieurs à Seattle pour les manifestations contre l’Organisation mondiale du commerce en 1999, pendant qu’ATTAC se concentrait sur les mouvements de capitaux et à faire du lobbying pour la mise en place de la taxe Tobin au niveau européen. Mais si aux États-Unis et en Europe, cela a rendu visible la distance habituelle entre les lobbyistes et les manifestant·e·s, distance qui correspond aussi à une différence de positions vis-à-vis de l’État, c’est en 2000 que la démarcation a été nettement tracée lorsque des émeutes ont éclaté et que des évasions massives se sont produites en Australie dans les camps d’internement de personnes migrantes quelques jours avant les manifestations contre le Forum économique mondial qui se tenait à Melbourne6.

    Ainsi, contre les appels répétés à l’unité et à la médiation et pour préserver le potentiel politiquement créatif des désaccords irréconciliables, l’un des aspects de la réponse radicale à la configuration nationaliste des manifestations anticapitalistes a été de plaider en faveur de la décentralisation organisationnelle des manifestations anti-sommet. L’autre aspect a été d’insister sur le fait que, historiquement, la mondialisation du travail a précédé la mondialisation de la finance et du commerce. Ceci pourrait expliquer les circonstances, en apparence paradoxales, qui ont conduit, à partir de 1989, à la déréglementation des flux de capitaux et des échanges commerciaux tout en raffermissant la réglementation des mouvements de population. Dans un cas, il s’agissait de stratégies de rattrapage et dans l’autre, de contrôler et de gérer la circulation des biens et des personnes. Pour affirmer que la déterritorialisation se situait du côté du capital, ce qui sous-entend que la territorialisation se situe du côté ouvrier, il a donc fallu ignorer toute l’histoire des luttes contre les enclosures, tout en acceptant un raisonnement en faveur de leur renforcement.

    La fuite des capitaux reposent toujours sur l’organisation de marchés séparés et segmentés. Autrement dit, et pour faire écho à la proposition initiale de Tronti : l’unification globale du capital — la « mondialisation » — s’est imposée au capital par un large refus et par la fuite massive de personnes. Cette fuite s’est concrétisée non seulement dans la désertion de l’usine et des syndicats, que Potere Operaio a cherché à analyser dans ses écrits, mais également dans l’exode simultanée des populations de ce qui est communément désigné comme le « Tiers-monde » ; l’exportation autour du globe des poorhouses et des workhouses de l’Europe des XVIIIe et XIXe siècles étant la véritable signification de la partition en « premier », « second » et « tiers » monde. Les tentatives de restructuration mondiale de la finance et du commerce à la fin du XXe siècle, de même que les régimes frontaliers post-1989 introduits aux États-Unis, en Australie, en Europe et au Canada, sont postérieurs aux mouvements de population de la « périphérie » vers le « centre ». Cela ne veut pas dire qu’il n’existait pas de marché mondial auparavant, ce qui serait aussi absurde que l’idée selon laquelle le marché global n’aurait pas toujours été un système inter-national. Il convient plutôt de noter que ce qu’on a plus récemment appelé la « mondialisation » ne peut s’expliquer qu’en tenant compte de l’histoire récente des mouvements de population qui tentaient d’échapper aux conditions spécifiques d’exploitation mises en place dans l’après-Deuxième Guerre mondiale. En bref, ces conditions sont les suivantes : un système de production fordiste dépourvu des salaires relativement plus élevés qui accompagnaient le modèle à ses débuts et la montée des nationalismes du « Tiers-monde » qui, dans les moments les moins violents, fonctionnaient de plus en plus comme des bantoustans. Il convient de noter que c’est précisément l’échec de cette tentative de contrôler les mouvements de population — afin d’assurer la partition du monde en espaces d’exception et en espaces de normes qui constituaient autrefois la distinction entre le « Premier » et le « Tiers monde » — qui, plus récemment, a précipité le recours à une guerre mondiale qui semble permanente.

    En fait, lorsqu’il est question de migration, la notion d’autonomie renferme à la fois une proposition théorique et une perspective politique. Premièrement, elle sous-entend la perspective politico-stratégique selon laquelle les mouvements de population précèdent ceux du capital de même que les politiques de l’État qui confèrent au capital sa subjectivité, tel que souligné plus haut. Elle insiste également sur le fait que la migration est en soi une stratégie — une stratégie entreprise à l’intérieur et à l’encontre des espaces exigus des économies politiques mondiales du travail, du genre et du désir, entre autres7. S’inscrivant dans cette approche, et faisant écho aux travaux antérieurs de Sergio Bologna sur la composition de classe, Yann Moulier-Boutang a noté qu’il ne suffit pas de « regarder seulement la pointe de l’iceberg : les formes institutionnalisées, ou la parole du peuple, la manière dont ils parlent, en supposant que, dès qu’ils ne disent rien, ils n’agissent pas. » Il est importe également de tenir compte « des silences, des refus et de la fuite comme quelque chose d’actif »

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