Non, « La Guerre des mondes » d’Orson Welles n’a pas paniqué les Etats-Unis

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  • "Non, « La Guerre des mondes » d’Orson Welles n’a pas paniqué les Etats-Unis", par Jefferson Pooley et Michael Socolow
    http://www.slate.fr/story/79512/guerre-mondes-welles-panique

    Ce mercredi 30 octobre marquait le 75e anniversaire de La Guerre des mondes, célèbre pièce radiophonique d’#Orson_Welles interprétée par la troupe du Mercury Theatre on the Air et racontant l’invasion de la Terre par des #Martiens. « Plus d’un million de personnes ont cru, même brièvement, que les États-Unis étaient réellement la cible d’attaques extraterrestres », nous conte le narrateur Oliver Platt dans un tout nouveau documentaire de la chaîne PBS commémorant la première diffusion du programme.

    La #panique suscitée par La Guerre des mondes a sans doute fait de la pièce de Welles l’évènement le plus marquant de l’histoire de la radiodiffusion aux Etats-Unis. C’est l’histoire que nous connaissons tous, celle qui est reprise par les livres d’histoire et les articles de magazine.

    (...) Il y a juste un problème : la panique en question fut si ridicule le soir de la diffusion qu’il est quasiment impossible de la chiffrer. Contrairement à ce qu’affirment, ou répètent, les programmes de PBS et NPR, quasiment personne ne fut dupé par l’émission d’Orson Welles.

    (...) Comment cette histoire d’auditeurs affolés a-t-elle débuté ? La faute est à rechercher du côté des #journaux américains. En siphonnant les revenus publicitaires de la presse papier durant la crise de 1929, la radio leur avait gravement nui. Aussi, ces derniers sautèrent sur la chance fournie par le programme de Welles pour discréditer la #radio comme source d’informations.

    La presse papier dramatisa la panique des auditeurs pour prouver aux annonceurs et aux autorités que les radios étaient pleines d’irresponsables à qui l’on ne pouvait pas faire confiance. Dans un édito intitulé « La terreur par la radio », le New York Times reprocha aux « responsables de la radio » d’avoir accepté de mêler « fiction à glacer le sang » et flashs d’informations « présentés exactement comme s’il s’agissait de véritables informations ».

    (...) L’émission fut écoutée par beaucoup moins de gens que l’on ne le croit aujourd’hui (et ils furent donc encore moins nombreux à être terrorisés). Comment le savons-nous ? Le soir de la diffusion, le service de mesure d’audience C.E. Hooper téléphona à quelque 5.000 foyers pour son évaluation nationale. À la question « Quel programme êtes-vous en train d’écouter ? », seuls 2% des interrogés répondirent « une pièce », « le programme d’Orson Welles » ou quelque chose de similaire indiquant qu’ils étaient branchés sur CBS.

    D’après le résumé paru dans le magazine Broadcasting, personne ne répondit « les informations ». En d’autres termes, 98% des personnes interrogées écoutaient soit un autre programme, soit rien du tout ce soir du 30 octobre 1938. Cela n’a rien d’étonnant : la pièce d’Orson Welles était programmée en même temps que l’émission comique Chase and Sanborn Hour, du ventriloque Edgar Bergen, l’un des programmes les plus prisés dans le pays à l’époque.

    (...) Néanmoins, la #légende de la panique n’a cessé de croître dans les années qui ont suivi. En 1940, un universitaire reconnu renforça le mythe dans l’esprit du public. En s’appuyant lourdement sur un rapport faussé établi six semaines après l’émission par l’American Institute of Public Opinion (AIPO), Hadley Cantril, de l’université de Princeton, estima dans The Invasion From Mars qu’un million de personnes environ avait été « effrayées » par La Guerre des mondes.

    Toutefois, l’enquête de l’AIPO, comme l’admet Cantril en personne, offrait un taux d’audience « représentant plus du double de toute autre mesure connue de cette même audience ». Cantril défendit sa confiance dans les chiffres de l’AIPO en avançant que l’institut avait aussi enquêté auprès des foyers qui n’avaient pas le téléphone, ainsi que dans les petites localités souvent ignorées des agences de mesure d’audience. Cependant, ces données méticuleusement compilées avaient clairement été influencées par les unes sensationnalistes des journaux qui avaient suivi l’émission (une possibilité également admise par Cantril).

    Pire encore, Cantril avait commis une erreur de catégorisation évidente en confondant les auditeurs « effrayés », « dérangés » ou « excités » par le programme avec les auditeurs « paniqués ». À la fin des années 1930, il n’était pas rare que le public soit « excité » ou « effrayé » par les pièces à suspense.

    (...) Les agences de presse relayèrent bien des histoires sensationnelles d’auditeurs (anonymes) qui, affolés, furent sauvés de justesse par l’intervention d’un ami ou d’un voisin, mais aucun journal ne fit état d’un cas vérifié de suicide lié à l’émission. Les chercheurs du bureau de recherches sur la radio de l’université de Princeton, qui travaillaient sous la direction de Cantril, cherchèrent à vérifier une rumeur selon laquelle plusieurs personnes auraient été reçues en état de choc à l’hôpital St. Michael de Newark, dans le New Jersey, mais la rumeur s’avéra inexacte.

    Les mêmes chercheurs enquêtèrent auprès de six hôpitaux new-yorkais six semaines après le programme. Résultat : « aucun n’avait enregistré de cas lié spécifiquement à l’émission ». Aucune mort ne put non plus être attribuée à la pièce.

    Le Washington Post rapporta bien le cas d’un auditeur mort d’une crise cardiaque durant l’émission, mais, malheureusement, personne ne suivit l’affaire pour confirmer l’histoire ou apporter des éléments supplémentaires. Une auditrice intenta un procès à CBS en réclamant à la chaîne 50.000 dollars pour lui avoir causé un « choc nerveux », mais elle fut rapidement déboutée.

    « Le lendemain matin... la panique engendrée par l’émission faisait la une des journaux à travers tout le pays, avec des histoires d’accidents de la circulation, de quasi-émeutes, de hordes d’Américains paniqués envahissant les rues… à cause d’une simple pièce radiophonique », raconte le documentaire de PBS. Des citoyens en armes se rassemblèrent-ils vraiment à travers tous les États-Unis ? Les rues furent-elles prises d’assaut ? Pas vraiment. Si les journaux firent bien du 30 octobre 1938 une date mémorable dans l’histoire des États-Unis, il s’agissait en réalité pour le pays d’un dimanche soir d’automne tout ce qu’il y a de plus normal.

    (...) Pourquoi ce #mythe est-il aussi séduisant et pourquoi perdure-t-il ? Cette question est compliquée et comprend certainement plusieurs éléments de réponse, de la structure du système de radiodiffusion américain aux règlements fédéraux, en passant par le scepticisme culturel du grand public qui accompagne toujours l’excitation suscitée par un nouveau média.

    Encore aujourd’hui, les médias doivent être à même de convaincre les annonceurs qu’ils gardent le #contrôle sur leur public. Ainsi, CBS célèbre régulièrement la diffusion de La Guerre des mondes et de l’effet supposé qu’elle a eu sur le public.

    (...) D’un autre côté, les régulateurs fédéraux doivent persuader les politiques de l’importance de leur rôle de gardiens des ondes. Pour les médias comme pour les régulateurs, La Guerre des mondes fournit donc une excellente preuve du pouvoir potentiel des médias.

    (...) Mais si le mythe perdure, c’est aussi peut-être parce qu’il symbolise parfaitement notre gêne face au pouvoir qu’exercent les médias sur nos vies. « “L’émission de la terreur” a peut-être autant une fonction de fantasme que de fait historique », écrit Jeffrey Sconce, de la Northwestern University, dans Haunted Media, suggérant ainsi que le mythe de la panique permet simplement un déplacement : ce n’est pas une invasion des Martiens sur Terre qui nous fait peur, c’est l’invasion et la colonisation de nos esprits par ABC, CBS et NBC. Pour lui, la panique a une « fonction symbolique » dans la culture américaine : nous continuons à raconter cette histoire parce que nous avons besoin d’un exemple édifiant du pouvoir des médias.

    #histoire #médias #critique_des_médias, et peut-être même #liens_pour_les_médias_libres (#lml) pour la critique des médias de masse et de leur fascination toujours renouvellée pour la #manipulation - qu’en penses-tu, @ateliermediaslibres ?