Depuis un an, un collectif se mobilise dans la métropole girondine pour aider les familles dont des enfants scolarisés n’ont pas de logement. Reportage avec l’une d’elles, entre le monde de l’école et celui de la rue.
Face au grand portail en fer d’une école maternelle dans le centre-ville de Bordeaux, une marée de parents déborde sur le trottoir, les sacs de goûter parfois suspendus aux poignets. Il est 16 h 30, c’est la sortie des classes. Arben (1) s’engouffre dans le bâtiment à la recherche d’Elena, 4 ans. Sa cadette a perdu son blouson rose. Ils mettront de longues minutes à le retrouver, suspendu dans un couloir. La scène est d’une banalité désarmante. Le petit manteau compte pourtant plus que tout : la nuit s’annonce froide et ils n’ont nulle part où rentrer.
Devant l’établissement, Arben est rejoint par sa femme, Alma, et leur aîné, Artur, 11 ans. Les traits sont tirés. Originaire d’un pays de l’est de l’Europe, la famille a trouvé refuge en France fin 2024, fuyant des discriminations violentes et l’incapacité de trouver du travail en raison du handicap des parents – sur lequel elle ne souhaite pas s’étendre. Ils ont déposé une demande d’asile, début d’un ballottage de plusieurs mois entre l’hébergement d’urgence, l’hôpital et le Samu social. Fin juillet, sans nouvelle solution de repli, le 115 étant saturé, ils se sont retrouvés à la rue, le temps que leur situation soit réexaminée. Depuis, chaque jour semble s’étirer un peu plus.
Une fille de 4 ans avec son père, le 3 novembre à Bordeaux. (Astrid Lagougine/Hans Lucas pour Libération)
Appuyée contre les arceaux à vélo, Alma secoue la tête. Aujourd’hui elle a tendu la main pendant des heures pour 14 euros. Bien loin du prix d’une nuit d’hôtel. A côté d’elle, le visage d’Artur se ferme. Il va retrouver le froid, les nuits hachées, le dos douloureux au réveil. Les devoirs faits à la hâte sur le sol. Les rats qui grignotent la tente, l’eau qui s’infiltre les jours de pluie. Les douches publiques une fois par semaine. Le pain et les tomates en guise de repas du soir. Et sa sœur Elena qui prie chaque jour pour « avoir une petite maison ». Elle rit à côté, insouciante, encore incapable de comprendre ce que les grands redoutent déjà.
« Les profs sont souvent le point d’entrée »
La nuit est tombée quand la famille installe sa petite tente au pied de la cathédrale Saint-André, place Pey-Berland, à quelques pas de la mairie. Artur supplie pour rester à l’abri des regards. Il craint « de croiser ses amis du collège ». Le couple est sur ses gardes : la semaine précédente, dans le même quartier, on leur a volé des affaires et essayé de brûler leur tente dans la nuit avec une bouteille remplie d’essence. Les enfants étaient à l’intérieur, terrifiés. Une plainte a été déposée.
Des récits comme celui-là, les membres du collectif bordelais de soutien aux enfants mal logés sont épuisés de les entendre. Parents d’élèves, professeurs, directeurs d’école – 70 volontaires au total – sont rassemblés par la même révolte devant ces tout-petits qui dorment dehors, dans des squats, des voitures, ou de canapé en canapé. Difficile de grandir droit quand la vie avance en pointillé, martèle le groupe qui s’est constitué l’an dernier. Depuis, le collectif de citoyens, qui se revendique apartisan, a accompagné près de 60 familles, dont 23 mères isolées. Leur mobilisation a jeté une lumière crue sur le sans-abrisme des enfants scolarisés.
Le réseau s’étend aujourd’hui à 33 établissements de la métropole bordelaise. « C’est touchant de se dire qu’on n’est pas seuls », sourit Laure, parent d’élève investie depuis le début. Son électrochoc : un copain de ses enfants sur le point de dormir dehors, deux jours avant Noël. « Les profs sont souvent le point d’entrée, raconte Gaëlle, une autre parent d’élève. Ils repèrent un enfant qui s’endort en classe ou des parents qui finissent par parler. » Elle se souvient d’une fillette épuisée : « Elle n’arrivait pas à dormir dans son squat, des souris lui grimpaient dessus la nuit. »
« Elena sourit beaucoup, mais elle aussi en a marre de ne pas avoir de lit »
Ces derniers mois, le groupe a appris à s’organiser, à mutualiser les compétences. La mère dégourdie en graphisme, le père qui maîtrise les formulaires, le prof qui connaît les rouages administratifs. Ensemble, ils ont créé une sorte de contre-pouvoir qui se matérialise par des cagnottes pour payer des nuits d’hôtel, une présence lors de rendez-vous cruciaux avec l’administration. En dernier recours, quelques membres du groupe ouvrent leurs portes pour offrir un toit à leurs protégés. « De l’humanité instinctive », soupire Laure. Faute de mobiliser suffisamment de bénévoles dans les écoles concernées, certains enfants tardent à être accompagnés. C’est le cas d’Artur et Elena.
Passé 20 heures, les premiers signes de fatigue se font ressentir. Les enfants tournent en rond sur la place à la recherche de la moindre distraction. « Je ne joue pas souvent », raconte Artur. L’ennui a fini par lui donner de « mauvaises pensées ». Depuis qu’ils vivent dehors, ses parents le sentent « beaucoup plus renfermé ». « Elena sourit beaucoup, mais elle aussi en a marre de ne pas avoir de lit », livre sa mère. Sa poupée offerte par des bénévoles des maraudes est une maigre consolation.
Il est 22 heures. Artur s’est endormi sur un muret en pierre. Son père le transporte aux côtés de sa sœur. La pompe du matelas est cassée. Ce soir, ils dormiront sur des couvertures posées à même le sol. Le thermomètre affiche 10 degrés.
Alors que le ballet des #expulsions a repris avant la trêve hivernale, le collectif dit avoir atteint « un point de rupture ». Comme tant d’autres acteurs du social, ils s’épuisent à colmater les brèches d’un système qui manque de moyens. « Contribuer à pallier les carences de l’Etat dans un contexte de crise du #logement, avec une politique d’immigration de plus en plus répressive, demande un investissement colossal », souffle Laure. Fin août, un baromètre publié par l’Unicef et la Fédération des acteurs de la solidarité alertait : le nombre de #mineurs_sans-abri a bondi de 30 % par rapport à 2022. Plus de 2 000 enfants ont passé la nuit à la rue avant la rentrée.
« On est débordés »
Contactée, la préfecture de la Gironde met en avant les « 41 millions d’euros consacrés à l’hébergement en 2025, contre 28,5 millions d’euros en 2020 ». Elle rappelle la possibilité, pour le 115, de « mobiliser rapidement des places à l’hôtel quand tout est complet, en cas de vulnérabilité avérée ». Mais assure que, « lors de la dernière nuit de la solidarité [au cours de laquelle un comptage est effectué par des bénévoles aux côtés d’agents publics, ndlr], en janvier, aucune famille avec enfants à la rue n’a été observée ». L’argument fait bondir les bénévoles, qui soutiennent que sans le maillage associatif et citoyen, de nombreux enfants passeraient l’hiver dehors.
« On est débordés par le besoin qui n’est pas couvert par l’Etat. Nos 200 places sont toutes occupées, dont près de la moitié par des familles avec enfants », déplore Harmonie Lecerf Meunier, adjointe au maire de Bordeaux chargée des solidarités. Petite victoire tout de même, le CCAS (centre communal d’action sociale) de Bordeaux a obtenu la semaine dernière, comme Grenoble au printemps, la condamnation de l’Etat pour carence fautive en matière d’hébergement d’urgence en 2020 et 2023. De son côté, la sénatrice écologiste Monique de Marco propose de faire de la Gironde un territoire « zéro enfants à la rue », sur le modèle du dispositif « zéro chômeur ». « La priorité doit être l’hébergement des enfants, quelle que soit la situation des parents, appuie Romain Dostes, conseiller départemental (membre de la majorité écologiste) sur le canton de Bordeaux-1. Ils restent des enfants. »
Des mots qui prennent tout leur sens, au matin, sur le parvis de l’école maternelle. Dans la foule, Alma accompagne Elena. Mère et fille passent inaperçues. Une famille comme les autres, qu’on croise sans voir. Sans savoir. Alertée par l’attaque de la tente, la mairie leur a finalement trouvé un toit temporaire pour les prochains jours. Une parenthèse de répit. En attendant la décision de l’Etat sur le réexamen de leur demande de droit d’asile, la fratrie est suspendue entre deux mondes. Celui de l’école et celui de la rue.