À quoi ce cauchemar pourrait-il bien servir ?

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  • A propos du Cauchemar de Don Quichotte, sur l’impuissance de la jeunesse d’aujourd’hui, de Mathieu #Amiech et Julien Mattern, republié sous le titre « Cauchemar de Don Quichotte. Retraites, productivisme et impuissance populaire », vanté ici http://seenthis.net/messages/211776 :

    Prenons l’un des objets d’horrification favori d’Amiech et Mattern  : le téléphone portable. Nous serions tous partie prenante d’une résistance au portable, et encore plus d’une lutte collective contre lui, en tant que dispositif de traçabilité des individus. Pour le reste, chacun a sa sensibilité… Concernant ce gadget en tant que moyen de communication, qui est le seul aspect sous lequel Amiech et Mattern l’exècrent, quelques-uns (minoritaires) parmi nous pourraient reprendre ce propos de Giorgio Agamben  : «  Vivant (…) dans un pays où les gestes et les comportements des individus ont été refaçonnés de fond en comble par les téléphones portables, j’ai fini par nourrir une haine implacable pour ce dispositif qui a rendu les rapports entre les personnes encore plus abstraits.  » (4) Mais, à part l’évident mais dérisoire refus d’en posséder un, que faire  ? Agamben poursuit comme ceci  :  «   Même si je me suis surpris à me demander plusieurs fois comment détruire ou désactiver les téléphones portables, je ne crois pas qu’on puisse trouver là la bonne solution.  » Nous ne le croyons pas non plus, du moins pour l’instant. Compte tenu du fait que le procédé technique qui permet aux portables de communiquer entre eux est aussi celui qui permet de les localiser, nous nous surprenons parfois à nous dire que dans le cadre (qu’on excuse cet horrible mot) d’une guerre révolutionnaire il faudra peut-être se poser la question en ces termes. Mais nous n’en sommes pas là. Si l’on s’effraie de l’abstraction que produit le portable, on ne peut aujourd’hui que s’efforcer d’imaginer quelle véritable résistance pourrait lui être opposée. Le Cauchemar de Don Quichotte n’est d’aucune aide, mais Agamben non plus. Il explique que ce ne pourrait être un usage nouveau du portable, et il cherche lequel ce pourrait être en méditant sur la notion de profanation. C’est très intéressant, mais n’étant pas plus avancés que lui dans l’imagination de ce que serait une profanation du portable, ceux qui parmi nous supportent mal l’abstraction des rapports personnels que selon eux il induit en restent à ne pas l’utiliser, et à tenir autant que possible leur perception éveillée pour repérer d’éventuelles profanations qu’inventeraient des gens plus imaginatifs qu’eux. Voilà  ! Tirez-en s’il vous plaît la conclusion qu’en ce qui concerne au moins le portable nous ne sommes pas tous modernistes. Mais, surtout, comprenez pourquoi nous ne faisons des éventuelles sensibilités antimodernistes des uns ou des autres ni l’occasion d’un jugement moral, ni le principe du choix de nos alliés ou de nos ennemis politiques.
    Libre à vous de penser que nous sommes donc tous en fait d’affreux modernistes, puisque les plus antimodernistes d’entre nous ne le sont, et reconnaissent ne l’être, que par goût. Et alors  ? Que vous importe le degré d’authenticité ou d’intensité de notre antimodernisme pour mener un combat politique avec nous  ? Admettons que celle qui ne mange pas de viandes uniquement parce qu’il se trouve qu’aucune n’est à son goût n’est pas une authentique végétarienne  : est-ce une raison pour ne pas s’asseoir à sa table  ? Le combat, pour revenir à l’exemple des portables, contre le contrôle par traçabilité ne mériterait-il pas quelque compromission avec des modernistes tels que nous  ? Si ce genre de compromission est au-delà de vos forces, dans quelles luttes allez-vous lutter ? Que dites-vous des luttes qui mettent en mouvement des gens qui ont dans leur vie ordinaire de tout autres goûts ou dégoûts que les vôtres  ? Il n’y en a d’ailleurs pas d’autres – à moins de croire qu’on lutte en fréquentant les bars alternatifs et les épiceries bio.

    http://rougemecanique.noblogs.org/post/2013/01/12/les-mauvais-reves-des-antitech

    #moralistes #technocentrisme #dépolitisation

    • Le Cauchemar de Don Quichotte est très parcimonieux en faits précis concernant des problèmes particuliers, et singulièrement en faits précis se rapportant aux problèmes particuliers posés par la #lutte qui lui donna son impulsion  : la lutte de 2003 contre la loi Fillon. Il est vrai qu’Amiech et Mattern n’ont aucune raison d’utiliser l’#arme que Roy tient pour la plus efficace dans la lutte, puisqu’ils ne s’inscrivent plus dans cette lutte  : ils adoptent au contraire une posture de juges, extérieurs et supérieurs à elle et à ses acteurs et actrices, en posant non pas la question de comment la poursuivre minoritairement alors qu’elle est en reflux, mais celle des raisons de son échec présumé définitif. Pour eux, d’ailleurs, les problèmes ne sont pas posés par la lutte, mais à l’occasion de la lutte   ; on ne saurait s’étonner alors que celle-ci soit présentée comme la rencontre par une subjectivité encline aux vastes questions existentielles d’un événement qui la porte à réactiver l’interrogation socratique sur la valeur des différents genres de vie  : « Pour tous ceux qui (…) n’entendent pas se résoudre à une soumission complète, ce conflit était à nouveau l’occasion de poser un certain nombre de problèmes fondamentaux, au premier rang desquels celui de savoir quelle sorte de vie nous voulons mener  » (p.14).

      Mais ce qui m’intéresse, c’est, je dirais, l’esprit dans lequel cette démonstration est faite. Kropotkine défend fermement la thèse de son «  école  », l’une de ces «  vingt écoles différentes (…) qui répondent à des manières particulières de concevoir l’étendue, la portée, le devoir de la révolution  ». C’est donc, si vous voulez, l’exposition d’un programme, en ce sens que c’est ce que cette école conçoit quant à ce que la #révolution devra faire. Dans le cas de l’école anarchiste, sa manière particulière de concevoir est que nul n’est mieux en situation de définir ses «  devoirs  » que le peuple insurgé lui-même. Ce n’est donc un programme qu’au sens où c’est ce pour quoi les anarchistes agiront, ce qu’ils soutiendront dans les «  clubs  improvisés discutant des affaires publiques ». Ce ne l’est pas au sens où ce serait ce pour quoi ils intrigueraient dans les instances substitutives du pouvoir déchu. Mais d’autres écoles pourraient écrire d’autres livres dans le même esprit  : je n’ai pris qu’un exemple. Roy est d’une autre école, elle écrit cependant dans un esprit semblable  : poser des questions et diffuser un savoir qui ont été produits par un mouvement. La Conquête du pain est bien autre chose que le programme d’action qu’une élite éclairée définit selon sa philosophie du «  devoir de la révolution  ». Elle est l’un des produits actuels d’un mouvement – en l’occurrence  : le mouvement ouvrier – au sein d’une certaine école qui en fait partie. Elle est avant tout l’un des moyens par lesquels cette école met en circulation le savoir et l’intelligence du mouvement qui sont les siens. Savoir et intelligence du mouvement : au sens où ce sont une intelligence et un savoir que le mouvement produit, chez Roy comme chez Kropotkine, mais aussi, chez ce dernier, au sens où ils ont ce même mouvement comme objet. Cela en prévision des questions qu’il se posera. Ces questions, l’école anarchiste suppose qu’elles seront – dans une certaine conjoncture prévisible justement grâce à l’expérience et à l’intelligence des luttes antérieures – des questions relatives à la conquête du pain  : d’où la nécessité pour elle d’écrire La Conquête du pain .

      http://rougemecanique.noblogs.org/post/2013/01/11/a-quoi-ce-cauchemar-pourrait-il-bien-servir

    • Des humains nous parlent, et nous disent qu’ils veulent se libérer de l’emprise technologique, des techniques, pour être libres. Comme ça, abstraitement, idéalement. Libres. Pour que le Contrôle sur les humains, en tout cas sur certains, n’agisse plus. Comme s’il était extérieur à nous, comme si le seul outil de liaison entre le contrôle et nous était l’action de vouloir ou non s’y soustraire.

      Mais les caméras, par exemple, ne sont pas un diable mécanique auquel on pourrait être libre de croire ou pas, que l’on choisi de vénérer ou de craindre. Les caméras sont des yeux en plus sur la planète ; elles sont les outils de vision potentiels d’autres humains avides de micros-panoramas, soucieux de remplir la tâche qu’on leur alloue avec toujours plus d’efficacité. Elles sont en quelques sorte des morceaux d’humains, qui souhaitent exploiter d’autres humains. Elles ne sont pas des organes extérieurs à nous, elles sont des orbites oculaires aveugles tant qu’un corps n’est pas posté derrière, systématiquement braquées sur nous, pour voir et être vu. Oui, comme les yeux animaux, leur rôle dans le corps de la société est bien de voir autant que de signifier qu’elles possèdent ce don naturel, la vue, pour rassurer ou intimider, en pure interaction.
      La force de ce monde est de nous retenir prisonnier, quoi qu’il arrive. Sans espoir d’évasion, sans remise de peine possible.

      http://nonsstops.noblogs.org/?p=25

  • Le « Cauchemar de Don Quichotte », une discussion symptomatique de la régression historique

    https://collectiflieuxcommuns.fr/spip/spip.php?article177

    Le livre intitulé « Le cauchemar de Don Quichotte » n’étonne pas par les thèmes qu’il aborde, ceux-ci étant largement connus, même si ce n’est que de milieux très restreints en France. C’est l’identité de ses auteurs qui surprend quelque peu : leur relative jeunesse aurait dû les tenir à distance des nombreuses références qu’ils s’efforcent de revisiter, occultées comme elles le sont dans le flux de l’intoxication médiatique généralisée.

    Leur insatisfaction devant les diverses vulgates « critiques » à la mode aujourd’hui constitue le fil conducteur de l’ouvrage. Le lecteur retient surtout leur dissidence vis-à-vis des thématiques « antimondialistes », ou « altermondialistes » comme leurs partisans préfèrent les baptiser , bien que le souci de critique œcuménique habite encore Matthieu Amiech et Julien Mattern.

    Ceux-ci pressentent, sans le présenter de cette façon, que derrière les poses frondeuses de cette mouvance si difficile à qualifier et à définir , se profilent les vieux schémas qui ont détruit le mouvement ouvrier. Mais leur propos n’étant pas de faire œuvre historienne, il ne s’agit pas d’un livre de bilan. Ils ne tentent pas non plus de présenter la moindre découverte « théorique » : on chercherait en vain le nouveau système explicatif prétendant résumer l’histoire ou le monde. Leur objectif, plutôt modeste et, partant, d’un réalisme inattendu en ces temps de mégalomanies dérisoires, vise à « savoir plus précisément contre quoi on se bat » (p. 7).

    • @kamo, le fait est que, malgré l’intérêt d’une partie des travaux du dernier Castoriadis (bien après S ou B, je dirais presque 3e période, mais suis pas assez versé dans la question), lorsqu’il retourne à la philosophie (et à la Grèce antique) et s’adjoint pour ses textes une certaine psychanalyse, il exprime un tout autre point de vue de classe, celui d’un conseiller de l’OCDE, résidant dans le XVIe et disposant à demeure d’un majordome (jusqu’où peut conduire la nécessité de diminuer le travail nécessaire et l’amour du travail bien fait ?), prétend stupidement à une défense de l’occident face à la menace soviétique (Devant la guerre), prônant une notion d’autonomie tout autre que celle autrefois antée sur une centralité du #conflit dans la société. Des distinctions qu’il pose alors, non seulement depuis la Grèce mais depuis la révolution (la plus fameuse sans doute, l’instituant et l’institué) restent à mon sens éclairantes. Mais la question de l’émancipation est désormais pour lui principalement référée à un dynamisme autonome de « la technique » (je dis ça rapido, sans avoir lu ou relu un texte de Casto depuis des années). On aurait à nouveau une #autonomie contre une autre, et pour ma part je n’embraye pas du tout sur ce schéma. Il n’est pas besoin d’être un progressiste béat

      L’émerveillement pour la puissance de l’imaginaire s’accompagne d’un abandon de toute attention aux pratiques réelles. On a une théorie de l’aliénation de plus, avec un prétendant au dévoilement. Fin de course.

      Sur la technique, je préfère nettement le filon opéraïste, qui lui ne ramène pas les problème à ce « depuis la plus haute antiquité » qui devrait toujours inquiéter, voir par exemple http://multitudes.samizdat.net/-Tronti-Ouvriers-et-Capital-

      #technocentrisme #morale

      Bon, trop pressé par des bricoles pour argumenter sérieusement, on y reviendra j’imagine.

    • Deux exemples du « jargon » des critique de ce livre

      Le Cauchemar de Don Quichotte est très parcimonieux en faits précis concernant des problèmes particuliers, et singulièrement en faits précis se rapportant aux problèmes particuliers posés par la lutte qui lui donna son impulsion  : la lutte de 2003 contre la loi Fillon. Il est vrai qu’Amiech et Mattern n’ont aucune raison d’utiliser l’arme que Roy tient pour la plus efficace dans la lutte, puisqu’ils ne s’inscrivent plus dans cette lutte  : ils adoptent au contraire une posture de juges, extérieurs et supérieurs à elle et à ses acteurs et actrices, en posant non pas la question de comment la poursuivre minoritairement alors qu’elle est en reflux, mais celle des raisons de son échec présumé définitif. Pour eux, d’ailleurs, les problèmes ne sont pas posés par la lutte, mais à l’occasion de la lutte  ; on ne saurait s’étonner alors que celle-ci soit présentée comme la rencontre par une subjectivité encline aux vastes questions existentielles d’un événement qui la porte à réactiver l’interrogation socratique sur la valeur des différents genres de vie  : « Pour tous ceux qui (…) n’entendent pas se résoudre à une soumission complète, ce conflit était à nouveau l’occasion de poser un certain nombre de problèmes fondamentaux, au premier rang desquels celui de savoir quelle sorte de vie nous voulons mener  » (p.14).

      Dans le cas de l’école anarchiste, sa manière particulière de concevoir est que nul n’est mieux en situation de définir ses «  devoirs  » que le peuple insurgé lui-même. Ce n’est donc un programme qu’au sens où c’est ce pour quoi les anarchistes agiront, ce qu’ils soutiendront dans les «  clubs  improvisés discutant des affaires publiques ». Ce ne l’est pas au sens où ce serait ce pour quoi ils intrigueraient dans les instances substitutives du pouvoir déchu. Mais d’autres écoles pourraient écrire d’autres livres dans le même esprit  : je n’ai pris qu’un exemple. Roy est d’une autre école, elle écrit cependant dans un esprit semblable  : poser des questions et diffuser un savoir qui ont été produits _par un mouveme nt_ . La Conquête du pain est bien autre chose que le programme d’action qu’une élite éclairée définit selon sa philosophie du «  devoir de la révolution  ». Elle est l’un des produits actuels d’un mouvement – en l’occurrence  : le mouvement ouvrier – au sein d’une certaine école qui en fait partie. Elle est avant tout l’un des moyens par lesquels cette école met en circulation le savoir et l’intelligence du mouvement qui sont les siens. Savoir et intelligence du mouvement  : au sens où ce sont une intelligence et un savoir que le mouvement produit, chez Roy comme chez Kropotkine, mais aussi, chez ce dernier, au sens où ils ont ce même mouvement comme objet. Cela en prévision des questions qu’il se posera. Ces questions, l’école anarchiste suppose qu’elles seront – dans une certaine conjoncture prévisible justement grâce à l’expérience et à l’intelligence des luttes antérieures – des questions relatives à la conquête du pain  : d’où la nécessité pour elle d’écrire La Conquête du pain.

      http://rougemecanique.noblogs.org/post/2013/01/11/a-quoi-ce-cauchemar-pourrait-il-bien-servir