La carte et la plume, entretien avec Michel Bussi, géographe et romancier

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  • La carte et la plume, entretien avec Michel Bussi, géographe et romancier

    http://echogeo.revues.org/13717

    Pour la rubrique « Sur l’Écrit » de ce dossier sur la Police, comment résister à l’envie de s’entretenir avec Michel Bussi, géographe ET auteur de romans policiers ?

    2Michel Bussi est professeur de géographie à l’Université de Rouen où il dirige le laboratoire IDEES (UMR CNRS 6266). Ses recherches portent sur la géographie du politique (géographie électorale, recompositions territoriales, nouvelles formes de gouvernances dans les territoires locaux). Il est aussi un écrivain apprécié du grand public, dont les romans à clés connaissent un grand succès. Si ses premiers romans ont pour cadre la Normandie (Code Lupin en 2006, Omaha crimes en 2007, Nymphéas noirs en 2010), les suivants élargissent le champ : Un avion sans elle (2012) se présente sous la forme d’un road movie, Ne lâche pas ma main (2013) se déroule sur l’île de la Réunion.

    3Quels rapports aux lieux, à l’espace, Michel Bussi met-il en récit ? Comment l’alchimie du regard du géographe et de l’auteur prend-elle forme dans le processus d’écriture ? L’entretien qui suit, réalisé en janvier 2014, nous livre quelques pistes, au fil de la plume.

    #géographie #police #sécurité #littérature #échogéo

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    - En tant que géographe et en tant qu’écrivain, quels sont vos liens avec le milieu policier ?

    Les romans policiers ont évolué. Le protagoniste y était souvent un commissaire de police, représentant de l’ordre en place, à la manière du Maigret de Simenon. Aujourd’hui, certains romans dits noirs relèvent d’une réaction à ces livres un peu manichéen avec le bien et le mal, un aspect cathartique, un respect de l’ordre et la morale qui triomphe à la fin. Les néo–polars mettent davantage en exergue la marginalité, la corruption, la critique sociale etc.

    - Le lieu fait-il l’intrigue ?

    Généralement, c’est la « routine de l’histoire » qui vient en premier. Une fois que j’ai un squelette détaillé d’intrigue et des personnages, hors sol, je choisis un ou des lieux et les choses se concrétisent alors. Cela leur donne un ancrage sociologique, ça fait naitre des déplacements, des distances, des paysages. Dans le cas des Nymphéas noirs, j’ai d’abord eu l’intrigue puis j’ai cherché un lieu pour poser les scènes. Il s’agissait d’abord d’un village du sud-ouest, puis, une fois que j’ai opté pour Giverny, je m’y suis rendu deux fois, j’ai pris des photos, j’ai cherché où situer mes scènes, saisi brièvement des impressions. Peu à peu, j’affine mon choix de lieux et donc de mise en espace. Le lieu nourrit l’intrigue, même si j’ai parfois dû changer de lieu lorsqu’ils la bloquaient. Mais c’est parfois l’inverse, une idée nait des lieux comme dans Ne lâche pas ma main. Je suis allé pour une soutenance de thèse à La Réunion. J’ai pris pour point de départ l’hôtel où je logeais. Quand les intrigues se déroulent dans des lieux qui me sont moins familiers, je demande à des collègues de me relire.

    - Vous avez parfois recours à l’insularité réelle ou imaginaire. Le huis clos, l’enfermement, la clôture sont-ils des adjuvants à la construction de l’intrigue ?

    L’espace fermé constitue parfois une commodité de scénario. L’île de Mornesey, « la petite île anglo-normande au large de Granville » de Sang famille, était d’ailleurs au départ plutôt inspirée de l’île de Ré puis elle a changé de localisation, le point central étant l’insularité. Mais cette insularité est surtout métaphorique, c’est une façon de dire l’enfermement social, familial, le lien parfois pesant à son environnement qui donne envie d’ailleurs, de quitter son village, son île ou sa condition. En ce sens, Giverny apparait comme un espace insulaire dans Nymphéas noirs. Il y doit il y avoir là quelque chose de l’ordre du paradigme géographique actuel local / mondial : entre ceux qui considèrent la mondialisation comme une chance, une opportunité, et ceux qui la perçoivent comme une menace, se raccrochant alors aux références identitaires locales. Mais l’avantage du roman est de pouvoir faire évoluer les personnages de façon complexe face à ces clivages ou ces idéaux-types.

    #géographie #insularité