• Quand l’Europe perd la raison by Joseph E. Stiglitz

    http://www.project-syndicate.org/commentary/european-union-austerity-backlash-by-joseph-e--stiglitz-2015-01/french

    Dans la plupart des pays de l’UE, le PIB par habitant est inférieur à ce qu’il était avant la crise. La demi-décennie perdue se transforme sous nos yeux en une décennie entière. Derrière le froid des statistiques des vies humaines sont brisées, des rêves sont étouffés et des familles éclatent (ou ne se forment pas) en raison de la stagnation qui se prolonge (voire de la dépression dans certains pays).

    Le désordre actuel tient en partie à l’adhésion à la croyance discréditée de longue date selon laquelle les marchés fonctionnent parfaitement et ne sont pas affectés par les imperfections de l’information et de la concurrence. L’orgueil démesuré joue aussi un rôle. Sinon comment expliquer que les prévisions des dirigeants européens quant aux résultats de leur politique soient régulièrement démenties par les faits année après année ?

    Ces prévisions sont erronées non parce que les pays de l’UE n’appliquent pas la politique prescrite, mais parce que les modèles sur lesquels elle repose sont viciés. En Grèce par exemple les mesures destinées à alléger le fardeau de la dette ont en réalité alourdi cette dernière : le ratio dette/PIB est plus élevé qu’en 2010 en raison des conséquences néfastes de l’austérité budgétaire sur la production. Au moins le FMI reconnaît-il ses échecs, qu’ils soient intellectuels ou politiques.

    Les sondages donnent en tête le parti d’opposition de gauche Syriza qui s’est engagé à renégocier les conditions de l’aide de l’UE à la Grèce. Si ce parti arrive en tête sans parvenir au pouvoir, cela tiendra sans doute à la crainte de la réaction de l’UE. Or la crainte n’est pas la plus noble des émotions, elle ne suscitera pas le genre de consensus national dont la Grèce a besoin pour continuer à avancer.

    Le problème ce n’est pas la Grèce, c’est l’Europe. Si l’Union européenne ne change pas de politique - si elle ne réforme pas la zone euro et ne renonce pas à l’austérité - une réaction populiste sera inévitable. La Grèce pourrait maintenir le cap cette fois-ci. La folie économique ne peut durer éternellement, la démocratie ne le permettra pas. Mais combien l’Europe devra-t-elle encore souffrir avant que raison revienne ?