https://lundi.am

  • Günther Anders : La violence, oui ou non
    https://lundi.am/Gunther-Anders-La-violence-oui-ou-non

    Le pouvoir repose toujours sur l’exercice de la violence, puisqu’utilisée par les pouvoirs reconnus. Elle n’est pas seulement autorisée mais aussi « moralement légitimée ». Günther Anders affirme ne viser à rien d’autre qu’à l’état de non-violence, à l’état de ce que Kant appelait la « paix perpétuelle » : « La violence ne doit jamais être une fin pour nous. Mais que la violence – lorsqu’on a besoin d’elle pour imposer la non-violence et qu’elle est indispensable – doive être notre méthode, ce n’est sûrement pas contestable. »
    Il considère que la démocratie, c’est-à-dire le droit d’exprimer sa propre opinion, est devenue impossible parce que, au sens strict, on ne peut plus exprimer quelque chose qui ne nous est pas propre, depuis qu’il y a des « médias de masse » et que « la population du monde s’assoit comme fascinée devant les télévisions ».
    Enfin, il considère que « “espoir“ n’est qu’un autre mot pour dire “lâcheté“ ».

  • À Angers, une start-up verte propose de rouvrir les mines du Trélazé...
    https://lundi.am/A-Angers-une-start-up-verte-propose-de-rouvrir-les-mines-du-Trelaze

    La semaine passée, nous recevions la présentation d’un super projet de start-up, Trélazé Rare Earth qui proposait la réouverture des mines de Trélazé, près d’Angers, en réponse à un appel de la municipalité via la plateforme Ecrivons Angers qui permettait de proposer et de voter pour des initiatives innovantes. Le projet en question, porté par la start-up Tech-ology, avait pour ambition de relancer l’extraction minière de terres rares à coups de green tech, de try and learn et même de smart reboot, le tout dans une ambiance humaning. Nous comptions le relayer tel quel, tant le canular ne faisait aucun doute. Pourtant, Ouest France nous a doublé, sans doute bien malgré eux, pris au piège comme tant d’autre en ce début d’avril. En effet, leurs journalistes sont tombés dans ce magnifique panneau comme en atteste leur article que nous mettons à la suite.

  • Les messes noires de Michel Foucault, le bullshit de Guy Sorman
    https://lundi.am/Les-messes-noires-de-Michel-Foucault-le-bullshit-de-Guy-Sorman

    Dans son récent dictionnaire du bullshit, un essayiste franco-américain du nom de Guy Sorman, jusque-là connu pour son apologie du néo-libéralisme et sa défense de Reagan, Thatcher et Pinochet, a accusé Michel Foucault d’avoir violé des enfants de huit ans lors d’un séjour en Tunisie. Cette accusation fut reprise par le Sunday Times puis par différents médias français et sur les réseaux sociaux, sans jamais qu’il soit demandé davantage de précisions quant aux faits allégués à cet étrange accusateur. Quelques vérifications, les démentis de témoins directs de la vie de Foucault en Tunisie et de ses relations avec de jeunes adultes, puis le refus de Guy Sorman de répondre aux témoignages qui contredisaient ses accusations, ont vite porté à croire qu’il s’agissait là d’une simple calomnie lancée par un auteur réactionnaire en quête de buzz, mais on sait le destin des rumeurs de nos jours : sans un soupçon de preuve autre que les déclarations vagues de Sorman, la nouvelle a tôt fait le tour de l’internet. Cet article revient sur ces accusations, les raisons de croire qu’elles sont complètement fausses, le combat de Guy Sorman (contre l’héritage de 68 et pour une « révolution conservatrice »), la pensée de Michel Foucault sur la question de la sexualité et son rapport aux lois, et enfin la récente fièvre médiatique et législative qui permet à l’État (en France) d’encadrer de plus en plus la sexualité, et notamment celle des mineurs.

    [...]
    Quelques jours après la publication de l’article du Sunday Times, ces allégations ont été démenties grâce à une enquête rapidement menée par des journalistes du magazine Jeune Afrique dans le village en question. Depuis plusieurs jours, sur les réseaux sociaux, des personnes originaires du Maghreb insistaient déjà sur le caractère peu plausible des allégations de Sorman, en rappelant que les cimetières y sont généralement très surveillés afin d’éviter les profanations. Dans Jeune Afrique, des témoins ayant fréquenté Michel Foucault rappelaient que « comme dans tout village, on n’est jamais seul et le cimetière, surtout sur cette terre maraboutique, est un lieu sacré que nul n’oserait profaner pour ne pas contrarier la baraka de Sidi Jebali, saint patron des lieux. » Quant aux garçons fréquentés par Michel Foucault, on apprend finalement qu’ils n’étaient pas âgés de 8 ou 9 ans comme l’affirmait Sorman, mais de 17 ou 18 ans, selon le témoignage « catégorique » de « Moncef Ben Abbes, véritable mémoire du village ». Il ne s’agissait pas non plus de « les violer allongés sur des tombes », mais de « les retrouver brièvement dans les bosquets sous le phare voisin du cimetière ».

    En plus de se baser sur la seule déclaration de Guy Sorman, et de n’effectuer aucune enquête journalistique, l’article du Sunday Times comporte plusieurs erreurs factuelles. L’article situe les faits en Tunisie en 1969, affirmant que Foucault y vivait, alors qu’il est en rentré en France à la fin de l’année 1968 pour enseigner à Vincennes. Une pétition écrite par Gabriel Matzneff et publiée en 1977 est mentionnée, alors que Foucault ne l’a pas signée. (...)

    (...) interrogée (...) à propos de la notion de majorité sexuelle, Foucault répond qu’une « barrière d’âge fixée par la loi n’a pas beaucoup de sens », et qu’il doit s’agir, plutôt que de se baser uniquement sur l’âge ou sur le discours des psychiatres, d’écouter les mineurs à propos des différents régimes de violence, de contrainte ou de consentement qu’ils ont vécus. Peu après, Guy Hocquenghem reprend les termes de Michel Foucault et affirme la nécessité d’« écouter l’enfant et lui accorder un certain crédit ». Comme l’écrira Jean Bérard, historien du droit, en 2014 :

    « les expressions militantes des années 1970 (...) n’ont pas manqué de faire une place au questionnement sur l’articulation entre consentement et rapports de pouvoir. Eric Fassin montre que Foucault voit bien le problème et exprime un « dilemme » davantage qu’une position. Les militants s’interrogent sur ce qui doit être considéré comme relevant de la ‘‘libération sexuelle’’ »

    #adolescence #sexualité #Michel_Foucault #Guy_Hocqueghem #néo-cons

    • la nécessaire différentiation entre les viols de mineurs, considérés comme des crimes, et les rapports non contraints avec des adolescents de moins de quinze ans, considérés jusqu’aujourd’hui comme des délits.

      je ne sais pas en quel langue il va falloir le dire, mais un majeur avec un moins de 15 ans, c’est niet, rien de rien, même si le mineur t’envois des photos X, même si c’est lui ou elle qui vient te chercher, même s’il n’y a « pas de contraintes » (pur vocable pédomilitant des années 70/80).

      Rien à foutre des lois, c’est juste le bon sens. Faut attendre et se comporter en adulte. Au pire tu nique dans un an ou deux, si c’est ça qui te défrise.

      Ce texte est naze, encore une fois. J’imagine que c’est le même bernard qui passe arroser les plantes, chaque mois, dans cette turne de Lundimidi.

      Pauvre type, ce serait drôle si ça ne faisait pas autre chose que de répéter les mêmes conneries, dangereuses.

      Entre les gâteux pseudo libertaire et les mères la morale légalistes, on est bien !

      Et foucault qui se tape des petits tapins de « au moins » 17/18 ans au maroc, c’est vraiment pas un argument pour contrer les débilités pédosatanistes. C’est juste dégueulasse.

    • et soit dit en passant, je suis des « comptes twitter féministes et queer » qui ont discuté des conneries du sorman sans les valider du tout, en contrant même les envolées fachos. C’est vraiment trop classe d’y aller à la louche et de mettre tout le monde au même niveau que Fdesouche.

    • C’est bien la loi qui cause du bons sens, est supposée le soutenir (et c’est comme ça qu’on s’offusque de la loi, tant il est rare qu’elle tienne sa promesse). Le sexe, l’amour, le désir, la rencontre, c’est pas le bons sens (le bon gros bon sens).
      J’ai pas de théorie toute prête, ce que je sais d’expérience c’est que dans un sens ou dans l’autre, au delà de 10 ans de différence, les mondes qui se rencontrent ont toute chance de se rater, et que plus l’un.e des deux protagonistes est jeune plus ces 10 ans ont toute chance de pas être une mesure possible. On fait quoi de celles qui font la paire et qui sont millésimés 14/19 ? de cet écart plus grand que 20/30 ou 25/40. On dit à 19 tu n’a pas le droit c’est un crime et à 14 tu ne dois pas c’est pour ton bien ? Ça marche pas cette affaire, ces généralisations ont débiles, et méchantes.
      Supprimer tous les dilemmes c’est tout savoir. Est-ce confortable ? Je ne crois pas.
      Nous avons à protéger les enfants et à prendre soin des ados. À quoi ça engage ? C’est pas écrit par Moïse ou le code pénal, Freud, Foucault ou quiconque.

      Ce que montrent ces procès post mortem (à part la lâcheté) c’est pas valeurs actuelles ou de l’arbre dont on fait les flutes = féminisme ou je sais pas quoi, c’est que les détournements patronaux et managériaux de Foucault (Kessler, la fondation du Medef), et sa neutralisation académique, auront pas suffit. Il faut aussi le criminaliser par contumace. On le dénonce en tant que « critique de la vérité » en pratiquant le déni des faits. On fait mine de cracher sur sa tombe dans le sens du vent, sans jamais risquer l’opprobre, avec le choeur, on dit qu’on désacralise, qu’on en fini avec la duperie du grand homme, ça fait chic. De l’usage des tapins (si c’était ça) au refus de la prison, de la critique de la psychiatrie à l’histoire (une histoire) de la sexualité, Foucault a été plusieurs. Faudrait cracher sur Michaux parce quil a été d’extrême droite ? Ridicule. Tant pis pour qui ne sait ni ne veut rien faire de quelque bout que ce soit des analyses offertes par Foucault.

      Un des meilleurs exemples de ces vues par le petit bout de la lorgnette agrémentées de mensonges éhontés nous a été offert par Onfray sur Freud (tant de fois critiqué et « dépassé » dès avant sa mort sur le terrain clinique et théorique). La forme si complaisamment adoptée ne plane pas indépendamment de ce fond de veulerie

      Si on veut des critiques de Foucault, la moindre des probité serait de lire, au moins un peu, et autre chose que des phrases par extraits. Et ensuite de regarder ce qu’en ont fait des « marxistes » (avec ou contre) et d’autres, ou de lire des mises en cause sérieuses, celles de Bouveresse par exemple. Mais ce bain de lisier, faut se le garder, le déposer quelque part, y réfléchir, envisager de le recycler.

  • Et puis un jour, j’ai perdu la foi | Anouk Darle
    https://lundi.am/Et-puis-un-jour-j-ai-perdu-la-foi

    Il faut comprendre que depuis le COVID, le gouvernement demande aux élèves toujours plus et donne de moins en moins. Déjà l’année dernière, on a dû continuer de faire croire à cette mascarade de bac de français presque jusqu’à la fin. Tout en étant à distance, en étant loin et incapables d’échanger, il a fallu continuer à faire peser sur eux l’idée d’un examen qui perdait de toute façon de son sens car, selon les médias, il n’aurait pas eu la même valeur que le bac « normal ». Il a fallu, dans toute cette angoisse, dans toute la terreur de la pandémie, continuer à faire peser le poids de l’institution. La grande, la gigantesque, la terrible institution qui décide de qui réussira et de qui échouera (alors que les dés sont de toute façon jetés, si l’on se rappelle les paroles de mon (...)

  • Darmanin souhaite « revisiter » la tenue des policiers
    https://lundi.am/Darmanin-souhaite-revisiter-la-tenue-des-policiers

    Outre un sens du timing particulièrement fin et des délais qui, même d’un point de vue extérieur, semblent parfaitement déraisonnables puisque le ministre souhaiterait voir les policiers parader dans leurs uniformes flambants neuf le 14 juillet, le ministère de l’Intérieur ne semble pas éprouver la moindre gêne à demander à des étudiants de travailler gratuitement pour concevoir les uniformes d’une police qui n’hésite pas à tabasser, humilier et mutiler ces mêmes étudiants lorsqu’ils prennent la rue ou occupent des places, comme celle de la République, située à deux pas de l’école Duperré. Il faut aussi faire entièrement abstraction de la précarité et de la problématique de la généralisation du travail gratuit qui règne dans les milieux artistiques, comme l’a rappelé la récente polémique soulevée par le concours organisé par le rappeur marseillais Jul, « offrant à ses fans la chance de réaliser sa cover d’album », faisant donc travailler des dizaines de jeunes graphistes gratuitement et la majorité pour rien.

  • Depuis le Grand Théâtre de Bordeaux
    https://lundi.am/Commune-de-Bordeaux

    De l’occupation à la Commune

    "Bonsoir,
    Il est certainement trop tard pour l’édition de demain matin, mais il nous semblait important de vous écrire par rapport à la situation de l’occupation du grand théâtre à Bordeaux. En effet, le 18 mars, l’occupation a été élargie à l’ensemble du bâtiment, et la jauge limitant le nombre de personnes qui peuvent rentrer a été supprimée. S’en sont suivis des conflits dont certains relayés dans la presse et la désolidarisation notamment de la CGT, conflits qui occupent évidemment beaucoup d’espace et de temps.

    Mais l’occupation tient, et il se passe des tas de choses. Il semble maintenant primordial de communiquer sur ce qui s’y passe, donner un autre son de cloche que celui des organisations qui ont condamné ce geste, et surtout, inspirer tous ceux qui dans d’autres villes n’entendent pas laisser ces occupations cantonnées aux revendications négociées sur le statut d’intermittent.

    Voilà donc en pièce jointe le communiqué qui a été lu pour entrer dans la grande salle du Grand Théâtre le 18 mars.
    Je vous envoie dans l’heure l’autre texte qui a été écrit et discuté dans l’assemblée, ainsi que la retranscription de ce tract."

    Commune de Bordeaux

    Bordeaux, le 18 mars 2021

    Considérant que le Grand Théàtre de Bordeaux fut le point de repli de l’Assemblée Nationale au temps de la Commune de Paris en 1871 ;

    Considérant que ce lieu a été sanctuarisé par son conservatisme bourgeois, expulsant les classes popuplaires, invisibilisant ses travailleurs de coulisses ;

    Considérant que le Grand Théâtre, représentant de la culture bourgeoise, n’a pas attendu le covid pour qu’il y ait distanciation sociale ;

    Considérant que l’exploitation de l’art par le pouvoir ne peut produire qu’une culture morte ;

    Considérant que la culture reconduit sans cesse la séparation infâme entre savants et ignorants ;

    #occupation

    https://seenthis.net/messages/907109

  • Rattachements
    https://lundi.am/Rattachements

    L’éco-anxiété serait le mal de notre généra­tion. Quand les flux d’informations catas­trophistes sur les changements climatiques entrent en dissonance avec l’impression que ce monde est impossible à changer, on part en vrille. On se prend d’obsession pour tout ce qui est assez près de nous pour être sous notre contrôle : zéro déchet, véganisme, transport en commun pour les pauvres, voitures électriques pour les riches, ruelles vertes pour les bons citoyens, marche pour le climat, car il nous faut agir ensemble, en tant que société.

    Nous assistons ici à un détournement de grande ampleur. Notre souci pour le monde est transformé en pathologie et notre envie de le changer en propositions impuissantes. La force des échappatoires qui nous sont pro­posées émane du fait que nous nous savons lié-es au reste du vivant. Que nous sommes habité-es par la préoccupation de ne pas détruire ce qui est sacré, par l’envie de vivre ailleurs qu’au milieu d’une mer de béton à bouffer des légumes OGM et de la viande d’abattoirs industriels. Elles détournent l’au­thenticité de notre sensibilité, le sentiment qui nous traverse nous disant d’agir, de trou­ver des manières de vivre qui ne détruisent pas ce qui vit mais qui génèrent plus de vie.
    .../...
    Nous pensons que la lutte écologiste doit se mener sur deux fronts, qui sont en réa­lité indissociables l’un de l’autre. Elle doit nuire au déroulement de la normalité éco­nomique - celle de l’exploitation et de la destruction des êtres vivants. Nuire, et à travers ces formes de nuisances - ces blocages et réoccupations, ces grèves, ces sabotages - élaborer d’autres manières de vivre. S’attacher à des lieux, y inven­ter d’autres manières d’être, de nouvelles sensibilités, de nouveaux rapports à soi et aux autres, qui nous tiennent et aux­quels on tient. Apprendre à les défendre surtout, et depuis cette position nouvelle, nuire inévitablement. Apprendre à s’or­ganiser sur la base de nos besoins et puis tenter de répondre progressivement aux questions collectives que pose la conjonc­tion de la vie et de la lutte, en s’éloignant peu à peu de la séparation fonctionnelle propre au militantisme classique.

    #attachement_au_monde #écologie_de_la_présence

  • Des images communes
    https://lundi.am/Des-images-communes

    Nous sommes à quelques jours du retour par la navette parlementaire de la proposition de loi sur la Sécurité Globale, en première lecture devant le Sénat. Son fameux article 24 sur l’enregistrement et la diffusion d’images captant les forces de l’ordre a fait couler beaucoup d’encre.

    Ironie de l’Histoire, les dispositions les plus polémiques de cette loi pourraient être réécrites par l’opposition, un siècle et demi, jour pour jour après qu’Adolphe Thiers et son gouvernement aient envoyé de nuit, la troupe commandée par le général Lecomte s’emparer des canons de la Garde nationale sur la butte Montmartre.

    L’article propose une réflexion sur la place de la photographie dans l’identification des participant.es à la Commune mais aussi son usage dans la guerre psychologique livrée entre Communard.es et Versaillais.es ainsi que sa résonance aussi bien dans l’écriture des mythes fondateurs de la République que dans notre propre imaginaire commun.

    #insurrection #Commune_de_Paris #police #photographies #images #surveillance #contrôle

  • Une guerre mondiale contre les femmes - de Silvia Federici
    https://lundi.am/Une-guerre-mondiale-contre-les-femmes-de-Silvia-Federici

    La semaine passée, nous publiions une recension de Caliban et la sorcière, de Silvia Federici, par nos amis d’Antiopées afin de remettre en contexte un nouvel ouvrage de cette dernière intitulé Une guerre mondiale contre les femmes. Des chasses aux sorcières aux féminicides et qui vient de paraître aux éditions La Fabrique. Voici cette semaine une note de lecture sur cette récente traduction : on y apprend notamment que les chasses aux « sorcières », en plus d’être un moment fondateur de la modernité capitaliste, se poursuivent encore aujourd’hui dans certains pays.

  • Fukushima : 10 ans déjà...
    https://www.sortirdunucleaire.org/Fukushima-10-ans-deja

    La date est suffisamment forte pour qu’on s’en souvienne. Cette année cela fait 10 ans déjà.
    10 ans déjà que le séisme et le tsunami qui a suivi ont dévasté la côte nippone.
    10 ans déjà que 3 des 6 réacteurs de la centrale de #Fukushima Daïchi sont entrés en fusion.
    10 ans déjà que le monde ferme les yeux, comme pour oublier la catastrophe, comme pour oublier la dangerosité…

    Pourtant elles et ils n’oublient pas.

    Elles et ils, ce sont les habitant·es de la préfecture de Fukushima, les personnes réfugié·es dans d’autres villes ou à l’autre bout du Japon, ce sont les enfants malades, les politiques de l’époque (Naoto Kan), les victimes en procès avec l’administration ou avec #TEPCO, les liquidateurs qui travaillent encore d’arrache-pied dans des conditions délétères et au péril de leurs vies en espérant nettoyer ce qui ne peut sûrement pas l’être…

    Celles et ceux qui n’oublient pas, ce sont également les pro-nucléaires qui, sous couvert de pseudo-programmes humanitaires, tentent de faire accepter la vie radioactive.

    Et malgré la propagande autour des Jeux Olympiques de Tokyo, destinés à laisser croire que l’accident appartient au passé, les conséquences de la catastrophe sont toujours à l’ordre du jour, avec le déversement prévu des eaux contaminées de la centrale dans le Pacifique.

    Pour ce dossier spécial à l’occasion des 10 ans de l’accident, nous avons fait le choix de laisser la main à nos amis japonais. Car qui mieux qu’eux peut nous parler de ce qui se vit au cœur de la catastrophe toujours en cours ?

    #nucléaire

  • La psychiatrie en temps de Covid

    « Enfermer, attacher, injecter, comprimer, détourner, délaisser… »
    Par Sandrine Deloche

    paru dans lundimatin, le 8 mars 2021

    https://lundi.am/La-psychiatrie-en-temps-de-Covid

    Dans cette tribune à la Zola, Sandrine Deloche, médecin pédopsychiatre, exerçant dans le secteur public, nous dresse un tableau chaotique de ce qu’est devenue la psychiatrie en général et celle qui est censée soigner les enfants et les adolescents, en particulier. La covid-19 est un révélateur supplémentaire de l’uberisation de la médecine qui soigne les esprits. Les chèques psy en bois, octroyés par un gouvernement inconséquent sont symptomatiques d’échecs redondants livrant à elle-même toute une génération sacrifiée.
    Face à ce délitement programmé du soin psychique, les praticiens en sont réduits à tenter de préserver des fondamentaux non-négociables.

    Psychiatre pour enfants et adolescents exerçant dans le service public,
    J’accuse le silence des uns et l’inaction des autres.
    J’accuse les pouvoirs publics de regarder, par-dessus l’épaule, la pédopsychiatrie prendre la vague de face, sachant son état défaillant et à l’abandon.
    J’accuse les politiques de garder le petit doigt sur la couture et le regard à l’horizon, ignorant le désastre annoncé par les professionnels en colère, voici des mois voire des années.
    J’accuse de faire vivre aux enfants, aux familles et aux soignants l’impensable, l’intenable.
    Des mois d’attente avant d’être reçu en première consultation pour les uns, des semaines de lutte avant d’obtenir une hospitalisation urgente pour les autres. Des soignants débordés, le cœur chaviré, craquent. Des services saturés de demandes ou désertés par le personnel finissent par se détourner de leurs missions. Tous rognent sur l’éthique du soin, l’hospitalité comme bien commun, comme égalité des chances de notre socle social.
    Enfermer, attacher, injecter, comprimer, détourner, délaisser…Aujourd’hui, une tension extrême règne en psychiatrie. Dans ces lieux de soins, on peut y subir toute forme de violence. Saurions-nous la repérer, la dénoncer ? Devrions-nous assumer de l’endosser ou de la faire subir ? Contenir la violence fait partie du métier, de son quotidien ; cependant les mauvaises conditions actuelles d’exercice fragilisent justement sa contenance, et à contrario favorise son émergence.
    De cette violence partagée, j’accuse d’en être partie prenante malgré moi, sans que rien ne soit fait en face.
    De cette interminable crise politiquement désignée de sanitaire, la 3e vague est bien là. Honteux et bouche cousue, on aurait un peu de mal à la désigner haut et fort de « psy », touchant de plein fouet toute une part de la jeunesse. Une génération au milieu du guet, se débattant avec une conflictualité existentielle et politique inédite. Quels moyens réels, au-delà des effets d’annonce, mettons-nous à sa disposition ? À quelle responsabilité collective, ses maux nous renvoient-ils ? Les chèques « psy » (l’échec psy ?), les plates-formes d’écoute, les-dix-séances-chez-le-psy-remboursées sont des réponses low-cost et insultantes tant pour les patients que pour les praticiens. C’est le déni même de la complexité humaine et ses brisures reléguées à une opération de réparation garagiste fissa et bon marché.

    En psy aussi, la mort rôde et il n’est pas rare de devoir faire face au risque vital et d’être à une heure près pour sauver quelqu’un.
    En psy aussi, on a besoin d’un collectif de soignants pour assurer la réanimation psychique des plus fragiles.
    En psy aussi, on a besoin de temps incompressibles pour guérir, de lieux d’accueil, de lits d’hospitalisation et non de leur fermeture.
    En psy aussi, on a besoin de savoir-faire ultra-complexes, donc coûteux, pour prendre en charge les cas les plus lourds. La technique ne se situe pas dans la machinerie substitutive des corps. Face à la souffrance de l’esprit, ce sont de branchements humains qu’il s’agit de déployer. Un agencement au millimètre afin de fabriquer une fonction de soutien, de rebond, de protection et non de serrage, d’enfermement ou de bâillon.
    En équipe, pour chaque situation rencontrée, il faut inventer du corps clinique, du sens critique, du partage d’expériences, de la contenance plurielle. Cette vitalité constitue une enveloppe malléable permettant d’accueillir avec soin ce qui nous vient. Se tenir à l’écoute, élaborer ensemble une action thérapeutique unique et s’engager sur la durée.
    Le coût de cette réanimation se compte surtout en moyens humains et en temps. Des valeurs sûres, si, articulées à l’engagement, à la formation, à la recherche, aux sciences humaines, elles fondent une position politique du soin.
    Il est peut-être là l’engagement, dans ce qui n’est pas négociable s’agissant de l’exercice du soin psychique, réanimation comprise.
    Premier point non négociable c’est la préservation de la fonction symbolique du langage.
    Le langage est notre instrument, notre mesure. L’objet partagé et partageable afin d’y voir plus clair et se comprendre. C’est la condition d’altérité indispensable à la rencontre thérapeutique.
    Depuis plusieurs années, les « psy » doivent faire face à sa déconstruction. En première ligne, la gente technocratique y contribue largement. Elle cisaille la manière commune de se comprendre et installe méthodiquement une langue machine qui dit, en général, tout le contraire de ce qu’elle exprime. Il s’agit maniement de cette novlangue au-delà des sphères politiques et managériales.
    Depuis 2005, la loi sur le handicap pose l’obligation d’intégrer en milieu scolaire tout enfant relevant d’une situation de handicap. S’est ouvert alors un champ large à cette langue machine, véhiculant en fait la stigmatisation des enfants différents. La souffrance psychique est rabattue du côté du handicap, donc à une fixité d’état. Imperceptiblement en sous-main, il s’agit aussi de changer les pratiques de soin, de faire la peau à la psychanalyse, de fermer des structures d’accueil pour toujours plus d’inclusion. Entendre donc l’envers du propos, plus d’exclusion d’enfants qui ne répondraient pas à la norme.
    Le « virage inclusif », une exemplarité en la matière, n’est pas un tournant qualitatif innovant comme on voudrait nous le faire croire, mais une entreprise d’exclusion des plus fragiles, droite ligne vers une des visions les plus rétrogrades du soin porté aux enfants les plus malades. Car pour parler vrai il s’agit de fermer des instituions sanitaires ou médico-éducatives assurant l’accueil de jour ou de semaine de plusieurs milliers d’enfants qui vont se retrouver dans leur famille avec un « panier de soins », plutôt percé que plein, compte tenu de l’expansion de prises en charge en libéral, exposant les plus démunis à rester au bord de la route.
    Si le doute vous tenaille encore, plongez-vous dans le document officiel du Ségur de la santé, vous y trouverez le maniement de la novlangue et ses gribouillis sur une centaine de pages, témoin du mépris et de la mascarade du moment. Il est emblématique de la pollution langagière exercée sur les institutions publiques telle l’éducation, la justice, la santé. Bien commun républicain faisant là aussi nouage d’un peuple s’il est porté à hauteur de sa valeur symbolique, sans perversion aucune.

    Deuxième point non négociable est la préservation symbolique de la loi et ses interdits fondamentaux, l’inceste, le meurtre et le cannibalisme, fondement des sociétés humaines.
    Là aussi, l’ouvrage craque dans les grandes largeurs. Nous l’entendons chaque jour au travers les maux et les mots que les enfants viennent dire. Le corps d’abord. Il est agité, mais surtout excité, exhibé, médiatisé, convoité, offert plus qu’incarné à la jungle numérique et autres dérives prédatrices. En contrepoint, les conduites alimentaires extrêmes ou anarchiques, les tentatives d’inscription dans la chair tels les scarifications, les brulures, les tatouages, le sexe sale viendraient faire bord et limite sensorielle afin de tenter de circonscrire le désordre de ce corps éparpillé, surexposé, hors de lui.

    La fonction symbolique de la loi est fragilisée également par la perversion exercée sur le langage et le sens des mots. Le numérique, aussi, cédant à toute sorte de commerces, de convoitises, de conditionnement voire d’addiction à l’immédiateté, soustrait l’individu au travail psychique que nécessite l’intériorisation de la loi et ses interdits. En théorie, cette intériorisation, chez l’enfant passe par un stade de renoncement. Celui de ses pulsions premières, de ses désirs œdipiens. Il doit leur trouver un destin ajusté au principe de réalité, interdits compris. Il s’agit là d’un travail psychique hautement structurant car inventif et s’appuyant sur la fonction symbolique du langage, lui permettant plus tard de penser par soi-même, d’exercer sa capacité de jugement au contact du monde adulte, de son état, et de l’usage que les grands font de la parole.

    La pédopsychiatrie, celle qui se réfère à la psychanalyse, préserve un espace de parole où s’exerce la capacité de penser par soi-même. Parler, penser son monde interne soutient le souci de soi, non pas exploitable par le système mais constructif, afin d’acquérir une liberté d’action la moins bancale, la plus harmonieuse. Ceci demande du temps, un temps horloger pas toujours conforme aux diktats neuro-scientistes normatifs très répandus dans les ministères. Pas toujours raccord non plus avec les technostructures qui enserrent le soin, citons les M.D.P.H [1] et leurs lois. Sésames devenus obligatoires, elles gèrent non seulement les orientations de soins pour les enfants en situation de handicap, mais aussi elles imposent leurs décisions aux structures d’accueil. Elles usent et abusent d’une temporalité mécaniciste, réduisant la chose qui nous occupe à de la paperasse en pagaille. Dans l’univers kafkaïen, cadre législatif compris, de ces « maisons », un détail ne gène personne : l’orientations thérapeutique est actée sans jamais rencontrer le patient. Chaque situation se résume à un dossier à trier, à coter, à orienter, à classer. « Au suivant ! », annonçant le règne des plates-formes de tri des enfants à problèmes.

    Troisième et dernier point non négociable est la préservation des libertés individuelles pour chacun, patient comme praticien. Ces temps derniers, un air saturé de servitude volontaire d’une part quant aux comptes que nous aurions, nous soignants, à rendre au nom du tout sécuritaire, et d’autre part de la réduction des libertés fondamentales pour certains patients « sensibles » comme pour des soignants trop expansifs, hors des murs hospitaliers, me fait me boucher le nez. Sans parler du très récent fichier national de « personnes ayant des activités susceptibles de porter atteinte à la sécurité publique et à la sureté de l’État » en y introduisant les « données de santé révélant une dangerosité particulière ». Au prix d’une infantilisation outrancière des « psy » s’agissant de protocoles et de bonnes pratiques, la très Haute Autorité de la Santé et les Agences Régionales de Santé dictent aux soignants ce qu’ils doivent faire ou surtout ne pas faire. Une organisation hors sol qui a largement déraillé à partir du 16 mars 2020, nous donnant l’ordre de ne plus recevoir les enfants malades dans les lieux de soins et démasquant au passage leur incompétence bouffonne. Comment admettre une telle ineptie ! Comme si on pouvait se passer des soins psychiques délivrés pour certains, chaque jour durant, pour pouvoir vivre.
    J’accuse cette injonction passée sous silence qui a privé des enfants de soins des mois durant dans l’indifférence générale du printemps balcons et casseroles 2020.

    Sandrine Deloche, médecin pédopsychiatre. Membre du collectif des 39 et du Printemps de la psychiatrie. 28 février 2021

    [1] MDPH : Maison départementale des personnes en situation de handicap. Issu de la loi de 2005.

    #psychiatrie #pédopsychiatrie #j'accuse

  • J Baschet : rendre désirable et vivante une sortie définitive du capitalisme
    https://ricochets.cc/J-Baschet-rendre-desirable-et-vivante-une-sortie-definitive-du-capitalisme

    Le nouveau livre de Jérôme Baschet, très pertinent, est on ne peut plus d’actualité. Le capitalisme subit-subira de plus en plus de crises structurelles liées à son fonctionnement, mais il s’adapte et ça ne suffira pas à sa disparation, il faudra le pousser et le remplacer. Ne parlons plus d’effondrement, mais de « basculements » - L’aspiration au « monde d’après » a été étouffée par un « monde d’avant » plus autoritaire encore. Pour autant, le capitalisme arrive à une croisée de chemins, explique l’historien (...) #Les_Articles

    / #Résistances_au_capitalisme_et_à_la_civilisation_industrielle, Révoltes, insurrections, (...)

    #Révoltes,_insurrections,_débordements...
    https://reporterre.net/Ne-parlons-plus-d-effondrement-mais-de-basculements
    https://lundi.am/Basculements-Mondes-emergents-possibles-desirables

  • Tous chasseurs cueilleurs !
    https://www.franceinter.fr/emissions/comme-un-bruit-qui-court/comme-un-bruit-qui-court-08-juin-2019

    Quand la civilisation menace l’#environnement... retour à la chasse et la cueillette. Entretien avec James C. Scott autour de son livre "#HomoDomesticus, une histoire profonde des premiers Etats".

    On a tous en tête des souvenirs d’école sur les débuts de l’Histoire avec un grand H. Quelque part entre le Tigre et l’Euphrate il y a 10 000 ans, des chasseurs-cueilleurs se sont peu à peu sédentarisés en domestiquant les plantes et les animaux, inventant dans la foulée l’#agriculture, l’écriture et les premiers Etats. C’était l’aube de la #civilisation et le début de la marche forcée vers le #progrès.

    Cette histoire, #JamesScott, anthropologue anarchiste et professeur de sciences politiques, l’a enseignée pendant des années à ses élèves de l’Université de Yale. Mais les découvertes archéologiques dans l’actuel Irak des dernières années l’ont amené à réviser complètement ce « storytelling » du commencement des sociétés humaines, et par là même remettre en question notre rapport au monde dans son dernier livre : Homo Domesticus, une histoire profonde des premiers Etats (Ed. La Découverte).

    Alors même que climat et biodiversité sont aujourd’hui plus que jamais menacés par les activités humaines, James C. Scott propose de réévaluer l’intérêt des sociétés d’avant l’Etat et l’agriculture. Car ces chasseurs-cueilleurs semi-nomades ont longtemps résisté face aux civilisations agraires, basées sur les céréales et qui, en domestiquant le monde, se sont domestiqués eux-mêmes, en appauvrissant leur connaissance du monde.

    Un reportage de Giv Anquetil.
    Les liens

    James C. Scott : « Le monde des chasseurs-cueilleurs était un monde enchanté » (Le grand entretien) par Jean-Christophe Cavallin, Diakritik

    Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Réflexions sur l’effondrement, Corinne Morel Darleux, Editions Libertalia

    "Amador Rojas invite Karime Amaya" Chapiteau du Cirque Romanès - Paris 16, Paris. Prochaine séance le vendredi 14 juin à 20h.

    Homo Domesticus, une histoire profonde des premiers Etats, James C. Scott (Editions La Découverte)

    Eloge des chasseurs-cueilleurs, revue Books (mai 2019).

    HOMO DOMESTICUS - JAMES C. SCOTT Une Histoire profonde des premiers États [Fiche de lecture], Lundi matin

    Bibliographie de l’association Deep Green Resistance
    Programmation musicale

    "Mesopotamia"- B52’s

    "Cholera" - El Rego et ses commandos

    #podcast @cdb_77

    • Homo Domesticus. Une histoire profonde des premiers États

      Aucun ouvrage n’avait jusqu’à présent réussi à restituer toute la profondeur et l’extension universelle des dynamiques indissociablement écologiques et anthropologiques qui se sont déployées au cours des dix millénaires ayant précédé notre ère, de l’émergence de l’agriculture à la formation des premiers centres urbains, puis des premiers États.
      C’est ce tour de force que réalise avec un brio extraordinaire #Homo_domesticus. Servi par une érudition étourdissante, une plume agile et un sens aigu de la formule, ce livre démonte implacablement le grand récit de la naissance de l’#État antique comme étape cruciale de la « #civilisation » humaine.
      Ce faisant, il nous offre une véritable #écologie_politique des formes primitives d’#aménagement_du_territoire, de l’« #autodomestication » paradoxale de l’animal humain, des dynamiques démographiques et épidémiologiques de la #sédentarisation et des logiques de la #servitude et de la #guerre dans le monde antique.
      Cette fresque omnivore et iconoclaste révolutionne nos connaissances sur l’évolution de l’humanité et sur ce que Rousseau appelait « l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes ».


      https://www.editionsladecouverte.fr/homo_domesticus-9782707199232

      #James_Scott #livre #démographie #épidémiologie #évolution #humanité #histoire #inégalité #inégalités #Etat #écologie #anthropologie #ressources_pédagogiques #auto-domestication

    • Fiche de lecture: Homo Domesticus - James C. Scott

      Un fidèle lecteur de lundimatin nous a transmis cette fiche de lecture du dernier ouvrage de James C. Scott, (on peut la retrouver sur le blog de la bibliothèque fahrenheit) qui peut s’avérer utile au moment l’institution étatique semble si forte et fragile à la fois.
      « L’État est à l’origine un racket de protection mis en œuvre par une bande de voleurs qui l’a emporté sur les autres »
      À la recherche de l’origine des États antiques, James C. Scott, professeur de science politique et d’anthropologie, bouleverse les grands #récits_civilisationnels. Contrairement à bien des idées reçues, la #domestication des plantes et des animaux n’a pas entraîné la fin du #nomadisme ni engendré l’#agriculture_sédentaire. Et jusqu’il y a environ quatre siècles un tiers du globe était occupé par des #chasseurs-cueilleurs tandis que la majorité de la population mondiale vivait « hors d’atteinte des entités étatiques et de leur appareil fiscal ».
      Dans la continuité de #Pierre_Clastres et de #David_Graeber, James C. Scott contribue à mettre à mal les récits civilisationnels dominants. Avec cette étude, il démontre que l’apparition de l’État est une anomalie et une contrainte, présentant plus d’inconvénients que d’avantages, raison pour laquelle ses sujets le fuyait. Comprendre la véritable origine de l’État c’est découvrir qu’une toute autre voie était possible et sans doute encore aujourd’hui.

      La première domestication, celle du #feu, est responsable de la première #concentration_de_population. La construction de niche de #biodiversité par le biais d’une #horticulture assistée par le feu a permis de relocaliser la faune et la flore désirable à l’intérieur d’un cercle restreint autour des #campements. La #cuisson des aliments a externalisé une partie du processus de #digestion. Entre 8000 et 6000 avant notre ère, Homo sapiens a commencé à planter toute la gamme des #céréales et des #légumineuses, à domestiquer des #chèvres, des #moutons, des #porcs, des #bovins, c’est-à-dire bien avant l’émergence de sociétés étatiques de type agraire. Les premiers grands établissements sédentaires sont apparus en #zones_humides et non en milieu aride comme l’affirment les récits traditionnels, dans des plaines alluviales à la lisière de plusieurs écosystèmes (#Mésopotamie, #vallée_du_Nil, #fleuve_Indus, #baie_de_Hangzhou, #lac_Titicata, site de #Teotihuacan) reposant sur des modes de subsistance hautement diversifiés (sauvages, semi-apprivoisés et entièrement domestiqués) défiant toute forme de comptabilité centralisée. Des sous-groupes pouvaient se consacrer plus spécifiquement à une stratégie au sein d’un économie unifiée et des variations climatiques entraînaient mobilité et adaptation « technologique ». La #sécurité_alimentaire était donc incompatible avec une #spécialisation étroite sur une seule forme de #culture ou d’#élevage, requérant qui plus est un travail intensif. L’#agriculture_de_décrue fut la première à apparaître, n’impliquant que peu d’efforts humains.
      Les #plantes complètement domestiquées sont des « anomalies hyperspécialisées » puisque le cultivateur doit contre-sélectionner les traits sélectionnés à l’état sauvage (petite taille des graines, nombreux appendices, etc). De même les #animaux_domestiqués échappent à de nombreuses pressions sélectives (prédation, rivalité alimentaire ou sexuelle) tout en étant soumis à de nouvelles contraintes, par exemple leur moins grande réactivité aux stimuli externes va entraîner une évolution comportementale et provoquer la #sélection des plus dociles. On peut dire que l’espèce humaine elle-même a été domestiquée, enchaînée à un ensemble de routines. Les chasseurs-cueilleurs maîtrisaient une immense variété de techniques, basées sur une connaissance encyclopédique conservée dans la mémoire collective et transmise par #tradition_orale. « Une fois qu’#Homo_sapiens a franchi le Rubicon de l’agriculture, notre espèce s’est retrouvée prisonnière d’une austère discipline monacale rythmée essentiellement par le tic-tac contraignant de l’horloge génétique d’une poignée d’espèces cultivées. » James C. Scott considère la #révolution_néolithique récente comme « un cas de #déqualification massive », suscitant un #appauvrissement du #régime_alimentaire, une contraction de l’espace vital.
      Les humains se sont abstenus le plus longtemps possible de faire de l’agriculture et de l’élevage les pratiques de subsistance dominantes en raison des efforts qu’elles exigeaient. Ils ont peut-être été contraints d’essayer d’extraire plus de #ressources de leur environnement, au prix d’efforts plus intenses, à cause d’une pénurie de #gros_gibier.
      La population mondiale en 10 000 avant notre ère était sans doute de quatre millions de personnes. En 5 000, elle avait augmenté de cinq millions. Au cours des cinq mille ans qui suivront, elle sera multipliée par vingt pour atteindre cent millions. La stagnation démographique du #néolithique, contrastant avec le progrès apparent des #techniques_de_subsistance, permet de supposer que cette période fut la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité sur le plan épidémiologique. La sédentarisation créa des conditions de #concentration_démographique agissant comme de véritables « parcs d’engraissement » d’#agents_pathogènes affectant aussi bien les animaux, les plantes que les humains. Nombre de #maladies_infectieuses constituent un « #effet_civilisationnel » et un premier franchissement massif de la barrière des espèces par un groupe pathogènes.
      Le #régime_alimentaire_céréalier, déficient en #acides_gras essentiels, inhibe l’assimilation du #fer et affecte en premier lieu les #femmes. Malgré une #santé fragile, une #mortalité infantile et maternelle élevée par rapport aux chasseurs-cueilleurs, les agriculteurs sédentaires connaissaient des #taux_de_reproduction sans précédent, du fait de la combinaison d’une activité physique intense avec un régime riche en #glucides, provoquant une #puberté plus précoce, une #ovulation plus régulière et une #ménopause plus tardive.

      Les populations sédentaires cultivant des #céréales domestiquées, pratiquant le commerce par voie fluviale ou maritime, organisées en « #complexe_proto-urbain », étaient en place au néolithique, deux millénaires avant l’apparition des premiers États. Cette « plateforme » pouvait alors être « capturée », « parasitée » pour constituer une solide base de #pouvoir et de #privilèges politiques. Un #impôt sur les céréales, sans doute pas inférieur au cinquième de la récolte, fournissait une rente aux élites. « L’État archaïque était comme les aléas climatiques : une menace supplémentaire plus qu’un bienfaiteur. » Seules les céréales peuvent servir de base à l’impôt, de part leur visibilité, leur divisibilité, leur « évaluabilité », leur « stockabilité », leur transportabilité et leur « rationabilité ». Au détour d’un note James C. Scott réfute l’hypothèse selon laquelle des élites bienveillantes ont créé l’État essentiellement pour défendre les #stocks_de_céréales et affirme au contraire que « l’État est à l’origine un racket de protection mis en œuvre par une bande de voleurs qui l’a emporté sur les autres ». La majeure partie du monde et de sa population a longtemps existé en dehors du périmètre des premiers États céréaliers qui n’occupaient que des niches écologiques étroites favorisant l’#agriculture_intensive, les #plaines_alluviales. Les populations non-céréalières n’étaient pas isolées et autarciques mais s’adonnaient à l’#échange et au #commerce entre elles.
      Nombre de #villes de #Basse_Mésopotamie du milieu du troisième millénaire avant notre ère, étaient entourées de murailles, indicateurs infaillibles de la présence d’une agriculture sédentaire et de stocks d’aliments. De même que les grandes #murailles en Chine, ces #murs d’enceinte étaient érigés autant dans un but défensif que dans le but de confiner les paysans contribuables et de les empêcher de se soustraire.
      L’apparition des premiers systèmes scripturaux coïncide avec l’émergence des premiers États. Comme l’expliquait #Proudhon, « être gouverné, c’est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé ». L’#administration_étatique s’occupait de l’#inventaire des ressources disponibles, de #statistiques et de l’#uniformisation des #monnaies et des #unités_de_poids, de distance et de volume. En Mésopotamie l’#écriture a été utilisée à des fins de #comptabilité pendant cinq siècle avant de commencer à refléter les gloires civilisationnelles. Ces efforts de façonnage radical de la société ont entraîné la perte des États les plus ambitieux : la Troisième Dynastie d’#Ur (vers 2100 avant J.-C.) ne dura qu’à peine un siècle et la fameuse dynastie #Qin (221-206 avant J.-C.) seulement quinze ans. Les populations de la périphérie auraient rejeté l’usage de l’écriture, associée à l’État et à l’#impôt.

      La #paysannerie ne produisait pas automatiquement un excédent susceptible d’être approprié par les élites non productrices et devait être contrainte par le biais de #travail_forcé (#corvées, réquisitions de céréales, #servitude pour dettes, #servage, #asservissement_collectif ou paiement d’un tribu, #esclavage). L’État devait respecter un équilibre entre maximisation de l’excédent et risque de provoquer un exode massif. Les premiers codes juridiques témoignent des efforts en vue de décourager et punir l’#immigration même si l’État archaïque n’avait pas les moyens d’empêcher un certain degré de déperdition démographique. Comme pour la sédentarité et la domestication des céréales, il n’a cependant fait que développer et consolider l’esclavage, pratiqué antérieurement par les peuples sans État. Égypte, Mésopotamie, Grèce, Sparte, Rome impériale, Chine, « sans esclavage, pas d’État. » L’asservissement des #prisonniers_de_guerre constituait un prélèvement sauvage de main d’œuvre immédiatement productive et compétente. Disposer d’un #prolétariat corvéable épargnait aux sujets les travaux les plus dégradants et prévenait les tensions insurrectionnelles tout en satisfaisant les ambitions militaires et monumentales.

      La disparition périodique de la plupart de ces entités politiques était « surdéterminée » en raison de leur dépendance à une seule récolte annuelle d’une ou deux céréales de base, de la concentration démographique qui rendait la population et le bétail vulnérables aux maladies infectieuses. La vaste expansion de la sphère commerciale eut pour effet d’étendre le domaine des maladies transmissibles. L’appétit dévorant de #bois des États archaïques pour le #chauffage, la cuisson et la #construction, est responsable de la #déforestation et de la #salinisation_des_sols. Des #conflits incessants et la rivalité autour du contrôle de la #main-d’œuvre locale ont également contribué à la fragilité des premiers États. Ce que l’histoire interprète comme un « effondrement » pouvait aussi être provoqué par une fuite des sujets de la région centrale et vécu comme une #émancipation. James C. Scott conteste le #préjugé selon lequel « la concentration de la population au cœur des centres étatiques constituerait une grande conquête de la civilisation, tandis que la décentralisation à travers des unités politiques de taille inférieure traduirait une rupture ou un échec de l’ordre politique ». De même, les « âges sombres » qui suivaient, peuvent être interprétés comme des moments de résistance, de retours à des #économies_mixtes, plus à même de composer avec son environnement, préservé des effets négatifs de la concentration et des fardeaux imposés par l’État.

      Jusqu’en 1600 de notre ère, en dehors de quelques centres étatiques, la population mondiale occupait en majorité des territoires non gouvernés, constituant soit des « #barbares », c’est-à-dire des « populations pastorales hostiles qui constituaient une menace militaire » pour l’État, soit des « #sauvages », impropres à servir de matière première à la #civilisation. La menace des barbares limitait la croissance des États et ceux-ci constituaient des cibles de pillages et de prélèvement de tribut. James C. Scott considère la période qui s’étend entre l’émergence initiale de l’État jusqu’à sa conquête de l’hégémonie sur les peuples sans État, comme une sorte d’ « âge d’or des barbares ». Les notions de #tribu ou de peuple sont des « #fictions_administratives » inventées en tant qu’instrument de #domination, pour désigner des #réfugiés politiques ou économiques ayant fuit vers la périphérie. « Avec le recul, on peut percevoir les relations entre les barbares et l’État comme une compétition pour le droit de s’approprier l’excédent du module sédentaire « céréales/main-d’œuvre ». » Si les chasseurs-cueilleurs itinérants grappillaient quelques miettes de la richesse étatique, de grandes confédérations politiques, notamment les peuples équestres, véritables « proto-États » ou « Empires fantômes » comme l’État itinérant de #Gengis_Kahn ou l’#Empire_Comanche, constituaient des concurrents redoutables. Les milices barbares, en reconstituant les réserves de main d’œuvre de l’État et en mettant leur savoir faire militaire au service de sa protection et de son expansion, ont creusé leur propre tombe.

      Dans la continuité de Pierre Clastres et de David Graeber, James C. Scott contribue à mettre à mal les récits civilisationnels dominants. Avec cette étude, il démontre que l’apparition de l’État est une #anomalie et une #contrainte, présentant plus d’inconvénients que d’avantages, raison pour laquelle ses sujets le fuyait. Comprendre la véritable origine de l’État c’est découvrir qu’une toute autre voie était possible et sans doute encore aujourd’hui.

      https://lundi.am/HOMO-DOMESTICUS-Une-Histoire-profonde-des-premiers-Etats
      #historicisation

  • Carnets de réclusion # 5, Jean-Marc Royer
    https://lundi.am/Capital-et-mode-de-connaissance-scientifique-moderne-un-imaginaire-en-partage

    Dans cet article extrait d’un manuscrit en cours d’écriture, Jean-Marc Royer nous livre sa réflexion sur la façon dont l’Imaginaire occidental s’est structuré autour d’une rationalité calculatrice qui a participé de la cristallisation du mode de connaissance scientifique moderne. Il explique ensuite en quoi cette manière d’appréhender le monde est, à l’instar de la marchandisation du vivant, triplement transgressive et enfin comment ce mode de connaissance scientifique fut mis à la place d’un nouvel avatar du religieux. Il conclue enfin par la nécessité d’analyser l’Imaginaire du Capital pour avoir des chances de le désinstituer un jour, le plus tôt étant le mieux, d’après l’auteur.

    Il existe à présent de nouveaux défis historiques qui surpassent de loin ceux des deux derniers siècles, au point que l’on pourrait dire que nous sommes menacés à court, moyen et long terme par un quintuple « état d’exception » : écologique, climatique, pandémique, socio-économique, sécuritaire et guerrier. En fait, c’est la pérennité du vivant ici-bas qui est en jeu.

    Dans ces conditions, attendre la ixième crise du capitalisme censée entraîner son effondrement définitif devient irresponsable dans la mesure où, ainsi que semblent nous l’annoncer quelques évènements, nul n’en sortira indemne malgré les phantasmes transhumanistes, survivalistes ou post-apocalyptiques. Mais aussitôt surgissent les interrogations suivantes : alors que le constat de ce péril systémique fait maintenant l’objet d’un large consensus, pourquoi n’existe-t-il aucun mouvement d’opposition théorique et politique à la hauteur de cette funeste perspective ? Si une telle situation ne résultait que d’une « fausse conscience », comment se fait-il qu’elle ait présidé aussi longtemps à la manière de dépeindre un ordre si destructeur et si déshumanisant ? Pour rendre compte du fait que ces rapports de production durent depuis aussi longtemps, on ne peut en inférer qu’à l’existence d’un étayage puissant et inconscient. Mais là réside un autre impensé de taille évoqué par ailleurs : l’essence du capital – à savoir la mort – est non seulement rétive à l’analyse, mais s’y oppose. Et quoi de plus humain que de s’en tenir à distance ?

    Si nous ne pensons pas que la critique radicale détient le pouvoir magique de changer le cours des choses, ni de parer à la division du sujet, nous sommes tout du moins persuadé qu’à défaut d’un effort de clarification largement partagé, toutes les révoltes qui ne manqueront pas de se produire face aux états d’exception en cours ou qui s’annoncent, seront condamnées à l’échec répété. Dans ces conditions, comprendre à quel Imaginaire [1] tient encore cette civilisation, comment il s’y s’articule et pourquoi il s’agit aussi de son talon d’Achille, pourrait permettre de résoudre la question du fondement subjectif du capitalisme tout en rallumant quelques étoiles dans la nuit, debouts en gilet jaune.

    #capitalisme #subjectivité #Imaginaire #Réel