https://lundi.am

  • Le miroir aux alouettes du salon des maires
    https://ricochets.cc/Le-miroir-aux-alouettes-du-salon-des-maires_securite-et-securitaire-partou

    Trouvé dans Lundi matin de cette semaine, un article sur un salon d’un genre très particulier : le salon des maires. Celui-ci a lieu chaque année. Du 16 au 18 novembre, il s’est tenu à la Porte de Versailles avec des pôles thématiques différents allant d’équipements sportifs rutilants aux derniers modèles de micro-tracteurs et camionnettes et autres matériels et logiciels pour une saine gestion des villes. Sans surprise, un des thèmes les plus porteurs fut celui de la « sécurité ». Inventaire des (...) #Les_Articles

    / #Fichage_et_surveillance, #Technologie

    https://lundi.am/Nique-ton-maire

  • SOUS L’ŒIL DE L’ÉTAT

    Le QR code s’est imposé partout en France. Il l’est depuis longtemps dans les pays asiatiques. Imaginé par l’industrie automobile, il sert aujourd’hui à « contrôler les humains ». Retour sur l’histoire de cette technologie détournée.

    Noir sur fond blanc, le petit pictogramme a une allure anodine. Mais ce hiéroglyphe des temps modernes remodèle peu à peu notre rapport au monde. À la faveur de la pandémie, le QR code s’est imposé à nos vies. Jusqu’à devenir incontournable avec le passe sanitaire. Il régit désormais l’ensemble de nos mouvements et accompagne nos gestes, comme un sésame ou une passerelle entre l’univers numérique et le monde réel.

    On le retrouve partout, dans le train, à l’entrée des bars, aux musées. Son usage s’est généralisé. On le voit sur les panneaux publicitaires, on l’utilise à l’école pour valider des réponses à des questionnaires ou aux abords des parcs naturels surfréquentés. Il remplace également les menus dans les restaurants ou guide nos achats dans les supermarchés. Cet essor, inimaginable il y a quelques années, est loin d’être anecdotique : le QR code incarne « la société du sans contact ». Cette technologie accélère notre dépendance au numérique et nous fait entrer de plain-pied dans l’ère du flash, un monde peuplé de scanners, d’écrans et de code-barres, un monde illisible à l’œil nu où nous déléguons notre regard aux machines.

    « Il n’est pas certain que nous sortions de ce monde une fois la pandémie passée, pense l’historien François Jarrige. Il y a des chances que certaines habitudes restent. Le QR code continuera à coloniser les espaces sociaux. Flasher un QR code est devenu un réflexe pour une majorité de la population. C’est une évidence pratique, physique et corporelle. » Les chiffres en témoignent. Le lecteur de QR code est l’une des applications les plus téléchargées sur smartphone. L’achat de boîtier pour les lire a également explosé depuis l’été dernier avec une augmentation des ventes de 40 à 60 %.

    LE QR CODE SERT À GÉRER ET SURVEILLER LE TROUPEAU HUMAIN

    Les pays occidentaux rattrapent leur retard. Ou, disons plutôt qu’ils copient leurs voisins asiatiques. En Chine, en Corée du Sud, au Japon, le QR code est déjà une institution. Il recouvre les surfaces urbaines comme une seconde peau. C’est un avatar de la smart city qui sert à fluidifier les échanges. On le retrouve dans les taxis, les parcs et même les toilettes. En Chine, près de 940 millions de personnes échangent de l’argent en scannant des QR codes, de manière dématérialisée, via les applications WeChat et Alipay. Des chercheurs parlent d’une « QR code-isation de la société ».
    https://sfsic2020.sciencesconf.org/325620/document

    Cela n’est pas sans conséquence. À l’origine, le QR code a été créé pour accroître l’automatisation dans le milieu industriel et répondre aux besoins du commerce. « En vingt ans, nous sommes passés d’un outil pour intensifier la logistique à un outil pour régir et contrôler les humains dans tous les aspects de leur vie, constate François Jarrige. Le QR code, qui s’appliquait d’abord aux flux de marchandises, sert désormais à gérer et surveiller le troupeau humain. » Une forme de réification est à l’œuvre. Avec ces dispositifs de traçage numérique, on s’occupe des humains comme des choses.

    L’histoire du QR code est éclairante sur ce point. Cette technologie a d’abord prospéré dans les soutes de la société marchande. Elle fut inventée en 1994 par le Japonais Masahiro Hara, un ingénieur de Denso Wave, une filiale de Toyota qui fabriquait des pièces automobiles. Les ingénieurs souhaitaient alors mieux suivre l’itinéraire des pièces détachées à l’intérieur des usines.
    https://www.liberation.fr/economie/economie-numerique/qr-code-la-grande-histoire-du-petit-carre-20211023_VFBRCE4PBVCQBIP36CLMGP

    Le QR code est une sorte de super code-barres. Son nom signifie en anglais « quick response code », « code à réponse rapide ». Il se lit en effet dix fois plus rapidement que le code-barres. Grâce à ses deux dimensions, il peut être lu quel que soit l’angle de lecture. Il contient aussi 200 fois plus de données qu’un code-barres classique. Son usage a permis à Toyota de déployer sa stratégie au tournant des années 2000. La multinationale cherchait un moyen d’identification automatique pour accélérer la cadence. L’idée était de produire à flux tendu — « just in time » — avec une coordination constante entre la tête des firmes et l’ensemble des sous-traitants, des fournisseurs aux revendeurs. Pour améliorer ses marges et son pouvoir, Toyota a créé une obsession de la traçabilité en tout point.

    Cette évolution répondait aussi à un objectif politique. « Les projets d’automatisation de la production avaient pour but essentiel de renforcer le contrôle managérial sur la force de travail bien plus que d’augmenter les profits », analyse le groupe Marcuse dans le livre La liberté dans le coma. Les auteurs estiment que les dispositifs comme le QR code, la puce RFID ou la biométrie ont participé à une vaste « contre-insurrection ». L’informatisation de l’organisation industrielle aurait dépossédé la classe ouvrière de ses savoir-faire, détruit les solidarités dans l’usine et accru la surveillance au profit d’un projet cybernétique où les machines communiquent entre elles et où les hommes deviennent quantité négligeable.
    https://www.monde-diplomatique.fr/2020/01/TREGUER/61229
    https://reporterre.net/Puces-RFID-aujourd-hui-nos-moutons

    LE CONTRÔLE EST PASSÉ AU STADE TECHNOLOGIQUE

    Ce modèle dystopique triomphe aujourd’hui au sein des entrepôts Amazon, où tout est flashé, scanné et identifié. Même les « scannettes » portatives équipées pour lire les code-barres ont un code-barres. Les travailleurs, eux, sont transformés en automates, leurs gestes et leurs déplacements ne laissent rien au hasard. Ils sont optimisés pour gagner en productivité. Comme le soutient l’écrivain Jasper Bernes, « la révolution logistique n’est rien d’autre que la guerre continuée par d’autres moyens, par les moyens du commerce ».
    https://reporterre.net/Le-reve-d-Amazon-des-robots-pour-se-passer-des-travailleurs
    https://lundi.am/Du-code-barres-au-QR-Code

    Ces logiques issues du monde des entreprises s’étendent maintenant à la vie courante, se glissent dans la sphère intime et privée. « N’en déplaise à une croyance tenace, ces technologies ne sont pas neutres. Elles structurent des formes de pouvoir », rappelle le journaliste Olivier Tesquet. Elles portent en elles le rêve industriel d’identification et de traçage total.
    https://www.telerama.fr/debats-reportages/le-qr-code-on-ne-sen-passe-plus-6962387.php

    L’association la Quadrature du net a d’ailleurs tiré la sonnette d’alarme. Jusqu’à peu, la surveillance avait des limites pratiques, explique-t-elle. Mais avec les nouveaux dispositifs comme le QR code, la surveillance passe « à l’échelle technologique ». Au cours de la dernière décennie, la majorité de la population française (84 % en 2020) s’est équipée en téléphone muni d’un appareil photo et capable de lire des code-barres en 2D comme les QR codes. En parallèle, l’administration s’est largement approprié ces outils et la cryptographie afin de sécuriser les documents qu’elle délivre — avis d’imposition, carte d’identité électronique, etc.
    https://www.laquadrature.net/2021/08/19/passe-sanitaire-quelle-surveillance-redouter

    L’ÉTAT A LES MOYENS MATÉRIELS
    POUR IMPOSER UN CONTRÔLE PERMANENT DES CORPS

    « Si ces évolutions ne sont pas particulièrement impressionnantes en elles-mêmes, leur concomitance rend aujourd’hui possible des choses impensables il y a encore quelques années, souligne Bastien Le Querrec, de la Quadrature du net. Elle permet notamment de confier à des dizaines de milliers de personnes non formées et non payées par l’État (mais simplement munies d’un smartphone) la mission de contrôler l’ensemble de la population à l’entrée d’innombrables lieux publics. Et ce, à un coût extrêmement faible pour l’État, puisque l’essentiel de l’infrastructure (les téléphones) a déjà été financé de manière privée. Soudainement, l’État a les moyens matériels pour réguler l’espace public dans des proportions presque totales et imposer un contrôle permanent des corps. »

    LE MONDE NOUS EST PEU À PEU CONFISQUÉ

    Avant même le Covid-19, certains régimes autoritaires comme la Chine n’ont pas hésité à utiliser massivement le QR code. En 2017, l’ONG Human Rights Watch dénonçait déjà son usage pour réprimer la minorité musulmane ouïghoure. Dans le Xinjiang, les autorités et la police imposent en effet son installation sur les portes des maisons pour contrôler le déplacement de ses habitants et le passage de leurs invités. Elles font aussi graver des QR codes sur la lame du moindre couteau acheté en quincaillerie. Ces dispositifs forment une immense toile d’araignée digitale. « Les QR codes sont l’un des éléments du répertoire d’outils numériques de surveillance dont la Chine est devenue un laboratoire », explique François Jarrige. Le mouvement s’est accéléré avec la pandémie. En Chine, le QR code est désormais exigé à l’entrée des immeubles, avant même d’entrer chez soi ou au travail. Un code couleur atteste de la bonne santé de la personne ou de sa maladie.
    https://reporterre.net/Le-totalitarisme-numerique-de-la-Chine-menace-toute-la-planete
    https://www.france24.com/fr/20190218-chine-ouighour-surveillance-xinjiang-reconnaissance-faciale-qr-co
    https://www.independent.co.uk/news/world/asia/china-uyghur-muslims-xinjiang-province-qr-codes-security-crackdown-hr

    En France, le grand chantier de l’identité numérique est lui aussi engagé. La nouvelle carte nationale d’identité électronique (CNIE), délivrée dans tout le pays depuis le 2 août, compte notamment des données biométriques intégrées dans une puce et une signature électronique dans un QR code. Les autorités rêvent d’une « identité totalement numérique » portée par un « État plateforme ». Dans un rapport publié en juin dernier, des sénateurs y voyaient un outil indispensable pour pallier les futures crises. « Au lieu de repérer une fraction dérisoire des infractions mais de les sanctionner très sévèrement, il serait théoriquement possible d’atteindre un taux de contrôle de 100 % », écrivaient-ils.
    https://www.senat.fr/rap/r20-673/r20-67312.html
    https://www.senat.fr/rap/r20-673/r20-673.html

    Avec les QR codes, la numérisation intégrale de la société est en marche. Les conséquences en sont multiples, profondes, mais rarement étudiées. Pour l’éditeur Matthieu Amiech, « cette situation renforce l’identification des individus à la mégamachine et l’évidence du numérique comme nécessité pour exister ». Notre écran devient un outil de médiation pour se rapporter au monde et entrer en contact avec la réalité. « Le monde nous est peu à peu confisqué », poursuit-il.
    https://reporterre.net/Sous-le-masque-du-Covid-la-numerisation-integrale-de-la-societe

    Selon ce chercheur, nous vivons un nouveau stade du capitalisme. Après avoir privé les populations de leur terre et de leur moyen autonome de subsistance, au XIXe siècle, le capitalisme cherche aujourd’hui à accroître sa domination politique et économique « en rendant les personnes dépendantes d’un appareillage sur lequel ils n’ont pas de prise », estime-t-il. « Nous subissons des enclosures existentielles. Pour avoir accès au monde et participer à la vie sociale, nous devons désormais passer par ces outils. Nous en sommes complètement prisonniers. »

    https://reporterre.net/QR-code-toujours-sous-l-oeil-de-l-Etat
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  • Cette fois, le feu !
    https://lundi.am/Cette-fois-le-feu

    Le projet d’un ouvrage collectif sur l’histoire présente des féminismes est marqué par le renouveau d’un mouvement dont #MeToo constitue l’un des événements les plus notables. L’impression d’un « renouveau » peut être trompeuse : les mobilisations contre les violences faites aux femmes sont une lame de fond depuis des décennies (des siècles !) au sein des féminismes. Derrière la déferlante que nous avons connue depuis la fin des années 2000, à l’échelle internationale, la mobilisation a intimement touché nombre de femmes qui, en écho, l’ont portée et relayée largement. Les cadres du débat se sont considérablement déplacés ; le langage lui-même, employé pour qualifier l’hétérosexisme, pour le constituer en fait social, pour sortir les féminicides, les viols, les harcèlements sexuels, les incestes, de la rubrique de simples « faits divers », a été refondé grâce au courage des victimes, grâce aux militantes, aux penseuses et aux mobilisations. Sur ces quelques décennies de l’histoire présente, cet ouvrage porte peut-être sur la partie la plus immergée du mouvement ; celle qui fabrique une révolution féministe au jour le jour, celle qui ne laisse plus rien passer ; celle qui fait aussi de ce mouvement historique, social et intellectuel, une éthique de vie, une pratique d’autodéfense quotidienne, un foyer embrasé de contestation de toutes les strates de la société.

    #féminismes #Elsa_Dorlin

  • À propos de l’opération « Mondes nouveaux » (de la culture et des arts), Par Valérie Duponchelle (Le Figaro, 09/11/2021)
    https://www.lefigaro.fr/arts-expositions/avec-les-mondes-nouveaux-macron-relance-la-commande-publique-aux-artistes-2

    NOUS Y ÉTIONS - Le président de la République a reçu lundi soir les artistes et le monde de l’art pour annoncer ce vaste programme chiffré à 30 millions d’euros qui doit soutenir 264 projets.

    Devant l’Élysée, quelque 200 nouveaux venus, ou presque, font patiemment la queue pour montrer patte blanche, soit invitation et passe sanitaire. Ils sont très majoritairement jeunes, rieurs, avec toute une panoplie de coupes asymétriques et de coiffures déstructurées qui respirent les beaux-arts et la créativité débridée. En ce lundi 8 novembre, à 18h30, ils attendent de pénétrer dans le sanctuaire de la République dont ils sont soudain les héros.

    Sous peu, le président de la République les recevra en personne et lancera devant ce public, beaucoup plus jeune que d’habitude, le programme « Mondes Nouveaux », nouveau titre pour parler de la fort concrète commande publique (l’enveloppe globale est de 30 millions d’euros !). Sur les 3200 candidats prétendant à cette manne de l’État, quelque 264 projets ont été choisis, ce qui, compte tenu des 85 collectifs, représente déjà près de 430 personnes.

    Dans les 600 m2 de la Salle des fêtes de l’Élysée, construite par l’architecte Eugène Debressenne et inaugurée par le président Sadi Carnot pour l’Exposition Universelle de 1889, ils ne semblent pas si nombreux, manifestement plus surpris et intrigués qu’intimidés sous l’extraordinaire plafond Napoléon III. Les saluts se font par légers coups de poing, comme les « bros » des films Downtown Los Angeles. Un arc de chaises à dos précieux a été disposé face à l’estrade présidentielle, derrière des cordons gris et or.

    Elles sont réservées aux éminences du jour. (…)

    Aucun des artistes, toutes disciplines confondues, ne sait quel argent il aura. L’enveloppe globale du budget laisse entendre une moyenne de 100 000 euros par projet, ce qu’un habitué des projets fous, Stefano Stoll, 47 ans, le fondateur du festival Vevey Images, trouve « copieux et propice à la créativité ». Mais aucuns chiffres pour l’instant ne dépassent le premier seuil des bourses de recherches (de 3000€ à 10 000€, pendant trois mois au maximum). D’argent, il ne sera d’ailleurs ce soir guère question. Mais bien plus de principes vitaux, d’art, de son sens, de sa nécessité et de son avenir.

    À 19h 25, le président de la République fait son entrée solennelle, suivi de Bernard Blistène, président de ce comité artistique déterminant pour toutes ces carrières en herbes (« 50 des 264 projets vont très vite entrer en chantier », dira-t-il). Emmanuel Macron s’assoit au premier rang, à peine d’ailleurs, comme un danseur prêt à bondir. (…)

    Tendu comme un agrégatif, Bernard Blistène a rappelé le défi d’une mission que lui a confiée le président Macron en mars dernier : « Les derniers mois passés ont permis d’étudier quelque 3200 dossiers que nous avons reçus : c’est dire la ferveur et l’attente de toutes celles et tous ceux qui ont voulu répondre à l’Appel à manifestation d’intérêt – l’AMI : les acronymes sont parfois bienvenus ! – que le Ministère de la Culture a lancé dès le mois de juin dernier. Et ce sont donc 264 propositions que nous avons sélectionnées pour leur singularité, leur originalité, leur ambition. 264 propositions de créateurs et créatrices venus de tous horizons géographiques et artistiques car il ne pouvait être question de cantonner notre approche à un seul espace, une seule discipline, tant la création vivante se constitue en une formidable heuristique. »

    (…) Le troisième discours est philosophe, cite Derrida, évite de comparer les candidats perdus au Salon des Refusés, et après une vraie dissertation toute en paradoxes se conclut sur une chute légèrement emphatique : « Criez, créez ou crevez. » Dans la salle, l’atmosphère est proche du paroxysme des sentiments, la réalité est une chose très lointaine qui n’atteint plus personne. Lorsque le président de la République prend enfin la parole, à 19h 46, il est l’heure d’y revenir doucement, mais sûrement. Son propos est plus rationnel, ses considérations plus teintées de réserve. Il s’agit d’expliquer le pourquoi du comment, cette enveloppe de 30 millions d’euros attribuée à la commande publique, même si c’est une « réinvention collective d’un vieil usage français ».

    « Durant tout le début de l’épidémie, au moment même où cette idée avait jailli, je ne sais pas si vous vous souvenez, mais on parlait beaucoup du ’’monde d’après’’. On disait : ’’on va réinventer le monde d’après.’’ Il se peut qu’on soit dans le monde d’après et il ressemble quand même furieusement au monde d’avant, avec des contraintes supplémentaires, les mêmes choses qu’on n’avait pas tellement envie de revoir dans le monde d’avant, mais qui sont toujours là, têtues. Le monde d’après, je crois, n’existe pas totalement, souligne-t-il avec le pragmatisme du politique.

    « Je ne sais pas si les mondes nouveaux existent non plus totalement (...). Mais au fond, je ne sais pas s’il est possible d’avoir des mondes nouveaux, mais il est en tout cas souhaitable d’avoir des femmes et des hommes suffisamment fous pour le rêver. Ce qui rend le monde actuel insupportable, c’est de ne plus avoir à espérer un monde nouveau ou de penser que le souhaitable est le monde ancien, ou plutôt une idée fantasmée du monde ancien, ou plutôt le rêve d’un monde ancien qui n’a jamais été, mais apparaît comme plus étriqué et rassurant que le monde dans lequel on vit. Donc il y a quelque chose de formidablement intempestif dans votre aventure. Je pense qu’elle n’est pas possible, mais terriblement nécessaire, parce que je pense qu’on a besoin d’artistes qui aident à penser chaque jour qu’un monde nouveau est réalisable. Et il adviendra. » Face aux jeunes artistes qui le filment sur leurs téléphones, le président a livré un discours de campagne assurément.

    Où va la littérature ? Elle va vers Macron, par @artemis1 ici présente
    https://diacritik.com/2021/11/15/ou-va-la-litterature-elle-va-vers-macron

    (…) Au passage, aucune adresse ou intérêt particulier en direction une population spécifique et vulnérable (les Roms, les paysans, les pêcheurs, les immigrés, les migrants, les femmes aux foyers, les femmes battues, les enfants…) : ça ne sera pas franchement non plus de l’enquête de terrain à visée sociale et documentaire à la façon de Walker Evans et Dorothea Lange, ou James Agee, non, cela tournera autour du patrimoine national et/ou naturel français. Ils étaient 20 photographes en 1935, sous Roosevelt, à avoir été missionnés par le Département de l’agriculture des États-Unis pour documenter la crise mais n’est pas Roosevelt qui veut… Cet appel d’offre à visée patrimoniale, cela s’appelle de la récupération de l’air du temps en mode transformation académico-républicaine : on reprend les slogans, on les émousse et on en fait du petit lait. Voilà comment on récupère avec aisance l’écologie, le vivant, les paysages, la nature, la mer, les forêts, le ciel, les fleuves, le littoral, les animaux, les poissons, voilà comment on siphonne la nature, voilà comment on transforme les non-humains en porte-paroles républicains et même élyséens. Il paraît que c’est toujours comme ça, qu’il y a toujours une part de siphonage technique dans l’intérêt et le rapport construit à la nature, oui, mais pour servir qui ?

    Lire aussi Sandra Lucbert qui repartage cet entretien avec Ballast « j’ai essayé d’y déplier les mécanismes qui produisent pareil enrôlement des champs littéraires et artistiques » https://www.revue-ballast.fr/sandra-lucbert-lart-peut-participer-a-la-guerre-de-position

  • Passe Sanitaire, conspirationnisme et luttes sociales, Wu Ming
    https://lundi.am/La-lutte-contre-le-Passe-sanitaire-dans-le-miroir-italien

    En Europe et pas seulement en Europe, les soulèvements de l’avenir seront toujours plus « impurs » et surprenants, au moins à leurs débuts. On comprenait déjà cela en 2018, en observant le soulèvement des Gilets Jaunes en France, et ce sera toujours plus ainsi au fur et à mesure que le capital, dans une accélération vertigineuse de sa subsomption réelle, dévore toujours plus d’existences, rendant toujours plus précaires même la vie de couches qui auparavant avaient une situation garantie. Ces soulèvement commenceront dans l’impureté parce que les personnes qui en seront les protagonistes ne disposeront pas du bagage de départ dont nous les aurions voulus munies : la mémoire des luttes ouvrières et des mouvements sociaux, une conscience de classe, une tradition familiale du conflit social, etc. Mais, paradoxalement, cette absence de mémoire les dispensera aussi de suivre des schémas préconstitués. C’est une chose dont Toni Negri aussi, dans une des différentes phases de sa pensée, a eu l’intuition, de manière vague. Il écrivit là-dessus dans un article de 1981 intitulé Erkenntnistheorie : elogio dell’assenza di memoria. [12]

    Les acteurs des prochaines vagues de luttes seront souvent « bi-conceptuels » : prolétaires (et en plus précaires) dans la nouvelle condition qu’ils vivent, et bourgeois dans une mentalité subsistante. Dans un premier moment, justement sous le choc du déclassement, ils chercheront à cultiver encore les valeurs petites-bourgeoises d’avant, restes de leur statut précédent.

    Comme dit le linguiste cognitif Georges Lakoff [13], nous devons nous adresser aux « biconceptuels » en nous adressant à la partie de leur esprit qu’ils ont en commun avec nous. Donc, il faudra « parler » à leur expérience des nouvelles conditions matérielles, à ce qu’ils vivent concrètement, à leur colère contre le système. Si nous ne le faisons pas nous, ce seront les fascistes et autres réactionnaires qui le feront, qui s’adresseront à l’autre partie de leur esprit, à la rancunière nostalgie de leurs privilèges blancs et bourgeois.

    Les mobilisations et situations de ce genre exigent un plus gros effort d’interprétation, une plus grande imagination politique et plus de patience. Ce n’est qu’avec la patience, et en renonçant à la tendance à catégoriser tout de suite ce qui se passe, qu’on peut espérer susciter des synthèses profitables. La hâte de juger typique des échanges sur les réseaux sociaux, ça oui, c’est sans l’ombre d’un doute, notre ennemie.

    (...) A ce point, la classe dirigeante, pour cacher ses propres responsabilités sur ce qui se passait, a lancé une série de diversions, basées sur le plus classique escamotage néo-libéral, déjà massivement utilisé avant la pandémie, dans ce qui concernait la biosphère, le climat, la santé : toute responsabilité de contagion a été reporté sur les citoyens et leurs comportements individuels. L’ensemble des lourdes restrictions appelées par commodité « lockdown » [confinement en français – NdT], à côté de mesures raisonnables, en contenait d’autres totalement privées de sens. Les lieux les plus exposés à la contagion (ceux de la production manufacturière, les plates-formes de la logistique et la transformation des viandes et d’autes aliments) restaient ouverts mais on interdisait et punissait des comportements inoffensifs comme de sortir de chez soi pour une promenade. Des hélicoptères de la police surveillaient les plages, des drones partaient à la chasse aux « transgresseurs » dans les forêts et les montagnes. On a promu une inutile et fallacieuse « culpabilisation du citoyen », comme l’a appelée le sociologue Andrea Miconi.

    Ceux qui ont défendu ces mesures restrictives « au nom de la science » ont en réalité alimenté peurs et croyances antiscientifiques. Aujourd’hui, il prouvé – mais on l’avait déjà compris l’année dernière – que la contamination à l’extérieur est très difficile. D’après toutes les études, la contamination au coronavirus à l’air libre va du « hautement improbable » au « presque impossible ». Et pourtant tous les boucs émissaires indiqués par le gouvernement et par les médias comme coupables de l’épidémie, étaient des personnes qui se trouvaient à l’extérieur : marcheurs, promeneurs, personnes qui menaient trop souvent leur chien pisser, jeunes qui buvaient une bière dans la rue, etc. Cependant, les foyers épidémiques de l’industrie ont disparu de tous les discours. L’apothéose a été atteinte en 2020 avec l’obligation du masque à l’extérieur et le couvre-feu à dix heures du soir, mesures qui n’avaient pratiquement rien de scientifique.

    #scientisme #complotisme

    • Les camarades qui, au milieu de mille difficultés, interviennent dans les rassemblements No Pass ne sont pas partis d’une lecture a priori, ils n’ont pas pensé tout résoudre avec des petites phrases au format Twitter : ils ont commencé à faire un travail politique dans cette situation, en se plongeant dans la contradiction plutôt qu’en l’esquivant.

      Ce que cherchent à faire ces camarade, c’est partir du « bi-conceptualisme » des personnes qui luttent avec eux. Ils ont quelque chose en commun avec nous ; l’idée que le système est répugnant, que les narrations dominantes sont des bobards, que les coûts de la pandémie sont assumés par les plus faibles, etc. Quelque chose d’autre les sépare de nous : les pseudo-explications qu’ils se donnent, les conclusions réactionnaires auxquelles ils parviennent en partant de ces prémisses, les boucs émissaires et personnages imaginaires auxquels ils s’en prennent (la Cabale, les Reptiliens, etc.) Nous devons trouver le moyen de parler à l’intersection entre eux et nous, à la « moitié » de leur façon de penser que nous avons en commun. De la dérive tout le reste. C’est comme le Tai Chi : les « formes », les séquences de mouvements longues et complexes, on ne réussit à les accomplir que si la posture de départ est la bonne.

      #Wu_Ming

  • Langage et politique

    https://lundi.am/Langage-et-politique

    A l’occasion de la parution de deux ouvrages, Provincialiser la langue. Langage et colonialisme de Cécile Canut (Amsterdam), et Le ministère des contes publics de Sandra Lucbert (Verdier), Ivan Segré propose quelques réflexions sur les rapports complexes qu’entretiennent les questions de linguistique avec la pensée politique.

    On considère d’ordinaire Ferdinand de Saussure comme le père de la linguistique, discipline qu’il a fondée en affirmant que « la langue est un système qui ne connaît que son ordre propre », et en concluant que « la linguistique a pour unique et véritable objet la langue envisagée en elle-même et pour elle-même ». Mais comme l’observe Louis-Jean Calvet en introduction d’un livre consacré à la sociolinguistique, « les langues n’existent pas sans les gens qui les parlent, et l’histoire d’une langue est l’histoire de ses locuteurs », d’où il conclut que la linguistique saussurienne, matrice du structuralisme en sciences humaines, « s’est donc construit sur le refus de prendre en compte ce qu’il y a de social dans la langue [1] ».

    #language #mots #pouvoir #politique

  • « Démission d’étudiants infirmiers : Véran essaie de comprendre »
    https://lundi.am/Demission-d-etudiants-infirmiers-Veran-essaie-de-comprendre

    Je vais m’arrêter là mais j’en aurais encore des tas à raconter : la psy, la réa, le service de soins infirmiers à domicile… A trente ans (j’ai fait mes études d’infirmier sur le tard), les crises d’angoisse en rentrant de stage, les pleurs, les insomnies, la fatigue, l’appétit coupé. Dès le début de leurs études les étudiantes en soins infirmiers (mais il en est de même pour les aides-soignantes, les sage-femmes ou les étudiantes en médecine) découvrent la réalité hospitalière, et c’est hyper violent. Voilà pourquoi beaucoup arrêtent. Olivier, cherche pas : si les étudiantes démissionnent c’est pas à cause du COVID, c’est à cause de l’état de l’hôpital sur lequel s’est abattue la crise du COVID. Et après les étudiantes, les soignantes risquent bien de suivre !

    • Internet, année zéro, par Jonathan Bourguignon - La Jaune et la Rouge
      https://www.lajauneetlarouge.com/internet-annee-zero

      Internet, année zéro, un titre qui porte en lui l’interrogation fondamentale du livre : année zéro de sa création mais aussi année zéro de ce qu’il peut devenir comme l’explicite le sous-titre « De la Silicon Valley à la Chine, naissance et mutations du réseau ».

      Jonathan Bourguignon, esprit curieux, est maintenant consultant après avoir collaboré à de nombreuses start-up dans le numérique et vécu longtemps en Asie. Il existe sans doute déjà des sommes racontant internet. Son livre, Internet, année zéro, fait vivre le produit, résultat étonnant du mariage après la Seconde Guerre mondiale entre les idéaux libertaires de la contre-culture californienne et les inventions technologiques des grands laboratoires militaires américains. Mais il faudra la mise au point par des savants au Cern à Genève en 1989 d’un système de navigation pour indexer les documents et donc faciliter les recherches entre les différents ordinateurs connectés.

      C’est ensuite l’explosion de la Toile avec un nombre croissant d’appareils connectés et d’applications parmi lesquelles PayPal jouera un rôle éminent. Apparaissent aussi les cookies tiers qui, malgré les promesses de respect de l’individu, permettent aux donneurs d’accès d’engranger une masse toujours croissante de données personnelles, véritable nouvel or noir à monétiser. Big Brother dont internet voulait annihiler le pouvoir se reconstitue chez les Gafa.

      Ces technologies gagneront vite la Chine qui élaborera des technologies sophistiquées pour contrôler le réseau à l’intérieur d’une grande muraille numérique. Avec l’intelligence artificielle et le transhumanisme mais aussi les pressions pour protéger les données privées, l’avenir de cette formidable invention est à écrire.

  • La mélancolie de la nasse
    https://lundi.am/La-melancolie-de-la-nasse

    À l’occasion de la parution de La Mélancolie de la nasse de Xavier Calais, un ami de lundimatin s’est entretenu avec l’auteur, qui revient avec humour et détermination sur les dernières manifestations nassées, notamment à #Rennes en 2019. Il évoque également l’évolution culturelle et pacificatrice de la cité bretonne, qui tente peut être de se défaire des souvenirs explosifs des dix dernières années. Suivent quelques bonnes feuille

    https://www.editionsducommun.org/collections/all/products/la-melancolie-de-la-nasse
    #éditions_du_commun

  • Câbles sous-marins & internet mondial - Le pouvoir est dans les infrastructures
    https://lundi.am/Cables-sous-marins-internet-mondial

    On assiste moins à la fin du politique qu’à sa transformation. Dans l’histoire des télécommunications terrestres et sous-marines, analysée par Pierre Musso, ce dernier écrit :

    « L’État doit montrer qu’il disparaît…, c’est-à-dire qu’il s’autoneutralise(…) À force de centraliser l’information, l’État avait fini par être mis en visibilité extrême. Il était devenu insupportable à la « société civile » et au « marché » réunis dans leur opposition antiétatique (…) car cela signifiait que l’État contrôlait les réseaux techniques de communication pour contrôler la société. Ce contrôle trop visible ne fonctionnant plus, l’État a dû inventer sa neutralisation apparente. La communication antiétatiste a pour fonction symbolique de faire advenir la communication libre et autorégulée. Cette libération fait consensus, car elle crée un lieu de communion des politiques pour célébrer leur propre autoneutralisation symbolique, en cédant la place à des instances tierces, dîtes de régulation »

    Pierre Musso, Télécommunications et philosophies de...
    .

    Aujourd’hui, dans la même perspective, les acteurs privés que sont les GAFAM et Orange continuent par d’autres moyens la mise en œuvre hautement stratégique des réseaux de communications. Vitesse et haut débit des connexions internet dépendent de gigantesques investissements dans des infrastructures techniques stables, massives et immobiles. Les GAFAM sont en même temps les acteurs directs d’une guerre sous-jacente entre les puissances nationales

  • Crachats officiels sur le 17 octobre 1961 : la mémoire des assassins au pinacle de la République - HIYA !
    https://hiya.fr/2021/10/19/crachats-officiels-sur-le-17-octobre-1961-la-memoire-des-assassins-au-pinacle-d

    Cette scène obscène vient parachever l’ignominie du message présidentiel de la veille qui, en rappelant « l’interdiction de manifestation » (du 17 octobre 1961) sans préciser que cette interdiction était illégitime et discriminatoire, fait reposer la responsabilité sur les manifestants qui ont bravé l’interdit. Le communiqué présidentiel va plus loin : il invoque un « décret du 5 octobre » qui n’existe pas. Il y a eu ce communiqué de la préfecture : « Il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs musulmans algériens de s’abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne, et plus particulièrement de 20 h 30 à 5 h 30 du matin. »
    Communiqué de l’Élysée du 16 octobre 2021, capture d’écran

    La confusion entre décret et communiqué peut paraître bénigne, elle est gravissime : l’Élysée a donné un atour légal à une décision qui ne l’a jamais été. Un décret relève de la législation quand un communiqué n’est qu’une information, une note de service. Il s’agissait d’une décision prise dans une réunion interministérielle qui, précisément, n’a donné lieu à la publication d’aucun acte légal.

    • Rectification du discours présidentiel, par Jérémy Rubenstein
      https://lundi.am/Ceremonie-de-commemoration-des-60-ans-du-17-octobre-1961

      Il s’agit d’un communiqué qui « conseille » et « recommande » et non d’un décret qui relèverait du législatif (et donc, probablement, « interdirait »). Ce couvre-feu, à l’instar de la presque totalité de la répression menée par le préfet depuis sa nomination en mars 1958, est appliqué hors du cadre légal. Et pour cause, cette mesure est raciste ou, comme le disait Papon au syndicat de police de l’époque à propos d’un couvre-feu précédent, « revêt un caractère délicat qui ne vous échappera pas en raison de son aspect discriminatoire qui laisserait supposer qu’il y a deux catégories de Français » [2]. Il ne peut y avoir de couvre-feu par décret parce qu’il serait dirigé contre une partie de la population française, et non l’intégralité. Ce qui nous mène à la troisième erreur de l’Élysée.

      LM déduit de ces erreurs une « incompétence du service communication de l’Élysée » à un moment où il est de plus en plus manifeste que ruiner par l’exemple autant que faire se peut toute compréhension et toute logique est une activité de gouvernement.

  • Mohamad Amer Meziane : « Il n’y a pas de réchauffement climatique sans violence raciale » - Page 1 | Mediapart
    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/171021/mohamad-amer-meziane-il-n-y-pas-de-rechauffement-climatique-sans-violence-

    Pas encore lu

    Dans une enquête historique, le philosophe explore les liens entre la sécularisation – la séparation du religieux et du politique en Europe –, la colonisation et le dérèglement climatique. Il décrit comment, au XIXe siècle, la racialisation de l’islam a conduit à l’extractivisme fossile dans les pays du Sud, et au réchauffement planétaire.

    • la racialisation de l’islam a conduit à l’extractivisme fossile

      Mmh ça m’intéresse de connaitre l’argumentation, parce que beaucoup pourrait penser que c’est plutôt le besoin de croissance du capitalisme et donc d’extraire toujours plus de ressources, qui a impliqué une augmentation de la racialisation pour les besoins de justification « morale » du colonialisme (alors que c’était surtout pour aller récup des ressources gratos).

    • Mohamad Amer Meziane est agrégé et docteur en philosophie. Actuellement, il est chargé de recherche et enseignant à l’université Columbia de New York. Il est par ailleurs membre du comité de rédaction de la revue Multitudes.

      En mai 2021, il a publié aux éditions La Découverte Des empires sous la terre – Histoire écologique et raciale de la sécularisation. Dans cet ouvrage, Mohamad Amer Meziane remonte aux racines de la sécularisation, qui a conduit à la séparation du politique et du religieux au sein des sociétés occidentales dès le début du XIXe siècle. Cette proclamation d’un monde émancipé de Dieu a mené à la racialisation de l’islam, ouvrant la voie à la colonisation et à l’exploitation fossile des sous-sols des continents africain et asiatique.

      Il démontre ainsi que les prétentions à la fois coloniales et impériales de l’Europe sont étroitement liées au dérèglement climatique. Et en quoi crise climatique et racisme sont indissociables.
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      L’un des points de départ de votre enquête est la sécularisation de l’Europe au début du XIXe siècle, c’est-à-dire ce processus qui a consisté à vouloir séparer le religieux du politique et qui a été propice à l’émergence de l’État moderne...

      Mohamad Amer Meziane : Oui, mais précisément il n’y a jamais eu de séparation de la politique et de la religion. La sécularisation n’est pas la séparation progressive de la religion et de la politique, c’est une nouvelle manière de politiser la religion et de la racialiser. Le point de départ réel du livre est la critique du partage qui oppose un « Occident » qui se serait sécularisé et un « islam » qui aurait échoué et dont on suppose qu’il confondrait politique et religion.

      Un récit de la sécularisation de l’Europe est toujours présupposé lorsqu’on affirme que l’islam n’a pas encore séparé la politique de la religion, alors que l’Occident y serait parvenu. C’est ce récit que le livre remet en cause.

      Partir de la sécularisation était donc une façon de ne pas répondre aux vaines polémiques droitières autour de l’islam et de la laïcité en prétendant que l’islam serait compatible ou incompatible avec la modernité et qu’il serait soit capable soit incapable de se séculariser, mais plutôt de poser d’autres questions : avant de l’ordonner aux musulmans et musulmanes, êtes-vous certains d’avoir vous-mêmes séparé la politique et la religion ? N’êtes-vous pas précisément en train de contredire cette même séparation que vous posez comme un principe lorsque vous ne cessez de les assigner à leur religion supposée au nom d’une définition contestable de la laïcité ?

      On affirme d’une part qu’il faut séparer la religion et la politique et, de l’autre, pour s’en assurer, on surveille les musulmans et les musulmanes, qu’on soupçonne de ne pas respecter cette même séparation. La séparation est donc un mythe car la mettre en œuvre, c’est d’emblée la contredire. Dès lors, si elle n’est pas une séparation ou un déclin de la religion, quelle est cette sécularisation que l’on oppose au « monde musulman » comme son grand autre et que l’on considère comme le modèle qu’il devrait suivre pour se moderniser ?

      © La Découverte © La Découverte

      Ce basculement vers la sécularisation est intimement lié à l’industrialisme, ce que vous montrez en étudiant notamment le saint-simonisme. Cet influent mouvement industriel français assène alors que la vraie religion, ce n’est pas aller à l’Église mais « agir en industriel »...

      Oui, la sécularisation est une dimension fondamentale de l’industrialisation à partir de la fin du XVIIIe siècle. C’est presque une banalité de le dire mais il reste à savoir en quoi et comment elle l’est, et surtout à voir que le colonialisme se situe au cœur de cette histoire. Quant à l’industrialisme saint-simonien, il est lié à ce que je nomme la sécularisation impériale, principalement parce qu’il est l’héritier de Napoléon.

      L’ouvrage part de l’Expédition d’Égypte pour montrer qu’il est impossible de séparer ce que Napoléon a fait en France de ce qu’il a fait en Afrique du Nord. Il le dit lui-même lorsqu’il affirme : « Je me suis fait catholique en France comme je me suis fait musulman en Afrique. » Les saint-simoniens sont les continuateurs de Napoléon dès lors qu’ils se rendent en Égypte, vers 1833, alors qu’ils sont persona non grata en France. En effet, le saint-simonisme se constitue dans les années 1820 pour diffuser et appliquer la philosophie du comte de Saint-Simon (1760-1825). Le saint-simonisme est une doctrine socialiste qui prône l’émancipation des ouvriers et qui influence également nombre d’ingénieurs puisque c’est aussi depuis l’École polytechnique qu’elle rayonne.

      Lorsque le mouvement saint-simonien est interdit à partir de 1831 par les autorités françaises, les plus fidèles d’entre eux décident d’aller réaliser en Afrique du Nord ce qu’ils ne peuvent réaliser en Europe. De mouvement social, il devient alors une doctrine coloniale.

      C’est en vertu de la sécularisation que la colonisation et l’exploitation du globe se voient investies d’une autorité divine [...].

      Mohamad Amer Meziane

      Le saint-simonisme est souvent cité, et à juste titre, par des chercheurs travaillant sur l’Anthropocène. Mais on laisse souvent de côté quelque chose d’absolument central : ce mouvement s’est très sérieusement organisé à la manière d’une Église. L’un de ses mots d’ordre est tout de même : « L’industrie est le culte ». Cela signifie que pratiquer la bonne religion, ce n’est pas se rendre à l’Église, c’est travailler et agir en industriel, c’est exploiter le globe et ses ressources.

      L’ingénieur, et tout acteur industriel, est donc investi d’un statut religieux parce qu’il entend littéralement faire ce que le prêtre ne parvient pas à réaliser sur Terre. C’est donc en vertu de la sécularisation que la colonisation et l’exploitation du globe se voient investies d’une autorité divine et absolue qui relève d’un fanatisme inscrit au cœur de notre modernité.

      En effet, la sécularisation s’énonce d’abord en définissant ce qu’est la religion et en s’en attribuant ses prérogatives. Ce qui montre qu’il n’y a pas d’industrialisme purement laïque. Et cette dimension religieuse de la modernité vient de cette tendance à absolutiser le pouvoir, à vouloir se faire divin et éternel sur Terre. Ce qui est une folie furieuse inscrite dans les entrailles de ce système.

      « Réaliser l’œuvre de Dieu » se traduit alors par l’exploitation de la nature et l’extractivisme des ressources fossiles mais aussi par la colonisation de ce qu’on appelle aujourd’hui les pays du Sud…

      C’est toute la nouveauté du saint-simonisme. Il affirme que Dieu est la nature et que la création doit être continuée ici-bas. Selon lui, la transformation de la nature continue la création divine. L’industrialisation est voulue par Dieu, tout simplement parce que Dieu ne renvoie plus à une entité transcendante.

      On voit bien que le racisme, le sexisme et l’extractivisme constituent au fond la même chose.

      Mohamad Amer Meziane

      À mon sens, c’est la source de ce qu’on appelle vulgairement le fanatisme et que je nomme l’impérialité : cette tendance impossible à vouloir se faire le représentant de Dieu sur Terre que les grands mouvements modernes d’émancipation supposément laïques n’ont cessé de reproduire. Chez les saint-simoniens, réaliser les promesses de la religion sur Terre, c’est en vérité unifier le monde non seulement par l’industrie mais aussi par les moyens de communication, au premier rang desquels se trouvent évidemment les chemins de fer.

      Ce qui signifie que la colonisation du Sud par le Nord s’inscrit pour eux dans un projet de globalisation qui est la réalisation de ce que le christianisme n’a jamais su réaliser : l’unification du genre humain, et sa rédemption par la charité réelle. C’est le sens de ce très vieux thème impérial et colonial qui se situe au cœur de l’orientalisme : réaliser l’union de l’Orient et de l’Occident. Dans leur idéologie, cette union est raciale et sexuelle. Il s’agit d’unir la femme et l’homme, ce qui correspond à l’Orient et l’Occident, et à la nature et l’homme.

      On voit bien que le racisme, le sexisme et l’extractivisme constituent au fond la même chose. L’écoféminisme, en ce sens, frappe là où il faut frapper mais sans toujours comprendre les liens entre extractivisme et orientalisme et leur persistance dans l’islamophobie et le racisme aujourd’hui. On pourra objecter que ce ne sont là que des discours. Précisément, il n’en est rien. Ce discours a été porté par un nombre incalculable d’acteurs de l’industrialisation, et pas seulement en France. Le Canal de Suez, par exemple, a été construit pour matérialiser et réaliser cette union justement. Selon moi, ce que l’on nomme la Françafrique est directement tributaire du projet colonial des saint-simoniens. Et il ne faut pas non plus oublier le système bancaire : le Crédit lyonnais, par exemple, est né du saint-simonisme. Il y a donc une part de l’histoire du capitalisme comme du colonialisme qui hérite directement du socialisme dit utopique et de la « gauche ».

      Vous parlez beaucoup du cas particulier de l’Algérie – sujette à l’extractivisme gazo-pétrolier ou encore aux essais nucléaires français –, où les saint-simoniens vont un temps se réfugier…

      Je parle de l’Algérie parce que ce qui m’intéresse est de comprendre ce qu’a été l’indigénat de manière critique. Ce mot renvoie au statut racial attribué aux sujets colonisés, français non citoyens, par le droit colonial. Si l’on part de l’Algérie, la race se déploie d’abord et avant tout comme une racialisation de la religion des indigènes et, à tout le moins après 1870, de l’islam. Cette racialisation de l’islam est liée à une codification du droit musulman sur le modèle du Code civil napoléonien.

      Ce double processus est un effet de sécularisation parce que les empires se gardent de convertir massivement les populations colonisées au christianisme mais codifient au contraire les règles qui régissent la vie des « indigènes » pour les appliquer aux populations via l’État colonial. L’Empire français a donc appliqué la charia dans ses colonies, tout en transformant les musulmans en indigènes.

      À bien des égards, le saint-simonisme se situe aux origines de cette institution mais aussi, plus largement, de l’idéologie coloniale française qui se développe au XIXe siècle. Il développe une théorie qui anticipe celle de l’apartheid en Afrique du Sud et le système de gouvernement des chefferies en Afrique subsaharienne que Faidherbe reprend de ce qu’il a vu en Algérie : une séparation des races et un gouvernement indirect de ce qu’on appelle alors les « tribus » – une théorie mise en pratique sous le nom d’« association ».

      Des techniciens français de la Compagnie de recherche et d’exploitation pétrolière au Sahara (CREPS) jouent au volley-ball sur la base pétrolière d’Edjeleh Maison-Rouge, dans le désert algérien. Mars 1957. © AFP Des techniciens français de la Compagnie de recherche et d’exploitation pétrolière au Sahara (CREPS) jouent au volley-ball sur la base pétrolière d’Edjeleh Maison-Rouge, dans le désert algérien. Mars 1957. © AFP

      Ma thèse est que, malgré leur échec, les saint-simoniens ont joué un rôle clef dans l’institution de l’indigénat durant les années 1860 avant que la colonisation de peuplement ne domine le territoire nord de l’Algérie. Reste à savoir si l’on peut appréhender l’extractivisme gazo-pétrolier après 1962 comme une sorte de réalisation différée et néocoloniale du projet saint-simonien ; c’est une hypothèse que j’émets dans le droit fil du livre et qui fait l’objet de mes projets de recherche actuels.

      Je voudrais préciser que ces hypothèses ont pour fonction d’analyser les conditions géopolitiques du bouleversement climatique en montrant qu’on ne peut réellement parler du climat sans parler d’islam et inversement. Les recherches savantes les plus récentes montrent que l’islamisme investit l’État moderne et qu’il est tributaire des processus coloniaux de codification du droit islamique.

      Aussi, la diffusion du wahhabisme a pour condition matérielle le développement d’une économie fossile mondialisée. D’où mon désaccord avec ceux qui pensent que, pour critiquer ces mouvements, il faudrait critiquer l’islam et les religions en général ; discours qui les mène paradoxalement à tenir des positions réactionnaires dans le contexte actuel.

      Étrangement, dès qu’il s’agit d’islam, ils cessent d’être matérialistes et dés-historicisent ce qu’ils nomment confusément « la religion ». Il faut ajouter que les formes inspirées du wahhabisme sont des produits d’un État-fossile subalterne qui est l’Arabie saoudite. Les mouvements islamiques ultraconservateurs tout comme l’islamophobie qui leur répond sont deux faces idéologiques de l’économie fossile mondialisée.

      Et faire cette double critique est l’une des seules manières de résister à l’islamophobie en maintenant une position critique face à l’islamisme ; ce qui permettrait de dissoudre cette accusation dangereuse d’« islamo-gauchisme » qui pèse sur la pratique du savoir et l’université en déployant un réel discours critique contre les idéologues de l’heure.

      Vous écrivez dans votre livre que la sécularisation, la proclamation d’un monde sans Dieu, est le fruit d’une « impérialité », une prétention impériale qui hante alors, tel un mort-vivant, les États modernes européens depuis l’échec de la réunification de l’Empire chrétien par Charles Quint au XVIe siècle...

      L’invention de ce concept résulte d’un dialogue constant avec les études postcoloniales et décoloniales. En même temps, il constitue une critique de l’argument qui voudrait que la colonisation soit un phénomène universel qui aurait existé avant le XVe siècle.

      Il s’agit pour moi de repenser le colonialisme dans un cadre plus vaste. Je ne dis pas que l’Occident est un empire ni qu’il serait une réalité homogène qui aurait engendré la sécularisation. Je dis que l’impérialité occidentale est la prétention de se faire empereur et donc représentant de Dieu sur Terre en se posant comme le successeur de Rome.

      Les empires non européens n’ont pas conduit au réchauffement climatique avant que l’Europe n’emploie le charbon comme combustible fossile.

      Mohamad Amer Meziane

      De ce point de vue, l’impérialité n’est pas l’empire et il y a une impérialité commune à l’Église, l’empire et aux monarchies. Ce que l’on nomme la modernité est donc l’effet d’un processus singulier : la fragmentation d’une tradition impériale qui ne peut plus exister à travers un empire unique. Cette fragmentation se lit dans le fait que les États qui colonisent revendiquent d’être empereurs en leur royaume. La colonisation dissémine l’impérialité euro-chrétienne aux quatre coins de la planète. On parle parfois de la « conquête arabe » mais on devrait voir que les empires musulmans n’étaient pas coloniaux.

      La seule impérialité qui soit coloniale est l’impérialité née en Occident et c’est elle qui a conduit à la naissance du capitalisme et de la race. Jusqu’à preuve du contraire, les empires non européens – qui ne sont pas à proprement parler coloniaux au sens moderne du terme – n’ont pas conduit au réchauffement climatique avant que l’Europe n’emploie le charbon comme combustible fossile.

      Pourquoi parler de l’impérialité comme d’un mort-vivant ? Parce que l’empire, comme forme politique, est mort en Occident depuis le XVe siècle mais qu’il vit en se disséminant à travers le colonialisme. Il n’y a donc pas d’empire mais bien une impérialité fragmentée par le colonialisme.

      Vous insistez sur le fait que la violence d’État a joué un rôle dans la naissance du capitalisme fossile – via le charbon en Grande-Bretagne dans un premier temps –, mais aussi que cette violence d’État a engendré dans un même mouvement le racisme et le réchauffement climatique.

      Ma thèse est la suivante : ce que Marx nomme l’accumulation initiale du capital est structurée par la sécularisation impériale. Cette dimension de l’accumulation n’a à mon sens pas été vue par la plupart des marxistes. Marx a énoncé une théorie de la sécularisation mais il ne l’a jamais connectée à son analyse du capital. Pour cela, il aurait dû se débarrasser du concept bourgeois et abstrait de la religion. Or Marx a montré que la violence d’État est au cœur de ce qui fait naître le capital.

      Ce qui relie esclavage et climat est la violence d’État.

      Mohamad Amer Meziane

      J’insiste donc sur le fait que ce qui relie esclavage et climat est la violence d’État. Le Zetkin Collective [un groupe composé de chercheurs, d’activistes et d’étudiants qui se penchent sur l’écologie politique de l’extrême droite – ndlr] a raison de dire que quelque chose a lieu, à partir du XIXe siècle, lorsque la blanchité est associée à la maîtrise de la vapeur et au pouvoir qu’elle est censée représenter.

      Par conséquent, on voit bien que le racisme anti-Noirs n’est plus biblique ou fondé sur le mythe de Cham mais qu’il se constitue en une violente machine de déshumanisation des femmes et hommes noirs qui est soutenue de manière abjecte par le darwinisme et l’évolutionnisme. Ainsi, le devenir fossile du suprématisme blanc coïncide avec la sécularisation du racisme, avec son éloignement du dispositif de la conversion missionnaire et de la théologie coloniale.

      Vous démontrez également, qu’au-delà de sa dimension raciale, la sécularisation a aussi une dimension écologique et augure du dérèglement climatique. Dans votre ouvrage, vous allez jusqu’à parler de « Sécularocène » pour démontrer que crise climatique et colonialisme sont étroitement imbriqués, que la sécularisation a donné naissance à un nouvel ordre climatique.

      Si la sécularisation définit la modernité et que la modernité est en fait l’Anthropocène, alors pourquoi la sécularisation ne serait-elle pas l’Anthropocène ? Le Sécularocène est la formulation de cette question. La plupart des autres concepts, Anthropocène ou Capitalocène, supposent l’existence d’un agent responsable du réchauffement climatique. Je pense qu’il faut plutôt y voir une série de processus enchevêtrés. La notion de Sécularocène a aussi pour avantage de ne pas tout expliquer par le colonialisme sans mettre le colonialisme de côté ou à la marge, deux écueils classiques et symétriques. Elle donne un nom à une perspective nouvelle.

      La relecture écologique des événements qui ouvrent le livre, tels que l’Expédition d’Égypte ou la fondation du Premier Empire, me conduit à insister sur les conditions géopolitiques de la crise climatique.

      La question principale est : quel est le rôle que jouent la rivalité entre Empire britannique et Empire français et l’équilibre des puissances, au fond la dialectique de la guerre et la paix, dans le basculement fossile qui s’opère entre 1820 et 1830 et qui se traduit par l’emploi du charbon comme combustible ?

      Mohamad Amer Meziane. © DR Mohamad Amer Meziane. © DR

      À mon sens, la sécularisation structure la géopolitique de ce basculement. La thèse énoncée alors est que la souveraineté est désormais une réalité souterraine et pas seulement territoriale. C’est le sens du titre un peu énigmatique de ce livre, de ces empires qui existent sous la terre et sous nos pieds.

      Mais cette souveraineté étant d’emblée internationale, le concept d’impérialité permet de rendre raison des conditions géopolitiques du réchauffement climatique en insistant sur l’importance de l’équilibre diplomatique des puissances dans ce processus. D’où l’idée selon laquelle les rivalités interimpériales ont participé à bouleverser le climat. Encore une fois, si l’on ignore par exemple le rôle d’un acteur aussi important que l’Empire ottoman dans cette histoire, la sécularisation semble n’avoir rien à faire dans ce processus. C’est pourquoi j’ajoute qu’une conception « désenchantée » du monde souterrain a dû se déployer afin que les sous-sols puissent être conçus comme appropriables et exploitables.

      D’après vous, ce n’est pas seulement vers le capital qu’il faut se tourner pour mieux appréhender le dérèglement climatique, mais aussi vers l’histoire de la violence raciale...

      Quand on parle des rapports entre race et climat, il faut toujours se demander : de quelle violence raciale parle-t-on ? J’insiste sur deux choses dans le livre. D’une part, sur le fait qu’il existe des formes de racisme qui ne passent pas pour du racisme parce qu’elles racialisent l’appartenance religieuse supposée. D’autre part, et c’est peut-être déconcertant, mon travail consiste à montrer comment la racialisation de l’islam – dont la colonisation de l’Algérie est le paradigme – se situe au cœur du bouleversement climatique.

      Une alliance entre écologistes et antiracistes serait potentiellement révolutionnaire.

      Mohamad Amer Meziane

      En se focalisant seulement sur le capital, on oublie l’État et le colonialisme, ou en tout cas on les marginalise. C’est ce qui, peut-être, empêche nombre d’écologistes de réellement s’opposer à l’extrême droite qui – faut-il le rappeler ? – est violemment islamophobe partout en Occident et surtout en Europe. Dire que l’on justifierait l’islamisme ou le terrorisme en disant cela, comme l’insinue cette notion d’« islamo-gauchisme », est vraiment la meilleure manière de faire taire la pensée critique au nom d’une conception hautement contestable de la liberté d’expression.
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      Le déni du réchauffement climatique par l’extrême droite émane du reste de ceux qui théorisent de manière pathologique le « grand remplacement ». Je ne sais pas si l’on se rend bien compte à quel point cette idée est dangereuse : quand vous dites qu’une minorité colonise un territoire, vous supposez que l’opprimer relève de la légitime défense. Si les écologistes pensent la même chose de l’islam que la droite sans se l’avouer à eux-mêmes, je ne vois pas exactement comment ils peuvent réussir là où la gauche traditionnelle a échoué : à critiquer la dimension sécuritaire et identitaire du discours de droite mais aussi son opposition à l’immigration venue principalement d’Afrique.

      Une alliance entre écologistes et antiracistes – ou mieux écologistes et activistes non européens – serait potentiellement révolutionnaire si elle parvenait à devenir un mouvement réellement planétaire, c’est-à-dire terrestre et « global ». Nous en sommes loin. Sans cela, le Nord « développé » donnera des leçons de non-extractivisme au Sud qui s’industrialise en lui sommant de se maintenir en position subalterne pour polluer moins, ce qui est absurde et malhonnête.

      Pour l’instant, les alliances écologistes se font entre Europe et Amérique parce que le langage de la critique de l’extractivisme tend à revenir à des formes de sacralisation de la nature, en supposant que la nature ait été désacralisée par la modernité, ce qui reste à démontrer. Il n’y a pas de capitalisme ni de réchauffement climatique sans violence raciale, sans islamophobie. Et si l’on mesurait la crédibilité des projets écologistes sur cette base, cela changerait très certainement le visage de l’écologie. La question climatique est aussi systémique que l’est celle du racisme. C’est pourquoi j’ai choisi de parler de racisme et d’écologie. Dans le réel, ces deux « questions » sont inséparables.

    • Bon bé j’ai lu cette interview et plusieurs autres, et autant on comprend ce qu’il affirme (sa thèse), mais je n’arrive toujours pas à comprendre les preuves, ou l’argumentation, de ce qu’il affirme.

      Il ne s’agit pas simplement « d’idées », quand on parle de tout ça, c’est de l’Histoire, et comme tout autre science ça se base sur des preuves (faits historiques, archéologiques, traces écrites, etc). Donc je le redis : pour l’instant j’ai plutôt lu des choses qui disaient que le capitalisme est structurellement un système croissant à l’infini, et que donc une fois la machinerie lancée, il se met à manger toutes les autres formes de vie (paysanneries, artisanats, etc) internes aux territoires où il a démarré (Angleterre, France, etc) mais aussi à s’étendre à l’extérieur, esclavage de masse, puis colonisation et utilisation des ressources (humaines, sous sols…) de ces colonies. Et que donc la racialisation (le fait de construire l’Autre comme une race différente) est une justification de la part de la société capitaliste (et non pas de l’Occident, c’est plus précis « la société capitaliste »), et en premier lieu une auto-justification, pour sa propre population, de pourquoi on a le droit de faire ça aux autres.

      Alors faut peut-être lire son livre entier pour comprendre, et je lis peut-être trop rapidement, mais je trouve ça embêtant que dans ces interviews il n’y ait pas au moins un début d’argument de pourquoi ça serait dans l’autre sens ("la racialisation a conduit à l’extractivisme").

  • ACCEPTATION DU QR CODE ET MOBILISATIONS

    Faire sécession ?! Des idées mais surtout du vécu.

    Les français, dans leur très grande majorité, ont choisi d’obéir au passe sanitaire qui néanmoins, et chacun semble le savoir, au moins confusément, n’a de sanitaire que le nom.
    D’aucuns, d’autre part, voudraient disjoindre le sanitaire du politique, soit, exception, considérer ce passe dont la vocation est pourtant principalement de contrôler et de séparer le bon grain de l’ivraie, comme un mal nécessaire, à visée purement médicale, exigé par les circonstances que l’on sait. Comment cela se pourrait-il faire ? Tout ne tient-il pas à la politique [1].

    Et quelle singulière désunion dans la bouche de ceux-là même qui prétendent, d’abord et avant tout, se préoccuper de questions politiques, lutter, en théorie surtout, contre les idées nauséabondes qui circulent, qui sont légion, et qui habituellement voient du politique partout, mais sauf ici. Comment peut-on revendiquer de dissocier, en considération du moment présent, le sanitaire du politique, alors qu’aujourd’hui en France, dans la plus grande opacité, c’est un conseil de défense sanitaire qui décide de ce qui est « bon » pour notre santé ? Au mépris de ce qu’en dit une frange non négligeable de la communauté médicale, par ailleurs pro-vaccin, n’ayant pas « l’honneur » de faire partie dudit conseil de défense [2].

    Aucun bienfondé du passe en matière de santé publique, voire même des effets inverses de celui soi-disant recherché : lutter contre la pandémie, du fait de l’abandon, en de nombreux lieux passe-compatibles, des gestes barrières. Incohérences manifestes, de surcroît : les transports de proximité, pour ne donner qu’un exemple parmi bien d’autres, ne sont pas soumis au passe, mais certes il faut bien que l’exploitation de la classe laborieuse se poursuive, seul moyen de faire tourner la sacro sainte économie.

    Ainsi, s’il faut bien tout de même s’inquiéter de l’emprise du numérique sur nos vies, de la surveillance numérique de nos existences – mais faire quoi, concrètement, en l’occurrence, pour contrecarrer cela ? –, il ne faudrait cependant pas se mêler à la populace des samedis, au motif que nous en aurions nécessairement les mains sales ainsi que la nausée.
    Fleurissent dès lors des jugements à l’emporte-pièce, sous la plume d’éminents intellectuels, bardés de diplômes (agrégés, normaliens, etc), osant comparer les mobilisations anti-passe à la manif pour tous [3], rien que cela ! Intellectuels, dont certains n’ont jamais mis les pieds dans lesdites manifestations du samedi, se permettant donc de les juger à l’aune de ouï-dire : ce qu’en disent leurs proches, voire ce que les médias en véhiculent, médias que par ailleurs ils fustigent, n’étant pas à une contradiction près, médias dont on sait comment ils ont pu monter en épingle de très fâcheux événements épars, ne s’étant pas du tout pérennisés (une croix gammée ici, une agression là contre des soignants ou des structures de soin qu’il faut bien évidemment et sans nuance condamner), comme s’ils formaient le contenu permanent des mobilisations.

    Procédons par l’absurde et supposons que la situation soit telle que certains nous la décrivent, que les crypto-fascistes pullulent dans ces manifestations du samedi, que faut-il alors en conclure : que ces intellectuels ont choisi, en connaissance de cause, de leur laisser la rue et qu’ils nous recommandent de faire de même ? Singulière façon de « lutter » contre ce fascisme dont on nous dit par ailleurs qu’il vient [4]. Si les fascistes forment bien le plus gros de ces mobilisations, quid alors des participants aux mouvements orchestrés par Philippot à Paris ? Des queues sans fin pour aller, à grands frais, écouter Zemmour et le pseudo philosophe Onfray ? Et si les mots ont un sens, quel vocable faut-il alors utiliser pour qualifier cette gent là ? Sans parler du fait que les authentiques crypto-fascistes sont au pouvoir ou/et à ses portes !

    Le QR code, d’après certains, ne serait que la continuation, par d’autres moyens, d’une société de contrôle ou de surveillance dont l’invasion dans nos vies ne date certes pas d’hier. Du quantitatif en somme mais point de saut qualitatif. Mais comment peut-on ne pas voir la différence abyssale entre le fait de tendre son QR code pour fréquenter une salle de cinéma par exemple et le fait d’utiliser son smart phone, sa CB, de fréquenter, même assidûment, les réseaux sociaux, ou bien encore le fait d’être, à longueur de journée, sans notre consentement, filmés par les caméras de vidéo-surveillance, présentes quasi partout, lors de nos déplacements ? Devoir justifier de son pedigree sanitaire, voire de son identité, pour boire un café, s’inscrire dans une salle de sport, prendre le train (où un bracelet peut vous être apposé au poignet pour témoigner de votre QR code vérifié), tout cela ne serait qu’une mesure idoine et, veulent croire certains, passagère, qu’un ajout somme toute presque insignifiant dans le panel de la cyber surveillance qui fait florès ? En l’occurrence, est-ce la technologie qui est en cause ou le modus operandi de sa mise en œuvre qui consiste à nous utiliser pour consentir à notre propre et smart contrôle, qui conduit à nous y habituer, perversion dont on peut être sûr qu’elle ne disparaîtra pas avec la suspension (quand d’ailleurs ?) du QR code sanitaire ?

    Une fois n’est pas coutume, et à l’heure où les chrétiens sombrent du fait des monstruosités pédocriminelles récemment révélées, ancestrales, mais dont certains ne prennent, enfin, conscience que maintenant : « pardonnons-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font », ceux qui ravalent, comme ils le font, la passe sanitaire au statut d’épiphénomène. Lorsque cette frange de la population, prétendument éclairée, criera au loup, il sera sans doute malheureusement trop tard.

    S’agirait-il alors de revenir à l’âge de pierre ? Certes non. D’incarner une pureté anumérique ? Non plus. De même qu’il y a un milieu entre être anti-vaccins (tout vaccins confondus) et juste peut-être sainement méfiant à l’encontre des vaccins anti-covid [5], ce que récusent beaucoup, confondant à dessein les anti-passe avec des anti-vaccins, même s’il est vrai que la frontière est parfois poreuse entre les deux ; de même il y a un milieu entre utiliser les technologies de l’information, sans lesquelles nous serions condamnés à nous installer sur une île déserte, et tendre, docilement, son QR code à l’entrée de lieux qu’hier nous fréquentions en « liberté ».

    Au lieu d’écrire et de lutter contre les pires menaces : Zemmour, notre Trump ou Bolsonaro national, Macron, notre petit Pétain, peut-être, de nouveau, aux portes du pouvoir pour un nouveau quinquennat, d’aucuns s’époumonent à disputer du pedigree des manifestants anti-passe, rêvant secrètement de changer le peuple ou de le destituer en bloc. Celui qui ne veut pas avoir les mains sales, se retrouvera bientôt sans mains, ce qui lui fera une belle jambe et le coupera, irrémédiablement, de toute possibilité de lutter, dans la réalité. N’est-on pas en droit de dénoncer une certaine cécité de la part de ces avant-gardes éclairées, dans leur rêve de pureté idéologique ?

    Cette histoire de QR code sanitaire m’a personnellement et enfin réveillée de mon sommeil dogmatique en termes de surveillance de masse, se pourrait-il faire que cette modeste contribution au débat puisse en réveiller d’autres quant à la cyber surveillance ubiquitaire et à la technopolice comme moteur de la sécurité globale qui nous pendent au nez ?

    J’ai décidé, dans la mesure de mes moyens, de faire sécession avec ce monde qui me débecte profondément et je vous prie de croire que ce séparatisme là est à la fois amusant, reposant et instructif. Sur la photo ci-dessous et comme à mon habitude depuis le 21 juillet 2021, je prends mon café, travaille et lit, sur ma chaise pliante, dans mon quartier, en toute tranquillité, achalandée d’un parapluie lorsque le temps n’est pas clément. La rue elle est à qui ? À moi, à nous ! Mes pauses café occasionnent, tous les jours, de belles rencontres, des discussions avec le chaland, de la convivialité. Je bouffe, certes, et me rend donc au supermarché où, pour le moment, nulle passe sanitaire n’est exigé. Pour le reste, je teste la décroissance, culturelle en l’occurrence, ce qui ne m’empêche pas d’organiser, à domicile, un ciné club par-ci, un repas par-là, sans parler des mobilisations des samedis qui suppléent allégrement au sport que je ne peux pratiquer en salle, mobilisations anti-passe dont, en conclusion, je ne vois pas ce qui nous interdirait d’y participer.

    « Le grand problème des êtres humains civilisés n’a jamais été la désobéissance, mais l’obéissance » Howard Zinn. Le progrès et la révolte, autrement dit, ne valent-ils pas qu’on se prive d’un café en terrasse ou d’un ciné ? Qu’on rejoigne ceux qui manifestent le samedi dans les rues, quand bien même tous ne seraient pas fréquentables ni parfaits ? Et si d’aventure nous étions légion à le faire, le pouvoir et sa violence ne seraient-ils pas contraints, au moins, de mollir ? Qu’il faille a priori se soumettre aux lois de la société dont on est membre, cela va en quelque sorte de soi, mais si ces lois sont mauvaises, faut-il, encore une fois, garder le silence et s’incliner sous le carcan ?

    « Pour gagner dans la lutte et conquérir leur émancipation, les masses travailleuses doivent être guidées, conduites par une « élite », par une « minorité éclairée », par des hommes « conscients » et supérieurs au niveau de cette masse. […] qu’une telle idée soit ancrée dans l’esprit de ceux qui se prétendent émancipateurs et révolutionnaires, c’est un des phénomènes les plus étranges […] Ainsi, je conçois le fascisme d’une façon vaste. Pour moi, tout courant d’idée qui admet la dictature – franche ou estompée, « droite » ou « gauche » – est au fond, objectivement et essentiellement fasciste. Pour moi, le fascisme est surtout l’idée de mener les masses par une « minorité », par un parti politique, par un dictateur. » 
Voline, Le fascisme rouge (1934).

    Le moment insurrectionnel n’aura cure de toutes mes réflexions, ni de celles de ceux qui refusent d’être dans la rue les samedis, il n’aura besoin ni de réflexion, ni de QR code au moment de l’effervescence de son explosion. Du lyrisme il y en aura alors, dans nos vies, dans nos chairs et pas seulement sur le papier, dans nos écrits ou sur nos bouches, dans nos paroles.

    Gageons que l’hiver 2021 sera chaud, comme le fût celui de 2018 avec les Gilets Jaunes dont la comparaison avec ce qui sommeille actuellement est nulle et non avenue : l’Histoire, en effet, ne repasse pas les plats.

    Une prof de philo dans le 93
    https://lundi.am/A-propos-de-l-acceptation-de-l-usage-du-QR-code-et-des-mobilisations-en-cours

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    [1] Rousseau, les Confessions
    [2] https://www.revue-ballast.fr/sante-vaccin-et-pass-discussion-avec-le-medecin-urgentiste-christophe- : Santé, vaccin et pass : discussion avec le médecin urgentiste Christophe Prudhomme
    [3] https://diacritik.com/tag/valerie-gerard : selon Valérie Gérard, les manifs anti-passe pourraient n’être qu’une variante d’extrême droite de la Manif pour tous.
    [4] Ugo Palheta : La possibilité du fascisme (2018) et tout récemment : Face à la menace fasciste (septembre 2021) ; la menace se précisant davantage au vu des titres...
    [5] vaccins anti-covid dont les effets secondaires conséquents sont, d’une part, peu relayés par les médias et, d’autre part, difficiles d’accès, voir à ce sujet la base données de l’OMS : VigiAccess et les méandres de l’accès à ces données.

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  • Pour en finir avec 2022
    https://lundi.am/Pour-en-finir-avec-2022

    1/ Si l’élection est un dispositif de choix tronqués entre différentes alternatives qui renvoient à un même système, pour nous ces alternatives deviennent proprement infernales, puisque ne paraît soutenable aucune des versions candidates à ce système qui a ruiné, ruine et ruinera l’habitabilité de la planète Terre (qui se voit traitée comme un bloc de ressources, humaines et non-humaines). Chaque jour qui passe voit toutes les courbes filer en exponentielles, et la sensation de la nécessité d’un décrochage radical s’aiguise jusqu’au tragique. Le constat n’est pas nouveau ; ce qui évolue c’est le degré vertigineux de précision et d’intensité avec lequel il s’impose à tou.te.s, et la dose de mauvaise-foi qu’il faut pour se persuader que le petit circuit politique qui nous est alloué permettra d’en décoller d’un cheveu. Le faux-miroir des alternatives achève d’apparaître pour ce qu’il est dans pareille situation : un piège mortel.

    2/ Si l’élection n’est rien d’autre qu’une procédure de légitimation, n’ayant d’exemplaire que son efficacité perverse à lier durablement notre volonté (dès qu’un connard se fait élire dans un pays étranger, on se murmure après tout, s’ils le veulent…), force est de constater qu’il y a une probabilité écrasante pour qu’en 2022, comme ensuite, ce qu’elle trempera dans le grand bain de la légitimité populaire, c’est une petite élite criminelle, rapace et follement destructrice. Ici aussi la nouveauté réside dans l’intensité avec laquelle se met à briller la vieille évidence du raquette politique opéré par la classe dirigeante, désormais dépouillée de tout parti, de toute velléité de sauver les apparences. On n’a même plus besoin d’élaborer une critique, il suffit de leur laisser la parole. Au hasard, Cédric O, secrétaire d’État chargé de la transition numérique, autrement dit fonctionnaire en charge du biocide en cours, qui déclare froidement : « je suis pour une partie de votre communauté, et pour une partie des Français, un, je sais pas quoi dire, un traître, un vendu au grand Capital, un vendu à une certaine caste… » On s’attend à ce qu’il pousse de hauts cris républicains. Eh bien non. Il leur préfère un laconique : « je l’accepte. » [1]. Autrement dit, l’élection s’affiche officiellement comme une procédure de légitimation à l’issue de laquelle une petite caste, qui a joyeusement envoyé valdinguer le paravant du « bien commun », aura pourtant les coudées franches pour mener ses exactions.

    Corollaire : si on raisonne ainsi de manière dégrisée à partir de ce qu’est réellement la procédure de l’élection, s’inverse complètement l’argument du front républicain contre l’extrême droite, cet argument qui semble tellement indépassable qu’on a l’impression que toute la vie politique tient à ce fil, et selon lequel, comme on sait, il faut maintenir coûte que coûte une participation, non pas pour truc ou machine, mais contre la fille du borgne (oui, Le Pen). En effet, la meilleure manière de préparer l’arrivée aux manettes de cette dernière, c’est de continuer à mettre des jetons dans cette dangereuse machine à élections : celle-ci risque fort, un jour ou l’autre, de pencher du mauvais côté, et alors elle produira d’autant plus d’effets de légitimation qu’on l’aura alimentée en participation et qu’elle tournera à plein régime. Qu’on y réfléchisse de toutes les manières, la seule stratégie valable à court et long terme, c’est de couper l’alimentation.

    3/ Sous l’hystérie entretenue par les batteries médiatiques, et dont il faut considérer le taux de participation comme le produit d’élevage, une autre image se dessine sourdement. Quand on détourne la tête des écrans, et qu’on prend le temps de laisser s’évanouir leurs images rémanentes, on peut apercevoir nettement le bouffon qui aura attrapé le pompon en avril prochain. D’une main, il a le bouclier de la légitimité populaire, ce halo atmosphérique purement symbolique qui finit tout de même par se condenser dans le monopole de la violence légitime, la pluie glacée des yeux crevés et des mains arrachées. De l’autre, il tient l’épée de la dette, désormais si longue, si affûtée, avec laquelle il taillera un plan d’austérité sans précédent historique. Dans nos chairs. L’État providence était là pour vous (on l’a même ressorti du placard paraît-il), désormais c’est à vous d’être là pour lui. La musique de l’avenir a des accents grecs. Quel que soit le pantin qui sera couronné, on sait qu’il devra jouer cette partition. Chaque papier au fond de la boîte, peu importe la couleur, est un « oui » d’acceptation glissé à l’oreille de ce scénario. A ce stade, c’est plus une élection, c’est un braquage.

    #élection #démocratie_représentative

  • « L’art peut participer à la guerre de position », Sandra Lucbert, BALLAST
    https://www.revue-ballast.fr/sandra-lucbert-lart-peut-participer-a-la-guerre-de-position

    Son troi­sième livre, Personne ne sort les fusils, a racon­té de l’in­té­rieur le pro­cès de France Télécom-Orange, qui s’est tenu durant l’an­née 2019. On se sou­vient : suite à la pri­va­ti­sa­tion de la socié­té de télé­com­mu­ni­ca­tions et à son ouver­ture à la concur­rence, les sala­riés, mal­trai­tés, har­ce­lés et ter­ro­ri­sés par les nou­velles formes de mana­ge­ment, se sont mas­si­ve­ment sui­ci­dés — trente-cinq cas au cours des seules années 2008 et 2009. Le PDG, Didier Lombard, avait alors par­lé d’« une mode ». Avec son nou­vel ouvrage, Le Ministère des contes publics, l’écri­vaine Sandra Lucbert ajoute une pierre à son entre­prise de ren­ver­se­ment lit­té­raire du capi­ta­lisme : elle vise, cette fois, la sacra­li­sa­tion de la dette publique et l’im­pact du lan­gage sur la per­cep­tion du monde de la finance. Littérature et poli­tique : une dis­cus­sion affilée.

    À la ques­tion que George Orwell se pose quant aux rai­sons qui le poussent à écrire, il répond qu’il aspire à « faire de l’écriture poli­tique un art à part entière ». Vous ratifiez ?

    Absolument. Avec cepen­dant une pré­ci­sion : je ne consi­dère pas du tout que la lit­té­ra­ture ait essen­tiel­le­ment à être poli­tique. Comme tout art, elle jouit d’une pleine auto­no­mie dans le choix de ses objets ou de ses pro­pos, et tous sont éga­le­ment éli­gibles. Ce que je crois en revanche, c’est qu’il y a des périodes par­ti­cu­lières où per­sis­ter à tour­ner le dos aux objets poli­tiques quand on est auteur ou artiste est un pro­blème. En cer­taines conjonc­tures, la hau­teur des enjeux, des urgences et même des périls nous requiert. Je ne veux pas dire qu’il est inad­mis­sible, pour une auteure ou une artiste, même dans ces conjonc­tures, de conti­nuer à tra­vailler sur des ques­tions ou des objets non poli­tiques, mais si tous les sec­teurs de l’art demeurent dans ce type de ques­tion­ne­ment et dans ce type seule­ment, alors ils col­la­borent objec­ti­ve­ment à ne rien ten­ter du tout pour enrayer les des­truc­tions en cours. Or je pense que nous vivons pré­ci­sé­ment une de ces époques où nous sommes requis. L’art ne peut plus se com­plaire dans la seule pré­oc­cu­pa­tion de l’innovation for­melle : il faut le _tran­si­ti­ver_1, en l’occurrence poli­ti­que­ment. Le sen­ti­ment d’urgence poli­tique m’est venu hors de la lit­té­ra­ture, mais c’est par elle et par ses exi­gences for­melles que j’arrive à faire quelque chose de ce sen­ti­ment d’urgence.

    « Hors de la lit­té­ra­ture », c’est-à-dire où ?

    La herse néo­li­bé­rale, je l’ai sen­tie au tra­vail (dans l’éducation natio­nale et l’hôpital public) comme beau­coup de gens — et, par la lit­té­ra­ture, je cherche les moyens de (me) figu­rer ce qui nous tient, sans quoi je risque la dis­lo­ca­tion. J’ajoute main­te­nant que « faire de l’écriture poli­tique un art à part entière » com­mence par congé­dier l’opposition inepte entre art « à thèse » et art tout court. Si on peut dire d’un roman à sujet poli­tique : roman à thèse, c’est sim­ple­ment que le tra­vail for­mel est insuf­fi­sant à méta­bo­li­ser la matière ana­ly­tique qu’il entend tra­vailler. C’est que ce roman échoue à en faire de la lit­té­ra­ture : pro­duit un suc­cé­da­né d’essai, ou de tract, dégui­sé en roman. L’art poli­tique véri­ta­ble­ment art pose donc une double exi­gence : ana­ly­tique et for­melle. Exigence ana­ly­tique d’abord, car, par défi­ni­tion, l’art requis, l’art poli­ti­que­ment tran­si­ti­vé, se donne pour but de dire quelque chose des objets du social-his­to­rique poli­tique. Pour dire quelque chose d’un objet, il faut l’avoir pen­sé — contrai­re­ment à ce que sou­tiennent les hérauts de l’art du sen­sible-inef­fable, de l’art qui ne réflé­chit pas. Et quand il s’agit des objets du social-his­to­rique capi­ta­liste, la barre ana­ly­tique est pla­cée très haut — il est certes moins fati­guant de s’abandonner à ses pentes asso­cia­tives. Mais ça n’est pas tout : un art poli­tique doit « par­ler » des objets, mais il doit en par­ler à sa manière : avec l’intransigeance de ses exi­gences propres. Travailler les objets poli­ti­co-éco­no­miques, oui, mais dans la gram­maire de l’art. C’est ici qu’il faut sou­li­gner les mérites de l’autonomie du champ — lorsqu’elle ne se dégrade pas en une forme de céci­té poli­tique. Car c’est l’indépendance rela­tive des logiques de l’art qui est garante de l’exigence for­melle dont je parle.

    [...] S’éloignant de sa détestation originelle du règne bourgeois, le champ de l’art a glissé dans l’ignorance de ce qui l’environne et le détermine. C’est là un des effets du refermement autoréférentiel du champ : moins d’incitation à regarder au dehors. Pourtant il y a pire : car, malgré tout, oui, les artistes, bien forcés par les crises, ont fini par se saisir des objets du social-historique. Mais d’une manière où, cette fois, éclate l’ignorance de ce que le dehors fait au-dedans, des effets qu’entraîne pour le champ le fait d’être plongé dans un monde capitaliste qui détermine largement les conditions de la reproduction matérielle et symbolique dans le champ. De sorte que l’anticonformisme dont vous parlez, celui d’un champ qui confond désormais autonomie et méconnaissance du dehors, se retrouve de fait indexé sur la direction hégémonique. (...)

    Un exemple-type, même : la manière dont la question pourtant éminemment politique du « Monde vivant » est traitée. Faire parler la nature pour la rendre sensible, c’est normalement une démarche dictée par la menace qui pèse sur elle. Mais d’où vient cette menace, sinon du capitalisme en ses structures, ses institutions et ses mécanismes ? Or les propositions artistiques sur le Monde vivant s’appliquent à faire surgir du vivant invisible mais jamais l’invisible des structures capitalistes — qui détruisent l’invisible du vivant. Une cécité effarante frappe nombre d’artistes-auteures quand ils ou elles s’aventurent dans un hors-champ qu’ils réduisent à la nature exclusivement — lors même que c’est le hors-champ social historique, capitaliste, qui massacre ce hors-champ naturel. Les bons sentiments ne suffisent pas, et il n’est pas exclu que cela demande un certain effort de sauver les vies invisibles. S’émerveiller de la vie des poulpes avec Vinciane Despret ou de l’ancêtre replié dans l’éponge avec laquelle Baptiste Morizot prend sa douche8 est sans doute un heureux réveil de nos sensibilités, mais c’est un peu léger contre le démantèlement pur et simple de l’ONF ou les creusements de nouveaux pipelines de Total. En l’absence d’une problématisation formelle minimale de ce que fait effectivement le capitalisme fossile, on finit par rendre à Total et ses amis un grand service : on fait circuler de bien belles émotions concernant les morses — pendant que les causes de leur extermination, jamais dégagées, continuent d’opérer.

    #littérature #politique #bourgeoisie_culturelle

    • « batard » c’est une injure patriarcale qui sent le vieux zob de putier. Oui pour couper les bourses à la police, mais oui aussi pour les couper aux anarcouilles, manarchistes et autres machos de gauche qui croit que batard est encore une injure. Sals fils de vos pères, bande de parasites à couilles, il serait temps d’arreter de vous servir de la misogynie pour vous dévalorisés entre biteux.
      #misogynie #sexisme #masculinisme #machos_de_gauche #manarchisme

    • Slime A.C.A.B
      https://www.youtube.com/watch?v=XAVFUUnDpo8


      .
      Là une seule critique est possible : pourquoi ce groupe. #punk allemand chante-t-il en anglais ? Pas grave, tout le monde aime la chanson. Une autre raison est sans doute que dès que tu te mets à chanter en allemand ce n’est plus de l’art et tu te fais interdire ta chanson.

      [Intro]
      A.C.A.B, A.C.A.B, A.C.A.B, A.C.A.B!

      [Verse 1]
      See them walking down the streets all day - A.C.A.B
      See them walking down the streets all night - A.C.A.B
      Never heard of human dignity - A.C.A.B
      Working for a fascist machinery - A.C.A.B

      [Chorus]
      They say it’s law and order but we live in fear
      Fuck off cops, get out of here
      All cops are bastards
      All cops are bastards
      All cops are bastards

      [Verse 2]
      See them driving with their blue lights on - A.C.A.B
      See them holding their tommy-guns - A.C.A.B
      Beatin’ up people without any reason - A.C.A.B
      Supported by the law and the politicans - A.C.A.B

      [Chorus]
      They say it’s law and order but we live in fear
      Fuck off cops, get out of here
      All cops are bastards
      All cops are bastards
      All cops are bastards

      [Verse 3]
      See them walking down the streets all day - A.C.A.B
      See them walking down the streets all night - A.C.A.B
      Never heard of human dignity - A.C.A.B
      Working for a fascist machinery - A.C.A.B

      [Chorus]
      They say it’s law and order but we live in fear
      Fuck off cops, get out of here
      All cops are bastards
      All cops are bastards
      All cops are bastards
      All cops are bastards
      All cops are bastards
      All cops are bastards
      All cops are bastards

      Wir wollen keine Bullenschweine
      https://www.youtube.com/watch?v=QFDXCW1kf-s

      [Strophe 1]
      Der Faschismus hier in diesem Land
      Nimmt allmählich überhand
      Wir müssen was dagegen tun
      Sonst lassen die uns nicht in Ruh’
      Wenn ich die Bullen seh’ mit Knüppeln und Wummen
      Jedesmal sind wir die Dummen
      Die nehmen uns fest, stecken uns in den Knast
      Doch das steigert nur unseren Haß

      [Bridge]
      Ein Drittel Heizöl, zwei Drittel Benzin
      Wie ’68 in Westberlin
      Diese Mischung ist wirkungsvoll
      Diese Mischung knallt ganz toll

      [Refrain]
      Wir wollen keine Bullenschweine

      [Strophe 2]
      Dies ist ein Aufruf zur Revolte
      Dies ist ein Aufruf zur Gewalt
      Bomben bauen, Waffen klauen
      Den Bullen auf die Fresse hauen
      Haut die Bullen platt wie Stullen
      Stampft die Polizei zu Brei
      Haut den Pigs die Fresse ein
      Nur ein totes ist ein gutes Schwein

      [Bridge]
      Ein Drittel Heizöl, zwei Drittel Benzin
      Wie ’68 in Westberlin
      Diese Mischung ist wirkungsvoll
      Diese Mischung knallt ganz toll

      [Refrain]
      Wir wollen keine Bullenschweine

      https://de.m.wikipedia.org/wiki/Wir_wollen_keine_Bullenschweine

      Wir wollen keine Bullenschweine ist ein Lied der Hamburger Punkband Slime, das 1980 auf der gleichnamigen Extended Play und auf ihrem Debütalbum Slime I unter dem Titel Bullenschweine veröffentlicht wurde.
      ...
      Das Lied ist nach Georg Lindt in Praxis Geschichte eines der ersten, das „zum ersten Mal seit den Songs der Liedermacher nicht nur auf Einzelforderungen zurück[greift], sondern wieder auf eine radikalere Verweigerungshaltung: ganz im Sinne von Punk wenden sie sich nicht gegen einen Teilbereich gesellschaftlicher Missstände, sondern gegen Gesellschaft allgemein und schimpfen generell auf alles, was ihnen auf die Schnelle einzufallen scheint: Gegen Faschismus, soziale Ungerechtigkeit, Umweltzerstörung, Militär, Polizei, Identitätsverlust, Entfremdung und Automatisierung.“
      ...
      IndizierungBearbeiten

      Vor dem Hintergrund des Liedes gab es mehrere Gerichtsverfahren gegen das Label Aggressive Rockproduktionen und das Unternehmen SPV, das die beiden Platten, sowie den Sampler Deutschpunk-Kampflieder[7], auf dem das Stück ebenfalls enthalten ist, in den 1980ern vertrieb. Jedoch kam es nie zu einer Verurteilung. 2003 zeigte in Hamburg ein Polizist einen Mann wegen Beleidigung an, weil dieser das Lied bei einer Demonstration abgespielt habe. Auch in diesem Fall kam es wieder zu Hausdurchsuchungen und einem Einzug der Platte.

      Tatsächlich wurden sowohl die EP, die 2010 von einem unbekannten Label neu aufgelegt wurde, und das Debütalbum der Band erst am 10. Mai 2011 von der Bundesprüfstelle für jugendgefährdende Medien indiziert und auf Liste B gesetzt. Grund war ein Antrag des Landeskriminalamts Brandenburg, den ein Dreiergremium, bestehend aus Elke Monssen-Engberding (Leiterin der BPjM), einer politischen Referentin und einer wissenschaftlichen Angestellten, prüfte. Die BPjM bezeichnete in ihrer Begründung den Kunstgehalt als niedrig und entschied, dass der Jugendschutz in diesem Fall Vorrang vor dem Kunstschutz haben müsse. Die beiden Tonträger wurden auf die Liste B gesetzt und zur Überprüfung nach §130 Abs. 1 StGB (Volksverhetzung) an die Staatsanwaltschaft in Cottbus übergeben.

      #acab #censure