Tunisie, les éditocrates repartent en guerre

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  • Sur la Tunisie, halte au feu !
    http://www.lemonde.fr/international/article/2012/09/07/sur-la-tunisie-halte-au-feu_1757164_3210.html

    Un excellent article du Monde sur la Tunisie et les délires médiatiques

    L’été a été meurtrier pour la Tunisie dans les médias français. Premier tir, sans sommation : la tribune d’un jeune professeur d’université, spécialiste de l’outre-mer, parue le 27 juillet sur Lemonde.fr, décrivant sans nuance des taxis tunisiens confinés chez eux après 22 heures, de peur de se « voir confisquer leur véhicule au détour d’un barrage salafiste » et des « boutiques de prêt-à-porter » exposant des niqab, le voile intégral, « dans leur vitrine ».

    Sur le même thème, lire « Tunisie, les éditocrates repartent en guerre »
    http://blog.mondediplo.net/2011-10-27-Tunisie-les-editocrates-repartent-en-guerre



  • Je viens de poster en petits morceaux une réponse sur le blog d’Alain Gresh :
    http://blog.mondediplo.net/2011-10-27-Tunisie-les-editocrates-repartent-en-guerre

    Bonjour Alain,

    Évidemment, il faut toujours dénoncer les simplifications qui masquent mal le racisme de notre éditocratie, mais pour autant on peut tout de même s’inquiéter pour nos amis tunisiens.

    D’abord, oui, vous avez raison de rappeler qu’il faut avant tout se réjouir de la tenue d’élections en Tunisie, et partager l’esprit et la joie des votants. Ensuite, oui encore, il faut refuser les simplifications de nos éditorialistes autour de la notion d’« islamisme ».

    En revanche, je pense qu’il faut s’inquiéter des financements massifs venus de l’étranger en faveur des partis conservateurs locaux. Il ne s’est d’ailleurs jamais agit d’interdire tel ou tel parti, mais de réguler les financements électoraux. La question n’est pas une lubie occidentale, mais une question qui s’est bel et bien posée au niveau de la commission électorale :

    En juillet dernier :
    http://www.romandie.com/news/n/_Tunisie_decret_loi_sur_le_financement_des_partis_politiques_examine_mercr

    En préparation depuis plusieurs semaines, le décret-loi consacre notamment l’interdiction formelle de financement direct ou indirect provenant de l’étranger, sous peine de sanctions pénales, a précisé à l’AFP Samir Rabhi, porte-parole de la Haute instance.

    [...]

    Certains partis refusent ce décret-loi, on s’attend à une forte résistance, mais je suis confiant sur l’issue du vote, a-t-il dit.

    Les grandes formations historiques, tels le PDP (parti démocrate progressiste) et Ennahda, le mouvement islamiste légalisé après la révolution, contestent le projet qui risque, selon des commentateurs, de réduire leurs marges de manoeuvre conséquente.

    Concernant précisément An-Nahda, un article du New York Times indique ses financements (d’innombrables articles vont dans ce sens) :

    Alarmed at the flood of money, the commission overseeing the political transition sought last June to impose rules limiting campaign spending, banning foreign contributions and even barring candidates from giving interviews to foreign-owned news media, a move thought to be aimed mainly at thwarting the potential of the Qatar-owned network Al Jazeera to favor Ennahda candidates.

    In response, Ennahda withdrew its representative on the commission.

    Angry Arab a d’ailleurs commenté ainsi le résultat de l’élection hier :

    There should be strict monitoring in that to ban the transfer of foreign money. No, An-Nahda did not win in Tunisia: it was not an election between parties. It was merely a competition between Qatari money (which went for An-Nahda) and between US money (which went to the “liberal” business parties). Qatari money won against US money. As simple as that. Just as the last parliamentary election in Lebanon saw a competition between Saudi money and Iranian money (Saudi money won). It is a sham.

    Cet argent étant immédiatement utilisé pour détourner le débat démocratique vers des questions invraisemblables quand on pense à la situation économique que nous affrontons tous. J’ai écris un billet à ce sujet hier :
    http://seenthis.net/messages/38880

    Mais il y a un aspect de ces mouvements qui, à mon avis, est beaucoup plus important (et nuisible). Ils permettent de détourner le débat politique vers des questions de société invraisemblables. La répartition de l’argent des ressources naturelles ? Qui possède la terre ? Quelle politique fiscale ? Quelle politique économique ? Quel rapport entretenir avec les monopoles étrangers ? Quelles lois pour protéger les travailleurs ? Quels financements publics pour l’école, la santé, etc. ? Quels systèmes de retraite, d’assurance santé… ? Toutes ces questions disparaissent immanquablement, remplacées au profit d’immenses débats sur le voile à l’université, l’« inspiration » de l’islam pour la loi commune, la répression du blasphème et du changement de religion ou, truc qui plaît carrément, le « dialogue inter-religieux »...

    C’est exactement le même principe que ces « questions à la con » que la droite américaine est parvenue à imposer dans le débat démocratique (prière à l’école, etc.), pour éviter que les questions économiques et politiques importantes fassent l’objet d’un débat public. Thème fréquent de Serge Halimi.

    Même rôle que tient, objectivement, l’extrême-droite en Europe. Ou comment la présence de Le Pen sert d’alibi pour que Sarkozy impose des questions délirantes (identité nationale, voile intégral) alors que l’Europe affronte une crise économique sans précédent depuis 80 ans.

    Un article du Akhbar (libanais) traduit aujourd’hui en anglais évoque également cet aspect « débat-piège » : les progressistes auraient perdu les élections, parce que justement les partis conservateurs (soutenus par les Séoudiens d’un côté, par les Américains de l’autre) ont réussi à imposer la « question de l’identité culturelle » :

    “Many factors came together leading to this result. The Tunisian people settled the struggle over cultural identity that flared up in the past few months when they chose conservative parties whose electoral platforms advocated protecting Tunisia’s Arab and Muslim identity.” The electoral victory of parties with conservative and traditional orientations is a blow to their leftist counterparts, who, the professor said, fell in the trap of a cultural identity struggle which led to their resounding defeat.

    Ou, pour revenir au billet d’Angry Arab :

    There are tons of real reforms that we need to implement before we reach the point where we can call for free elections. Cleaning up the economic systems and freeing our countries from foreign intervention in many forms is the priority. No elections are meaningful before we first implement changes in the economic and banking systems where a special electoral commission can monitor all banking transactions within a year prior to an election.

    La question, évidemment, est liée à la possibilité très forte (de très nombreux commentateurs l’évoquent) d’une contre-révolution orchestrée par l’Arabie séoudite, lancée au lendemain de la chute de Moubarak. J’ai posté un billet hier soir :
    http://seenthis.net/messages/39066

    Il est tout de même très possible que de très lourds financements, méthodes professionnelles de propagande, achats massifs de voix, etc., soient en réalité indispensables pour permettre l’arrivée au pouvoir d’« islamistes » qui sont, c’est épatant, compatibles avec l’OTAN, commerciaux avec Israël, partisans du capitalisme néolibéral et de la libre circulation des capitaux étrangers, etc. (Le Liban est un très bon exemple, la Tunisie de Ben Ali n’était pas loin.)


  • Tunisie, les éditocrates repartent en guerre - Les blogs du Diplo
    http://blog.mondediplo.net/2011-10-27-Tunisie-les-editocrates-repartent-en-guerre

    Car, nous le savons tous, des élections libres donneront dans tout le monde arabe un poids important aux islamistes (dans ses différentes déclinaisons, et Ennahda en Tunisie n’est pas les Frères musulmans en Egypte ou au Maroc) et le choix est clair : soit le retour aux dictatures que l’Occident a soutenues sans états d’âme ; soit la confiance dans la démocratie, dans les peuples, qui, même musulmans, aspirent à la liberté et non à une dictature de type taliban.

    Pour une fois, je ne suis pas d’accord avec Alain Gresh. Voir ce que j’écrivais hier :
    http://seenthis.net/messages/38880

    Ça n’est pas parce que les éditocrates français sont tous délirants et racistes qu’il faut simplement « se féliciter » du résultat du vote. Surtout en écrivant plus loin :

    Oui, Ennahda est une organisation conservatrice, notamment sur le plan des mœurs et de la place des femmes ; elle est libérale en matière économique ; son fonctionnement a longtemps été vertical (comme tous les partis de la région), même s’il est désormais contesté par les nouvelles générations et les nouvelles formes de communication.

    D’autant qu’il n’y a pas de raison d’accepter l’alternative binaire suivante :

    Il ne s’agit donc pas de donner une image idéalisée du mouvement, mais de reconnaître que, comme le Hamas en Palestine, il est une partie de la société, et que son exclusion signifie l’instauration d’une dictature militaire.

    On peut ne pas « exclure » ce parti conservateur et économiquement libéral, mais on peut parfaitement s’interroger sur ses financements et ses soutiens – financements et soutiens qui, apparemment, sont ceux qui étaient alliés à l’ancien régime (Ben Ali est en retraite en Arabie séoudite). Certes « nos » démocraties ne font pas tellement mieux, mais ça n’est pas, que je sache, une raison pour se réjouir.

    La transparence des financements politiques et la limitation des dépenses de campagne ne sont pas des lubies. Les questions ont été abordées semble-t-il par la commission électorale, et c’est justement En-Nahda qui s’y serait opposé. Je rappelle ce que disait le New York Times :

    Alarmed at the flood of money, the commission overseeing the political transition sought last June to impose rules limiting campaign spending, banning foreign contributions and even barring candidates from giving interviews to foreign-owned news media, a move thought to be aimed mainly at thwarting the potential of the Qatar-owned network Al Jazeera to favor Ennahda candidates.

    In response, Ennahda withdrew its representative on the commission. Party officials have variously said that they pulled out because the commission was overstepping its authority, or that the restrictions curtailed their ability to reach Tunisians in expensive precincts abroad. But members of the commission say Ennahda objected only to the restrictions on foreign fund-raising.

    Des élections dans le monde arabe, il y en a au Liban. L’un des camps en présence touche à chaque élection un milliard de dollars de la part de l’Arabie séoudite, et à peine élu, à l’époque de Rafic Hariri, cet argent servait également à acheter purement et simplement tous les partis politiques et tous les députés élus à grands coups de centaines de milliers de dollars. Après, rien d’étonnant à subir un système politique pourri jusqu’au trognon.

    Alain Gresh cite alors l’éditorial de Guetta comme texte faisant « la part des choses ». On y lit pourtant :
    L’impardonnable faute des laïcs tunisiens - Libération
    http://www.liberation.fr/monde/01012367764-l-impardonnable-faute-des-laics-tunisiens

    C’est tout le contraire. Drapé dans le Coran comme d’autres l’étaient dans l’onction ecclésiale, Ennahda incarne une droite réactionnaire, très semblable aux droites religieuses de l’Europe d’avant-guerre ou de l’Amérique d’aujourd’hui et propre à attirer, comme il l’a fait, les couches les plus traditionalistes de la société, petits commerçants et petits fonctionnaires en quête d’ordre, de repères et d’identité.

    Pour l’anecdote, je n’imagine pas que l’arrivée au pouvoir (par le vote démocratique) d’une « droite religieuse des années 30 » en France, ou de la « droite religieuse » dans l’Amérique d’aujourd’hui ne soit pas, purement et simplement, considéré comme une catastrophe absolue par Alain Gresh.

    Plus sérieusement, Alain Gresh souligne qu’il ne partage pas l’idée de Guetta « d’un nécessaire front des laïcs ». Mais toute la question est pourtant là : voilà désormais le débat politique qui va se résumer à la relation entre le parti vainqueur et les autres partis, sur la base de la nature « islamiste » de ce parti, et non sur toutes les questions vitales et urgentes qui touchent la vie des gens. (Guetta suggérant déjà que toutes les questions autres que le rapport à l’islamisme – rebaptisées « querelles de chapelles » – auraient dû être mises de côté par les « laïcs ».) Tout le monde devrait se ficher mal de savoir si les femmes mises en avant par En-Nahda sont « en cheveux » ou sont voilées – mais se demander quelle politique économique et sociale elles viennent défendre.

    Je crois qu’on peut aller dans plusieurs sens en même temps :
    – se réjouir, avec les Tunisiens, et comme Alain Gresh a évidemment raison de le faire, de ces premières élections ; et imaginer qu’il s’agit d’une première étape ;
    – refuser évidemment les simplifications racistes de nos éditorialistes, et là encore Alain Gresh a raison de le faire ;
    – en revanche, ne pas se réjouir du tout d’un parti comme celui-ci ;
    – surtout : se méfier très clairement des mouvements de fond qui sont à l’œuvre, avec beaucoup d’argent qui circule, pour contre-carrer ce que les révolutions populaires pourraient réellement apporter. En clair : la possibilité d’une contre-révolution financée par les pays du Golfe.

    • Pour résumer. Il serait dommage que la question se résume à :
      – « les arabes votent naturellement islamiste, et c’est très mal » (éditocratie rance),
      – « les arabes votent naturellement islamiste, mais c’est la démocratie qui fonctionne bien » (Gresh, Sage…).

      Il est tout de même très possible que de très lourds financements, méthodes professionnelles de propagande, achats massifs de voix, etc., soient en réalité indispensables pour permettre l’arrivée au pouvoir d’« islamistes » qui sont, c’est épatant, compatibles avec l’OTAN, commerciaux avec Israël, partisans du capitalisme néolibéral et de la libre circulation des capitaux étrangers, etc. (Le Liban est un très bon exemple, la Tunisie de Ben Ali n’était pas loin.)

    • Je suis globalement d’accord avec ton analyse excepté sur un point : les méthodes de propagande ne sont pas « indispensables » : les gens peuvent voter pour des cons, partout, sans incitation particulière. L’inverse est plutôt rare, au final.