après 10 jours de contact tracing, les enquêteurs de l’Assurance-maladie ne voient pas arriver de rebond

/coronavirus-apres-10-jours-de-contact-t

  • Coronavirus : après 10 jours de contact tracing, les enquêteurs de l’Assurance-maladie ne voient pas arriver de rebond
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/05/23/coronavirus-apres-10-jours-de-contact-tracing-les-enqueteurs-de-l-assurance-

    Déployées le 13 mai, les « brigades d’anges gardiens », chargés d’identifier les personnes positives au Covid-19 et leurs contacts, ont eu à traiter bien moins de dossiers que prévu. Le signe que l’épidémie ralentit ou bien que les personnes infectées sont très difficiles à « attraper ».

    Le ministre de la santé les a surnommées les « brigades d’anges gardiens ». Depuis le 13 mai et la publication du décret encadrant ce dispositif, les Caisses primaires d’assurance maladie (CPAM) « tracent » toutes les personnes positives au Covid-19 et celles ayant été en contact avec elles. Pour remonter les chaînes de contaminations et ainsi tenter de les casser, 6 500 agents ont été mobilisés sur tout le territoire 7 jours sur 7.

    Le démarrage a été étonnamment calme. Vendredi 22 mai au matin, l’Assurance-maladie comptait 5 500 patients « zéro » et un peu moins de 14 000 personnes contacts dans son fichier national. « Nous sommes bien en dessous de ce qui était anticipé », constate Nicolas Revel, directeur général de l’Assurance-maladie, en rappelant que 1 800 à 4 000 cas quotidiens étaient attendus. « Il y a deux hypothèses : soit l’épidémie ralentit vraiment, soit les personnes qui présentent des symptômes évocateurs du Covid ne vont pas chez leur médecin et ne se font pas dépister », explique-t-il.

    Dans la Somme, la cellule est composée à ce jour de 50 collaborateurs, déployés sur le site du Centre de prévention et d’examens de santé, à Amiens. L’équipe a été calibrée pour rappeler chaque jour une trentaine de patients « zéro » avec chacun une vingtaine de cas contacts en moyenne. Soit entre 500 et 600 personnes à joindre quotidiennement.

    Dans les faits, sur les plates-formes, les sonneries de téléphone interrompent peu le calme ambiant, le dispositif apparaît aujourd’hui surdimensionné. « On est en dessous de la dizaine de nouveaux cas positifs par jour. On a moins de patients zéro que prévu et surtout beaucoup moins de cas contacts que prévu – en moyenne 2 ou 3 », précise Jean-Charles Gillet, directeur de la CPAM de la Somme. Entre le 13 et le 21 mai, 49 patients zéro ont été traités et 95 cas contacts associés : « Ce n’est pas illogique puisqu’on sort du confinement. Pour le moment, pour l’essentiel, les cas contacts, c’est la cellule familiale. On aura plutôt une vraie tendance dans la semaine qui vient. »

    Le nom du malade n’est communiqué qu’avec son accord

    Tous les « patients zéro » – c’est-à-dire tous ceux dont le diagnostic de Covid-19 a été validé par un test virologique – sont rappelés par les enquêteurs de l’Assurance-maladie. Les généralistes ont au préalable enregistré leur dossier dans un fichier informatique baptisé « Contact Covid », et établi une première liste de contacts familiaux.

    Les équipes de l’Assurance-maladie la complètent avec les contacts amicaux et professionnels avec qui le patient a eu un échange suffisamment long et rapproché depuis quarante-huit heures avant l’apparition des symptômes (ou à compter de 7 jours avant le test s’il est asymptomatique). Autant de personnes qu’il faut ensuite appeler dans les 24 heures pour leur expliquer qu’elles ont peut-être été contaminées, les inviter à se confiner et à se faire tester gratuitement, qu’elles présentent ou non des symptômes.

    Le nom de la personne malade à l’origine du contact n’est communiqué aux cas contacts qu’avec son accord explicite. « Il y a quelques refus, mais c’est marginal. Les patients zéro nous appellent de façon très constructive. Et les cas contacts sont en général déjà plus ou moins au courant de l’identité de la personne contaminée », assure Eric Lachat, copilote du dispositif à la CPAM de la Somme.

    Lors des entretiens téléphoniques, les « enquêteurs » suivent un « script » destiné à faciliter la prise de contact. Outre les recommandations sanitaires – les personnes contacts peuvent aller retirer gratuitement des masques chirurgicaux en pharmacie –, « on s’assure que l’isolement est possible en toute sécurité, qu’ils n’ont pas besoin d’une tierce personne pour les courses. Si ça n’est pas le cas, on peut les orienter vers notre service social. Et s’ils veulent parler à un médecin ou ont besoin d’un arrêt de travail, on leur passe notre service médical, c’est traité dans la journée », précise Marie Prevost, conseillère à la CPAM de la Somme.

    Au 19 mai, 46 « clusters » détectés

    Depuis le début du déconfinement, environ 50 000 tests sont réalisés chaque jour, soit moitié moins que ce qui avait été annoncé par le ministère de la santé. Tous les résultats sont consignés dans un second fichier baptisé Sidep – pour « service intégré de dépistage et de prévention » –, où sont consignés les résultats des tests et analysés par les Agences régionales de santé (ARS). Au 19 mai, elles avaient détecté 46 « clusters », soit des chaînes de contamination de trois personnes ou plus, hors de la cellule familiale, en majorité liées à la fréquentation d’un lieu collectif.

    Tous les jours, le service médical de l’Assurance-maladie regarde dans Sidep, département par département, si les personnes dont le test est positif ont bien une fiche correspondante dans Contact Covid, signe que la « boucle est bouclée ». Si aucune fiche n’a été créée, le médecin qui a prescrit le test, ou le patient lui-même sont rappelés. « Cela nous permet de sécuriser le contact tracing », souligne Nicolas Revel.

    Pour les personnes qui n’auraient pas de médecin traitant, un numéro sera mis en service la semaine prochaine pour les mettre en relation avec un généraliste près de chez eux. « Mais la vraie difficulté est de faire comprendre aux gens que même un vague symptôme doit être un signal d’alerte », insiste-t-il.

    Hôtel réquisitionné

    En Seine-Saint-Denis, l’un des départements les plus touchés par l’épidémie de Covid-19, les modélisations prévoyaient entre 90 et 130 nouveaux cas au 11 mai. Le bilan est bien inférieur avec seulement 800 enquêtes réalisées depuis la mise en place du contact tracing. Les enquêtes téléphoniques sont depuis jeudi complétées par une approche de terrain : une équipe s’est rendue dans le quartier du Chêne Pointu à Clichy-sous-Bois pour proposer à tous ceux qui auraient « un doute » une consultation avec un médecin et un dépistage. « Cinquante-cinq tests ont été réalisés pour cette première journée », se félicite Aurélie Combas-Richard, directrice de la CPAM du 93, en précisant que ce dispositif piloté par l’ARS serait étendu à d’autres communes de Seine-Saint-Denis.

    L’accent a aussi été mis sur l’accompagnement des personnes qui ne seraient pas en mesure de s’isoler à leur domicile. « Nous avons eu le cas d’un malade qui dormait dans sa voiture afin de ne pas contaminer sa famille, relate Aurélie Combas-Richard. Nous avons transféré son appel à la cellule isolement de la préfecture afin qu’une solution d’hébergement lui soit proposée. » L’hôtel B & B de la Courneuve, qui compte 100 chambres, a ainsi été réquisitionné pour accueillir les malades ou leur famille pendant la période de quarantaine.

    Lors de l’annonce du dispositif, certains généralistes avaient émis des réserves, craignant une violation du secret médical alors que le Covid-19 n’est pas une maladie à déclaration obligatoire, comme par exemple la tuberculose ou la rougeole. La semaine précédant sa mise en œuvre, la CPAM de la Somme a appelé un par un tous ceux du département pour les rassurer sur ce point et le leur détailler les contours.

    « Certains au début étaient plutôt réfractaires, mais en prenant le temps d’expliquer, ils se sont rendu compte que la démarche était bénéfique pour tout le monde, témoigne Karine Claisse, déléguée de l’Assurance-maladie à Amiens. On peut aussi rassurer les patients car on n’a aucune donnée médicale à notre niveau, on doit juste savoir s’il a effectué le test et si oui, s’il est positif ou négatif. Même si on vient tous d’horizons différents, on est soumis au secret professionnel et médical déjà à la base. »