Niché à l’est des Caraïbes, l’État aux 15 000 habitants d’Anguilla bénéficie depuis quelques années du marché florissant de l’intelligence artificielle. L’attribution au petit pays, il y a plus de trente ans, du nom de domaine « .ai » permet chaque année au gouvernement de renflouer un peu plus ses caisses.
Publié le : 05/05/2026 - 08:11Modifié le : 05/05/2026 - 08:12
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Anguilla, petit archipel des Caraïbes, s’enrichit discrètement depuis quelques années grâce à l’explosion de l’IA.
Anguilla, petit archipel des Caraïbes, s’enrichit discrètement depuis quelques années grâce à l’explosion de l’IA. REUTERS - Ahmed Jadallah
Par :
Jean-Baptiste Breen
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Les eaux azur et les plages de sable blanc d’Anguilla cachent un juteux marché. En 1995, le petit archipel des Caraïbes se dote de son propre nom de domaine. Alors autonome depuis à peine une décennie, le petit pays insulaire se taille une timide place dans le paysage numérique des États. Le Royaume-Uni a déposé son « .uk » en 1985, suivi l’année suivante par le « .fr » de la France. Anguilla adopte de son côté le « .ai ».
Trente ans plus tard, cette décision en apparence anodine permet au gouvernement de générer près d’un quart de son revenu annuel. En cause : la place toujours plus importante de l’intelligence artificielle, propulsée par les mastodontes du secteur comme OpenAI ou Anthropic. Chaque mois, des centaines de nouveaux acteurs du secteur de l’IA lancent des projets pour lesquels l’identité numérique « .ai » est un prérequis non-négociable… dont Anguilla est le seul fournisseur.
« Gagnant inattendu »
Claude.ai ou Mistral.ai, les pages web des modèles conversationnels éponymes font en effet partie d’un vaste écosystème numérique en expansion constante. L’hégémonique « .com » reste de loin l’extension de domaine la plus répandue. Mais ces dernières années, « .ai » n’a cessé de prendre du galon, s’immisçant à la quatrième place des extensions les plus renseignées aux États-Unis en 2025, selon Go Daddy, entreprise spécialisée dans la gestion de noms de domaine.
Depuis 2022, le nombre de sites référencés avec « .ai » aurait dépassé le million, estime Francesca Musiani, directrice de recherche au CNRS et docteure en socio-économie de l’innovation. Un chiffre corroboré par les données collectées par Domain Name Stat. Acquérir ce nom de domaine « fait partie d’une stratégie de marque et permet d’envoyer un signal clair : ‘‘on fait de l’IA’’ », souligne la chercheuse.
Bénéficiaire miraculeux de cette hausse subite de la demande pour cette adresse, Anguilla détient un monopole total sur cette « espèce de ressource naturelle numérique », comme la qualifie Francesca Musiani. Quelques années auparavant, l’archipel de Tuvalu avait lui aussi tiré profit de son nom de domaine, « .tv », devenu incontournable pour bon nombre de services multimédias, comme France.tv ou encore le géant violet du streaming Twitch.
Dans le sillage de Tuvalu, Anguilla est devenu « le super gagnant inattendu du boom de l’IA », résume Francesca Musiani. Les sommes tirées de la commercialisation du précieux suffixe représentent une importante manne financière pour l’État de moins de 15 000 habitants.
Un quart des revenus du pays
Voilà bientôt quatre ans que les revenus générés grâce à cet heureux hasard augmentent de manière significative. En 2021, le gouvernement faisait état de 19,9 millions de dollars des Caraïbes orientales (EC$) de revenus grâce à son nom de domaine. Selon les estimations de ce même rapport, les recettes devaient atteindre 30 millions EC$ en 2025, soit 9,5 millions d’euros.
Le lancement de ChatGPT le 30 novembre 2022 bouleverse Internet et voit des milliers de modèles d’IA plus ou moins similaires naître de la frénésie qu’il a provoquée. Tant et si bien qu’Anguilla revoit à la hausse ses prévisions pour 2023 et anticipe 77 millions EC$ de revenus. Au final, sur cette seule année, la ressource dormante de l’archipel lui rapporte 87 millions EC$, soit 27,5 millions d’euros, selon un rapport du Fonds monétaire international (FMI).
Cette somme représente « un peu plus de 20% de revenus totaux du gouvernement sur l’année », note le FMI. Conscient de la mine d’or qui s’offre à lui, l’État tente alors de faire fructifier cette activité naissante. Les prix des « .ai » augmentent et Anguilla confie cette nouvelle facette de son économie à Identity Digital, une entreprise spécialisée dans la gestion de registres de noms de domaine. Une professionnalisation du secteur dont l’objectif est clair : « capter plus de valeur et maximiser la rente », assure Francesca Musiani.
Les noms de domaine sont achetés entre 100 et 150 dollars selon différentes estimations et doivent être renouvelées tous les ans, pour une somme sensiblement équivalente. « C’est un modèle très rentable, poursuit Francesca Musiani, chaque enregistrement de nom de domaine génère de l’argent et chaque renouvellement produit un revenu récurrent. D’autant qu’il n’y a pas d’infrastructures lourdes sur lesquelles l’État doit investir de son côté ».
D’année en année, les chiffres continuent de grimper. Le gouvernement fait état de 104 millions EC$ de revenus en 2024, près d’un quart des revenus du pays d’après la BBC. L’exécutif envisage de faire tripler cette somme d’ici 2028. Elle deviendrait alors le premier secteur d’activité de l’archipel.
Monopole sans risque ?
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Anguilla reposait jusqu’alors quasi-exclusivement sur le tourisme pour soutenir son économie. Tributaire des conditions météorologiques peu clémentes d’une région fréquemment victime des tempêtes et ouragans tropicaux, l’État trouve dans la multiplication des sites « .ai » une opportunité bienvenue de diversifier ses sources de revenus. Ces nouveaux capitaux sont réinvestis dans les services publics et les infrastructures, notamment la construction d’un nouvel aéroport.
Cette aubaine invite pourtant le petit pays à la prudence. Dans son plan fiscal pour la période 2026-2028, le ministère des Finances d’Anguilla remarque qu’à moyen terme, « les revenus provenant de l’enregistrement des noms de domaine .ai devraient représenter environ 45 % des recettes publiques totales ». Une position risquée.
Elle ouvre en effet l’économie de l’archipel aux potentielles conséquences d’une « sous-performance des revenus liés aux noms de domaine .ai », développe le ministère. Une dépendance dont l’ampleur a de quoi inquiéter, tant elle semble soumise à des facteurs extérieurs à l’action gouvernementale.
Au-delà de l’instabilité du marché de l’IA, les noms de domaine en eux-mêmes « dépendent d’acteurs internationaux et d’infrastructures techniques externes à l’État », constate Francesca Musiani. « Des changements de règles du système de nom de domaine (DNS), des pressions géopolitiques, des évolutions importantes des standards du web » sont autant de leviers hors du contrôle d’Anguilla, conclut l’universitaire.
Visiblement conscient de cette situation, le ministère « souligne l’importance d’un suivi actif, d’une planification budgétaire prudente et d’efforts visant à diversifier et à renforcer d’autres sources de revenus afin de réduire ce risque au fil du temps ». Le rapprochement du pays avec le gestionnaire Identity Digital semble s’inscrire dans cette volonté d’encadrer plus efficacement un secteur qui était sous la responsabilité d’un unique employé jusqu’en 2024.