Une société morbide et ses pulsions, par Edouard Glissant (Le Monde diplomatique, juin 1977)

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  • Mélenchon, « République » etc. « La créolisation n’est pas un projet ou un programme, c’est un fait » https://www.nouvelobs.com/debat/20200925.OBS33823/tribune-jean-luc-melenchon-la-creolisation-n-est-pas-un-projet-ou-un-prog

    « Créolisation ». Un mot dans mon discours sur la République a fait parler. Je laisse de côté la poignée de sots pour qui ce fut une nouvelle occasion d’essayer de me faire endosser la camisole de force de leurs hantises identitaires. Ainsi de madame Saporta. Son ignorance crasse éclata quand elle affirma que le concept de créolisation renvoyait aux « origines » de chacun. Elle ignore donc ce que veut dire ce mot depuis qu’Edouard Glissant l’a mis en scène. Commençons donc par lire ce qu’en disait Edouard Glissant en 2005 dans une interview au journal « le Monde » :

    « La créolisation, c’est un métissage d’arts, ou de langages qui produit de l’inattendu. C’est une façon de se transformer de façon continue sans se perdre. C’est un espace où la dispersion permet de se rassembler, où les chocs de culture, la disharmonie, le désordre, l’interférence deviennent créateurs. C’est la création d’une culture ouverte et inextricable, qui bouscule l’uniformisation par les grandes centrales médiatiques et artistiques. Elle se fait dans tous les domaines, musiques, arts plastiques, littérature, cinéma, cuisine, à une allure vertigineuse… »

    Le verbe riche d’Edouard Glissant fonctionne ici dans toute sa performance. Il permet de comprendre ce que désigne le mot « créolisation » sans aucun doute d’interprétation.

    Notons l’essentiel. Primo : la créolisation n’est ni un projet ni un programme. C’est un fait qui se constate. Il se produit de lui-même. D’où la sottise de ceux qui m’attribuent la créolisation comme un objectif politique. Veulent-ils s’opposer au processus spontané de la créolisation ? Mais alors il faudrait qu’ils disent pourquoi. Et surtout comment comptent-ils s’y prendre. Secundo : la créolisation ne concerne pas exclusivement la langue comme fait semblant de le croire Eric Zemmour. Elle implique bien davantage l’ensemble des usages de l’existence sociale. Ce sont ces habitudes par lesquelles chacun accède à la vie en société et qui lui paraissent naturelles, évidentes. J’aurais dû écrire « habitus » pour être aussi précis que possible. Cela désignerait alors la façon personnelle avec laquelle cette intégration des usages se fait pour chacun, en relation avec ses appartenances sociales telles que le lieu de vie, la classe sociale, les réseaux de vie collective.

    Le vieux Thomas Legrand en faisait sa chronique ce matin : https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito-politique/l-edito-politique-30-septembre-2020

    Au moins, en posant ce débat, Mélenchon fait-il réfléchir… On l’avait oublié [non, toi], mais ce devrait être aussi ça, la politique.

    Faut que je regarde ça maintenant, je ne te remercie pas @fil.
    https://www.youtube.com/watch?v=4nNP1g5_6-M

    Anyway, depuis le temps que je veux lire ceci de feu Alain Ménil :

    Édouard Glissant, signataire du Manifeste des 121 en 1960, « pour un droit à l’insoumission », jusqu’à la créolisation de la FI en 2020, tout s’explique — en attendant le ticket Mélenchon-Taubira : )

    Déformation professionnelle oblige, deux archives du @mdiplo :

    Il n’est frontière qu’on n’outrepasse (octobre 2006)
    https://www.monde-diplomatique.fr/2006/10/GLISSANT/13999

    La Martinique : une société morbide et ses pulsions (juin 1977)
    https://www.monde-diplomatique.fr/1977/06/GLISSANT/34289

    Dépouillée de ses valeurs culturelles, condamnée à une mendicité officielle, parée d’une bourgeoisie de pure fiction, la Martinique pourtant résiste à la politique d’assimilation.

    • écrire en compagnie - Vacarme
      https://vacarme.org/article2999.html

      Dire « le monde », c’est penser avec Édouard Glissant ?

      Tiphaine Samoyault : Glissant est central pour moi. Avec lui, on quitte l’équivalence entre monde et universel et on rattache monde et divers. Il y a eu un moment historique où mondial fonctionnait avec universel et avec cosmopolitisme. Ce moment est passé. Monde doit être branché sur d’autres mots. J’emprunte à Glissant la façon dont il s’en sert comme d’un adjectif, comme dans « littérature-monde ». Quand il parle du « Tout-monde », il créolise le français, parce que monde en créole, c’est « les gens ». « Tout moun » est une expression des plus courantes pour dire « les autres », « la bande », « la fine équipe ». Glissant ne l’invente pas, mais il en joue, parce que « Tout-monde » en français a une résonance autrement plus autoritaire, avec laquelle il ironise.

    • Dans le fond, on ne peut que se féliciter qu’un penseur comme Édouard Glissant puisse être pris comme référence dans les débats politiques que connaît la France aujourd’hui. Et cela, pour tout un tas de raisons qui me conduisent à dire (avec d’autres) que Glissant fait partie de ces penseurs dont on a besoin en ces temps de confusion, tant il a envisagé je crois des perspectives qui peuvent être très utiles face aux enjeux que l’on connaît aujourd’hui en France. Je ne crois pas personnellement qu’en évoquant la notion glissantienne de créolisation, Jean-Luc Mélenchon puisse être accusé en quoi que ce soit d’opportunisme, de récupération ou même de provocation comme cela a été dit par ceux qui ont voulu créer là une polémique stérile. Certaines voix ont tenté de simplifier ce qu’il a dit, qui me paraît au contraire non seulement bienvenu, mais de surcroît porteur de pistes stimulantes pour le présent. On pourra bien sûr étayer çà et là, discuter, préciser (et c’est nécessaire parce que Glissant est un penseur de la nuance et de la complexité du réel), mais justement, c’est ce que je trouve stimulant : le fait que cette évocation ouvre des voies intéressantes dont il est nécessaire de débattre. Donc oui, pour le redire, je pense que cette référence a été faite à bon escient.

      https://blogs.mediapart.fr/loic-cery/blog/111020/edouard-glissant-la-creolisation-et-son-interpretation