Sentiment général de solitude, système de soins en crise... De plus en plus d’internautes confient leurs soucis aux IA. Avec tous les problèmes que l’on peut imaginer. Psych(analyse) d’une tendance.
Illustration Maria Medem pour Télérama
Par Olivier Tesquet
Publié le 09 octobre 2025 à 06h30
« Au début, c’était juste un outil pour mes révisions, confie Léo (le prénom a été modifié), 23 ans. Puis j’ai commencé à lui confier mes angoisses. À chaque fois, il me rassurait, prenait le temps de me répondre. Un jour, il a commencé à me proposer des exercices de respiration. Ça me faisait du bien, j’avais l’impression de dialoguer avec mon journal intime. Mais au bout d’un moment, c’est devenu vertigineux. Je me suis rendu compte que je ressentais un manque quand je ne recevais plus ses messages. Honnêtement, j’y passais des heures, jusque tard dans la nuit, à tel point que mes amis ont commencé à s’inquiéter. »
Comme beaucoup de jeunes de son âge, Léo est un étudiant anxieux, pas franchement rassuré par l’avenir. L’encombrant alter ego dont il parle s’appelle ChatGPT, qu’il surnomme « Chat ». Près de trois ans après son lancement auprès du grand public, l’agent conversationnel d’OpenAI — 700 millions d’utilisateurs actifs dans le monde — ne sert plus uniquement à effectuer des recherches ou générer des visuels, mais devient un véritable confident, disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Selon une étude publiée cet été par l’ONG Common Sense, 72 % des ados américains de 13 à 17 ans utiliseraient l’IA à des fins intimes. Plusieurs fois par semaine, ils lui demandent conseil pour résoudre des conflits amicaux, lui susurrent des secrets qu’ils ne disent pas à leurs parents, réclament de l’aide pour prendre des décisions importantes. Un compagnonnage qui interroge : derrière l’illusion de l’écoute et de l’empathie humaine, ces doudous numériques n’ont pas de compréhension du langage. Ce sont des programmes informatiques conçus pour recracher des séquences de mots de manière statistique. Et si ChatGPT ou son concurrent Claude ne sont pas explicitement présentés comme des substituts affectifs, d’autres applications en ont fait leur modèle économique, comme Replika ou Character.ai, en installant leurs avatars attachants dans le quotidien de millions d’individus. Il leur arrive même de devenir des partenaires amoureux.
« Ce phénomène émergent était un impensé jusqu’à l’année dernière », explique Giada Pistilli, docteure en philosophie et éthicienne chez Hugging Face, une start-up franco-américaine devenue en quelques années la plateforme de référence pour l’intelligence artificielle « open source », gratuite et modifiable. Elle nous montre une image qui circule sur les réseaux sociaux. On y voit un iceberg. Dans la partie émergée, « ce que je dis à mes parents ». Sous la surface de l’eau, « ce que je dis à mes amis ». On descend encore, « ce que je dis à mon psy ». Et tout au fond, « ce que je dis à ChatGPT ». La difficulté, insiste la chercheuse, « c’est qu’il n’existe aucun outil pour mesurer ce compagnonnage. Il y a bien eu des études sur l’informatique affective dans les années 1990, mais elles n’ont jamais pris en compte les questionnements éthiques ».
Les enjeux sont pourtant immenses. Dans le monde post-Covid, marqué par une vive dégradation de la santé mentale, les solutions miracles peuvent vite se transformer en mirages technologiques. Selon Santé publique France, 30 % des Français âgés de 18 à 24 ans souffrent de symptômes dépressifs modérés à sévères. Au mois d’avril, un adolescent californien de 16 ans, Adam Raine, s’est suicidé au terme d’une longue conversation avec ChatGPT. Le chatbot est allé jusqu’à lui expliquer comment réaliser un nœud coulant et a même proposé de lui rédiger un brouillon de lettre d’adieu. Les parents du jeune homme ont porté plainte contre OpenAI…
Péché originel
Dans les années 1960, Eliza, l’ancêtre des modèles de langage actuels, simulait déjà une interaction entre un utilisateur-patient et un psychologue, qui créait une forme d’attachement par la simple reformulation de confessions sous la forme interrogative. Mais à l’époque, il s’agissait d’une simple expérience de laboratoire. Alex Hanna, une chercheuse américaine qui a claqué la porte de Google pour participer à la création du Dair, un laboratoire indépendant très critique des biais de l’IA, y voit une sorte de péché originel : « Soixante ans plus tard, les chatbots sont toujours aussi inadaptés pour la santé mentale. Mais cela n’empêche pas les partisans de l’IA de cultiver les mêmes fantasmes. Ilya Sutskever, le cofondateur d’OpenAI [qu’il a quitté depuis, ndlr], s’enthousiasme ainsi pour l’opportunité d’une thérapie très efficace et très bon marché. »
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Pour Hanna, qui vient de coécrire un essai percutant sur la mystification néolibérale de l’intelligence artificielle (1), ces promesses commerciales sont une diversion, qui consiste à « remplacer des services de qualité par des fac-similés artificiels. Au lieu de se tourner vers le solutionnisme technologique, il vaudrait mieux se demander pour quelles raisons matérielles, liées à l’accès aux soins, autant de personnes se tournent vers ces outils. » Dans le secteur de la santé comme ailleurs, la logique est la même : l’algorithmie est synonyme de coupes budgétaires, de gains de productivité et d’effritement du lien social.
Illustration Maria Medem pour Télérama
Comme le formulait la sociologue américaine Sherry Turkle, pionnière de l’intimité artificielle, dans son livre Seuls ensemble (2011), « nous attendons plus de la technologie et moins les uns des autres ». Une mise en garde ancienne, mais qui trouve une acuité nouvelle à l’heure des interfaces en langage naturel. Ce qui change, observe l’anthropologue Fanny Parise, « c’est que tout le monde peut y avoir accès, sans apprentissage préalable ». Pour illustrer ce spectaculaire changement d’échelle, elle parle d’un « animisme industriel », en proposant une théorie contre-intuitive : si nous nous lions autant avec les IA génératives, c’est précisément parce qu’elles sont les technologies les moins incarnées. « Sans physicalité, nous projetons toutes nos croyances dans un mode d’interaction qui mime le comportement humain », explique-t-elle encore. C’est le scénario de Her, le film de 2013 de Spike Jonze, qui imagine une relation entre un écrivain et une IA douée de conscience. À bien y réfléchir, le personnage interprété par Joaquin Phoenix s’attacherait-il autant à la voix de Scarlett Johansson si celle-ci était emprisonnée dans un aspirateur intelligent ?
Mais l’anthropologue met aussitôt en garde : « Dans un coup de moins bien, parler à son double peut aider à prendre de la distance, comme un miroir amplificateur. En revanche, lorsqu’on est dans une situation de fragilité psychologique, cela peut isoler davantage, réduire le jugement critique, voire aggraver des pathologies. » Comme d’autres experts, elle estime que l’essor du compagnonnage illustre « une crise de la solitude » et « une érosion des normes de soin ». Le philosophe Byung-Chul Han, qui s’intéresse depuis longtemps à la solitude de l’humain dans un monde cerné par les outils numériques, dirait que cet envoûtement révèle la disparition des rituels collectifs : à défaut de gestes partagés chargés de sens, chacun se réfugie dans des routines privées avec une machine, substitut précaire au lien social — que la machine menace d’abîmer encore.
Prendre un agent IA pour un compagnon, c’est une psychose.
Guillaume Dumas est professeur en psychiatrie computationnelle
À l’université de Montréal, Guillaume Dumas est professeur en psychiatrie computationnelle, une discipline qui utilise des modèles mathématiques pour mieux comprendre, prédire et traiter les troubles mentaux. Il souligne que ces conversations simulées peuvent aider les personnes sur le spectre autistique ou neurodivergent à communiquer… mais pointe les dangers pour les individus atteints de troubles paranoïaques ou narcissiques. « Prendre un agent IA pour un compagnon, c’est une psychose », postule-t-il, en avançant que l’utilisation « peut révéler des pathologies latentes ». Plus inquiétant encore : certaines IA seraient elles-mêmes psychotiques, « parce qu’elles hallucinent beaucoup » — c’est ainsi qu’on nomme leur propension à inventer. Son laboratoire, spécialisé en interprétabilité mécanistique, une science qui cherche à ouvrir la « boîte noire » des réseaux de neurones pour comprendre, sur le principe d’une IRM, comment ils se comportent, tente quotidiennement de soulever le capot des modèles de langage grand public afin de les ausculter de plus près. Mais ils sont trop souvent fermés à double tour. « Les entreprises mènent les mêmes tests que nous, ajoute-t-il, mais elles cherchent à capitaliser sur les traits toxiques de leurs produits quand nous voulons les mitiger. »
Personne ne doute plus de leur potentiel d’addiction. Dans leur plainte, les parents d’Adam Raine accusent d’ailleurs OpenAI d’avoir déployé un modèle « dont les caractéristiques sont intentionnellement conçues pour favoriser la dépendance psychologique ». Giada Pistilli y voit un problème industriel. « ChatGPT, comme d’autres modèles de langage grand public, priorise l’engagement dans son arbre de décisions », explique l’éthicienne, en rappelant que le ton systématiquement flatteur et chaleureux des outils conversationnels vise à maintenir l’utilisateur captif. Augmentant d’autant le risque que la relation dégénère, particulièrement chez les personnes les plus fragiles.
Qui porte alors la responsabilité ? Après le suicide d’Adam Raine, OpenAI a promis de déployer un contrôle parental. « C’est un moyen d’échapper à une véritable régulation, comme ont pu le faire Facebook ou Instagram après des scandales », s’agace Alex Hanna, qui n’y voit rien d’autre qu’un bricolage inopérant. Même son de cloche du côté de Fanny Parise : « C’est un principe d’hyper-responsabilisation de l’individu au détriment de la responsabilité collective, au nom d’enjeux capitalistes de production. »
Et les investissements colossaux dans l’IA ne risquent pas de ralentir la cadence. Mi-août, Sam Altman, le très influent patron d’OpenAI, se réjouissait de voir GPT-5, son dernier modèle, devenir « plus chaleureux et amical », vantant dans le même temps l’avènement d’assistants toujours plus personnalisés, conçus pour épouser la singularité de chaque utilisateur — donc pour susciter des attachements plus forts encore. Chez son rival Meta, Mark Zuckerberg, désormais aligné sur Trump, pousse ses équipes à se libérer des contraintes éthiques. Un document interne, révélé par l’agence Reuters, montre ainsi que l’entreprise envisage de laisser ses chatbots tenir des propos racistes, délivrer de fausses informations médicales, voire engager des discussions à l’intimité dérangeante avec des mineurs. Accélérer tout en installant quelques ralentisseurs sur l’autoroute, voilà désormais la promesse des industriels de l’IA. Attention à ne pas finir dans le décor.
(1) Alex Hanna et Emily Bender, The AI Con : How to Fight Big Tech’s Hype and Create the Future We Want, éd. Harper, 288 p. (2025, non traduit).