Natalie Clifford Barney tenait salon au début du XXe siècle invitant que des femmes artistes ou écrivaines. (Archives Charmet)De nombreux discours savants ont médicalisé et pathologisé, depuis le XIXe siècle, le désir féminin d’émancipation, explique la psychanalyste. Elle en appelle à une pratique analytique plus libre et attentive à la situation matérielle des femmes.
par Cécile Daumas
A la fin du XIXe siècle, elles refusaient le mariage et la maternité, voulaient vivre leur sexualité, éprouver leur liberté. Amazones ou petites sœurs de Sappho, Baudelaire voyaient en elles « la modernité ». Plus tard, ce fut Virginia Woolf, Simone de Beauvoir, Monique Wittig qui font entendre leurs voix contre ces discours qui enferment et pathologisent la demande d’émancipation des femmes (hystérie, dépression, perversion).
Entre mauvaise mère et putain, trois champs sont particulièrement visés : la maternité, la féminité, la sexualité. Ces femmes indociles, célèbres ou invisibilisées sont réduites, dans le quotidien de leur vie, au silence ou à la folie.
Dans son essai, les Héroïnes de la modernité : mauvaises filles et psychanalyse matérialiste (éditions la Découverte), la psychanalyste Laurie Laufer part de ces « mauvaises filles » pour montrer combien leur audace et leur force bousculent les hiérarchies, les pouvoirs, les inégalités. Des figures libres qui résonnent avec sa propre pratique psychanalytique. Professeure à l’université Paris-Cité, Laurie Laufer est l’une des voix du renouveau de la pratique analytique.
Dans son précédent ouvrage, Vers une psychanalyse émancipée. Renouer avec la subversion (la Découverte), elle soutient que la discipline fondée par Freud doit entendre les nouvelles demandes de la société (homoparentalité, transidentité, émancipation féminine, etc.), évoluer avec son temps. A l’image de ces mauvaises filles, la #psychanalyse initie une démarche de liberté posant la question essentielle des modalités d’un choix libre.
Qui sont ces « mauvaises filles » qui traversent toutes les époques ?
Ce sont les #femmes qui n’obéissent pas aux normes sociales et refusent d’être assignées aux rôles de mère, épouse, femme reproductive, hétérosexuelle, monogame. Certaines de ces figures libres sont très connues, Virginia Woolf (1882-1941) ou Simone de Beauvoir (1908-1986), et d’autres, très nombreuses, ont été invisibilisées. Au début du XXe siècle, Natalie Clifford Barney (1876-1972) tient un salon où elle n’invite que des femmes artistes ou écrivaines. Elle vit une passion amoureuse avec la courtisane Liane de Pougy (1869-1950).
En 1911, Madeleine Pelletier (1874-1939), première femme psychiatre en France, écrit un texte intitulé : « le Droit à l’avortement ». Habillée en homme, les cheveux coupés court, elle estime que l’égalité entre les sexes passe par l’effacement des genres. Elle est dénoncée pour avoir pratiqué un avortement. Sur le point d’être emprisonnée, elle est diagnostiquée délirante. Elle est internée et meurt dans la misère et la solitude en 1939. Dans les années 1950, l’écrivaine Violette Leduc (1907-1972) décrit dans son roman Ravages des scènes d’une violence rare sur l’avortement, alors criminalisé. Toutes ces femmes annoncent les futures mobilisations féministes.
Pourquoi ces femmes inquiètent-elles la société et le pouvoir des hommes ?
Selon la société d’alors, elles brouillent les frontières des corps et des sexualités. Dans les années 1920, les garçonnes se coupent les cheveux. Aujourd’hui, dans une perspective différente, ce sont les Iraniennes qui se révoltent contre le port du voile obligatoire et adoptent ce même geste de contestation : elles sortent dans la rue, elles investissent l’espace masculin. Elles sécularisent le corps féminin et la vie des femmes, en les retirant du champ religieux, de ce devoir d’obéissance et de fidélité.
Ces femmes défient le pouvoir, en visibilisant et érotisant leurs corps. C’est pourquoi je voulais terminer le livre par leurs mots : « Femme, vie, liberté ». Ce qui est insupportable pour le pouvoir patriarcal, c’est l’excès. Elles aiment trop, elles veulent trop, ce « trop-plein » dépasse le cadre défini par l’ordre social et patriarcal. Dans Une sorcière comme les autres, Anne Sylvestre chante : « Forte, vous me combattiez / Faible, vous me méprisiez. »
Face à elles, vous montrez que de nombreux termes sont créés par les psychiatres et les sexologues pour les contrôler, les disqualifier. Elles sont traitées de folles, d’hystériques, de perverses…
A partir de l’émergence d’une « science sexuelle » au XIXe siècle (qui deviendra la sexologie), les paroles, les corps, les comportements des femmes vont être diagnostiqués, médicalisés, pathologisés. Le psychiatre allemand Krafft-Ebing (1840-1902) établit un manuel des déviances sexuelles, intitulé Psychopathia sexualis, dont le projet est clair : tout ce qui n’a pas comme visée la reproduction de l’espèce est une déviance. Et comme à l’époque, la femme est le vecteur de la reproduction de l’espèce, tout ce qui sort de ce schéma est hors norme.
Ainsi, ces femmes ne sont plus habitées par le diable, mais par leurs excès et leurs débordements. Hystérisation et hypersexualisation vont de pair. On invente un catalogue de termes pour contrôler les femmes et les abaisser, les faire rentrer dans l’ordre. On dit qu’elles sont perverses, hystériques, mélancoliques – alors qu’elles veulent simplement vivre, libres. Ces termes constituent ce que j’appelle des camisoles discursives.
La doxa psychanalytique a aussi produit un savoir très négatif : femme frigide ou mère défaillante, Freud parle de « continent noir »…
On a longtemps identifié les femmes, c’est vrai, à la carence, au manque, au creux, à la défaillance. Et, selon cette logique, si ce n’est pas une femme manquante, c’est une femme phallique. C’est le résultat de la binarité sexuelle qui ne laisse pas d’alternative au binôme castré phallique. Celle que l’on nomme « femme phallique » l’est parce qu’elle « fait l’homme », qu’elle veut en devenir un. Pourquoi Marthe Hanau (1886-1935) par exemple, première femme banquière dans les Années folles, qui veut gagner de l’argent et rouler en voiture, ferait l’homme ? Y aurait-il une essence, une nature transcendante de la femme ?
En réalité, à l’époque, la finance était interdite aux femmes, et Marthe Hanau était obligée de s’habiller en costume d’homme pour entrer dans l’antre de la finance, la Bourse. Il y a des contextes sociaux et politiques qu’on ne peut pas ignorer. Ainsi, les féministes matérialistes des années 1970 ont reproché à la psychanalyse de ne pas avoir pris en compte les conditions matérielles dans lesquelles les femmes vivent et d’avoir pathologisé ce qui nous apparaît aujourd’hui être des gestes d’émancipation.
Vous en appelez justement à une « psychanalyse matérialiste ». Qu’est-ce que cela signifie ?
Cela signifie ne pas nier les conditions matérielles, les normes et les contraintes propres à chaque contexte. Dans Trois Guinées publié en 1938, Virginia Woolf compare l’éducation et le capital des hommes et des femmes : « Votre classe a été élevée dans des collèges d’élite et dans des universités depuis cinq cents ou six cents ans. La nôtre depuis soixante ans. Votre classe possède de plein droit et non par mariage presque tout le capital, toutes les terres, tous les objets de valeur et tout le patrimoine anglais. Notre classe ne possède aucune part du capital, aucune part des terres et rien du patrimoine anglais, sinon par mariage. Quel psychologue, quel biologiste songerait à nier que de telles différences en entraînent d’autres et considérables dans le corps et dans l’esprit ? »
La psychanalyse œuvre avec des sujets parlant les mots d’une époque – elle ne peut ignorer, lorsqu’il s’agit d’écouter des voix singulières, les conditions concrètes dans lesquelles les personnes vivent, ni les luttes qu’elles mènent.
Paradoxalement, c’est en écoutant les femmes que Freud a inventé la psychanalyse, comme vous le relatez dans votre précédent livre Vers une psychanalyse émancipée…
Effectivement, c’est en les écoutant et en les laissant parler, qu’il a inventé la méthode de l’association libre. Il y avait dans la parole de ces patientes des représentations qui étaient refoulées, interdites, des désirs dont elles ne pouvaient pas parler.
Contrairement à Charcot qui pensait que les symptômes de ces patientes étaient des lésions organiques, Freud considérait que ces symptômes sont un langage inconscient, qu’ils disent quelque chose du désir de ces femmes et qu’il s’agit alors de dépathologiser ce symptôme, de ne plus l’entendre comme une maladie mais comme une langue du corps.
Freud n’a eu de cesse de vouloir dépathologiser le fait sexuel dans toutes ses dimensions. L’association libre comme méthode, la dépathologisation comme principe théorique et le dispositif du transfert sont, à mon sens, parmi les piliers d’une pratique analytique à l’écoute de la liberté de chacun·e.
Pourquoi pensez-vous que ces « figures de la modernité », d’hier et d’aujourd’hui, sont du côté de la psychanalyse ?
Le langage a des effets sur les corps. Il y a des mots qui tuent, écrivait Monique Wittig (1935-2003). Des mots qui enferment, et d’autres qui rendent libres, permettent d’aimer, défont les frontières et les corps assignés à des rôles de genre. Les paroles de ces femmes, écrivaines ou artistes, sont du côté de l’association libre, comme la psychanalyse doit être du côté de la liberté de la parole. Les figures libres me semblent pouvoir apporter quelque chose à cette discipline qui est devenue moins libre dans sa pratique, c’est-à-dire trop réglée sur des théorisations hors histoire.
C’est la critique que pouvait en faire Simone de Beauvoir. Il n’y aurait pas de choix libre à cause de ce déterminisme inconscient. Quoi que vous fassiez, ce n’est pas vous. Je trouve intéressant de revenir sur ces questions. Bien sûr il y a des déterminismes inconscients, des choix inconscients, mais je crois qu’il faut, dans le champ de la psychanalyse, travailler à nouveau frais la question d’un choix libre.
Si une femme ne veut pas avoir d’enfant, pourquoi serait-ce nécessairement une pathologie ? Si elle veut avoir un enfant avec une autre femme, pourquoi serait-ce un problème ? Ces femmes ouvrent les possibles. Elles disent qu’il y a d’autres modèles, comme il y a d’autres modèles psychiques. A les lire, je me suis aperçue qu’elles étaient plus proches d’une pratique de la psychanalyse, par l’esprit de liberté qu’elles insufflent.
L’analyste est-il dans la possibilité d’écouter cette parole libre ?
C’est toute la question ! L’analyste lui-même doit entretenir un certain rapport à la liberté, être dans la capacité d’écouter ce qui le dérange. Il, elle s’efforce de sortir d’une pratique analytique qui surdétermine les interdits et les transgressions (supposées), une pratique qui enferme le sujet dans des interprétations savantes.
André Gide parlait « d’une intolérable odeur de clinique » ! Mais cela suppose que l’analyste crée les conditions de cette liberté associative. Lacan disait que la tâche même de l’analyste est de travailler à ses propres préjugés. L’expérience d’une analyse, c’est l’expérience d’une vie, d’une vie risquée. Ces femmes ont risqué la leur.
Les Héroïnes de la modernité. Mauvaises filles et psychanalyste matérialiste, de Laurie Laufer, la Découverte, avril 2025, 281 pp., 20 €.