Erreur 404

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  • Dans les Cévennes, sur les traces de la femme des bois
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/30/dans-les-cevennes-sur-les-traces-de-la-femme-des-bois_6078578_3224.html

    L’affaire agite toute une vallée cévenole où des hippies s’étaient installés après 1968. Depuis presque douze ans, une trentenaire connue de tous vit seule dans les montagnes ou en squattant parfois certaines maisons. Faut-il y voir uniquement un cas psychiatrique ou le stade ultime de la « liberté » tant recherchée après Mai 68 ?

    #Florence_Aubenas #Cévennes #anachorète #paywall #femme_des_bois

    • Sur la route départementale, le sentier démarre juste dans un tournant. Là, il faut abandonner la voiture. Un muret éboulé, la rivière, trois planches mangées de mousse qui esquissent un pont, et c’est déjà la forêt. On peut continuer à flanc de montagne sans remarquer, à quelques pas du chemin, une bâtisse pas plus grande qu’une cabane, quatre murs nus en pierres sèches qui s’accoudent au rocher. Dans cette vallée des Cévennes, elle est longtemps restée à l’abandon au milieu des châtaigniers et des genêts.

      En la voyant, Maud s’est enthousiasmée. Ici, elle pourrait venir s’échapper quelques jours par semaine. Elle ferait pousser des plantes aromatiques et médicinales. Ce serait un abri pour sa fille – sait-on jamais – une enfant de 8 ans. Sur son dos, elle a monté un matelas, un poêle, un baquet pour l’eau, quelques outils. La voilà au paradis. On est en 2017.

      Assez vite, Maud a remarqué que du feu avait été fait en son absence. Sa chaise était cassée, ses bougies presque fondues. Puis des objets ont commencé à disparaître, cette grande cape, par exemple, qu’elle aimait tant. Un hiver, elle a découvert l’empreinte de deux pieds nus dans la neige. Pas de doute, quelqu’un visite son « paradis ».

      Même quête d’apaisement

      Les gardes du parc national des Cévennes ne se sont pas étonnés. Maud ne savait-elle pas que la forêt était habitée ? Une jeune femme y mène une vie sauvage et solitaire depuis une dizaine d’années. De loin, un chasseur l’a suivie une fois. Il l’a hélée, mais elle a détalé droit devant, face à la pente, impossible à rattraper. Avant que Maud n’achète le « paradis », la Visiteuse le tenait pour son domaine, une de ses cachettes dans les bois.

      Maud ne s’est pas inquiétée au début, loin de là. Elle a eu l’impression de comprendre la Visiteuse. Au fond, elles se ressemblent, n’est-ce pas ? Même âge, 35 ans, ou à peu près. Même quête d’apaisement. Même amour de la nature, y compris les toutes petites bêtes. Ce serait une autre elle-même, en somme, mais plus libre, qui aurait osé s’affranchir de la société et de ses lois. Pour ne pas brusquer la Visiteuse, Maud a reculé son projet de plantation, puis raccroché au nez des gendarmes en quête de renseignements.

      À certains dîners, on se le promet : on ne parle pas d’elle ce soir. Mais les conversations finissent toujours par l’évoquer. Chez qui est-elle entrée ? Qu’a-t-elle pris ?
      Il y a quelques semaines, Maud a trouvé les jouets de sa fille saccagés autour du « paradis ». Des affaires avaient été brûlées, « un carnage » , d’après elle. La nuit, des pas sur le toit l’ont réveillée, un piétinement interminable et fiévreux, presque menaçant, lui a-t-il semblé. Maud a attendu l’aube. Alors, face aux crêtes, dans un soleil tigré par les branches de châtaigniers, elle a hurlé : « Mais qu’est-ce que tu veux ? De quoi tu te venges ? » Quelque part, invisibles, les yeux de la Visiteuse l’observaient, elle en est sûre.

      Ça fait longtemps que la Visiteuse occupe les esprits dans ce coin perché des Cévennes, quatre villages, quelques hameaux, un millier d’habitants l’hiver. A certains dîners, on se le promet entre amis : on ne parle pas d’elle ce soir. Mais les conversations finissent toujours par l’évoquer. Qui l’a aperçue ? Chez qui est-elle entrée ? Qu’a-t-elle fait ? Qu’a-t-elle pris ? Ailleurs, elle n’aurait sans doute pas survécu, la faim, les hivers interminables ou, plus probablement encore, un coup de fusil. Mais on est au cœur de la mythique « vallée des hippies », le surnom date de l’après-Mai 68, au temps de leur arrivée.

      « La marginale des marginaux »

      Ici, la montagne ne plaisante pas, elle a ses gueules. Beaucoup sont repartis depuis, d’autres en revanche se sont enracinés – entrepreneur, enseignant, paysan ou élu local. Un demi-siècle plus tard, ils représentent près de 50 % de la population dans certains coins. Longtemps, la Visiteuse est restée leur histoire, un secret protégé. Mais ces deux dernières années, une quarantaine de plaintes ont été déposées contre elle. « Elle est devenue la marginale des marginaux. Dans cent ans, elle sera une légende », raconte un gendarme. De son côté, Michèle Manoa, élue verte au département, est une des seules à accepter de parler à visage découvert : « L’histoire est presque devenue un cas de conscience pour nous tous. »

      Tout à l’heure, comme chaque jour, la mère de la Visiteuse fera le tour de ses endroits cachés, en appelant son nom. L’apercevra-t-elle seulement ? Des mois peuvent passer sans un signe
      Près de la rivière, la mère de la Visiteuse coupe du bois dans la courette derrière chez elle, un appartement loué par une mairie, où elle vit seule maintenant. Haute silhouette austère, cheveux gris noués, 67 ans : on la montre du doigt et elle le sait. Tout à l’heure, comme chaque jour, elle grimpera sur des sentiers connus d’elle seule et de sa fille. Elle fera le tour de ses endroits cachés, en appelant son nom. L’apercevra-t-elle seulement ? Des mois peuvent passer sans un signe.

      Dans le creux d’un arbre, elle finira par laisser des fruits secs, de la charcuterie, quelques conserves et aujourd’hui du sauté de veau, que les bêtes dévoreront peut-être. Sa fille n’a jamais voulu du couteau, de la lampe frontale ou du nécessaire à couture qu’elle s’était ingéniée à lui porter. Elle ne garde rien. Seule une chose l’avait charmée : un livre de Charles Baudelaire, Les Paradis artificiels. C’était il y a longtemps, douze ans déjà, tout au début de sa fuite dans la forêt. Juste après, la mère avait réussi à lui voler un baiser sur la joue. Maintenant, sa fille ne se laisse pas approcher à moins de dix mètres, même par elle, son dernier contact avec les humains. Elle ne parle presque plus.

      Dans les Cévennes des Gardons, la mère est arrivée en moto dans les années 1970, c’est ce dont on se souvient en tout cas. Elle circulait avec une amie, l’une n’allant pas sans l’autre, avec leur beauté pour bagage. Les photographes adoraient les faire poser, toutes les deux très brunes, « flashantes ». Dans cette vallée, la plus escarpée de toutes, quelques communautés – plusieurs centaines de personnes – commencent alors à reconstruire des ruines, pierre à pierre, des fermes isolées au bout de chemins vertigineux, dispersées dans les replis de la montagne en fonction du bien le plus précieux : les sources.

      Là-haut, quelques Cévenols ont résisté à l’exode rural, presque tous célibataires et paraissant taillés pour s’entendre avec cette jeunesse tombée des barricades : le vieux Denis qui change religieusement la ficelle de son pantalon pour aller au marché ou Lucien, dont la cuisine s’orne d’une plaque gravée : « Tout ce qui est mécanique est satanique. » Dans la vallée, chaque maison a ses rituels, théâtre, cinéma, philosophie, celle des grandes fêtes déguisées ou cette autre où l’on danse. Tout se partage alors, les travaux, les tablées, les couples, un genre de forteresse libertaire, enserrée par le cercle étroit et sauvage des crêtes.

      La « vallée des culs-nus »

      D’où venait la mère ? En rupture familiale, comme tout le monde ou presque. Des hippies étaient passés dans son village, en Picardie, elle était partie avec eux. Son entraîneur d’athlétisme avait tenté de la retenir : elle avait l’étoffe d’une championne. La mère s’en foutait. Tous ou presque vivaient de la même manière alors, un peu d’agriculture, un troupeau, les saisons dans les restaurants ou les chantiers. L’épicier du village effaçait les ardoises en échange de champignons ou de châtaignes. Quand les finances plongeaient, quelqu’un montait se refaire en ville. C’était facile, ces années-là. En général, la mère refusait les services à qui la sollicitait. « C’est ma liberté », elle disait, et le mot balayait tout, magnifique et terrible. Les biens, l’argent ne l’intéressaient pas. Pendant les vacances, des touristes s’aventuraient sur les crêtes, ils voulaient voir la « vallée des culs-nus », la curiosité locale.

      La mère avait accouché d’un premier fils en 1977 dans une pièce en terre battue, sans électricité. Plusieurs revendiquaient en être le père. Un jour, elle l’avait laissé à l’un d’entre eux pour partir en vadrouille avec un surfeur, puis un baroudeur espagnol. Elle pouvait tout larguer d’un moment à l’autre, sans s’embarrasser des choses ni des gens. C’est avec l’Espagnol qu’elle avait un autre fils, puis sa fille, en 1985. Ils avaient vécu près de Madrid et aux Canaries. « Elle devait être très amoureuse, on était tous très amoureux les uns des autres à l’époque », témoigne un entrepreneur.

      La mère avait fini par revenir dans les Cévennes, sans l’homme, mais avec les petits. Ici, elle savait qu’elle pourrait s’en tirer. Les gamins de la vallée s’élevaient ensemble, enfance vagabonde sur les chemins de montagne, poussant les portes toujours ouvertes, mangeant ce qu’il y avait. Les écoles de village n’avaient jamais connu de gosses pareils, capables de monter des spectacles, animer leur propre émission à la radio locale ou discuter avec d’impressionnants intellectuels. Une photo de ces années-là montre une adolescente souriante, assise sur un muret, cheveux noirs, belle comme sa mère : la future Visiteuse.

      « C’était ses meilleures années, elle s’habillait encore en coloré », commente aujourd’hui son grand frère. Les enseignants se souviennent d’elle, intelligente, un peu en retrait. C’était juste avant le suicide de sa meilleure amie. Après, elle se rase la tête, s’habille de sombre, abandonne le collège. « Pas facile de remettre les choses en ordre dans cette histoire » , soupire un éleveur. Mais, avec le recul, il n’a aucun doute : c’était sûrement le premier présage avant la forêt.

      Ce printemps-là, le restaurateur du village a vu la jeune fille prendre la route, chevauchant une jument noire, la mère marchant à ses côtés. « Ça va lui changer les idées », dit-elle. Toutes les deux font les vendanges, la récolte des fruits, se parlant à peine, sauf pour l’essentiel. La fille réclame son père, finit par le rejoindre à Saint-Domingue ou à La Réunion, partout où il circule. Dans le sud de l’Espagne, il ouvre un restaurant sur la plage.

      Que s’est-il passé là-bas pendant une fête, en 2007. A-t-elle été droguée ? Violée ? Des rencontres néfastes ? Ce ne sont que des hypothèses. Ceux de la vallée ont essayé de comprendre, quand ils l’ont vue revenir en panique dans les Cévennes, l’œil barré d’un bandeau noir. Blessée ?, lui demande un ami. « Non, je ne veux plus voir que la moitié du monde. » Jamais elle n’en dira plus. Deuxième présage, après le suicide de son amie. Elle a 22 ans. Les gens s’écartent, troublés. Gravement, de l’aide lui est proposée, avec les mots d’ici : « Qu’est-ce qui te rendrait heureuse ? » Et elle derrière son bandeau : « Savoir ce qu’il y a dans la tête des gens. »

      Surnommée « le fantôme »

      Certes, les communautés se sont dissoutes avec les années, chacun s’est recentré chez soi. Mais aujourd’hui encore la vallée mythique a gardé ses couleurs, sa méfiance face aux gendarmes, à certaines institutions, aux hôpitaux psychiatriques. Ça rigole autour de la table : « Ici, on n’a jamais été adapté au monde : on est nombreux, ensemble, à ne pas être normaux. » On partage une tisane au miel, quelques légumes arrachés au schiste, dans des potagers suspendus au-dessus du vide.

      D’une maison à l’autre, chacun se souvient avoir accueilli la jeune femme au bandeau à son retour d’Espagne. On lui demande de participer aux tâches. C’est non. Elle quitte la pièce quand un autre y entre. Parfois, quelqu’un sursaute à la cuisine ou au jardin : ça fait des heures qu’elle se tenait dans l’ombre, à l’épier en silence. Souvent, elle dort le jour, se lève la nuit pour terminer les restes. Son surnom : « le fantôme ».

      Quel jour exactement s’est-elle enfuie dans la montagne ? On ne sait plus. Ça s’est passé l’hiver 2009, raconte son grand frère, pendant une de ces tempêtes traversée d’éclairs et de rivières en crue, comme en connaît la région. En pleine nuit, coup de téléphone d’un voisin : sa sœur vient d’être retrouvée sur la route des Crêtes, au bord de la départementale. C’est sa nouvelle manie, marcher le long des routes, faire du stop sans but précis, puis s’allonger en travers de la chaussée. Sentir la chaleur du goudron sous son corps. S’endormir là, à côté d’un pylône. Elle se sent bien. Les automobilistes s’arrêtent en catastrophe. « Tu veux mourir ou quoi ? » Elle a déjà filé.

      Cette nuit-là, le grand frère l’aperçoit sur le bas-côté. Elle lui demande de retourner dans une des maisons de la vallée. Lui le sait bien : là-haut, plus personne ne la supporte. Il pense à une copine qui travaille en psychiatrie à Mende, à une heure de route. Pas question d’une unité de choc avec des sangles et des piqûres, mais elle pourrait les conseiller. Il lance : « On va aller à l’hôpital, je resterai avec toi. » Pas de réponse. Lui aussi s’effraie. « Si je l’avais emmenée, tout le monde me serait tombé dessus à ce moment-là, y compris ma mère » , raconte-t-il aujourd’hui.

      Une formation de traducteur, la quarantaine, le grand frère vit maintenant à Paris. Il n’a jamais étudié deux ans de suite dans le même établissement scolaire. « On ne peut pas dire que nous avons été une famille modèle. » Une question ne cesse de le hanter : « Est-ce que j’ai eu tort ? Quelque part, les conneries de ma sœur me dérangeaient. Je n’ai pas assumé, je m’en veux. » Il la voit ouvrir la portière et disparaître dans le noir, comme emportée dans la tempête.

      Les jours suivants, la mère la retrouve, la supplie de s’enfuir, affolée, perdue, criant à sa fille qu’on veut l’interner en psychiatrie, que les gendarmes sont à ses trousses. De leur côté, quelques-uns, comme la conseillère Michèle Manoa, pensent qu’il faudrait alors tenter des soins. Mais c’est fini. La fille est montée déjà dans les bois.

      « Ceci est pour toi »

      Au début, personne ne s’en rend compte. Pourtant, elle ne sait pas braconner, ni pêcher la truite à mains nues ou reconnaître les baies comestibles. La ronde de son enfance devient son terrain de chasse, les lieux familiers des amis, aux portes toujours ouvertes. A l’aube ou à la pleine lune, elle se faufile comme un chat dans les cuisines, soucieuse de ne rien déranger, effaçant ses traces. Elle évite les fermes trop proches des villages et de la route, celles avec des chiens ou des inconnus qui pourraient la dénoncer.

      A force de voir les provisions se volatiliser, un petit groupe finit par comprendre. La Visiteuse ne déplaît pas, au début. Elle intéresse, sa fuite suscite même une certaine admiration chez ceux de la vallée. Ils y lisent une rébellion contre l’enfermement, un acte de liberté. « Elle est mieux là qu’à l’asile, non ? » « C’est son choix. » « Elle a le droit de vivre comme ça. » Certains lui laissent des paniers dans la montagne, d’autres posent des mets sur la table, avec un mot : « Ceci est pour toi. » Elle se méfie. Réponse sans faute d’orthographe : « Est-ce que vous avez mis de la drogue dedans ? »

      A force, ils connaissent ses préférences, des goûts de petite gosse, les boîtes de thon mais pas le foie de morue, les pots de Nutella mais pas le chocolat noir, le beurre de cacahuète à la folie et les conserves maison, le foie gras surtout. Elle ne touche pas à l’alcool, ou plutôt n’y touche plus. On laisse traîner de l’argent et des bijoux. Exprès, pour voir. Elle ne les remarque même pas.

      Par temps d’orage ou pendant le gros de l’hiver, les résidences secondaires lui servent de refuge. Parfois, les occupants arrivent à l’improviste. On l’a surprise dans un lit ou sur l’ordinateur, à regarder le film Entretien avec un vampire. En un éclair, elle détale avec des yeux de bête traquée. Une fois, un ami s’est lancé à ses trousses avant de s’arrêter net. « Si je l’attrape, je fais quoi ? » Jamais il n’aurait envisagé qu’elle tiendrait si longtemps dehors.

      Les années et la montagne ont fini par la transformer. « L’ensauvager » , disent certains. Le cerf et le hibou lui parlent. Parfois, un promeneur découvre un matelas de feuilles et de chiffons dans l’échancrure d’un rocher, une cache de nourriture à demi enterrée, un campement avec des ânes à la lisière d’un pré à l’herbe rase. On l’a vue jaillir d’un trou d’eau glacial, avec un visage ébloui.

      Maintenant, elle entre dans les maisons sans précaution. Ouvre les armoires, choisit des tenue s « comme dans une boutique. Elle a du goût, elle prend le plus neuf, le plus joli, mais jamais les chaussures » , constate une amie de sa mère. Elle a retrouvé certains de ses vêtements accrochés en grappe à une ficelle dans le bouillonnement d’un torrent, comme dans le tambour d’une machine à laver. D’autres séchaient aux branches d’un arbre, à la manière d’un fil à linge.

      Chaque passage est signé

      La Visiteuse vide les congélateurs. Embarque les couettes, les couvertures. En repartant, elle laisse tout ouvert, et parfois le four allumé. « On est toujours à se demander ce qui va se passer quand on part de chez soi », dit l’un. Sur les tables, les mots pour elle se font plus pressants : « Tu es toujours la bienvenue. Laisse-nous au moins les duvets, c’est l’hiver. Fais attention avec le feu. » Elle est devenue l’obsession de la vallée.

      Dans ces bâtisses, où l’on se plaisait à vivre sans serrure, des verrous ont été posés, des volets, des doubles vitrages, des barrières électriques, des panneaux « Maison piégée ». Alors elle casse pour entrer, ciblant les lieux les uns après les autres, avec des fixations chez certains, où elle retourne inlassablement. A l’intérieur, elle refait la maison à sa manière, objets déplacés, mises en scène. Ici, les yeux d’une marionnette ont été arrachés. Là, de grands masques décrochés des murs et cachés sous le lit. Désormais, chaque passage est signé, comme si elle avait peur qu’on finisse par l’oublier.

      Depuis cinq ou six ans, la Visiteuse s’empare de choses intimes, la photo d’un chien ou le doudou d’une enfant. Des gens commencent à se sentir blessés, d’autres à avoir la trouille. La mère les écoute ne sachant que répondre, partagée entre la gêne et le soulagement. A chaque effraction signalée, elle pense : « Au moins, je sais que ma fille est vivante. » Certains y voient une duplicité. Dans la montagne, elle place des écriteaux pour signaler les maisons en colère. On l’a entendue crier vers les hautes crêtes : « Fais attention, arrête de voler. Les gendarmes vont venir te prendre. » L’autre jour, sa fille lui a parlé, de dos, cachée derrière un rocher. « Si je redescends, est-ce que je vais être obligée d’aimer les gens ? » Dans le silence des bois, sa voix sonnait, pointue, haut perchée, redevenue celle d’une fillette de 5 ans.

      Les premiers à parler publiquement dans la vallée ont été ses amis, trentenaires comme elle, anciens copains de collège ou de sortie. L’un commence : « Il faut que les choses se disent, on va me détester pour ça. Mais est-ce qu’on a protégé quelqu’un et ses choix ? Ou au contraire l’a-t-on laissé dégringoler ? » Leur enfance commune remonte, souvenirs par vagues où se mélangent les instants magiques et les autres. « Etre libre était une injonction. On était laissés à nous-mêmes, parfois sans protection. “Assume”, on nous disait » , pensent certains.

      Arrivée des « nouveaux néoruraux »

      Dans la vallée, des jeunes gens ont recommencé à venir s’installer, autre génération, autre culture, de « nouveaux néoruraux », dit-on, vivant parfois de la terre, mais pas toujours. De retour un soir chez eux, un couple a retrouvé la maison saccagée, la table couverte de récipients, tous étrangement remplis de lait. Ils croient à la vengeance d’un collègue, une manière de leur signifier que leur arrivée n’est pas souhaitée. Ils se renseignent. On leur parle d’elle, la Visiteuse. Plusieurs légendes circulent, un être aux paupières cousues errant dans la montagne ou alors une naïade, vêtue de ses seuls cheveux blonds.

      La Visiteuse revient chez eux, une fois, deux fois, dix fois. Ils repèrent le poste d’observation, d’où elle surveille leurs faits et gestes. L’épouse n’ose plus rester seule, lui frôle la dépression. Ils bricolent une caméra devant la porte. « On va enfin voir à quoi elle ressemble. » Sur l’écran apparaît une jeune femme en jean et en sweat-shirt, bien plantée, toute propre, le visage encadré de deux tresses noires.

      Une quarantaine de plaintes ont été déposées, le parquet de Mende les a classées sans suite le 18 juin 2018
      En 2018 et 2019, des réunions ont été organisées avec les mairies, l’état-major local de la gendarmerie, Chloé Demeulenaere, la sous-préfète de Florac. Cela avait déjà été le cas des années plus tôt, en vain. « Ceux de la vallée considéraient alors comme une soumission de laisser les institutions s’en mêler. Ils répétaient : on ne va pas courber l’échine, on gère nous-même » , croit savoir un élu local.

      Maintenant, même les victimes sont venues à la réunion. Elle vire vite à la séance de psychanalyse collective, selon des participants. « Je me sens devenir comme les beaufs qu’on fuyait dans notre jeunesse », lance l’un. Un homme explique qu’il ne ressentirait rien face à la mort d’un être humain, pour la première fois de sa vie. Il est non violent, il se fait horreur à lui-même. Quelques-uns prennent des calmants, une femme a déménagé. Un nouvel arrivant s’énerve : « Comment peut-on laisser cette femme à sa souffrance ? Les soixante-huitards vivent dans leur roman. Ça raconte la vallée, leur refus du monde. »

      Une quarantaine de plaintes ont été déposées, le parquet de Mende les a classées sans suite le 18 juin 2018, l’enquête « n’ayant pas permis d’identifier l’auteur des infractions ». La sous-préfète et Quoi de 9, une association d’insertion locale chargée du dossier, ont refusé de s’exprimer. Aucune avancée n’a été constatée depuis.

      La faire descendre, pas à pas

      Ici, certains ont revu L’Enfant sauvage, le film de François Truffaut (1970), où un médecin ramène dans la société des hommes un garçon trouvé dans la forêt. L’époque est autre, bien sûr, et l’histoire s’écrit maintenant à l’envers : les enfants sauvages d’aujourd’hui sont ceux qui ont fui la civilisation, pas ceux qui en avaient été exclus. N’empêche. Certains dans la vallée y voient une solution : lancer un appel à des chercheurs capables de se passionner pour la Visiteuse. Comme dans le film, ils effectueraient un patient travail de terrain pour essayer de la faire descendre de la montagne, pas à pas. Plusieurs hébergements ont déjà été proposés.

      Avant la forêt, la Visiteuse aimait se glisser dans une ferme au-dessus du village, chez une vieille famille cévenole. Elle entrait sans s’annoncer, donnait volontiers un coup de main. Les parents l’appréciaient, ils la trouvaient polie, courageuse. Ils n’étaient pas si nombreux, leur semblait-il, les jeunes gens de son âge capables de travailler aussi dur qu’elle. Puis, assise dans la cuisine, elle leur parlait de ses rêves. Elle ne savait pas vraiment comment dire. Ou plutôt si. Elle souhaitait un copain, une maison, des enfants. En servant le café, la mère de famille lui avait demandé : « Tu veux dire, une vie comme nous tous ? »

      #marge #néo_ruraux

  • Covid-19 : craignant que la zone d’attente de l’aéroport de Roissy ne se transforme en cluster, les associations se retirent
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/28/covid-19-craignant-que-la-zone-d-attente-de-l-aeroport-de-roissy-ne-se-trans

    Covid-19 : craignant que la zone d’attente de l’aéroport de Roissy ne se transforme en cluster, les associations se retirent. L’Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers et la Croix-Rouge s’inquiètent des conditions sanitaires dans la zone d’attente pour passagers en instance de Roissy.
    Cela fait plusieurs mois qu’ils clament leur peur que la zone d’attente pour passagers en instance (ZAPI) de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle ne se transforme en cluster, sans avoir l’impression d’être entendus. Après le départ de la Croix-Rouge, mercredi 21 avril, l’Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers (Anafé) a fait savoir, à son tour, lundi 26 avril, qu’elle se retirait momentanément de la plus grande zone d’attente aéroportuaire de France.
    Plus aucune association n’intervient désormais dans cette structure où patientent les étrangers qui ne sont pas autorisés à entrer sur le territoire français. Le but de ce départ ? Dénoncer ce qu’elles estiment être des conditions dangereuses pour les migrants comme pour les personnels sur place – police aux frontières (PAF), entreprise du nettoyage et chargés de l’alimentation – et de pointer le non-respect des préconisations sanitaires. Cette décision inédite n’a pas été facile à prendre, confie des bénévoles de l’association, mais a été décidée pour faire réagir l’Etat.
    Laure Palun, directrice de l’Anafé, dénombrait 133 personnes retenues, mardi 27 avril, dont 85 ressortissants indiens, dans une structure qui peut accueillir jusqu’à 157 personnes. Impossible d’ouvrir les fenêtres dans cet espace exigu dans lequel les masques sont mal ou pas portés, et où il n’y a aucune désinfection des locaux communs, ni même des cabines téléphoniques utilisées par un grand nombre de personnes. Le savon et le gel hydroalcoolique n’y sont pas en libre accès et des personnes qui ne se connaissent pas partagent des chambres. « Il y a clairement une mise en danger des personnes retenues dans des conditions déplorables, comme des personnes qui y travaillent », assure la directrice de l’association.
    Pour Charlène Cuartero Saez, coordinatrice des missions dans les zones d’attente en France pour l’Anafé, qui s’est rendue pour la dernière fois à la ZAPI de Roissy mardi 20 avril, l’ambiance y était lourde, anxiogène, voire surréaliste. « J’ai rarement vu autant de personnes dans une zone d’attente, même en période normale », avant la pandémie de Covid-19, dit-elle au Monde.La semaine dernière, l’association a donc saisi le juge administratif avec des requêtes en référé liberté concernant les conditions d’enfermement d’une vingtaine de personnes. Sans succès. Le juge des libertés et de la détention a, quant à lui, constaté les manquements, sans sanctionner les autorités et procéder à la libération des personnes, selon l’Anafé. « Les juridictions valident et ferment les yeux sur ces conditions qu’on considère comme inhumaines et dégradantes », se révolte la trentenaire, qui ne voyait pas d’autre issue que de se retirer pour protester.
    Au sein de la Croix-Rouge, on confirme que des personnes de l’association humanitaire ont exercé leur droit de retrait mercredi 21 avril. « Je ne suis pas payée pour aller travailler la peur au ventre, on a l’impression que le variant indien inquiète la planète mais pas la France ! » s’agaçait récemment une salariée de la Croix-Rouge dans un article du Parisien.
    « C’est le taux d’occupation élevé mêlé à l’inquiétude du variant indien du Covid-19 qui a provoqué ce coup de chaud aux associations », analyse une source aéroportuaire. L’augmentation récente du nombre de personnes qui sont retenues dans la ZAPI de Roissy serait conjoncturelle. Le trafic aérien ayant été réduit depuis un an avec la crise sanitaire, cela avait entraîné une baisse enregistrée du nombre de placements en zone d’attente.
    Même son de cloche du côté de la PAF, pour qui la hausse des placements résulte d’un phénomène migratoire significatif de ressortissants indiens qui souhaitaient se rendre illégalement aux Etats-Unis, en passant par la France puis le Mexique. Depuis lundi 26 avril, un visa aéroportuaire de transit est nécessaire pour les Indiens : cela devrait complexifier leur passage en zone internationale et éviter, ainsi, que la situation actuelle se reproduise à nouveau dans la ZAPI.Confrontée à une poussée spectaculaire du Covid-19, l’Inde a enregistré, le 28 avril, près de 360 000 personnes contaminées en une seule journée, du jamais-vu au niveau mondial. Le nombre de morts du Covid-19 dans le pays a dépassé les 200 000 mercredi, avec plus de 3 200 décès signalés en vingt-quatre heures pour la première fois, selon les données officielles. De nombreux experts estiment que le véritable bilan est encore plus élevé. Le « variant indien » a jusqu’ici, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), été repéré dans « au moins dix-sept pays », dont la Belgique, la Suisse et la Grèce.
    Pour lutter contre les différents variants, la France a encore modifié ses conditions d’entrée sur le territoire. Les voyageurs en provenance de cinq pays à risque, le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud, l’Argentine et le Chili, sont soumis, depuis le 24 avril, à un test antigénique à leur arrivée, s’ajoutant à un test PCR réalisé avant le vol, et doivent se mettre à l’isolement pour dix jours.La situation est sous contrôle, veut pourtant croire la PAF, qui gère la zone d’attente, assurant que des mesures sont prises pour tenir compte de la situation sanitaire. Les personnes placées en ZAPI doivent présenter un test PCR négatif aux autorités du pays de départ en vue de leur embarquement. Elles ont accès au gel hydroalcoolique à l’entrée du réfectoire et peuvent solliciter le service médical si elles le souhaitent, assurent également les autorités. Des masques sont mis à la disposition des étrangers, qui sont invités à respecter la distanciation, « mais [ils] souhaitent souvent se regrouper », déplore la PAF. « Aucun cas positif n’a été recensé parmi les Indiens placés en zone d’attente », rassure encore cette source policière.Un constat que ne partage pas Laure Palun, qui explique qu’une quinzaine de personnes ont été détectées positives au Covid-19 ou cas contacts dans la ZAPI de Roissy depuis le 1er avril. La directrice de l’Anafé craint que ce nombre augmente encore dans les jours qui viennent.

    #Covid-19#migrant#migration#france#CDG#sante#transit#frontiere#variant#restrictionsanitaire#circulation#test#cluster

  • Sept anciens membres des Brigades rouges interpellés en France à la demande de l’Italie
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/28/sept-anciens-membres-des-brigades-rouges-interpelles-en-france-a-la-demande-

    « Le président a souhaité régler ce sujet, comme l’Italie le demandait depuis des années », a ajouté l’Elysée. « La France, elle-même touchée par le terrorisme, comprend l’absolu besoin de justice des victimes. Elle s’inscrit également, à travers cette transmission, dans l’impérieuse nécessité de la construction d’une Europe de la justice, dans laquelle la confiance mutuelle doit être au centre », conclut la présidence.

    #extrême_droite

  • Enlèvement de Mia : mandat d’arrêt international contre Rémy Daillet, « animateur » de la « mouvance » complotiste des ravisseurs - AFP
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/20/enlevement-de-mia-mandat-d-arret-international-contre-remy-daillet-animateur

    Ce mandat d’arrêt délivré par un juge d’instruction de Nancy « a été pris au regard de plusieurs éléments, dont les auditions de certaines des personnes placées en garde à vue et mises en examen », précise dans un communiqué le procureur de la République de Nancy, François Perain.
    « Au regard de ces éléments, Rémy Daillet apparaît comme l’animateur principal de la “mouvance” dans le cadre de laquelle s’inscrivent les mis en cause », ajoute le magistrat. Rémy Daillet aurait « joué un rôle dans l’organisation de l’enlèvement et aurait ainsi fourni les coordonnées de l’accueillante de la mère et de l’enfant à Neuchâtel ».

    Un suspect contre les « placements abusifs d’enfants »
    Selon le journal Le Parisien, Rémy Daillet, un ancien cadre du MoDem en Haute-Garonne, vit en Malaisie depuis plusieurs années. Exclu du parti centriste en 2010, il est depuis devenu une figure complotiste et défend l’idée d’un coup d’Etat populaire, selon le quotidien.

    « C’était un fou furieux », se rappelle la présidente de la fédération (...).

    Dans l’une de ses vidéos, il défend sur fond de musique dramatique l’idée d’un coup d’Etat populaire, affirmant que lorsqu’il sera au pouvoir il abolira presque tous les impôts, annulera le port du masque « scientifiquement inutile » et démantèlera la 5G. Il compte également interdire les « épandages aériens, appelés “chemtrails” », référence aux traînées de condensation laissées par les avions dans le ciel. Rémy Daillet veut aussi faire « stopper les placements abusifs d’enfants », un argument auquel aurait été sensible Lola Montemaggi, la mère de la petite Mia.

  • Sebastian Roché : « Les gens croient en l’efficacité de la police lorsqu’ils ne la voient pas agir »
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/16/sebastian-roche-les-gens-croient-en-l-efficacite-de-la-police-lorsqu-ils-ne-

    Avec deux autres universitaires, le sociologue, spécialiste des questions de police et de sécurité, a déchiffré près de dix années d’enquêtes de victimation, un indicateur jugé fiable de l’état de l’opinion à l’égard de la police.

    Le sociologue Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et professeur à Sciences Po Grenoble, s’est penché sur les enquêtes de victimation, menées auprès de la population, pour connaître l’état de l’opinion à l’égard de la police. A rebours des idées reçues, il démontre que c’est l’absence de contact avec les forces de l’ordre qui garantit, aux yeux des Français, son efficacité.

    La police est-elle, comme le soulignent de fréquents sondages, une institution très majoritairement appréciée ?
    Les instituts de sondage continuent de fonctionner avec une approche trop simplificatrice. En se contentant de demander « Avez-vous confiance en la police ? », on n’obtient pas de réponse sur la légitimité de la police mais sur l’utilité de l’existence d’une telle organisation. Or, très peu de gens rejettent radicalement le fait qu’il puisse y avoir une police. Une telle question ne dit rien de la confiance dans ses pratiques. Pour donner une image fidèle de la situation, la confiance doit être mesurée à trois niveaux : le caractère juste de son action, le fait qu’elle ne cause pas de dommages, et des modes d’action efficaces. Il faut mieux évaluer ces modes d’action, les replacer dans des contextes précis.

    Quelles sont les raisons habituelles de la confiance dans la police ?
    Les gens croient dans son efficacité lorsqu’ils ne la voient pas agir, n’ont pas de contact avec elle, et n’ont pas besoin d’elle parce qu’ils ne sont pas exposés à des troubles. Les responsables politiques et policiers affirment que leur mandat consiste à lutter contre la délinquance. Les victimes de cette délinquance et des incivilités imputent donc la responsabilité de ce qui leur arrive à ceux qui se disent responsables. Sans prévention des troubles, la confiance chute dans tous les types de contextes ou de populations.

    La visibilité de l’action policière n’entraîne-t-elle pas une hausse de la confiance dans son efficacité ?
    C’est exactement l’inverse qui se produit : plus les Français voient la police conduire des interventions autour de chez eux, moins ils la trouvent efficace. Et, ce n’est pas parce qu’on est victime ou à cause des incivilités dans le quartier : ces paramètres sont déjà pris en compte.

    Comment expliquer une conclusion aussi contre-intuitive ?
    Les résultats nous poussent à penser qu’une faible confiance provient des modes d’action, des façons de faire la police. En France, le ministère de l’intérieur privilégie une stratégie agressive : des interventions très visibles, qui mobilisent des effectifs nombreux, souvent lourdement équipés. La littérature internationale indique que ce mode d’action érode souvent la légitimité.

    N’est-ce pas au contraire la preuve que, dans certains quartiers, le travail de la police gêne ?
    Non, hélas. Il existe en fait une demande de police dans les quartiers défavorisés, qui sont très loin de la rejeter par principe. Ce travail suggère que ce qui n’est pas admis, en revanche, c’est la « mauvaise police » : les démonstrations de force, les raids, l’usage détourné des contrôles d’identité. Le contraire de la police de proximité.

    La confiance dans la police varie-t-elle en fonction des territoires ?
    Une fois pris en compte les effets de la victimation, des incivilités et des modes d’intervention, nous montrons que la confiance est plus faible dans les quartiers qui cumulent les désavantages en matière d’éducation, de transports, de revenus… Cette variable est beaucoup plus importante que l’origine ethnique ou les revenus du ménage. Elle renvoie aux politiques scolaires et économiques. Elle abrite aussi un effet de mémoire collective : les quartiers pauvres ont le plus subi les violences policières et s’en souviennent.

    Point positif, l’accueil en commissariat : deux tiers des Français s’en disent satisfaits…
    Nous pensions que ce contact pouvait améliorer la légitimité de la police chez les victimes. Ce n’est finalement pas le cas. Ici, le traitement de la plainte est probablement en cause : les auteurs ou les biens volés sont rarement retrouvés. Pire, pour les victimes de violences, aller au poste de police entraîne un affaissement supplémentaire de la confiance si elles ont un statut économique modeste.

    Votre étude ne couvre pas les questions liées aux contrôles d’identité et aux violences policières…
    Ces données ne figurent pas dans cette enquête, les ministères en charge ne s’y sont pas intéressés. Mais, on sait que le contrôle d’identité dégrade, et très nettement, la confiance dans la police.

    #police #violence_d'_État #violences_policières

    • (...) la chapelle de l’établissement, devenue le bâtiment de l’unité de psychiatrie et de psychologie légales, (...) accueille une grosse centaine d’auteurs de violences de la région condamnés à des soins.

      Depuis 2016, cette ancienne église de pierres grises est le terminus de la chaîne pénale du traitement de la violence intime. Après le jugement au tribunal et, dans un cas sur deux, une peine de prison, l’obligation de soins thérapeutiques est la dernière étape pour ces personnes reconnues coupables de viols, d’agressions sexuelles ou de violences conjugales.

      « Ça ne s’invente pas, ils ont mis les auteurs de violences dans la chapelle », dit en souriant le docteur Daniel Pinède, 40 ans, sans blouse blanche et en baskets, présentant le service qu’il dirige depuis un an. Comme tous les jeudis, le psychiatre passe en revue les nouveaux patients avec son équipe – une infirmière, trois psychologues, deux étudiantes et une secrétaire médicale – afin d’échanger sur leurs évaluations, leur dangerosité, et les techniques de soin à mettre en place.

      « Lui, il a enlevé une petite fille qu’il a touchée », amorce le médecin en évoquant ce retraité de la SNCF. « Il va s’agir de mettre en lien son passé de victime, car il a été violé deux fois dans son enfance, et son parcours d’agresseur. Il commence seulement à intégrer l’idée qu’il est victime, mais qu’il a surtout fait des victimes », prévient-il.

      Tee-shirt à l’effigie d’un groupe de rock et sweat à capuche, Sandrine Thong-Coong, l’infirmière du centre, enchaîne avec ses comptes rendus d’accueil. Elle a trente ans de psychiatrie à Ville-Evrard au compteur et est convaincue que pour qu’il y ait « moins de victimes, il faut moins d’auteurs ». C’est la première personne que les condamnés au soin rencontrent, la première à tenter d’établir « cette alliance thérapeutique sans laquelle aucun progrès n’est possible ». « Je leur annonce qu’on est des soignants, qu’ils ont déjà été jugés, qu’on n’est pas là pour leur faire la morale mais pour les accompagner. Que le secret médical existe, qu’on ne le lèvera que s’ils nous disent qu’ils vont agresser quelqu’un », explique-t-elle.

      « Je vais bientôt passer à l’acte »

      Sandrine Thong-Coong étudie l’intégralité des vécus judiciaires et médicaux des auteurs, leur demande de raconter les faits, mesure leur rapport aux femmes, les tutoiements trop rapides et la minoration de leurs agissements – « j’avais bu » ou « elle l’a bien cherché ». A la fin, elle les interroge sur leurs attentes. « Je ne suis pas malade ni fou, je n’ai rien à faire dans un hôpital psychiatrique , entend-elle souvent. Certains ne comprennent pas cette double peine de la prison et du psy, ils sont là seulement pour l’attestation de suivi qu’il faut verser au service pénitentiaire d’insertion et de probation de Seine-Saint-Denis. Parfois, des lueurs s’allument, et des phrases comme « je ne voudrais pas que ça recommence » ou « il faut que je me soigne pour qu’il n’y ait plus de victimes » résonnent dans son petit bureau.

      Ce jeudi de février, Sandrine Thong-Coong évoque le cas de Gérard (les prénoms des auteurs ont été changés), la cinquantaine, condamné pour « agressions sexuelles sur mineur ». Elle déroule ses addictions, ses traitements et ses peurs. Elle le qualifie d’« inquiétant ». « Je vais bientôt passer à l’acte, j’ai besoin d’aide », a alerté Gérard au cours de son premier entretien. « C’est vrai qu’il clignote de toutes les couleurs lui, ça pue au niveau des risques », examine Nicolas Estano, l’un des psychologues, spécialisé justement dans l’étude de données permettant la prédictibilité de la récidive. « Je vais faire son évaluation », conclut Daniel Pinède, qui s’empare parfois des cas les plus retors.

      Rendez-vous est pris dix jours plus tard avec Gérard. Lunettes, veste noire, chaussures aux lacets jaunes, sac en bandoulière, il a cette apparence sans particularité des anonymes que l’on croise sans jamais les remarquer. Daniel Pinède s’assoit en face de lui et étale sur la table autant de feuilles blanches que de critères qu’il analyse avec son patient.

      « Je suis malade alcoolique depuis vingt ans, commence Gérard timidement. Mais je n’ai pas bu une goutte depuis le 24 décembre.

      C’est bien, vous essayez de tenir, le félicite le médecin.

      Hier, j’ai eu très envie de consommer, parce que j’étais stressé de venir ici. J’avais peur d’aller loin dans mon enfance et dans ce que j’ai fait. »

      Le docteur passe de la prise de toxiques aux traitements médicamenteux. Gérard sort un tas de documents pliés de sa sacoche qu’il n’a pas quittée. Dedans, une ordonnance de Salvacyl, une molécule qui permet une baisse majeure de la testostérone. Dans son sillage, la sexualité et la « fantasmatique pédophile » peuvent disparaître. Il est sous castration chimique depuis dix ans. « Dans ma tête, c’était castration totale et complète, je ne voulais plus avoir de sexe », raconte-t-il.

      « Ça m’a fait du bien de parler »

      L’homme a sollicité une consultation car il est très angoissé : ses fantasmes reviennent. « Dès que je suis dans un bus et qu’il y a un enfant qui monte je suis obligé de descendre. Je ne peux plus regarder la télévision, il y a trop de films avec des enfants qui passent », décrit-il. Gérard essaye de mettre en place des stratégies d’évitement pour ne pas passer à l’acte. Parfois il boit trop et se rend aux urgences de l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis pour se faire admettre pour alcoolisme. « Ça monte, ça monte, j’ai peur de refaire des victimes, de gâcher ma vie et celles des familles. » Gérard pense que le Salvacyl ne fonctionne plus. Il n’y a pas longtemps, il s’est surpris à suivre un enfant dans la rue.

      Le stylo de Daniel Pinède court sur les feuilles blanches. « Et vos parents ? » L’hérédité de Gérard est fracassée par l’alcool : sa mère en meurt quand il est enfant. Il est ensuite placé en foyer, rentre parfois chez son oncle, qui le viole régulièrement jusqu’à ses 16 ans. « Ça laisse des traces. Je suis en colère, ça m’a tout gâché. »

      A 12 ans, des images sexualisées d’enfants apparaissent et colonisent son cerveau. A 13 ans, il commence à boire, et passe à l’acte, en agressant sexuellement ses compagnons de foyer. Puis, à 20 ans, il s’en prend à ses neveux. « Ça a commencé en 1986, ça a eu lieu plusieurs fois avec chacun, et ça s’est terminé en 2000, quand Enzo a fait une connerie, il a volé un truc, il s’est retrouvé devant les gendarmes, et il a tout lâché. Tant mieux , se remémore Gérard. Tribunal, deux ans de condamnation, mais une seule année d’incarcération.

      Depuis sa libération en 2001, il fait des tentatives de suicide tous les ans. « Il va falloir construire un vrai grillage autour de vous », préconise le psychiatre d’une voix douce. « On va s’arrêter là, ça fait un petit moment que je vous torture. Mais vous êtes rassuré par cet entretien ? Vous n’allez pas partir en courant pour picoler ? », conclut-il. « Non, non ça m’a fait du bien de parler »_, termine Gérard. La chapelle comme sanctuaire.

      « Il faut déconstruire les monstres »

      Trois études internationales et reconnues d’épidémiologie médicale (Briere et Runtz, 1989 ; Smiljanich et Briere, 1996 ; Becker-Blease, Friend et Freyd, 2006) estiment que le trouble pédophilique – c’est-à-dire le fait d’avoir une fantasmatique sexuelle sur des mineurs prépubères qui dure plus de six mois, à ne pas confondre avec la pédocriminalité qui appartient au langage pénal et décrit la commission de faits sexuels sur des enfants – touche de 5 % à 20 % de la population (5 % correspondant à une attirance stable, 20 % à un fantasme sexuel transitoire). Par comparaison, une autre maladie psychiatrique comme la schizophrénie concernerait, selon les statistiques, autour de 1 % des gens. « La prévalence est énorme, la violence sexuelle casse du mineur à la pelle. C’est le fait criminel le plus minoré, le plus grave et le plus coûteux pour la société », observe Daniel Pinède.

      Lui-même l’admet : ses proches oscillent entre fascination et répulsion pour son travail. Comme si la matière contaminait directement ces soignants. « C’est sûr que nos patients ont une image de monstre, mais il faut déconstruire les monstres. De 5 % à 20 %, c’est tout le monde. Et la réalité fait moins peur quand on la regarde que quand on l’imagine », souligne le psychiatre. L’installation même du centre pour auteurs à l’hôpital de Ville-Evrard ne s’est pas faite sans heurts : le loup entrait dans la bergerie, selon leurs homologues de psychiatrie infantile. « Pourquoi tu es partie là-bas ? Ces gens-là ne devraient pas être soignés, ils coûtent cher à la “Sécu” », ont répété ses collègues des services généraux à Sandrine Thong-Coong, l’infirmière, lorsqu’elle a été transférée dans la chapelle.

      « Soupape psychique »

      Pourquoi Gérard a-t-il agressé autant de garçons ? Pourquoi les hommes violent-ils ? Il n’y a jamais qu’une seule raison, mais il existe une définition, issue de la conférence de consensus de 2001 établie par la Fédération française de psychiatrie et intitulée « Psychopathologie et traitement des auteurs d’infractions à caractère sexuel ». Elle concerne toutes les catégories d’auteurs, souvent classés en fonction de leurs faits. Il y a ceux condamnés pour inceste, « on n’a pas Fourniret chez nous, plutôt des hommes qui ont une vie sexuelle adulte mais se rabattent sur les enfants par opportunisme et qui mettent en place une grosse emprise pour y arriver : c’est le type régressé », développe Nicolas Estano.

      Il y a ensuite ceux qui sont bloqués dans l’enfance, atteints d’un trouble pédophilique comme Gérard : c’est le type « fixé ». Et les auteurs de viols sur femmes adultes, « dont seulement 30 % d’entre eux sont des psychopathes au sens psychiatrique du terme », poursuit le psychologue expert. « Ainsi, l’essentiel des personnes qui violent des femmes adultes ne sont atteintes d’aucune pathologie. »

      Ces trois catégories recouvrent la majeure partie de la file active des auteurs de violences sexuelles de Ville-Evrard. La plupart de ces patients commettent leurs actes selon la même explication, posée par le consensus de 2001 : « Le passage à l’acte sexuel est une tentative de solution défensive par rapport à des angoisses majeures liées à des carences fondamentales, pour prévenir le risque d’un effondrement dépressif. » Autrement dit, selon Gaëlle Saint-Jalmes, ancienne journaliste scientifique reconvertie en psychologue du centre, passionnée depuis toujours par la question ontologique de la violence, le viol est une « soupape psychique ». A la question de pourquoi les hommes plus que les femmes, et de la place de la domination masculine dans le passage à l’acte, « les hommes sont sociétalement plus autorisés à se préserver grâce à la violence », souligne-t-elle.

      « Il va falloir abattre plein de défenses »

      Nicolas Estano est le seul soignant en costume du centre : il réalise aussi des expertises judiciaires pour les tribunaux. Il évalue toute sorte de criminels, terroristes, braqueurs, meurtriers, mais là encore la violence sexuelle l’interroge.

      Sur le poids de l’inégalité de genre dans le viol, il commence par citer la thèse réalisée par l’un de ses confrères en 2016, Massil Benbouriche, aux résultats vertigineux : « Un tiers des hommes pourraient violer une femme s’ils étaient certains qu’elle ne porterait pas plainte », relit-il. « C’est une des règles de base de la criminologie, si on n’est pas attrapé, on continue à passer à l’acte, c’est un rapport coût-avantage, et c’est en ça que la faiblesse de la judiciarisation de la violence sexuelle est problématique », diagnostique-t-il.

      Un autre jeudi, en mars cette fois-ci, Emilie Bouvry, la troisième psychologue de l’équipe, attaque la réunion hebdomadaire de l’unité avec le dossier de Lucien, condamné à cinq ans d’emprisonnement et trois ans d’obligation de soins pour « agression sexuelle sur mineur de moins de 15 ans en extra-familial ». « Il s’est fait attraper par des policiers municipaux qui ont vu un drap noir accroché à la vitre d’une voiture sur un parking. » Lucien agressait sexuellement une enfant, « transpirante et tremblante, recroquevillée à l’arrière », résume-t-elle.

      Emilie Bouvry a passé plusieurs heures avec Lucien et balayé toute son histoire personnelle. Elle s’alarme du fait qu’il reste convaincu qu’il avait une relation sentimentale avec sa voisine de 12 ans avec laquelle il a été découvert. Lucien a 45 ans. « Ça va être costaud, annonce la psychologue. Il ne reconnaît rien, il n’a fait aucune introspection malgré la prison, il ne se remet pas en question. » « Oui, il faut l’attaquer en thérapie individuelle, à deux, pour essayer de le faire mentaliser un peu ce qu’il a fait », poursuit Daniel Pinède. « Il va falloir abattre plein de défenses pour le faire accéder à l’autre et à son existence, il est très égocentré et ne supporte pas la frustration », rebondit Emilie.

      Lucien et les autres auteurs ont tous beaucoup de mal à reconnaître le mal qu’ils font, ils sont dans une impasse morale. « Ils disent parfois que la violence ne permet pas la résolution des conflits, certes, mais jamais que la violence atteint l’autre dans son intégrité. Là est l’enjeu ! S’ils sont convaincus de renoncer, c’est davantage pour des raisons pratiques que pour des raisons morales », justifie Emilie Bouvry.

      En tant qu’agresseur, accepter la souffrance de la victime implique d’avouer la sienne. En ça la sanction, bien que nécessaire, n’est pas suffisante, il faut surtout déconstruire tout son système de valeurs et lui apprendre à « supporter sa propre vulnérabilité, sans se sentir menacé au point d’en venir aux armes et de faire l’impasse sur l’autre, mais aussi sur une partie de soi ».

      Addiction au sexe

      Ensuite, Nicolas Estano présente son évaluation. Le psychologue aux yeux bleus a grandi dans une cité du Havre (Seine-Maritime) – il a déjà croisé en prison des connaissances de son enfance. Aujourd’hui, il aborde le cas de Mehmet, 38 ans, turc d’origine qui dirige un commerce. Son profil hérite lui aussi de l’adjectif « inquiétant ». « Alors, lui, il est issu d’un mariage qui semble forcé en Turquie, puis ses parents sont venus en France. Il passe son enfance dans un quartier populaire, dans un contexte très précaire, car son père boit, joue, court les jupons et humilie sa mère », attaque Nicolas Estano. L’homme a arrêté sa scolarité à 16 ans pour entrer dans un magasin comme manutentionnaire.

      « Il rejoint ensuite les “Loups gris”, un mouvement nationaliste turc. Il n’aime pas les Kurdes, les homosexuels et les Arméniens, trouve qu’Erdogan est quand même un peu mou parce que les homosexuels ont pu faire la Gay Pride. Il aime le cadre du mouvement radical, mais s’en est éloigné après avoir failli se faire couper la main dans une rixe. » Voilà pour la vision du monde de Mehmet. Le soignant enchaîne sur ses comportements amoureux, raconte que son patient tombe « amoureux » de toutes les filles qu’il rencontre, cumule les infidélités et souffre d’une addiction au sexe : il dépenserait 5 000 euros par an pour avoir des rapports avec des prostituées et louer des chambres d’hôtel.

      « Sur les faits… alors on est en récidive. » En 2012, Mehmet viole une jeune femme au fond d’une rame de métro, mais n’a pas conscience de l’avoir violée, car selon lui elle n’aurait dit « non » qu’à la fin. Il s’en serait vanté auprès de ses collègues et n’aurait pas compris la plainte du lendemain, qui lui a valu un passage en détention. Libéré, il reprend son travail à la direction de la boutique et enferme une stagiaire dans son bureau. « Il l’a assise sur ses genoux et l’a forcée à le masturber », lit Nicolas Estano. « Il a clairement une mauvaise compréhension du consentement », décrypte-t-il.

      Champ de recherche scientifique important

      Le psychologue se passionne pour les statistiques. Lorsqu’il fait ses évaluations, il aime à calculer les probabilités de récidive de ses patients. Pour Mehmet, elle est élevée : « Il y a 15 % de chance sur un an qu’il soit à nouveau incarcéré pour des faits de cette nature, s’il ne change pas de mode de vie. »

      Car la violence sexuelle est un champ de recherche scientifique important. Il existe deux échelles principales qui permettent de mesurer la dangerosité d’un auteur. Il y a d’abord l’échelle statique 99-R, élaborée par Karl Hanson, un chercheur canadien. « C’est de la data pure, actuarielle, comme pour les assurances », détaille Nicolas Estano. On y apprend que, plus on est jeune, plus on a de risques de récidiver ; que d’avoir cohabité en couple au moins deux ans fait baisser le risque. A l’inverse, lorsque l’auteur n’a aucun lien avec sa victime et qu’au moins l’une d’entre elles est de sexe masculin, la probabilité d’un nouveau passage à l’acte augmente. « Mais, en moyenne, les auteurs de violence sexuelle récidivent peu, entre 5 % et 15 %, contre au moins 50 % pour les braqueurs et les trafiquants de drogue », note le psychologue.

      Pour établir le score de Mehmet, Nicolas Estano a combiné une autre échelle, appelée Stable-2007, qui mesure des critères plus évolutifs, comme le soutien de la famille, l’identification émotive aux enfants, l’hostilité envers les femmes, le rejet social, les gestes impulsifs, la capacité à rebondir face aux difficultés, la place de la vie sexuelle et la coopération avec les soignants. « On adapte ainsi notre prise en charge à ces résultats », précise M. Estano.

      Comment alors soigner ces auteurs de violences sexuelles sur femmes adultes, comme Mehmet ? Il s’agit d’abord de comprendre un point important du fonctionnement du viol, qui bat en brèche les clichés sociétaux sur ce crime.

      Une définition là encore scientifique sur laquelle Nicolas Estano insiste : « La colère ou la recherche de pouvoir est la composante principale. Le viol, plutôt qu’être principalement l’expression d’un désir sexuel, est en fait l’utilisation de la sexualité afin d’exprimer ces questions de la puissance ou de la colère. Il est ainsi un acte pseudo-sexuel, un ensemble de comportements sexuels ayant plus à voir avec le statut, l’hostilité, le contrôle, la domination qu’avec la sensualité ou la satisfaction sexuelle. » Cet axiome date de 1979 et a été posé par des chercheurs américains : la prédation sexuelle n’est pas tant liée au plaisir, ou même à des attitudes équivoques de la victime, mais surtout au pouvoir.

      Pour son patient turc, le psychologue s’apprête à faire son métier, à savoir « entrer en relation ». « Et ça n’est pas simple de trouver l’accroche thérapeutique avec des gens qui ne sont pas là de leur plein gré. On n’est pas des béni-oui-oui, on est là pour les aider à mieux se comprendre. » Ainsi, avec sa deuxième condamnation, Mehmet a compris qu’il avait « un problème d’écoute avec les femmes ». Un début de questionnement du patient comme une première prise pour le soignant. « Entendre la parole des auteurs, ce n’est pas les faire gagner sur les victimes. Il ne faut pas les opposer, il faut attaquer la médaille par ses deux côtés », assume Daniel Pinède.

      Profil des patients de Ville-Evrard

      Etat civil
      240 hommes et 1 femme. Age moyen : 33 ans. 67 % sont célibataires ou divorcés, 31 % en couple.

      Pathologies psychiatriques
      Les deux tiers des auteurs de violences sexuelles suivis par l’unité de psychiatrie et de psychologie légales n’ont pas de maladie psychiatrique. 5 % présentent une forme de perversion. 13 % des symptômes de type dépressif.

      Antécédents médicaux
      4,5 % ont été hospitalisés pour des tentatives de suicide.
      30 % présentent des conduites addictives.

      Données criminologiques
      19 % ont des antécédents judiciaires pour des infractions à caractère sexuel. 20 % pour des faits d’autre nature.

      Circonstances des infractions
      64 % des faits se sont déroulées dans un lieu privé (domicile, ­bureau) contre 23 % dans un lieu public ouvert (rue), 10 % dans un lieu public clos (métro, cave). 6 % des viols et agressions sexuelles sont commis à l’aide d’une arme.

      Traitement judiciaire
      La moitié des patients de l’unité ont été incarcérés : 42 % pour des faits de viol, 40 % pour agressions sexuelles.
      Données issues d’une étude des soignants de l’unité de psychiatrie et de psychologie légales de ­Ville-Evrard réalisée après six ans d’expérience au centre de soins pour auteurs de violences sexuelles.

      Données issues d’une étude des soignants de l’unité de psychiatrie et de psychologie légales de ­Ville-Evrard réalisée après six ans d’expérience au centre de soins pour auteurs de violences sexuelles.

      #viol #violeurs #culture_du_viol #psychiatrie

    • Merci pour l’article @colporteur
      J’extrait ceci pour cherché cette thèse.

      Sur le poids de l’inégalité de genre dans le viol, il commence par citer la thèse réalisée par l’un de ses confrères en 2016, Massil Benbouriche, aux résultats vertigineux : « Un tiers des hommes pourraient violer une femme s’ils étaient certains qu’elle ne porterait pas plainte », relit-il. « C’est une des règles de base de la criminologie, si on n’est pas attrapé, on continue à passer à l’acte, c’est un rapport coût-avantage, et c’est en ça que la faiblesse de la judiciarisation de la violence sexuelle est problématique », diagnostique-t-il.

      –—

      Étude expérimentale des effets de l’alcool et de l’excitation sexuelle en matière de coercition sexuelle
      par Massil Benbouriche

      L’objectif général de cette thèse était d’étudier expérimentalement les effets de l’alcool et de l’excitation sexuelle sur la perception du consentement et les intentions comportementales d’utiliser des stratégies coercitives pour avoir une relation sexuelle. Plus exactement, et afin d’étudier les effets de l’alcool sur la perception des intentions comportementales exprimées par une femme, un plan expérimental inter-participants a permis de répartir aléatoirement 150 participants , issus de la population générale, dans une condition Avec ou Sans alcool. Par la suite, les participants étaient à nouveau répartis aléatoirement dans l’une des deux modalités du facteur Excitation sexuelle, soit Avec ou Sans excitation sexuelle. Un plan factoriel inter-participants 2x2 a alors permis d’étudier les effets de l’alcool et de l’excitation sexuelle sur le temps de latence pour indiquer qu’une femme n’est plus intéressée par avoir une relation sexuelle, ainsi que sur les intentions comportementales d’utiliser des stratégies coercitives nonviolentes et de commettre un viol.Alors que les résultats ouvrent la voie à de nouvelles recherches afin de mieux comprendre les mécanismes par lesquels l’alcool peut, chez certains individus, contribuer à expliquer la coercition sexuelle, des implications pratiques peuvent également être proposées. Ainsi, si les résultats soutiennent l’importance de programmes de prévention primaire, voire situationnelle, ils soulignent que des programmes de prévention secondaire apparaissent également comme un élément indispensable d’une politique efficace de prévention de la coercition sexuelle.

      https://www.theses.fr/2016REN20030
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      https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01397177/document

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      Il semblerait que ca soit "« Un tiers des 150 hommes de l’étude qui pourraient violer une femme s’ils étaient certains qu’elle ne porterait pas plainte ». C’est le même ratio qu’on trouvait dans une étude américaine dont je ne me souviens plus la source mais qui était faite sur 130 gars. Ca fait pas beaucoup d’études là dessus et pas beaucoup d’hommes interrogés... Les violences sexuelles faites aux filles et aux femmes, c’est pas un sujet vraiment important....

      Par contre ca correspond plutot bien avec le fait qu’un tiers des femmes ont subit des violences sexuelles aux cours de leur vie, la plus part du temps avant leurs 15 ans, c’est à dire lorsque 1/3 des hommes sont bien certains que leur victime ne portera pas plainte.

  • Projet de loi renseignement : un toilettage plutôt qu’une refonte du texte de 2015
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/15/projet-de-loi-renseignement-un-toilettage-plutot-qu-une-refonte-du-texte-de-

    Le nouveau projet qui devrait être débattu, fin mai-début juin, à l’Assemblée, introduit des nouvelles techniques qui pourraient faire débat. Six ans après le vote de sa première loi sur le renseignement, la France risque de conserver son bonnet d’âne des principales démocraties en matière de contrôle d’une activité qui aime tant le secret. Le Monde a eu accès à l’essentiel du nouveau projet de loi sur le renseignement qui sera débattu, fin mai-début juin, à la représentation nationale pour un vote prévu le (...)

    #CNCTR #algorithme #anti-terrorisme #données #législation #LoiRenseignement #écoutes

  • Les principaux articles de la loi « sécurité globale », définitivement adoptée par l’Assemblée nationale
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/15/les-principaux-articles-de-la-loi-securite-globale-definitivement-adoptee-pa

    Les députés ont validé, jeudi, une version du texte en partie remaniée par le Sénat. L’opposition de gauche a annoncé saisir le Conseil constitutionnel. Sécurité privée, police municipale, port d’arme en dehors du service, déploiement de drones, accès élargi aux images de vidéosurveillance et des caméras piétons : la loi pour « une sécurité globale préservant les libertés » a été adoptée, jeudi 15 avril, par un ultime vote à l’Assemblée nationale. Le groupe parlementaire du Parti socialiste (PS) a d’ores et (...)

    #CCTV #drone #législation #vidéo-surveillance #surveillance #CNIL

  • Des députés réclament la création d’une commission d’enquête sur les questions migratoires à l’Assemblée nationale
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/14/des-deputes-reclament-la-creation-d-une-commission-d-enquete-sur-les-questio

    Des députés réclament la création d’une commission d’enquête sur les questions migratoires à l’Assemblée nationale. La proposition de résolution, lancée par le groupe Libertés et territoires, a pour objectif de remettre au centre du débat une réflexion sur les conditions de vie et d’accueil des migrants en France, qui se sont encore dégradées pendant la crise sanitaire.
    A un an de l’élection présidentielle, l’initiative est présentée comme un travail de fond autant qu’une offensive politique. Mardi 13 avril, lors d’une conférence de presse, le président du groupe parlementaire Libertés et territoires, Bertrand Pancher (Meuse, 1re circonscription) a annoncé avoir demandé la création d’une commission d’enquête sur « les migrations, les déplacements de populations et les conditions de vie et d’accès aux droits des migrants, réfugiés et apatrides en regard des engagements internationaux de la France ». Une proposition de résolution en ce sens a été enregistrée le 6 avril par la conférence des présidents de l’Assemblée nationale. Sa recevabilité sera examinée par la commission des affaires étrangères le 5 mai.
    Le président du groupe Libertés et territoires – qui réunit une quinzaine d’indépendants de différents bords, à la fois d’anciens membres de La République en marche (LRM), des centristes, des radicaux, des nationalistes corses et des écologistes – a fait usage de son « droit de tirage », en vertu duquel chaque groupe d’opposition ou minoritaire peut demander la création d’une commission d’enquête une fois par session ordinaire. Leur constat de départ est le suivant : « La situation des personnes migrantes sur notre territoire est particulièrement désastreuse et elle s’est considérablement dégradée pendant la crise sanitaire », déclare Bertrand Pancher.Le programme envisagé est vaste, allant des conditions d’accueil des migrants en France à l’action des autorités françaises et de l’Union européenne sur les routes migratoires et dans les pays d’origine. « Les migrations et les conditions de vie des migrants renvoient immanquablement au respect du droit (…). Et il y a peu de domaines où le sentiment d’un écart entre les textes et la réalité vécue n’est aussi grand », peut-on lire dans la proposition de résolution. « Quand on voit, à Calais, des migrants qui dorment dans une tente et les pelleteuses qui viennent à 4 heures du matin pour les détruire, on est en droit de s’interroger », plaide Sébastien Nadot (Haute-Garonne, 10e circonscription), le député qui doit présider cette commission d’enquête.En creux, c’est la politique du gouvernement qui est visée. La loi pour une immigration maîtrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie, votée en 2018, « se voulait équilibrée, on avait tout pesé pour qu’elle le soit, mais il faut que ce soit suivi d’effets derrière », insiste Frédérique Dumas, députée des Hauts-de-Seine (ex-LRM). Si la demande tendant à la création de cette commission d’enquête est déclarée recevable, les travaux débuteraient dès le 11 mai et un rapport sera rendu six mois plus tard. « Des propositions seront faites et s’inscriront dans le débat à la présidentielle », espère Sébastien Nadot.

    #Covid-19#migrant#migration#france#sante#crisesanitaire#politiquemigratoire#immigration#asile#accueil

  • Pour les sans-abri et dans les hébergements d’urgence, une vaccination contre le Covid-19 lente et compliquée
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/13/pour-les-sans-abri-et-dans-les-hebergements-d-urgence-une-vaccination-contre

    Pour les sans-abri et dans les hébergements d’urgence, une vaccination contre le Covid-19 lente et compliquée. Les autorités aimeraient accélérer la cadence avec le vaccin Johnson & Johnson, nécessitant une seule injection. Cependant, l’entreprise américaine a annoncé mardi vouloir retarder le déploiement de son produit en Europe, qui était initialement prévu le 19 avril.Comment la stratégie vaccinale mise en place par le gouvernement prend-elle en compte les personnes les plus éloignées des services de santé ? Comment s’organise plus précisément la prise en charge des personnes sans domicile fixe, celles vivant dans des centres d’hébergement d’urgence ou dans des habitats collectifs ? Parmi elles, enfin, qu’en est-il des personnes en situation irrégulière, notamment pour celles qui ne bénéficient d’aucune couverture sociale ?Au ministère des solidarités et de la santé, on reconnaît un sujet « compliqué », à l’heure où le nombre de doses reste limité et où leur mode de conservation et d’administration entrave la prise en charge des populations les plus vulnérables. En octobre 2020, Médecins sans frontières (MSF) publiait les résultats d’une enquête épidémiologique menée en Ile-de-France, avec Epicentre et l’Institut Pasteur, démontrant une surexposition au virus dans les « lieux de regroupements de personnes en grande précarité ». Parmi eux, différentes formes d’hébergements sociaux collectifs, des endroits où la promiscuité est inévitable et la distanciation sociale impossible.
    Sur les deux foyers de travailleurs migrants étudiés entre le 23 juin et le 2 juillet 2020, l’enquête montre qu’entre 82 % et 94 % des résidents avaient été exposés au Covid-19 et développé des anticorps. En outre, au sein des dix centres d’hébergement d’urgence étudiés – soit 543 résidents – une personne sur deux était positive au Covid-19 au moment de l’enquête.
    Article réservé à nos abonnés Lire aussi Vaccin anti-Covid : « Une majorité des bénéficiaires est issue des classes les plus aisées et ne représente pas la population la plus vulnérable »
    Début décembre, à l’approche du lancement de la campagne de vaccination, des réunions ont été organisées au ministère des solidarités et de la santé, en présence de plusieurs associations. « Il y a eu une écoute attentive », estime Corinne Torre, de MSF. Une première question d’ordre technique a été évacuée, avec la possibilité, pour les personnes sans papiers ne bénéficiant pas de l’aide médicale d’Etat, de se voir attribuer un numéro de Sécurité sociale provisoire.« C’est un principe évident pour le gouvernement : toutes les personnes qui se trouvent en France, quelle que soit leur situation administrative, peuvent se faire vacciner gratuitement », explique-t-on au ministère de la santé. Plusieurs parlementaires, rassemblés par le député (Libertés et Territoires) des Bouches-du-Rhône François-Michel Lambert, ont adressé un courrier au ministre de la santé, Olivier Véran, pour réclamer la mise en place d’un indicateur régulier visant à préciser le nombre de personnes sans papiers ayant reçu une injection.Selon quels critères la vaccination de l’ensemble des publics précaires est-elle organisée ? « L’âge et la comorbidité », répond le ministère, ce qui implique de suivre le même calendrier vaccinal que celui qui s’impose au reste de la population. « On regrette que nos publics ne soient pas prioritaires », souligne Bruno Morel, directeur général d’Emmaüs Solidarité. L’association gère notamment des maraudes, des accueils de jour et des centres d’hébergement. « Il s’agit de personnes qui vivent parfois à la rue et qui sont fragiles face au risque épidémique », poursuit-il. Seuls les résidents des foyers de travailleurs migrants âgés de 60 ans et plus ont été éligibles à la vaccination de façon prioritaire.
    Pour l’heure, néanmoins, même pour les personnes d’ores et déjà éligibles, l’accès au vaccin reste extrêmement compliqué. Selon leur situation, elles se retrouvent face à plusieurs difficultés voire impossibilités : l’accès à l’information, la prise de rendez-vous sur Doctolib, la venue dans un centre de vaccination…« Certaines personnes ont beaucoup de défiance vis-à-vis des autorités, ce qui implique de faire une sensibilisation particulière », rapporte Corinne Torre. Des supports de communication ont notamment été créés par Santé publique France et traduit en vingt-trois langues. Au sein des structures gérées par Emmaüs Solidarité, des séances en visioconférence animées par des médecins bénévoles ont été organisées.

    #Covid-19#migrant#migration#france#travailleurmigrant#sante#vaccination#SDF#foyertravailleur#risqueepidemique#senibilisation

  • Paris pousse le Conseil d’Etat à défier la justice européenne sur les données de connexion
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/08/paris-pousse-le-conseil-d-etat-a-defier-la-justice-europeenne-sur-les-donnee

    Jusqu’où un Etat peut-il surveiller sa population au nom de la sécurité ? Cette question posée au Conseil d’Etat fait trembler les ministères de l’intérieur, de la justice et des armées depuis l’arrêt rendu le 6 octobre 2020 par la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) sur le suivi de la trace des communications numériques de l’ensemble de la population.

    L’enjeu est de savoir si la France peut légitimement demander aux fournisseurs de services de communications électroniques de conserver de manière généralisée et indifférenciée pendant un an les données de toutes nos communications personnelles ou professionnelles : numéro de téléphone appelé ou appelant, date, heure et durée de la communication, géolocalisation, identification du matériel utilisé, nom et adresse de l’utilisateur du matériel, adresse IP utilisée pour les services Internet, etc. De quoi permettre aux services de renseignement, à la justice et à la police de puiser, sous conditions, dans cette masse d’informations au gré de leurs besoins préventifs ou probatoires. Il s’agit aussi bien de pouvoir surveiller une personne soupçonnée d’amitiés terroristes que de vérifier a posteriori la présence d’une autre sur le lieu d’un cambriolage.

    Logiquement le Conseil d’Etat est censé se conformer au cadre très restrictif fixé par la CJUE, puisque le droit des traités de l’UE s’impose en tant que norme supérieure. Mais, « cette perspective inquiète le gouvernement », reconnaît-on à Matignon. Dans le mémoire déposé au nom du premier ministre Jean Castex devant les juges du Palais-Royal, que Le Monde a pu consulter, Claire Landais, secrétaire générale du gouvernement, souligne que cet arrêt fait « peser des risques majeurs sur l’ensemble des capacités opérationnelles des services de renseignement et des services d’enquête judiciaire ».

    Aller au clash

    Adoptant une position politique très offensive et une analyse juridique inédite, le gouvernement français demande tout bonnement au Conseil d’Etat d’aller au clash sur ce sujet avec les institutions européennes. Pour arbitrer ce dossier ultrasensible, la juridiction administrative suprême a décidé de réunir sa formation la plus solennelle, l’assemblée du contentieux, le 16 avril.

    Pour les juges européens, le stockage généralisé des données de connexion et de localisation est bel et bien contraire à la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne

    Déjà en 2016, dans un arrêt dit « Tele2 », la CJUE avait, au nom du droit à la vie privée, interdit aux Etats d’imposer aux opérateurs une « conservation généralisée et indifférenciée des données ». Saisi par un groupe d’associations de défense des libertés sur Internet emmené par la Quadrature du Net, le Conseil d’Etat a décidé en 2018 de ne pas faire une application de cet arrêt, jugeant qu’il ne répondait pas à tous les cas de figure. Il a préféré, avant de trancher sur le fond, adresser cinq questions préjudicielles à la Cour de Luxembourg sur les marges d’interprétation du droit européen susceptibles de permettre ces intrusions dans la vie privée au nom de la sécurité nationale ou de l’ordre public.

    L’arrêt du 6 octobre 2020 est la réponse extrêmement détaillée à ces questions, également soulevées par la Cour constitutionnelle belge. Pour les juges européens, le stockage généralisé des données de connexion et de localisation est bel et bien contraire à la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et à la directive « ePrivacy » de 2002 sur la protection de la vie privée sur Internet.

    « Les utilisateurs des moyens de communications électroniques sont en droit de s’attendre, en principe, à ce que leurs communications et les données y afférentes restent, en l’absence de leur consentement, anonymes et ne puissent pas faire l’objet d’un enregistrement », dit la CJUE.

    Elle reconnaît toutefois aux Etats le droit d’introduire des exceptions à ce principe dès lors que cela « constitue une mesure nécessaire, appropriée et proportionnée (…) pour sauvegarder la sécurité nationale, la défense et la sécurité publique, ou assurer la prévention, la recherche, la détection et la poursuite d’infractions pénales ». En répétant que rien ne peut justifier que ces dérogations deviennent la règle.
    Le filet français

    Dans le détail, la Cour européenne autorise le stockage général et indifférencié de données au nom de la « sauvegarde de la sécurité nationale » si l’existence de « circonstances suffisamment concrètes permettant de considérer que l’Etat membre concerné fait face à une menace grave, (…) réelle et actuelle ou prévisible ». De plus, la mesure ne peut être ordonnée que pour « une période limitée ». On est loin du filet français qui attrape tout, tout le temps, au cas où…

    En matière de lutte contre la criminalité et de sauvegarde de la sécurité publique, les conditions sont encore plus restrictives. La collecte de données ne peut être décidée qu’à l’encontre de personnes « préalablement identifiées (…) sur la base d’éléments objectifs comme présentant une menace pour la sécurité publique », ou dans une zone géographique donnée face à « une situation caractérisée par un risque élevé de préparation ou de commission d’actes de criminalité grave ». En revanche, sur la conservation des identifiants d’adresses IP ou sur l’analyse des données de connexions en temps réel, les juges de Luxembourg se montrent plus ouverts.

    Les juges français sont liés par cette demande d’interprétation qu’ils ont adressée au juge européen. Mais le gouvernement leur demande de juger nul et non avenu l’arrêt de Luxembourg. Au motif que la Cour de justice de l’UE aurait outrepassé ses compétences, puisque la sécurité nationale reste de la compétence de chaque Etat.

    Mme Landais écrit que « l’exigence constitutionnelle de sauvegarde des intérêts fondamentaux de la nation, l’objectif à valeur constitutionnelle de recherches des auteurs d’infraction pénale et l’objectif de lutte contre le terrorisme, composante de l’objectif à valeur constitutionnelle de protection de l’ordre public (…), impliquent nécessairement cette conservation » des données. Priver la France du droit de conserver ces données porterait atteinte au « fondement de notre ordre constitutionnel ».
    Exploitation devenue banale

    Selon nos informations, Jean-François Ricard, le procureur national antiterroriste, et Rémy Heitz, le procureur de Paris, sont allés le 22 mars plaider leur cause aux côtés des responsables des services de renseignement intérieur et extérieur lors d’une audience d’instruction orale non publique au Conseil d’Etat. Bertrand Dacosta, président de la formation de jugement, cherchait notamment à mesurer concrètement ce qu’il se passerait s’il faisait sienne la position de la CJUE. Une catastrophe, lui ont répondu ses interlocuteurs…

    L’exploitation des données de connexion est devenue banale au point d’être utilisée dans plus de 85 % des enquêtes judiciaires. Le nombre de réquisitions adressées par l’autorité judiciaire aux opérateurs progresse régulièrement de 1,8 million en 2017 à 2,5 millions en 2020. Dans le même temps, les demandes des services de renseignement sont passées de 61 000 à 72 000.

    Paris est donc prêt à donner un coup de canif dans le respect de l’ordre juridique européen, quitte à risquer une procédure pour manquement de la part de la Commission européenne. Une position politique osée à l’heure où Bruxelles cherche à ramener dans le chemin du droit européen des Etats comme la Hongrie.
    Bras de fer juridique

    Au sein du gouvernement, on nourrit l’espoir d’une réaction politique coordonnée de nature à faire évoluer le droit européen sur la conservation des données alors que le bras de fer juridique sur ce sujet dure depuis maintenant près d’une décennie. La position de la Cour constitutionnelle belge, qui devrait être connue à peu près au même moment que la décision du Conseil d’Etat, sera surveillée de près.

    « Dès lors qu’une telle surveillance n’a pas sa place dans le monde matériel, pourquoi serait-elle plus acceptable dans le monde immatériel ? », dénonce Alexis Fitzjean O Cobhthaigh, l’avocat de la Quadrature du Net

    Du côté de la Quadrature du Net, on demande en revanche d’appliquer le droit européen construit pour protéger la liberté et la démocratie. « Ce n’est pas parce que les services de police se sont accoutumés depuis vingt ans à puiser dans ces données que cela légitime la surveillance de masse », explique Me Noémie Levain, avocate bénévole au sein de l’association.

    Pour illustrer ce qui est en jeu, Alexis Fitzjean O Cobhthaigh, l’avocat de la Quadrature du Net, s’amuse à transposer la conservation généralisée des données de connexion avant l’apparition du téléphone mobile et d’Internet. Selon lui, cela se serait traduit par « un suivi à la trace de l’ensemble de la population, une surveillance de l’ensemble des correspondances écrites, l’établissement d’un registre recensant l’ensemble des courriers et colis échangés, leurs expéditeurs, leurs destinataires, leur poids, leur forme, leur fréquence, etc. Une telle surveillance est l’apanage des régimes autoritaires et n’a pas sa place dans un Etat de droit. Dès lors qu’une telle surveillance n’a pas sa place dans le monde matériel, pourquoi serait-elle plus acceptable dans le monde immatériel ? »

    Une chose est sûre, l’arrêt d’assemblée du Conseil d’Etat devrait provoquer un séisme. Soit au détriment des services d’enquête judiciaire, soit au détriment du respect du droit européen.

    #écoutes #surveillance #CJUE #LaQuadratureduNet #Conseild'État-FR

  • L’enquête pour « faux témoignage » contre Didier Lallement, le préfet de police de Paris, et quatre magistrats classée sans suite
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/07/l-enquete-pour-faux-temoignage-contre-le-prefet-de-police-de-paris-et-quatre

    « Les propos extraits des auditions des personnes visées par ces signalements n’apparaissent pas constitutifs du délit de faux témoignage », a précisé le parquet de Nanterre, sollicité par l’AFP. Le préfet de police de Paris était accusé de ne pas avoir dit la vérité lorsqu’il avait déclaré ne pas avoir « trouvé les organisateurs » de manifestations de policiers non autorisées en juin. Le parquet de Nanterre a décidé « de classer la procédure en cause pour absence d’infraction » car il ressort que « ni l’élément matériel ni l’élément intentionnel de ce délit ne sont caractérisés », selon la décision datée du 31 mars, dont l’AFP a pris connaissance.

  • « Il n’y a plus de ressort, les gens sont tétanisés, comme en léthargie » : à Bondy, un engrenage de catastrophes sociales et humaines

    Dans cette ville de Seine-Saint-Denis parmi les plus pauvres de France, la pandémie de Covid-19 aura de graves répercussions, bien au-delà du seul bilan.

    Liliane Bienvenu aura 80 ans dans six mois. Cette femme pétille d’énergie, d’amour et d’humour, et on lui donnerait facilement dix années de moins. Quand on lui fait la remarque, elle mime des pas de danse devant ses copines, hilares. C’est une militante du quotidien, pilier de l’amicale des locataires de l’immeuble des Potagers, un bâtiment de neuf étages dressé le long d’une des autoroutes qui polluent la ville de Bondy, au cœur de la Seine-Saint-Denis. Habituellement, elle distribue des kilos de crêpes à qui veut. Aujourd’hui, on vient volontiers l’embrasser ou la serrer dans ses bras, tant pis pour le virus.

    Les Potagers, ce sont environ 200 logements, 600 habitants officiellement, sans doute davantage si on en croit les noms ajoutés sur les boîtes à lettres. Les conséquences sociales de la crise ? « Terrible, terrible, terrible. » Liliane a beau être une optimiste indécrottable, elle secoue la tête. Il y a les impayés qui s’accumulent à l’office HLM. Il y a surtout les élèves qui décrochent des apprentissages, et rien ne l’inquiète plus. « Habituellement, on a une trentaine d’enfants tous les soirs pour le soutien scolaire. Avec le virus, on ne peut plus s’en occuper. On les tenait, on les aidait, on ne les tient plus. C’est un drame. »

    Les fissures sont là, et elles courent, s’amplifient, se rejoignent. Ce ne sont pas les immeubles qui se désagrègent, ce sont les hommes et les femmes qui n’en peuvent plus. A quel instant saisit-on qu’une société craque ? A quel moment l’épuisement d’un corps social devient-il irréversible ? Bondy, cette petite France en version pauvre, prend de plein fouet les crises du Covid-19. Sanitaire, bien sûr, mais aussi éducative, générationnelle, politique. Comme le tic-tac lent d’un engrenage de catastrophes sociales et humaines.

    « Un ennemi invisible »

    Les contaminations explosent, atteignant des records. « On est sur le front. Cette vague est pire que la première », se désole Jean-Louis Guy, médecin généraliste installé ici depuis 1981. Le taux d’incidence a dépassé les 1 000 cas testés positifs pour 100 000. « On a organisé une campagne de tests et on avait 30 % de positifs », raconte le patron de la pharmacie centrale de Bondy-Nord, Hamza Ben Ali. Sur les bandeaux des chaînes d’information, qui tournent en boucle dans les appartements et dans les têtes, le décompte des morts défile en continu. Mais ces décès semblent éloignés, inconnus, anonymes, et le chiffre de 100 000 est tellement énorme et si souvent répété, qu’il en est devenu inconcevable.

    C’est le paradoxe de cette crise où les décès apparaissent sur des courbes alarmantes, et demeurent invisibles dans l’expérience sociale réelle des habitants. En 2020, la mairie a comptabilisé 350 morts sur la commune, trente de plus que la moyenne des cinq années précédentes. Les habitants citent le cas d’un professeur du lycée Jean-Renoir ou celui d’un employé municipal emporté pendant la première vague. Mais beaucoup ne connaissent pas de victimes directes. « C’est un ennemi invisible, confirme Vincent Duguet, président d’une association de locataires dans le quartier de La Noue-Caillet. Les malades sont confinés, donc on ne les voit pas. Les cas les plus graves sont à l’hôpital, et on ne les voit pas non plus. Quant à la mort, elle ne se voit pas depuis longtemps. N’oublions pas que personne ne s’était rendu compte immédiatement des dizaines de milliers de morts de la grippe de Hongkong en 1969 [plus de 30 000 morts en France]. »

    A Bondy, la grande faucheuse des inégalités inquiète presque autant sinon plus que le virus. « Une crise économique provoque des morts différés. La différence est qu’on ne les montre pas en réanimation », résume le docteur Guy à l’issue d’une semaine de 70 heures de travail. Cela fait des décennies que la misère tue à Bondy aussi sûrement qu’un coronavirus. L’espérance de vie y est plus faible qu’ailleurs (78,9 ans pour les hommes, 84,3 ans pour les femmes, presque deux ans de moins en moyenne qu’à Paris). Certaines maladies chroniques y sont plus fréquentes. Le diabète, par exemple, avec un nombre de prises en charge 50 % plus élevé que dans le reste de la région. Ou le tabac, cette drogue légale d’abord consommée par les pauvres, qui fait en moyenne 35 morts par an sur la commune, selon les chiffres de l’Observatoire régional de la santé (ORS). Les pathologies liées à l’alcool représentent, elles, douze morts par an en moyenne − et encore, une large partie de la population est musulmane et ne boit pas d’alcool.

    « La rentrée de septembre sera terrible »

    Dans le centre-ville, et plus encore dans le quartier populaire de Bondy-Nord, enclave très pauvre dans une ville pauvre, le relâchement des gestes barrières est impressionnant. « Le masque n’est pas une obligation à Bondy », ironise tristement Malek Lamri, un infirmier qui ne compte pas son énergie pour soigner dans tous les quartiers [sous masque chirurgical et pas FFP2, à en croire une photo, ndc]. « Le couvre-feu n’est pas respecté. A 20 heures, il y a plein de monde », dit un agent immobilier, encore plus marri de constater que les transactions sont au point mort. La perspective du ramadan, mi-avril, des cours à distance puis des vacances scolaires pendant quinze jours ajoute une angoisse supplémentaire.

    Dans la ville, on compte 5 000 filles et garçons entre 11 et 17 ans. Un chiffre considérable pour 53 000 habitants. A quoi vont-ils occuper leurs journées alors que beaucoup de parents ne peuvent pas les accompagner et que plus aucune activité, ou presque, n’est possible ? Ils iront dehors, dans la rue, pour beaucoup, soit très exactement tout ce que les éducateurs essaient d’éviter depuis des années. « J’ai une vraie inquiétude pour les semaines à venir. Comment juguler l’appel d’air des jeunes qui voudront sortir et se regrouper ? », s’interroge le maire (LR), Stephen Hervé, élu en juin 2020 mais sous la menace de l’annulation du scrutin par le Conseil d’Etat après une campagne électorale particulièrement tendue.

    Le premier confinement avait été globalement respecté malgré la surpopulation dans les logements. Depuis, la lassitude, l’épuisement, le découragement ont fait vaciller les volontés. « Les gens sont perdus, ils vivent au jour le jour, ils en ont marre, ils sont à fleur de peau, ils sont plus agressifs » (Cherif Sadi-Haddad, gérant d’un magasin de photo). « Cela fait des mois qu’on vit avec l’attente de la sentence suivante, on se retrouve tous à attendre, attendre, attendre » (Tahar Rachedi, patron du Harry’s café, 49 salariés). « La rentrée de septembre sera terrible. Il y aura tellement de décrocheurs parmi les enfants dans les familles qui ne peuvent pas faire l’école » (Clarisse Lascaud, infirmière libérale sur Bondy). « Certaines personnes âgées restent cloîtrées chez elles, elles n’osent plus sortir, je ne sais pas comment on fera » (Catherine Journot, amicale des locataires de Saint-Blaise).

    Nassera Dif, coiffeuse installée depuis vingt ans rue Jules-Guesde, raconte que deux clientes ont pleuré le matin même, dans son salon : « Elles disent qu’elles n’ont plus aucun loisir, plus de liberté, et le sentiment de se faire presser comme des citrons au boulot. » Elle-même rêve de pouvoir s’échapper de la ville pour prendre l’air. Souffler, oublier. Survivre. « C’est comme si on vivait tous avec un bracelet électronique et un périmètre à ne pas dépasser. » Derrière elle, une jeune femme se fait couper les cheveux avec son ordinateur sur les genoux pour ne pas interrompre son télétravail − le Covid-19 n’a pas mis fin aux réunions auxquelles on fait semblant de participer.

    Profonde colère

    « Mensonges », « manipulations ». La défiance envers les autorités se mesure dans la sévérité des mots − ceux des enseignants, des soignants, des commerçants. « Une puissance comme la France et on a l’impression de faire partie du tiers-monde », s’agace Cherif Sadi-Haddad, pourtant calme et mesuré. La colère est très profonde, très impressionnante. Les discours contradictoires sur les masques, les ratés sur les tests, puis sur les vaccins ont fait perdre confiance, comme si c’étaient les mots des gouvernants et des administrations qui relevaient désormais d’une vérité alternative.

    S’ajoute une incompréhension des règles, fluctuantes, parfois kafkaïennes, à la fin inapplicables. « J’ai arrêté de remplir les fichiers qui ne servent à rien alors qu’on ne demande qu’une chose : des vaccins, des vaccins ! », s’agace Hamza Ben Ali, le pharmacien. « Les élèves acceptent les règles s’ils les comprennent et les trouvent justes. C’est vrai aussi pour les adultes », souligne Philippe Gauthier, professeur de mathématiques au collège Brossolette, membre du Syndicat national de l’enseignement secondaire (SNES).

    Le père Patrice Gaudin, curé de la paroisse du Christ-ressuscité, fait visiter le quartier de Bondy-Nord où son église est installée, bâtiment moderne, portes grandes ouvertes sur la cité, une des plus difficiles d’Ile-de-France. De tous les côtés, jeunes, vieux, on l’interpelle, on lui demande des nouvelles. Dans le groupe d’adolescents et de jeunes majeurs qui le saluent en l’appelant « PP » (« C’est mon blaze »), autour d’un barbecue improvisé, personne ne porte de masque. « Si on doit mourir, on mourra », résume l’un d’eux, signe de fatalisme plus que de provocation.

    « Il n’y a plus de ressort, les gens sont tétanisés, comme en léthargie, note le père Patrice. Le chômage partiel payé à 80 % a des conséquences Dit monsieur à la sueur de ton front, ndc]. Ici, avec 50 euros, on fait des choses. Quand ces 50 euros disparaissent, cela fait beaucoup de choses qu’on ne peut plus faire. » Le travail au noir s’est tari. Les chauffeurs Uber ont perdu une bonne part de leur activité. La solidarité compense en partie. « L’individualisme, c’est un truc de Gaulois, résume le curé avec son sens étonnant des formules. Ici, grâce à Dieu, vous ne crèverez pas de faim, vous ne dormirez pas dehors comme on peut le voir à Paris. Il y aura toujours quelqu’un pour vous donner quelque chose. Mais cela tient sur un fil tellement fragile. »

    « Tsunami de gens perdus »

    L’arrêt des activités sportives est un désastre social et humain dont la société paiera les conséquences longtemps. Le président de l’AS Bondy s’appelle Nour-Eddine Ziane. Son club compte 3 500 adhérents et une centaine d’éducateurs dans tous les sports. Contrairement à d’autres structures, l’association est solide, elle survivra, mais les adolescents inquiètent Nour-Eddine Ziane : « C’est un tsunami de gens perdus. Une classe d’âge complète. Le sport leur donnait un planning, un cadre, avec deux ou trois entraînements par semaine, et un match le week-end. Tout est à refaire. Surtout pour les 15 ans et plus. Comment les faire revenir ? » L’ancien maire socialiste, Gilbert Roger, une figure respectée, repense aux émeutes urbaines de 2005, au travail effectué et au gâchis en cours : « L’éducation sportive se meurt, on perd cette discipline qui s’apprend sur les terrains de foot ou de basket. On constate la même chose avec l’éducation culturelle. »

    Il n’existe pas de compteur des enfants en perdition ou des élèves en décrochage, comme pour les personnes hospitalisées ou celles placées en réanimation. Le taux d’incidence de l’échec scolaire n’est pas affiché chaque jour à l’échelle nationale. La réalité est pourtant grave. « La capacité d’enseigner est très dégradée, on a parfois le sentiment que le gouvernement préfère présenter une fiction plutôt que reconnaître la réalité », se désole Frédérique Blot, professeure des écoles et militante du Syndicat national unitaire des instituteurs, professeurs d’école et professeurs de collège (SNUipp).

    Comment ne pas être saisi par la peur et le découragement de ceux qui croient en l’éducation et voient l’ampleur du gouffre ? « Terrible, terrible, terrible », répète Liliane Bienvenu devant sa salle de soutien scolaire, décorée de dessins d’enfants, mais vide depuis plus d’un an.

    https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/06/depuis-la-pandemie-les-gens-sont-perdus-ils-vivent-au-jour-le-jour-a-bondy-l

    #covid-19 #93

  • A Sciences Po, la succession d’Olivier Duhamel se fait dans un climat tendu
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/02/a-sciences-po-la-succession-se-fait-dans-un-climat-tendu_6075345_3224.html

    La candidature de Nonna Mayer à la tête de la Fondation nationale des sciences politiques a été rejetée, jeudi.

    La succession d’Olivier Duhamel à la tête de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP) serait-elle en train de s’enliser ? Sur les trois candidatures, celle de Nonna Mayer, pourtant retenue par six des dix membres du comité de sélection, a été rejetée lors de sa présentation devant le conseil d’administration de la fondation, jeudi 1er avril.

    Réunis de manière informelle, les 23 membres ont pris part à un vote « indicatif », censé conforter cette candidature avant la réunion officielle du conseil qui doit se tenir d’ici au 10 mai, date butoir fixée par le président par intérim, Louis Schweitzer. Ce n’est qu’une fois cette nomination acquise que pourra démarrer le second volet de la succession, à la tête de l’Institut d’études politiques (IEP), en remplacement de Frédéric Mion.

    Les membres du conseil ont émis « un avis partagé mais, in fine, négatif » sur la candidature de Nonna Mayer, rapportent, dans un communiqué commun, Louis Schweitzer et Jeanne Lazarus, présidente du conseil de l’IEP. Dans le détail, selon nos informations, Mme Mayer a enregistré 12 votes négatifs (2 blancs et 10 contre) et 11 votes favorables, soit moins que les deux tiers des voix qui seront requis le jour J.

    La chercheuse émérite a fait l’objet d’attaques virulentes sur ses travaux de la part d’universitaires membres de l’Observatoire du décolonialisme, l’accusant de fournir « une caution scientifique à la notion d’islamophobie ». Nonna Mayer avait obtenu le soutien des représentants des personnels de l’école qui siègent au comité de recherche. Soutien qui s’est avéré insuffisant ce jeudi face à la plupart des membres du collège des « fondateurs », soucieux de conserver l’initiative en matière de cooptation, rapportent plusieurs sources. « Nous n’avons pas eu de débat général sur le projet de Nonna Mayer car chacun semblait déjà très affirmé sur sa position, témoigne un participant. Louis Schweitzer [membre fondateur] a lui-même reconnu la valeur de sa candidature, mais a ajouté qu’elle n’avait à ses yeux pas toutes les qualités pour assurer la représentation de Sciences Po à l’extérieur », rôle essentiel du président ou de la présidente de la FNSP.

    « Nous nous remettons immédiatement au travail pour trouver une nouvelle candidature et que tout soit bouclé d’ici au 10 mai », promet simplement Louis Schweitzer qui refuse de confirmer l’émergence d’un nouveau nom circulant dans la communauté depuis plusieurs jours : celui de Laurence Bertrand-Dorléac, professeure d’histoire de l’art… et membre du comité de sélection. «  J’espère que ce n’est qu’une rumeur tant il s’agirait là d’un manquement gravissime à l’éthique la plus élémentaire », s’émeut un enseignant. Sollicitée par Le Monde, Mme Bertrand-Dorléac n’a pas souhaité commenter.

  • Les sénateurs adoptent un « amendement UNEF » permettant de dissoudre les associations faisant des réunions non mixtes racisées
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/02/les-senateurs-adoptent-un-amendement-unef-permettant-de-dissoudre-les-associ

    Les sénateurs ont adopté à l’unanimité, jeudi soir 1er avril, un « amendement UNEF » auquel Marlène Schiappa, ministre déléguée à la citoyenneté, après l’avoir combattu, ne s’est finalement pas opposée, bien qu’elle l’ait jugé inconstitutionnel.

    Cet amendement crée un nouveau motif permettant au gouvernement de dissoudre une association par un décret pris en conseil des ministres. Il vise les associations ou groupements de fait « qui interdisent à une personne ou un groupe de personnes à raison de leur couleur, leur origine ou leur appartenance ou non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée de participer à une réunion ». Il a été adopté à l’occasion de la discussion en première lecture du projet de loi confortant le respect des principes de la République, plus connu sous l’appellation de projet contre le séparatisme.

    En le présentant, Stéphane Le Rudulier (Les Républicains, Bouches-du-Rhône) a d’entrée ciblé « les journées non mixtes interdites aux blancs », à savoir les réunions en non-mixité entre « racisés » qui sont organisées au sein du syndicat étudiant UNEF. L’exposé des motifs de l’amendement cible les « associations racistes et dangereuses pour l’intérêt général » et les réunions « interdites aux blancs organisées par l’UNEF ».

    « À l’unanimité », ces tocards adoptent l’idée néo-nazie qu’il est urgent de lutter contre un « racisme anti-blancs » en France.