La scène est connue. Elle a ses codes, ses plateaux, ses réseaux, ses prix, ses salons, ses dîners, ses fidélités affichées. On y célèbre volontiers l’écrivain algérien lorsqu’il parle contre l’Algérie, le musulman lorsqu’il parle contre l’islam, l’ancien colonisé lorsqu’il confirme les certitudes de l’ancien centre impérial.
On l’applaudit d’autant plus qu’il donne à la vieille bonne conscience française un supplément de légitimité : voyez, ce n’est pas nous qui le disons, c’est l’un des leurs. C’est le vieux rôle de l’“indigène homologué”.
Le dissident utile
En Algérie, un proverbe résume cette condition mieux qu’un traité : “Arbi ‘arbi, waloukan el-kolonel ben Daoud”, soit “un Arabe reste un Arabe, fût-il le colonel Ben Daoud” [Mohamed Ben Daoud fut le premier Saint-Cyrien algérien et l’un des premiers officiers musulmans de l’armée française, avant d’être naturalisé français]. Toute la tragédie du renégat utile est là : il peut être décoré, célébré, exhibé comme caution, il ne devient jamais l’égal de ceux qui l’emploient.
Il n’est pas invité pour compliquer le débat, mais pour le simplifier, non pour introduire de la nuance, mais pour valider un regard déjà constitué sur son pays d’origine. Tant qu’il parle la langue attendue, il est courageux. Tant qu’il distribue les blâmes dans la bonne direction, il est lucide. Et tant qu’il transforme les fractures historiques, sociales et politiques de son pays en preuve d’une infériorité civilisationnelle, il est indispensable.