Troisième vague du Covid : le pari de l’indifférence

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    • « Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui », écrivait La Rochefoucauld. Un an après leur premier mort du Covid, les Etats-Unis viennent de franchir le seuil de 500 000 décès sous le regard d’un monde éberlué. Cette tragédie sanitaire devra rester dans les mémoires comme le prix à payer pour avoir laissé dériver pendant des décennies les inégalités sociales.

      Mais elle ne doit pas nous faire oublier qu’au même moment, la France vient de franchir le seuil des 85 000 morts, qui n’est éloigné du désastre américain, par habitant, que de 15 %.

      Une troisième vague encore plus meurtrière ?

      Qu’une partie de la presse ait passé les dernières semaines à ânonner les éléments de langage de l’Elysée en célébrant le « pari gagnant » du Président-joueur de poker dépasse l’entendement. La réalité est la suivante : nous n’en sommes peut-être qu’à la moitié d’une troisième vague (20 000 morts à ce jour) qui s’annonce plus meurtrière que la deuxième (35 000 morts), laquelle fut plus meurtrière que la première (30 000 morts).

      Reprenons les faits en suivant les courbes de trois indicateurs clé : les infections cumulées, les décès cumulés et les mesures de restriction sanitaire prises pour enrayer la pandémie.

      Tout commence donc le 1er mars 2020, avec les deux premiers morts du Covid enregistrés comme tels sur le sol national. Le gouvernement français, comme d’autres, est dans le déni : le 6 mars au soir, alors que la France compte déjà 600 cas, le Président se rend au théâtre. Tout un symbole de la politique de l’apparence qui tient lieu de stratégie sanitaire depuis douze mois. « Stratégie zéro Covid » ? Non : zéro stratégie Covid.

      Pendant le mois de février, alors que le nombre d’infections est multiplié par seize, la France maintient ses restrictions sanitaires à 12 sur une échelle de 0 à 100 (la Nouvelle-Zélande, justement alarmée par le confinement de Wuhan, est passée à 20 dès le 2 février sans aucun cas déclaré).

      Le virus se multiplie. Le corps social se fracture. Quand le gouvernement se réveille brutalement de sa torpeur pour confiner une première fois le pays à la mi-mars, les infections atteignent 3 680 personnes, 10 fois plus quinze jours plus tard, 30 fois plus un mois plus tard.

      De double peine en double peine

      La double peine sanitaire s’applique dès le 16 mars au soir : le confinement, qui va durer deux mois avec un indice de sévérité de 88 (le plus sévère au monde pendant la première vague, quand on considère l’intensité et la durée) fait des ravages sur la santé mentale des Français pendant que la négligence initiale et l’austérité sanitaire qui l’a précédée se payent au prix fort : 1 000 morts le 24 mars, 10 000 le 7 avril, 20 000 le 21 avril, 30 000 le 11 juillet.

      Le gouvernement décide de déconfiner aussi brutalement qu’il a confiné : le 22 juin, l’indice de restriction est abaissé autour de 50. Il va demeurer à ce niveau pendant quatre mois, jusqu’au 30 octobre.

      Le scénario négligence-brutalité de la première vague se reproduit, amplifié. Les infections journalières recommencent à augmenter significativement dès la fin du mois de juillet : elles atteignent alors 1 000, le double de leur point bas du mois de juin. Le 30 août, elles ont grimpé à 5 000, le seuil fixé plus tard par le gouvernement comme celui où la pandémie est hors de contrôle. Le virus explose. Le corps social ploie. Le gouvernement ne bouge pas.

      Le 20 septembre : 10 000 infections par jour, puis 15 000 le 10 octobre. Quand le gouvernement finit par décréter un couvre-feu inefficace, la France enregistre 20 000 infections quotidiennes, qui vont devenir 56 000 le 3 novembre, au point le plus haut de la deuxième vague.

      La double peine recommence : confinement pour un mois à près de 80 % de sévérité ; 40 000 morts au 7 novembre, 50 000 quinze jours plus tard, 60 000 le 18 décembre, puis 65 000 morts à la fin de l’année 2020.

      Courbe de désapprentissage

      A la fin décembre, alors que les infections ne sont plus descendues en dessous de 10 000 par jour depuis le 20 septembre, le gouvernement français choisit de suivre en solitaire une stratégie consistant à abaisser les mesures de contrôle sanitaire.

      Du 24 décembre au 24 février, l’indice de restriction se situe autour de 63/100, 15 à 20 points en dessous de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne mais aussi du Portugal ou de l’Autriche. Le virus mute, comme le lui permet potentiellement chaque nouvelle infection. Le corps social est pétrifié. La troisième vague commence.

      Entre le 29 décembre et le 29 janvier, les infections journalières doublent de 11 000 à 20 000 et demeurent supérieures à 18 000 par jour du 10 janvier au 24 février. La France était à 2 millions d’infections à la mi-novembre, elles atteignent 3 millions le 19 janvier puis 3,5 millions le 13 février (les infections se sont effondrées depuis début janvier en Allemagne, au Royaume-Uni, en Italie, en Espagne, au Portugal, en Suède, aux Pays-Bas, etc.).

      Le nombre de décès quotidiens, qui avait été divisé par deux depuis son point haut du 20 novembre (626), recommence à augmenter dès le 7 janvier, atteint 458 le 11 février et ne descendra pas en dessous de 300 par jour entre le 7 janvier et le 24 février.

      La France déplore 75 000 morts le 29 janvier, 85 000 le 24 février. Inexorablement, la double peine reprend.

      Face au Covid, le gouvernement français suit une courbe de désapprentissage. Elle ne doit pas devenir une courbe d’indifférence.