Pour l’historien américain Fred Turner, l’intelligence artificielle est le nouveau pétrole et ses conséquences sociales pourraient être dramatiques.
L’historien explique que les technologies servent aujourd’hui des fins d’extraction « de données » et « de ressources naturelles ».
L’historien explique que les technologies servent aujourd’hui des fins d’extraction « de données » et « de ressources naturelles ». (VCG/Getty Images)
ParBenjamin Delille
envoyé spécial en Californie
Publié le 22/12/2025 à 21h35
Aux Etats-Unis, les investissements massifs dans l’intelligence artificielle en ont fait le secteur moteur de la croissance en 2025. La ruée vers cette nouvelle technologie fait craindre une nouvelle bulle spéculative, qui coûterait très cher au pays. Alors que ses partisans revendiquent un avenir radieux, porté par de nouveaux outils technologiques qui amélioreront l’économie et la vie des gens, l’historien Fred Turner, professeur à Stanford, dans la Silicon Valley, et auteur de la Politique des machines (éditions C & F), propose une lecture plus critique de ce qu’il considère moins comme une « révolution » que comme une nouvelle phase d’extraction de ressources – économiques, naturelles et sociales. Il décrypte la bulle en formation, l’illusion techniciste d’une efficacité supposée bénéfique et les liens troubles entre les géants de la tech et le pouvoir politique.
Que pensez-vous de cette nouvelle ruée vers l’intelligence artificielle, notamment à San Francisco en Californie ?
Je pense qu’avec l’IA et d’autres technologies comme les cryptomonnaies ou les réseaux sociaux, nous sommes entrés dans une nouvelle ère de l’extraction. Nous avons quitté l’époque classique du numérique et de l’Internet comme réseaux pour utiliser ces technologies, désormais connectées, à des fins d’extraction de données, d’extraction de ressources naturelles – eau, air, électricité. Et nous n’en comprenons pas encore pleinement les implications.
Ceux qui promeuvent l’IA emploient un langage qui rend difficile la compréhension de ce qui se passe réellement. Ils parlent d’intelligence artificielle comme s’il s’agissait d’une intelligence. Or, comme l’a très bien dit la chercheuse australienne Kate Crawford, l’IA n’est ni artificielle, ni intelligente. C’est un système « computationnel », un système de recherche dans d’immenses modèles de langage. Une machine.
Comparer en permanence ces systèmes aux capacités humaines détourne notre attention du processus réel : l’extraction. C’est comme si les fondateurs de Standard Oil nous parlaient des merveilles de l’automobile sans jamais mentionner le pétrole qu’ils extraient, la pollution que cela génère, les ressources qui disparaissent.
Beaucoup des ingénieurs qui travaillent dans l’IA semblent pourtant persuadés d’être ceux par qui arrive le progrès qui fera avancer l’humanité…
Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, ils ont 20 ans. Beaucoup de personnes à San Francisco sont très jeunes et n’ont pas encore assez vécu pour observer les cycles de transformation sur trente, quarante ou cinquante ans.
Mais, plus profondément, il y a une idée sous-jacente. Je ne veux pas accuser les ingénieurs car ils sont, à bien des égards, les législateurs du monde contemporain et leur contribution est immense. Mais dans certains milieux, « ce qui est bon pour la machine » est érigé en modèle de ce qui serait bon pour la société.
Ils disent : « Nous rendons les choses plus efficaces. » On l’a vu avec Elon Musk et son approche des institutions publiques. Il les démantèle, mais au nom d’une valeur qui a du sens en ingénierie : faire fonctionner les choses plus rapidement. Dans le monde technique, la vitesse est un gain réel, mais appliquée au monde social, cette valeur ne fonctionne plus. L’efficacité est une valeur extrêmement limitée. On peut détruire une ville de manière très efficace… cela reste une destruction, simplement plus rapide.
Il y a aussi une dimension quasi religieuse. Pourquoi des personnes intelligentes, bien formées, assimilent-elles l’accumulation de richesses au fait de « faire le bien » ? C’est une idée très américaine, très protestante : Dieu récompenserait ceux qu’il favorise par la richesse. Les riches deviennent presque des saints. Et celui qui vient en Californie pour être le prochain Zuckerberg est un pèlerin en quête de ce saint moderne.
Comment analysez-vous le rapprochement des principales figures de la tech avec Donald Trump ?
Cela me met en colère. Pour moi, Donald Trump est un dirigeant autoritaire, voire fasciste. Et le comportement des leaders de la tech me rappelle celui des industriels allemands dans les années 1930 face à Hitler : ils savent d’où vient leur intérêt et se rangent du côté du pouvoir. Zuckerberg, par exemple, soutenait la régulation quand le président était démocrate, puis il a changé complètement de position lorsque Trump est revenu.
Pour eux, c’est du business, mais où est la limite ? Aujourd’hui, nous avons un gouvernement qui envoie des agents masqués arrêter des gens sans procédure judiciaire. C’est extrêmement grave. Certaines entreprises, comme Palantir [géant de la tech américaine, qui vend des outils d’IA, ndlr], participent directement à ce système. Pour moi, ce sont des collaborateurs d’un régime autoritaire.
Qu’en est-il de leurs employés, qui souvent ne sont pas du tout alignés avec l’actuel gouvernement des Etats-Unis ?
Grande question, sans réponse simple. Que dit-on à un ingénieur qui construisait des bombardiers pendant la Seconde Guerre mondiale ? En ingénierie, on dit souvent : « Je construis, c’est à l’utilisateur d’assumer les conséquences. » Je ne suis pas sûr d’être d’accord, mais je n’ai pas de réponse définitive. Nous avons besoin d’ingénieurs, de systèmes, de techniques.
Je pense surtout qu’il y a une volonté de dépolitiser consciemment les employés de la Silicon Valley. Avec des récompenses énormes : salaires, confort, nourriture gratuite, cadre de vie privilégié. Si le prix à payer est d’ignorer la politique, beaucoup l’acceptent. À l’intérieur de Facebook, vous ne voyez pas les migrants arrêtés par la police de l’immigration. C’est facile de détourner le regard. Et si vous avez une famille à nourrir, c’est encore plus tentant.