Procès suite à une autoréduction : appel à solidarité offensive

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  • Délibéré du procès contre une action de réquisition de marchandises - La justice maximise les profits de Carrefour (par mel)

    La grande distribution fait les poches des précaires avec la complicité de la justice ! Pour avoir participé à une autoréduction dans un Carrefour parisien en janvier dernier, deux camarades doivent verser au groupe plus de 38 000 euros. Iels ont décidé de faire appel. La décision, prise par une juge unique et roupillant pendant les plaidoiries, fait le bonheur de Carrefour : 8 553, 19 euros de préjudice matériel, 18 000 euros de pertes d’exploitation et 10 000 euros de préjudice moral. 38 000 euros, une somme dérisoire pour Carrefour et ses 34 milliards de chiffre d’affaires, mais bien suffisante pour enterrer deux personnes déjà sur la paille.

    Ces charognards profitent d’un procès pour se faire plus de blé. Profiter de la pandémie ne leur suffisait pas. Entre 2019 et 2020, en pleine crise, le géant de la distribution a doublé ses bénéfices et les dividendes versés à ses actionnaires. Nous, chômeurs, travailleurs précaires, mères célibataires, étudiants en galère, avons organisé cette autoréduction le 30 janvier 2021. Les denrées récupérées ont ensuite été redistribuées grâce à des réseaux de solidarité tissés depuis le premier confinement. De quoi prendre soin de soi, se nourrir, se laver, sans se soucier du prix.

    Lors du procès, l’avocate et les deux inculpé.e.s avaient démontré les incohérences et les mensonges du directeur du Carouf’ vis-à-vis de la nature et de la quantité des produits récupérés. Le préjudice moral à l’image de la holding, c’est cette plainte et le procès qui s’en est suivi ! Pas le fait qu’elle ait été « encouragée » à partager un peu de sa marchandise. L’avocate avait aussi souligné que les militant.e.s n’avaient pas utilisé la contrainte pour s’emparer du butin. Comment expliquer sinon qu’aucun PV n’ait été noirci par un policier malgré les nombreux effectifs présents ? Arrivé.e.s aux caisses, les militant.e.s avaient négocié avec le gérant du supermarché et iels étaient parti.e.s avec l’accord du siège.

    Surtout les inculpé.e.s avaient rappelé le contexte de cette action partageuse : la précarité et la détresse alimentaire de millions de personnes, isolées par les confinements successifs, et, en miroir, une augmentation vertigineuse des profits de la grande distribution profitant de la fermeture des marchés et des commerces de proximité.

    Bizarrement, c’est la procureure qui a peut-être compris la portée politique de l’action en comparant les inculpé.e.s à des « Robins des Bois ». Elle a dit hésiter à trouver une qualification pénale, pour finalement réclamer une peine de 2 000 euros avec sursis simple qu’elle avait qualifié d’"avertissement".

    Restons mobilisé.e.s contre Carrefour pour qu’ils abandonnent les poursuites. Nous nous battons en appel pour la relaxe car c’est aussi se battre contre la criminalisation de nos luttes et pour que ce procès ne constitue pas un grave précédent.

    Carrefour doit retirer sa plainte.
    Nous appelons toutes celles et tous ceux pour qui la solidarité en actes fait sens à rejoindre et amplifier la contre-attaque.
    Écrivez à contact14octobre@riseup.net pour être tenu informé des actions en cours et à venir.

    https://seenthis.net/messages/932624
    https://seenthis.net/messages/931234

    #grande_distribution #autoréduction #justice #criminalisation_des_luttes

    • 38 000 euros d’amende pour une action de solidarité

      Une autoréduction ou un vol ? Le second, selon le tribunal. Deux militant·e·s solidaires ont été condamné·e·s pour vol en réunion. Il vont interjeter appel, affirmant avoir obtenu l’accord du directeur.

      Pour tous deux, il ne s’agissait que d’une action d’autoréduction, c’est-à-dire de récupération gratuite avec l’accord du directeur du magasin, des denrées alimentaires et des produits d’hygiène. Cela afin de les redistribuer à des associations. Pour le tribunal, c’est du vol.

      En effet, ce 18 novembre, la 24e chambre correctionnelle a condamné Fabrice et Alice*, solidairement et respectivement, à 2 000 euros et 1 500 euros d’amende avec sursis. Il et elle n’étaient pas présent·e·s au moment du verdict. Tout comme les responsables de Carrefour. Les deux parties étaient toutefois représentées par leurs avocats. Une condamnation avec sursis qui semble légère mais qui ne s’applique en réalité qu’à l’aspect pénal de l’affaire.

      Sur l’action civile, la sentence est beaucoup plus importante. Le tribunal estime ainsi le préjudice matériel à 8 553 euros, le préjudice moral à 10 000 euros et enfin celui lié à la perte d’exploitation à 18 000 euros. En comptant les frais d’avocats (1 000 euros par personne), cela représente 38 000 euros d’amende. Une somme énorme pour les militant·e·s mais dérisoire pour Carrefour, dont le chiffre d’affaires s’élève à « 34 milliards d’euros en 2019 », rappelle un communiqué du comité de soutien, publié dans la foulée de la décision de justice.

      Une condamnation bien plus élevée que les 2 000 euros avec sursis requis par la procureure. « Surtout, les inculpé·e·s avaient rappelé le contexte de cette action partageuse : la précarité et la détresse alimentaire de millions de personnes », continue le communiqué.

      Comme il et elle avaient prévenu, la décision sera contestée en appel car « c’est aussi se battre contre la criminalisation de [leurs] luttes et pour que ce procès ne constitue pas un grave précédent », conclut finalement le communiqué.

      Mediapart vous propose de relire ci-dessous notre compte-rendu d’audience : « Autoréduction ou vol ? Deux militants parisiens en procès », publié le 15 octobre 2021.

      *

      « Carrefour ne daigne même pas venir ! » Mélange d’indignation et de colère dans la voix d’Alice* ce jeudi 14 octobre. Elle comparaît en tant que prévenue aux côtés de Fabrice* (tous les militants ont été anonymisés, voire notre Boîte noire), après une opération d’« autoréduction » réalisée dans un supermarché parisien. Mais seul l’avocat de l’entreprise est présent.

      « Ceux qui ont mené l’action ont fait exprès de choisir un magasin non franchisé », déclare en marge du procès Rémi*, membre du comité de soutien et présent avec une trentaine de camarades à l’audience. Les militants souhaitaient en effet porter préjudice « à l’entreprise nationale Carrefour et pas à un directeur de magasin franchisé, qui, lui, engage ses propres fonds ».

      Les faits remontent au 30 janvier. La France est encore sous le régime du couvre-feu, après le deuxième confinement, qui a duré du 30 octobre au 15 décembre. Dans un Carrefour Market du XIIIe arrondissement de Paris, des militants associatifs, membres de collectifs solidaires, arrivent, bloquent les caisses, distribuent des tracts et procèdent à une opération d’« autoréduction ».

      En d’autres termes, ils emportent sans les payer des produits, ici de première nécessité. Les participants à cette opération étaient entre 30 et 50, selon les versions. « Ces opérations font partie des principes de la lutte sociale. C’est un certain mode d’action », témoigne Alice. La présidente de la 24e chambre correctionnelle reste impassible.

      Après négociation avec le manager du magasin, qui avait lui-même discuté avec sa hiérarchie, les participants ont eu l’autorisation de se servir en biens de première nécessité, et l’assurance qu’aucune poursuite ne serait engagée. Fabrice le rappelle d’ailleurs à la présidente : « Je n’avais pas de crainte d’un point de vue judiciaire car on avait conclu un accord ! »

      Accord du directeur du magasin ?

      Un accord qui aurait été rompu en raison de la nature des produits qui ont été pris dans les rayons. « Au cours de sa deuxième audition, le directeur du magasin affirme avoir vu plusieurs sacs contenant des bouteilles d’alcool ainsi que de la hi-fi. Ce n’est pas de première nécessité », martèle la procureure.

      Un huissier avait été envoyé sur place par Carrefour pour faire les constatations. « Il a notamment remarqué que les étalages de magrets de canard étaient vides. Pareil pour les rayons boucherie et poissonnerie, et pour les denrées les plus chères... », énumère la magistrate.

      Des rires se font entendre dans la salle, et la présidente rappelle à l’ordre les personnes présentes. La procureure énonce le cœur de ce procès : « La question est celle des moyens mis en œuvre et de leur périmètre. » Malgré l’accord de la direction, cette action est-elle un vol ? Et si oui, celui-ci est-il aggravé par le fait qu’il soit commis en réunion ?

      Les interrogations en découlant sont vertigineuses : le fait de se servir en couches sans chlore plutôt qu’en couches premier prix correspond-il à un besoin de première nécessité ? Première nécessité, cela implique-t-il forcément moindre qualité ?

      « Si la remise est volontaire, ce n’est pas considéré comme du vol car l’infraction n’est pas caractérisée », assure à la cour Émilie Bonvarlet, avocate de la défense. L’avocat de Carrefour, seul représentant des parties civiles à l’audience, donne des éclaircissements sur l’accord passé entre les militants et le directeur du magasin, pas franchement volontaire, selon lui : « Évidemment que le directeur a accepté. Il y avait une situation de contrainte. Il voit plus de 40 personnes arriver, il craint une escalade de la violence. Il tenait à la sécurité des employés et des clients présents. »

      Des faits contestés par les prévenus : « On parlait avec les clients, on leur distribuait des tracts, on servait du café et on leur expliquait notre démarche. Et des policiers étaient de toute façon présents », explique Alice. Ce sont d’ailleurs les policiers qui ont contrôlé les identités des deux militants, permettant au manager de remonter jusqu’à eux et de les identifier comme « les meneurs ». Fabrice récuse ce terme.

      L’avocat de Carrefour continue sa démonstration. Il précise les dommages et les préjudices subis par l’entreprise qu’il représente, en se basant sur les calculs du directeur et l’expertise de l’huissier. Il reste réaliste : « Oui, cela représente 1 % du chiffre d’affaires du magasin. Ça n’a pas grande importance d’un point de vue financier, certes. Mais le préjudice matériel existe tout de même. »

      Contactée par Mediapart, la direction de Carrefour confirme ces chiffres : « Le directeur du magasin a évidemment saisi la justice car il s’agissait d’un évident vol en réunion. Carrefour a subi un préjudice financier s’élevant à plus de 16 000 euros de produits sortis du magasin sans avoir été payés. À cela s’ajoute la violence de l’opération à l’encontre de nos collaborateurs et de nos clients, sans parler de la perte d’exploitation engendrée par la fermeture du magasin pendant trois heures. »

      L’évaluation du préjudice est contestée

      Ces chiffres sont contestés par la défense. L’avocate des prévenus s’appuie notamment sur l’expertise de David Gaborieau, sociologue du travail spécialiste de la grande distribution, sollicité pour cette affaire : « Sur les 111 bouteilles d’alcool qui ont été prises, 90 seraient des bouteilles de whisky ? Ce n’est pas réaliste. » Elle demande également que le calcul du préjudice total se fasse hors taxes : « On fait payer aux prévenus les 20 % de TVA », remarque-t-elle.

      « Tous les témoignages d’associations et de groupes d’entraide qui ont reçu les produits issus de cette opération n’ont, à aucun moment, parlé d’alcool ou de matériel hi-fi », insiste l’avocate.

      Elle produit des photos montrant des bouteilles d’alcool du magasin portant un système antivol au niveau du bouchon : « Ça aurait sonné si des bouteilles d’alcool avaient été emmenées. Et il y avait des témoins ! », insiste-t-elle.

      Viennent les réquisitions. La procureure se montre compréhensive : « Sur le principe, l’idée de “Robin des Bois” est louable. Mais la justice ne fait pas de distinction, notamment car il y a d’autres moyens d’action. » Elle requiert 2 000 euros d’amende avec sursis pour chaque prévenu.

      L’avocat de Carrefour est moins clément. Il demande 18 000 euros d’amende pour le préjudice matériel. Il relève également un préjudice d’image, car « cette action a eu un effet sur la clientèle habituelle du magasin ». À ce titre, il demande 15 000 euros d’amende supplémentaires. L’avocate des prévenus plaide pour sa part la relaxe intégrale.

      La décision sera rendue le 18 novembre. La salle se vide, le comité de soutien se met à chanter au sein du palais de justice : « Face à la précarité, solidarité ! » et « De l’argent pour les précaires, pas les actionnaires ! »

      Une banderole est déployée dans les couloirs. Des agents de police interviennent et la saisissent immédiatement. Elle est redéployée dehors. « Si la relaxe n’est pas prononcée, je ferai évidemment appel », déclare Alice. Idem du côté de Fabrice. La détermination se ressent dans leurs regards et leurs voix. Les chants de soutien reprennent en chœur.
      https://www.mediapart.fr/journal/france/191121/38-000-euros-d-amende-pour-une-action-de-solidarite

  • À j-4 du procès des #autoréductions (source : @Paroleerrante)
    https://seenthis.net/messages/931234

    Ce procès intenté par le groupe #Carrefour est une 1ère qui risque de déboucher sur une jurisprudence permettant de condamner ces pratiques de solidarité.

    Carouf avait donné son accord pour cette réquisition de denrées alimentaires et de produits d’hygiène (les déclarations du directeur du magasin versées au dossier le confirme). Mais, dès le lendemain, un journal d’extrême droite annonçait des poursuites en titrant "Un Carrefour cambriolé par un obscur groupuscule anti-précarité"

    Alors que la « crise sociale » ne cesse de s’approfondir, que la réforme du #DroitAuChômage entre en application, on veut prévenir toute reprise de ces pratiques de lutte.

    Par solidarité avec des accusés qui encourent de lourdes peines (Carrefour impute à l’action un préjudice de plusieurs dizaines de milliers d’euros), il est utile de faire circuler l’information sur ce procès d’une action collective que Carrefour et la justice entendent faire condamner par un juge unique (partout, il faut en finir avec la collégialité des décisions), et en 40 minutes maximum.

    Il est possible aussi d’aller visiter un minimarketexpressbioc’ bon carouf pour y déposer en rayon ces tracts que l’on donne aux salariées en leur racontant #CarrefourRetireTaPlainte, puis d’aller voir les caissières. Bien souvent, le message remonte à la direction nationale.

    Il ne s’agit pas seulement de défendre une pratique de #lutte. Peu avant l’autoréduction visée par ce procès, la revue de presse Carrefour relevait : Une maman prise en flagrant délit de vol au Carrefour Market à Verviers a dérobé de l’alimentation et du dentifrice , avant d’être entendue sur les faits et RELAXÉE https://seenthis.net/messages/899256#message899371 Faire condamner une autoréduction a aussi pour objectif de dissuader ces comportements d’appropriation, autrement plus diffus, massifs et quotidiens, auxquels la #grande_distribution est confrontée.

    • « Ce qui est indécent, ce sont les profits de Carrefour, pas notre action »
      https://basta.media/autoreduction-Carrefour-proces-ce-qui-est-indecent-ce-sont-les-profits-pas-

      « Autoréduction » ou vol ? Deux militants parisiens en procès
      https://www.mediapart.fr/journal/france/151021/autoreduction-ou-vol-deux-militants-parisiens-en-proces

      Après une « action de solidarité » dans un Carrefour Market parisien en janvier, un homme et une femme ont comparu ce 14 octobre pour des faits de vol en réunion. Ils assurent avoir obtenu l’accord du directeur pour se servir dans son magasin.

      « Carrefour ne daigne même pas venir ! » Mélange d’indignation et de colère dans la voix d’Alice* ce jeudi 14 octobre. Elle comparaît en tant que prévenue aux côtés de Fabrice* (tous les militants ont été anonymisés, voire notre Boîte noire), après une opération d’« autoréduction » réalisée dans un supermarché parisien. Mais seul l’avocat de l’entreprise est présent.

      « Ceux qui ont mené l’action ont fait exprès de choisir un magasin non franchisé », déclare en marge du procès Rémi*, membre du comité de soutien et présent avec une trentaine de camarades à l’audience. Les militants souhaitaient en effet porter préjudice « à l’entreprise nationale Carrefour et pas à un directeur de magasin franchisé, qui, lui, engage ses propres fonds ».

      Les faits remontent au 30 janvier. La France est encore sous le régime du couvre-feu, après le deuxième confinement, qui a duré du 30 octobre au 15 décembre. Dans un Carrefour Market du XIIIe arrondissement de Paris, des militants associatifs, membres de collectifs solidaires, arrivent, bloquent les caisses, distribuent des tracts et procèdent à une opération d’« autoréduction ».

      En d’autres termes, ils emportent sans les payer des produits, ici de première nécessité. Les participants à cette opération étaient entre 30 et 50, selon les versions. « Ces opérations font partie des principes de la lutte sociale. C’est un certain mode d’action », témoigne Alice. La présidente de la 24e chambre correctionnelle reste impassible.

      Après négociation avec le manager du magasin, qui avait lui-même discuté avec sa hiérarchie, les participants ont eu l’autorisation de se servir en biens de première nécessité, et l’assurance qu’aucune poursuite ne serait engagée. Fabrice le rappelle d’ailleurs à la présidente : « Je n’avais pas de crainte d’un point de vue judiciaire car on avait conclu un accord ! »

      Accord du directeur du magasin ?

      Un accord qui aurait été rompu en raison de la nature des produits qui ont été pris dans les rayons. « Au cours de sa deuxième audition, le directeur du magasin affirme avoir vu plusieurs sacs contenant des bouteilles d’alcool ainsi que de la hi-fi. Ce n’est pas de première nécessité », martèle la procureure.

      Un huissier avait été envoyé sur place par Carrefour pour faire les constatations. « Il a notamment remarqué que les étalages de magrets de canard étaient vides. Pareil pour les rayons boucherie et poissonnerie, et pour les denrées les plus chères... », énumère la magistrate.

      Des rires se font entendre dans la salle, et la présidente rappelle à l’ordre les personnes présentes. La procureure énonce le cœur de ce procès : « La question est celle des moyens mis en œuvre et de leur périmètre. » Malgré l’accord de la direction, cette action est-elle un vol ? Et si oui, celui-ci est-il aggravé par le fait qu’il soit commis en réunion ?

      Les interrogations en découlant sont vertigineuses : le fait de se servir en couches sans chlore plutôt qu’en couches premier prix correspond-il à un besoin de première nécessité ? Première nécessité, cela implique-t-il forcément moindre qualité ?

      « Si la remise est volontaire, ce n’est pas considéré comme du vol car l’infraction n’est pas caractérisée », assure à la cour Émilie Bonvarlet, avocate de la défense. L’avocat de Carrefour, seul représentant des parties civiles à l’audience, donne des éclaircissements sur l’accord passé entre les militants et le directeur du magasin, pas franchement volontaire, selon lui : « Évidemment que le directeur a accepté. Il y avait une situation de contrainte. Il voit plus de 40 personnes arriver, il craint une escalade de la violence. Il tenait à la sécurité des employés et des clients présents. »

      Des faits contestés par les prévenus : « On parlait avec les clients, on leur distribuait des tracts, on servait du café et on leur expliquait notre démarche. Et des policiers étaient de toute façon présents », explique Alice. Ce sont d’ailleurs les policiers qui ont contrôlé les identités des deux militants, permettant au manager de remonter jusqu’à eux et de les identifier comme « les meneurs ». Fabrice récuse ce terme.

      L’avocat de Carrefour continue sa démonstration. Il précise les dommages et les préjudices subis par l’entreprise qu’il représente, en se basant sur les calculs du directeur et l’expertise de l’huissier. Il reste réaliste : « Oui, cela représente 1 % du chiffre d’affaires du magasin. Ça n’a pas grande importance d’un point de vue financier, certes. Mais le préjudice matériel existe tout de même. »

      Contactée par Mediapart, la direction de Carrefour confirme ces chiffres : « Le directeur du magasin a évidemment saisi la justice car il s’agissait d’un évident vol en réunion. Carrefour a subi un préjudice financier s’élevant à plus de 16 000 euros de produits sortis du magasin sans avoir été payés. À cela s’ajoute la violence de l’opération à l’encontre de nos collaborateurs et de nos clients, sans parler de la perte d’exploitation engendrée par la fermeture du magasin pendant trois heures. »

      L’évaluation du préjudice est contestée

      Ces chiffres sont contestés par la défense. L’avocate des prévenus s’appuie notamment sur l’expertise de David Gaborieau, sociologue du travail spécialiste de la grande distribution, sollicité pour cette affaire : « Sur les 111 bouteilles d’alcool qui ont été prises, 90 seraient des bouteilles de whisky ? Ce n’est pas réaliste. » Elle demande également que le calcul du préjudice total se fasse hors taxes : « On fait payer aux prévenus les 20 % de TVA », remarque-t-elle.

      « Tous les témoignages d’associations et de groupes d’entraide qui ont reçu les produits issus de cette opération n’ont, à aucun moment, parlé d’alcool ou de matériel hi-fi », insiste l’avocate.

      Elle produit des photos montrant des bouteilles d’alcool du magasin portant un système antivol au niveau du bouchon : « Ça aurait sonné si des bouteilles d’alcool avaient été emmenées. Et il y avait des témoins ! », insiste-t-elle.

      Viennent les réquisitions. La procureure se montre compréhensive : « Sur le principe, l’idée de “Robin des Bois” est louable. Mais la justice ne fait pas de distinction, notamment car il y a d’autres moyens d’action. » Elle requiert 2 000 euros d’amende avec sursis pour chaque prévenu.

      L’avocat de Carrefour est moins clément. Il demande 18 000 euros d’amende pour le préjudice matériel. Il relève également un préjudice d’image, car « cette action a eu un effet sur la clientèle habituelle du magasin ». À ce titre, il demande 15 000 euros d’amende supplémentaires. L’avocate des prévenus plaide pour sa part la relaxe intégrale.

      La décision sera rendue le 18 novembre. La salle se vide, le comité de soutien se met à chanter au sein du palais de justice : « Face à la précarité, solidarité ! » et « De l’argent pour les précaires, pas les actionnaires ! »

      Une banderole est déployée dans les couloirs. Des agents de police interviennent et la saisissent immédiatement. Elle est redéployée dehors. « Si la relaxe n’est pas prononcée, je ferai évidemment appel », déclare Alice. Idem du côté de Fabrice. La détermination se ressent dans leurs regards et leurs voix. Les chants de soutien reprennent en chœur.

      Procès.. Quand Carrefour surfacture la solidarité
      https://www.humanite.fr/proces-quand-carrefour-surfacture-la-solidarite-724223

      Jeudi 14 octobre, Alice et Didier, deux membres de collectifs de précaires, étaient poursuivis devant le tribunal de Paris pour « vol en réunion » par l’enseigne de grande distribution, après une action militante d’« autoréduction ».

      L’audience n’a pas encore commencé. Pourtant, devant la 24e chambre du tribunal judiciaire de Paris, l’atmosphère est déjà électrique. Et pour cause : la cinquantaine de militants venus soutenir Alice et Didier, les accusés (1), se voit refuser l’accès au procès. « C’est injuste qu’on ne puisse pas rentrer pour assister à un jugement qui est important », lance Camilla, du collectif Brigade de solidarité populaire. Le jugement
      est d’autant plus attendu qu’il marque la fin de dix mois d’une situation invraisemblable. Car le délit qui leur a valu d’être mis en cause, n’est autre qu’un délit de solidarité.

      L’affaire remonte au 30 janvier 2021. Dans la matinée, un groupe de 60 personnes - militants et précaires impliqués dans divers collectifs de solidarité - procèdent à un prélèvement, baptisé « autoréduction », de denrées alimentaires et de produits d’hygiène au Carrefour Market de la rue Nationale, à Paris. Plusieurs caddies de produits essentiels sont remplis tandis que les caisses sont bloquées. Le but est simple : négocier la gratuité des marchandises avec le directeur de l’établissement, qui finit par accepter, sous condition qu’il ne s’agisse que de biens de première nécessité. Or c’est bien la même direction qui poursuit, aujourd’hui, Didier et Alice pour « vols en réunion ». Pour autant, aucun représentant de l’enseigné « n’a daigné se déplacer à l’audience, ce qui rajoute à la honte et à l’indécence à la situation », fustige la mère de famille visée par la plainte.

      « Un inventaire fantaisiste et mensonger »

      Sur le banc des accusés, les principaux concernés écoutent. « Clef USB, alcool, carte SD, casque, shampoing, déodorants » : tels sont les biens que Carrefour leur reproche d’avoir dérobés pour un montant total de 16 499,75 euros. Le plaignant fustige « une extraction frauduleuse de marchandises qui n’était pas de première nécessité ». Le tout , « réalisé dans une situation de contrainte et de violence ».

      Dans la salle, les quelques militants qui sont parvenus à entrer, ne peuvent contenir leur stupéfaction, tant la liste ne correspond pas à la réalité des faits. Car si la défense admet avoir réquisitionné des produits alimentaires et hygiéniques, celle-ci réfute les accusations portant sur les autres biens. Le contentieux concerne aussi notamment 110 bouteilles d’alcool qui auraient été volées en toute impunité. « Toutes les bouteilles étaient revêtues d’un antivol. Il aurait été tout simplement impossible que ni les portiques, ni les vigiles (qui examinaient les sacs), ni la police, également présente, n’ait pu les laisser passer », argumente Me Bonvarlet, l’avocate de la défense.

      Surtout, ces allégations provoquent la colère et l’incompréhension des militants, en particulier celle de Sylvain qui pointe des « accusations fantaisistes et mensongères » en arguant « que dans les sacs fouillés, aucun produit cité n’a été retrouvé ». Il semblerait que le magasin Carrefour ait tenté d’imputer tous ses écarts de stock à l’action caritative et ce, pour une période indéterminée. C’est en tout cas ce qu’affirme Me Bonvarlet, qui dénonce le manque de transparence de l’enseigne. « Le magasin a réalisé un inventaire des choses qui n’étaient plus en rayon, sans nous indiquer la date de l’inventaire précédent, de sorte qu’on n’a aucun moyen de savoir ce qui a pu réellement être retiré du magasin », explique-t-elle.

      Le litige du magret de canard

      Carrefour reproche également aux accusés d’avoir profité de la situation pour soutirer, au préjudice de l’enseigne, des produits qualifiés de haut de gamme, comme… du magret de canard. Déplorant « des rayons vidés de ses viandes les plus onéreuses », la partie civile se lamente d’avoir perdu 20 000 euros de chiffre d’affaires. Les militants rappellent, eux, qu’à l’échelle nationale, l’activité du distributeur a augmenté de 107 % durant la crise sanitaire. Provoquant la révolte de Didier : « Pour Carrefour, les produits de première nécessité sont forcément les moins chers ». « C’est comme si les plus précaires n’avaient pas le droit à une alimentation de bonne qualité »_, rajoute Alice. Leur avocate a réclamé une relaxe simple. La décision a été mise en délibéré au 18 novembre."

    • Nathalie Quintane : « Nelly, ce n’est pas moi, mais ce livre, c’est moi… » (La Cavalière)
      https://diacritik.com/2021/10/26/nathalie-quintane-nelly-ce-nest-pas-moi-mais-ce-livre-cest-moi-la-cavalie

      J’étais avec Frédéric Danos dans un festival de poésie, à Nantes, un très bon festival… Il a répondu quelque chose de très juste à la fameuse question : Que peut l’art ? Rien, a-t-il dit. Tout ce que nous faisons peut être récupéré… Y compris par Macron, Bolloré, etc. En revanche, l’auto-réduction que des ami.e.s ont fait dans un Carrefour et pour laquelle ils passent en procès, ça, ce n’est pas récupérable. Une auto-réduction, c’est ce que faisaient les Italiens dans les années 70, par exemple. Ça consiste à remplir des caddies à plusieurs (voire à beaucoup) et à les sortir sans payer d’un hypermarché, en force, pour redistribuer la nourriture à ceux qui en ont besoin. Dans une affaire récente, la négociation avait été possible avec la direction du magasin… Jusqu’à ce que, plus haut, ils reviennent en arrière et flanquent un procès aux auto-réducteurs… Une certaine justice fait un travail remarquable de découragement, en France et en Europe, pour reprendre ce mot… On affame les pauvres, dans ce pays…

  • « J’ai froid toute la journée. Je m’habille comme si j’étais dehors »
    https://www.mediapart.fr/journal/france/270921/j-ai-froid-toute-la-journee-je-m-habille-comme-si-j-etais-dehors?onglet=fu

    Le gouvernement vient d’annoncer la hausse de 100 euros du chèque énergie pour permettre à six millions de foyers modestes de payer leurs factures de gaz ou d’électricité. Un coup de pouce bienvenu, mais insuffisant pour les foyers les plus modestes.

    Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).– Dans le salon de son pavillon, Amany se réjouit un peu. Elle ignorait qu’elle et sa famille allaient bénéficier d’une aide supplémentaire pour s’acquitter de leur facture d’électricité. Il y a dix jours, le président de la République a annoncé l’octroi de 100 euros supplémentaires aux 6 millions de foyers en difficulté qui bénéficient du chèque énergie.

    Cela pour compenser la hausse des prix de l’électricité, du carburant et du gaz, un sujet sensible. Les tarifs réglementés du gaz ont augmenté de 10 % en juillet, de 5 % en août et de 8,7 % le 1er septembre. Les tarifs réglementés de vente de l’électricité ont quant à eux augmenté de 1,6 % en février, puis de 0,48 % en août.

    Pour Amany, son époux Aly et leurs cinq enfants, 100 euros d’aide, c’est quelque chose, mais c’est loin de répondre à leurs besoins. Le profil de cette famille peut surprendre. Le couple, propriétaire de cette maison de 130 m2 à Saint-Denis, vit une situation de précarité importante.

    Ils n’ont pas de chauffage, en dehors des deux souffleurs électriques à roulettes, simplement branchés sur les prises. Ce sont des trouvailles de brocante, et, voraces en électricité, ils sont allumés le moins possible. La voisine a donné à Amany des rideaux pour isoler un peu les fenêtres, qu’elle doit bientôt installer alors que les températures commencent à baisser.

    Le réfrigérateur, acheté sur Le Bon Coin, comme tous les meubles et l’électroménager, ne fonctionne pas bien. Tous les mois, le couple doit débourser au moins 250 euros pour payer l’électricité, le gaz et l’eau.
    Amany et Aly, qui ont cinq enfants de 6 à 19 ans, sont appuyés pour leurs démarches par une assistante sociale. Ils perçoivent le RSA couple, environ 1 200 euros comme ils sont parents. Aly, 56 ans, ne travaille plus depuis 2016. Ce n’est pas faute d’essayer, mais il ne trouve rien, pas même sur les chantiers, rapporte-t-il. Pôle emploi le suit, mais sans succès.

    Pour avoir plus chaud, Amany installe sur le sol un tapis, acheté lui aussi en brocante et pour le moment enroulé contre l’escalier, sur lequel se serrent les petits, face au chauffage. Le soir, la mère embarque l’un des souffleurs dans sa chambre, là où dorment également les deux plus jeunes. L’autre est installé dans le couloir, à équidistance entre les deux chambres des aînés, pour tenter de chauffer ce qui peut l’être. Les petits ne déambulent jamais en tee-shirt ou en short dans la maison au carrelage froid. Le dernier se cramponne à son plaid à l’effigie de Spiderman.

    Comme cette famille, 12 millions de personnes ont froid chez elles ou dépensent trop d’argent pour se chauffer, relève la Fondation Abbé Pierre dans son rapport annuel publié en début d’année. Cent mille coupures ou réductions de puissance supplémentaires pour impayés ont été relevées en 2019 par rapport à 2018, soit une hausse de 17 %.

    Les chiffres de 2020 ne sont pas encore disponibles, mais avec la prolongation de la trêve hivernale et la suspension des coupures, ils ne seront pas forcément significatifs. « Depuis, les périodes de confinement n’ont fait qu’aggraver le phénomène, dans un contexte inquiétant de crise sanitaire, économique et sociale durable », peut-on lire. Des télétravailleurs ont dû s’accommoder des défauts d’isolation de leur logement.

    Aly et Amany se sont installés en 2007 dans cette maison de Saint-Denis, qu’Aly a agrandie au fur et à mesure. Les prises sont inachevées. Les combles ne sont pas fermés. La cave sert à entasser de nombreux objets accumulés au fil des ans. Jusqu’à la perte de son emploi il y a cinq ans, tout ce qu’Aly gagnait servait à améliorer la maison et à rembourser son crédit. À la même époque, son père décède en Égypte.

    Mon fils tousse sans cesse. Arrivé à l’université, tout le monde lui a dit qu’il avait le corona, alors qu’il est malade comme ça depuis trois ans à cause de la maison

    Amany, victime de précarité énergétique

    De son vivant, il l’aidait en lui donnant 2 000 ou 3 000 euros. Ce qui a permis de solder le crédit. La famille a certes un toit sur la tête et pas de loyer ni de mensualités à honorer auprès de la banque. Mais tout s’effondre. Aly a tout construit de ses mains, avec les moyens du bord.

    Leurs fils adolescents préfèrent rester dehors avec leurs amis plutôt qu’à la maison. Avec pudeur, Amany évoque l’impossibilité pour les plus jeunes d’inviter leurs amis à jouer dans cet environnement froid. Ils ont honte d’afficher leur dénuement.

    Ici, l’eau chaude reste une denrée rare. C’est l’autre lutte familiale. Impossible, en effet, pour deux personnes de prendre une douche. « C’est la bagarre le samedi, c’est la bagarre le dimanche. » Cela fait bien longtemps, par ailleurs, qu’Amany a renoncé à faire la vaisselle autrement qu’à l’eau froide.

    Voilà pourquoi l’assistante sociale qui suit la famille l’a orientée vers l’association Shakti21, nommée en hommage à la déesse hindoue de l’énergie créatrice et financée en partie par le département. Ses membres interviennent dans les villes de Plaine Commune pour proposer « un diagnostic sociotechnique » aux foyers identifiés par les CCAS et les services sociaux. 250 ménages ont ainsi déjà été sensibilisés.

    Ce mercredi matin de septembre, Florian Gougeon, responsable de l’association, frappe à la porte des foyers qui l’ont sollicité avec un grand sac bourré d’ampoules LED et autres thermostats. Dans un premier temps, il aiguille les familles dans leur chasse aux économies d’énergie, puis, dans un second temps, il les accompagne pour lancer des travaux structurels.

    Chez Amany et Aly, Florian Gougeon commence par poser des questions pour cerner les besoins et les possibilités de la famille. Puis il remplace la pomme de douche de la baignoire par une autre qui consomme moins. Il installe aussi des mousseurs sur les robinets de la maison, toujours dans l’optique d’économiser de l’eau. Mais c’est un expédient et il le sait, vu l’ampleur des besoins et la gravité de la situation. La famille a besoin d’une chaudière, ce qui reviendrait à dépenser au moins 10 000 euros, une somme qu’elle ne possède pas.

    Dans la chambre de l’aîné, le mur arbore une peinture beige rosée. Aly vient de le peindre pour masquer les taches de moisissure. Il ne se fait aucune illusion, ce « coup de propre », comme il dit, sera vite inutile, elles reviendront d’ici quelques mois sous l’effet de la condensation. Il y a beaucoup à faire ici pour rendre la maison agréable à vivre.

    Assis sur le canapé beige, Florian Gougeon remplit un dossier pour déterminer quelles aides la famille peut obtenir. Avec pédagogie et douceur, il explique qu’il ne faut pas boucher les grilles d’aération. C’est certes contre-intuitif, mais les obstruer avec des chiffons provoque un surplus de condensation et augmente ce qu’on appelle l’inconfort thermique.

    Comme tous ceux qui souffrent de précarité énergétique, plusieurs membres de la famille doivent composer avec des soucis de santé récurrents. Amany a différents problèmes à guérir et mal au dos. Le froid aggrave la douleur. Son fils aîné, lui, traîne une toux chronique. « Il se gratte tout le temps le nez, il tousse sans cesse. Arrivé à l’université, tout le monde lui a dit qu’il avait le corona, alors qu’il est malade comme ça depuis trois ans à cause de la maison. »

    Ce coup de pouce du gouvernement sur le chèque énergie est toujours bon à prendre mais cela reste un geste insuffisant
    Manuel Domergue, de la Fondation Abbé Pierre
    Florian Gougeon explique au couple que même si des travaux étaient engagés pour installer une chaudière, ceux-ci n’aboutiraient pas avant début 2022, lorsque l’hiver sera déjà bien entamé. Un thermicien doit déjà apporter un diagnostic. Dans l’intervalle, il propose à la famille de lui donner des radiateurs à bain d’huile, financés par l’association.

    Le foyer accuse des difficultés financières importantes, documents à l’appui. Il faut financer les études et la chambre du Crous du fils aîné, à l’université en province. À partir du 20, confie Amany, les comptes sont à sec. Alors le Secours populaire est d’une grande aide, pour les courses mais aussi pour les sorties des enfants. Le paiement de la taxe foncière, environ 2 000 euros, est un casse-tête. Pour régler celle de l’année dernière, Aly a vendu sa voiture. Cette année, il n’a pas d’idée ni de solution. Il doit payer avant le 15 octobre. Alors, Shakti21 va essayer de les soulager sur le plan des travaux.

    Les chauffages d’une famille en précarité énergétique. © FZ
    De son côté, Manuel Domergue, directeur des études de la Fondation Abbé Pierre, estime que le geste du gouvernement est « toujours bon à prendre » mais que cela reste « un geste insuffisant ». Pour lui, cette « dépense sociale palliative ne va pas changer la vie » des six millions de ménages bénéficiaires, qui ont reçu 200 euros d’aide en moyenne cette année. Or, une famille dépense environ 1 600 euros par an pour l’énergie. « Ce chèque est bien fait, on le reçoit automatiquement et la dépense est fléchée. Seulement les plafonds sont très bas pour l’obtenir. » 

    Le problème de fond réside dans l’absence de volonté forte pour s’attaquer aux passoires énergétiques et financer les travaux nécessaires. « Il y a un succès quantitatif mais, dans le détail, ce ne sont pas les éléments les plus performants qui sont corrigés. On va isoler les combles ou les fenêtres ou changer la chaudière, alors qu’il faudrait souvent faire les trois à la fois. Mais il n’y a pas suffisamment d’argent. » Les associations qui aident les personnes en précarité énergétique partagent ce constat.

    L’accompagnement public est insuffisant et mal conçu. Pour réussir à rénover son logement, il faut par exemple réussir à dénicher un artisan qui saurait pallier plusieurs problèmes ; et qui accepterait de travailler avant d’être rémunéré, puisque les aides de l’État ne sont débloquées qu’a posteriori, une fois le chantier achevé.

    L’urgence se fait sentir, car la précarité énergétique touche toutes les zones et différents publics. Manuel Domergue, de la Fondation Abbé Pierre, souligne que les personnes qui peinent à se chauffer développent davantage de dépression, d’anxiété et de pathologies respiratoires. « Avoir froid chez soi, le nez qui coule en permanence, de l’humidité partout, des champignons et moisissures sur les murs, ça provoque une usure au quotidien. On sait aussi que si on rénovait toutes les passoires énergétiques à la location, on sauverait dix mille vies. »

    Toujours à Saint-Denis, Florian Gougeon va rencontrer Espérance. Elle n’a pas froid dans son 60 m2, ni de problèmes d’eau chaude. Au contraire, elle ne supporte pas trop le chauffage central qui lui donne des maux de tête. En revanche, elle a des difficultés à payer ses factures d’électricité.

    Une succession de difficultés et de coups durs – la maladie et un divorce conflictuel qui s’est soldé par des dettes écrasantes à rembourser – ont ébranlé la pimpante quinquagénaire, qui les énumère assise sur son canapé, vêtue d’un flamboyant boubou orange. Elle n’avait pas entendu parler du coup de pouce gouvernemental, elle qui a bénéficié du chèque énergie cette année.

    En 2018, elle a dû cesser son travail pour raison de santé. Elle distribuait les repas des patients dans un hôpital parisien. Elle a eu du mal à payer son loyer, le temps que les versements de la Sécurité sociale arrivent. Aujourd’hui, elle se retrouve avec 1 100 euros de revenus et 650 euros de loyer pour un logement social. Il reste à la femme seule environ 350 euros pour vivre. C’est déjà trop pour bénéficier d’aides des associations, pense-t-elle.

    Pour des ménages très, très modestes qui n’ont pas assez d’argent, la rénovation, c’est le parcours du combattant.
    Christine da Costa, des Compagnons bâtisseurs
    Surtout qu’en raison de son traitement encore agressif, elle a besoin de bien manger. D’où son congélateur-coffre bien garni installé sur le balcon, et son réfrigérateur américain qui trône dans sa cuisine parfaitement ordonnée. Parfois, raconte encore Espérance, elle n’a pas la force physique de sortir faire les courses. Elle est rassurée de savoir qu’elle a de quoi se nourrir.

    Mais ses 79 euros mensuels d’électricité pèsent beaucoup trop pour son budget. Dans son cas, Florian Gougeon n’a comme alternative que de changer les ampoules pour des LED qui consomment moins, d’installer des mousseurs et de baisser la température du congélateur de − 24 à − 18. Espérance est heureuse de cette aide car pour elle, « un euro de moins, c’est déjà un euro de gagné ». Dans six mois, Florian Gougeon la recontactera pour savoir si ces réglages ont permis de faire baisser sa facture.

    Christine da Costa, animatrice et chargée de mission précarité énergétique chez les Compagnons bâtisseurs, déplore que la prévention ne soit pas mieux développée par les services publics car la précarité énergétique est « un puits sans fond ». L’association organise des ateliers d’auto-réhabilitation accompagnée, en partenariat avec la CAF et les bailleurs sociaux.

    Elle regrette aussi que des propriétaires n’aient pas la capacité d’engager des travaux. « Pour des ménages très, très modestes qui n’ont pas assez d’argent, la rénovation, c’est le parcours du combattant. Ils ont peur d’engager de l’argent pour quelque chose qui ne marche pas ou de se faire arnaquer. »

    Sonia*, 55 ans, est dans ce cas. Elle refuse de recevoir chez elle, mais accepte de témoigner de sa situation. Elle vit dans une maison de 100 m2 depuis 13 ans. Elle et son époux l’ont achetée pour y vivre avec leurs cinq enfants. Les deux aînés sont partis, le troisième est sur le départ. Le père de famille est enseignant et elle est sans emploi.
    Tout récemment, elle a décidé de se lancer en indépendante, mais les revenus restent aléatoires. Le couple n’a jamais touché le chèque énergie, en raison de ses revenus trop élevés. En réalité, Sonia ignore même l’existence de ce dispositif.

    Elle explique que la maison n’est pas isolée. « Ni de l’intérieur, ni de l’extérieur. Quand on a acheté la maison, on a fait les travaux avec des amis et l’aide de l’entourage, mais ce n’est pas suffisant. » Ils se chauffent avec une chaudière au fioul, un gouffre financier. Tous les mois, la famille dépense au moins 300 euros. Parfois, la bourse de sa fille sert à payer la facture. Alors la famille « fait attention » en permanence.

    « J’ai froid toute la journée. Je m’habille au maximum comme si j’étais dehors, parfois il fait plus clément dehors. Chaque marche de l’escalier est plus froide que l’autre. On reste très peu au rez-de-chaussée. Si on mettait en marche tous les chauffages, on consommerait tout le fioul, alors j’allume seulement la chaudière le soir pour la douche et quelques autres choses. » Avec une fille asthmatique, Sonia est parfois désespérée de cette situation.

    Régler le problème par les travaux coûterait environ 25 000 euros, somme que le couple ne possède pas. Alors Sonia examine les aides disponibles comme Ma prime rénov, mais « c’est tellement compliqué qu’on a envie de lâcher l’affaire. Je n’ai toujours pas trouvé l’entreprise sérieuse et qui accepte les aides de l’État ».

    C’est pour cette raison qu’elle s’est tournée vers les Compagnons bâtisseurs. Sans compter que la facture de fioul n’est pas la seule à arriver et Sonia ne sait pas comment faire. « On doit aussi payer la taxe foncière et la taxe d’habitation, ça fait environ 3 000 euros, soit le double du salaire. Quand on a commencé à être propriétaires, on ne savait pas tout ça. »

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