• Assurance-chômage : « Une réforme inefficace, injuste et punitive »

    Tribune. Une centaine d’économistes, parmi lesquels Thomas Piketty, Aurélie Trouvé ou Dominique Plihon, dénoncent l’entrée en vigueur le 1er octobre de la réforme de l’assurance-chômage.

    Le gouvernement s’obstine à mettre en œuvre la réforme de l’assurance-chômage, deux fois suspendue par le Conseil d’Etat, qui vise à fortement diminuer les droits des chômeurs. Le régime d’assurance-chômage a pourtant pleinement joué son rôle de stabilisateur automatique durant la crise en maintenant un revenu aux personnes privées d’emploi grâce à l’indemnisation chômage et à l’activité partielle, que l’Unédic [ l’association paritaire qui pilote le système d’indemnisation des demandeurs d’emploi] a financée pour un tiers. En tant qu’économistes, nous nous opposons fermement à la mise en œuvre de cette réforme que nous jugeons inefficace, injuste et punitive.

    Cette réforme va toucher de très nombreux allocataires de l’assurance-chômage, en diminuant drastiquement le montant des allocations dans un contexte de crise sans précédent. Tous ceux ayant eu deux périodes d’emploi non contiguës verront leur indemnité réduite. Plus de 1 million d’indemnisés seront ainsi touchés par la réforme du salaire journalier de référence (SJR), soit 40 % des allocataires.

    Un parti pris idéologique

    Le nouveau mode de calcul se base sur la moyenne des salaires perçus au cours de la période comprise entre le premier et le dernier jour d’emploi dans les vingt-quatre derniers mois. En plus des jours travaillés, les jours non travaillés sont pris en compte. Cela induit une baisse du montant de l’allocation pouvant aller jusqu’à 43 %. Pire, selon la répartition des périodes travaillées et non travaillées, le montant des allocations pourrait varier fortement, à rémunération et nombre d’heures travaillées identiques.

    L’argument selon lequel les chômeurs « gagnent plus quand ils sont au chômage qu’en travaillant » est mensonger. L’allocation d’assurance-chômage représente entre 57 % et 75 % du salaire journalier de référence, elle ne peut donc être supérieure au salaire antérieur. En cas de reprise d’une activité (réduite), le cumul de l’allocation-chômage avec le salaire issu de cette activité ne peut être supérieur au salaire antérieur. Si ce seuil est dépassé, l’indemnisation est suspendue.

    Rappelons que l’indemnisation moyenne s’élève à 910 euros par mois et que seuls 40 % des demandeurs d’emploi perçoivent une allocation-chômage. Loin de la caricature du « chômeur optimisateur », la réalité des chômeurs est la méconnaissance des droits et la difficulté à calculer leur indemnité, ainsi que cela a été démontré par plusieurs équipes de chercheurs.

    Selon ces travaux, ce que recherchent avant tout les chômeurs, c’est un emploi pérenne. La thèse que la dégradation des règles de l’assurance-chômage aurait des effets favorables sur l’emploi est un parti pris idéologique. L’effet d’une telle dégradation serait de contraindre les chômeurs à accepter n’importe quel emploi au plus vite, à bas salaire et aux mauvaises conditions de travail, au mépris de l’efficacité économique et sociale (« Emploi discontinu et indemnisation du chômage. Quels usages des contrats courts ? », par Mathieu Grégoire [coord.], Olivier Baguelin, Julie Dulac, Ji Young Kim, Delphine Remillon et Claire Vivès, https://hal-cnam.archives-ouvertes.fr/hal-03234720 « Rapport d’études » n° 4, Dares, mai 2021 ; « Le recours à l’activité réduite : déterminants et trajectoires des demandeurs d’emploi », par Sabina Issehnane [coord.], Fabrice Gilles, Léonard Moulin, Leïla Oumeddour et Florent Sari, rapport de recherche, Etudes et recherches, n° 8, Pôle emploi, août 2016 https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02306056).

    Le mythe des emplois vacants non pourvus

    Selon Elisabeth Borne, ministre du travail, le système de cumul permis par l’assurance-chômage inciterait les chômeurs à accepter des contrats courts, ce qui pousserait les employeurs à les utiliser massivement. Cet argument est surprenant. C’est oublier que la flexibilité accrue de l’emploi provient des réformes du marché du travail menées par ce gouvernement et les précédents, et que la relation salariale est une relation de subordination.

    Le rapport de force est particulièrement défavorable aux travailleurs lorsque le chômage est élevé. Le chômeur n’a donc guère le choix d’accepter ou non un emploi qu’on lui propose. Si le gouvernement désire réellement réduire l’utilisation des contrats courts, il doit supprimer les possibilités de proposer des contrats courts offertes par les lois successives. La modulation de la cotisation d’assurance-chômage en fonction de l’utilisation des contrats courts, quant à elle, est renvoyée à septembre 2022…

    Le troisième argument invoqué par ce gouvernement est celui de la reprise économique et des difficultés de recrutement dans certains secteurs d’activité. Le mythe des emplois vacants non pourvus est une antienne bien connue. Il ne suffit malheureusement pas de traverser la rue pour trouver un travail. L’enquête « Activité et conditions d’emploi de la main-d’œuvre » (Acemo) du ministère du travail comptabilise 265 000 emplois vacants.

    De son côté, Pôle emploi comptabilise 300 000 offres d’emploi non pourvues, ce qui est très peu face aux 6,7 millions de demandeurs d’emploi. Dans un tiers des cas, l’employeur retire son annonce car le besoin a évolué ou disparu. Dans d’autres, l’offre demande des compétences inexistantes sur le marché, ou les conditions de travail et de rémunération ne sont pas acceptables.

    Un chômage qui perdure

    Le gouvernement a introduit dans son décret du 30 mars deux dispositions dites « clauses de retour à meilleure fortune » : si l’on enregistre 130 000 chômeurs en moins sur six mois consécutifs et 2,7 millions d’embauches de plus d’un mois sur quatre mois consécutifs, il faudra avoir travaillé au moins six mois sur les vingt-quatre derniers mois pour bénéficier de l’assurance-chômage au lieu des quatre mois auparavant nécessaires. Près de 500 000 chômeurs pourraient ainsi ne pas ouvrir de droits ou n’être indemnisés que bien plus tard en raison du durcissement de ces règles. La dégressivité pour les hauts salaires sera alors effective à partir du septième mois, et non plus à partir du neuvième.

    Il reste que le chômage perdure à un niveau particulièrement élevé avec plus de 3,8 millions de chômeurs au deuxième trimestre 2021. Les demandeurs d’emploi de catégorie A ont certes légèrement diminué, mais le nombre de demandeurs d’emploi toutes catégories confondues reste stable.

    Les demandeurs d’emploi en formation (catégorie D) et en emploi aidé (catégorie E) sont plus nombreux, en raison du plan de formation des chômeurs. Quant aux premiers concernés par la réforme, les demandeurs d’emploi en activités réduites (catégories B et C), leur nombre s’est fortement accru pour atteindre plus de 2 millions.

    Rien ne justifie la mise en œuvre de cette réforme. Elle a pour seul objectif de faire des économies – plus de 2 milliards d’euros – au prix d’une augmentation de la pauvreté des chômeurs et de leurs familles.

    Cette tribune a été signée par plus de 100 économistes français, dont Anne Eydoux, Sabina Issehnane, Thomas Piketty, Thomas Porcher, Dominique Plihon et Aurélie Trouvé. Voir la liste complète des signataires.

    https://www.lemonde.fr/emploi/article/2021/09/30/assurance-chomage-une-reforme-inefficace-injuste-et-punitive_6096533_1698637

    #chômage #droitauchômage #précaires #société_punitive

    • je comprends pas ce pli systématique de la gauche qui d’une part critique l’attaque libérale contre un #revenu susceptible de favoriser une « préférence pour le chômage » en disant que ce n’est pas le cas et, de l’autre, proclame que des allocs faibles ou inexistantes exercent une contrainte à l’emploi dégradé et sous payé. j’y vois une énième manifestation de mépris des chômeurs.

      #chômeurs #emploi #emploi #emploi #travail #travail #travail

    • La réforme de l’assurance-chômage, un symbole politique pour Emmanuel Macron
      A sept mois de l’élection présidentielle, (...)

      Après avoir défendu cette mesure phare de son quinquennat, en février 2018, comme un élément de sécurité face à la précarité du marché de l’emploi – en contrepartie à la flexibilité offerte par les ordonnances travail –, le locataire de l’Elysée la présente désormais comme une manière d’inciter les chômeurs à la reprise du travail. (...) M. Macron a réaffirmé sa conviction pour défendre la mise en œuvre de cette réforme. « Il faut s’assurer qu’il n’est jamais plus rentable de ne pas travailler que de travailler » [si on à 900 balles de chomdu alors que des emplois à 6 ou 800 cherchent preneurs ? si on sort de taffs à 2000 avec une alloc de 1500 alors qu’il y a masse d’emploi à 1200, et qu’on pourrait en créer d’autres pour les futurs licenciés et fin de contrat ? ndc], a-t-il lancé, le 16 septembre, lors d’un discours devant la principale organisation des indépendants – artisans, commerçants, professions libérales – à la Maison de la mutualité. Avant de poursuivre : « Nous devons réengager la nation tout entière dans cette culture du travail et du mérite, c’est un combat culturel. »

      Une manière d’envoyer un signal à l’opinion, surtout sa frange la plus conservatrice, particulièrement sensible au thème de la lutte contre « l’assistanat ». « Il y a une arrière-pensée électorale de la part d’Emmanuel Macron, qui s’inscrit dans sa stratégie plus générale de capter l’électorat de droite, analyse Jérôme Fourquet, directeur du département opinion à l’IFOP.
      https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/10/01/la-reforme-de-l-assurance-chomage-un-symbole-politique-pour-emmanuel-macron_

      #idéologie_du_travail #assistanat

    • Un très critique édito du Monde : la réforme est « mal née », et on la comprend pas bien.

      Assurance-chômage : une réforme déséquilibrée
      https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/10/02/assurance-chomage-une-reforme-desequilibree_6096853_3232.html

      Présenté comme un outil pour lutter contre la précarité et comme une source d’économies, le nouveau mode de calcul des indemnités risque d’aboutir à fabriquer de nouveaux pauvres, alourdissant, in fine, d’autres dépenses publiques. [ pour l’édification d’échafauds ?]

      Contestée, reportée, amendée [contrairement au Conseil de défense], la réforme de l’assurance-chômage a connu un parcours des plus chaotiques. Presque deux ans après le début de sa mise en œuvre, elle franchit une étape supplémentaire, avec l’entrée en vigueur, vendredi 1er octobre, des nouvelles règles relatives à l’indemnisation des demandeurs d’emploi. Cet aboutissement dans [vers ?] la douleur est loin de clore le débat sur un texte mal né, dont les effets restent à démontrer [pour qui ’a pas regardé les prévisions de chute et d’absence massive de droits réalisées par l’Unédic] et qui, ne sachant pas convaincre sur le bien-fondé de ses modalités d’application [un gâchis ! alors même que la CFDT et d’autres sont prêts à négocier le poids des chaines et la couleur des galetas, et la prochaine date de réunion des partenaires sociaux], se trouve sous la menace d’une décision du Conseil d’Etat [dont on sait d’expérience le but avoué : faire capoter autant de plans des militants du capital que possible].

      Les intentions sont légitimes. Le principe consiste à lutter contre la précarité [une lutte devenue depuis les stages Barre un devoir sacré de la nation] et la multiplication des contrats de travail de courte durée [dont abusent les chômeurs tant et plus, pensez donc ! ils sont un million sept cent mille à être "en activité à temps réduit" ]. Constatant une recrudescence spectaculaire du phénomène de la « permittence », c’est-à-dire l’alternance de CDD ou de missions d’intérim avec des périodes de chômage plus ou moins brèves [et parfois jusqu’à 4 mois d’allocs avant de cesser d’être indemnisés,], le gouvernement souhaite inciter les entreprises comme les demandeurs d’emploi à s’orienter vers des contrats plus pérennes [qu’on trouve en traversant la rue]. Toute la difficulté réside dans le mode d’incitation choisi [on ne discutera jamais assez des variantes de la trique, le progrès humain est à ce prix depuis que l’homme est le capital le plus précieux].

      Pour ces « permittents », la réforme modifie le calcul de leurs indemnités -[et, là, c’est des maths, c’est complexe, une affaire de #salaire divisé non plus par le nombre de jours travaillés mais par le nombre de jours travaillables sur une longue, longue période précédant l’inscription au chômage. faites polytechnique, on en reparle après], qui, pour beaucoup, vont sensiblement chuter, tout en allongeant [afin de protéger de la précarité, comme on vous l’a dit] la période d’affiliation permettant l’ouverture de droits à l’assurance-chômage [ce qui permet d’augmenter le nouveau diviseur qui s’applique au salaire pour calculer le montant de l’alloc, m’enfin, si par égard pour les traditions on doit transitoirement parler encore de salaire, au moment ou le travail indépendant représente l’avenir de la jeunesse de France, c’est pas sûr que la croissance puisse redémarrer]. Le gouvernement cherche à « encourager le travail » [à se faire exploiter]- au détriment du versement d’allocations devenues moins protectrices [et plus souvent qu’actuellement, inexistantes, comme c’est déjà le cas pour la moitié des chômeurs]. Parallèlement, il s’agit d’instaurer une modulation [à la flûte] de la cotisation patronale à l’assurance-chômage visant à pénaliser les entreprises qui ont un taux de ruptures de contrats de travail excessif.

      Un rendez-vous manqué

      Si l’effet incitatif du mécanisme reste à prouver, son impact immédiat sur les demandeurs d’emploi les plus précaires ne fait pas de doute [si vous êtes un peu juste avec tous vos frais et cherchez une femme de ménage, un jardinier, une nounou, soyez patients une seconde, ça va bien se passer]. Présentée comme une source d’économie, la mesure risque d’aboutir à l’effet inverse en fabriquant de nouveaux pauvres [bheurk, et en plus du dégoût ça ouvre à une question embêtante, est-ce que ça risque pas de Giléjauner quelque chose quelque part ?], qu’il faudra ensuite orienter [on reste disposés pour les aider, c’est certain, regarder comment les distributions alimentaires marchent bien ces derniers mois] vers d’autres dispositifs d’accompagnement [que ces pauvres gens ne connaissant pas malgré la nécessité] comme le revenu de solidarité active (RSA) [auquel ils n’accéderont malheureusement qu’en fonction du revenu du ménage - la vie est mal faite, c’est le déficit des comptes publiques, comme les pauvres payent pas assez de TVA avec leurs achats d’écrans, on a du mal à en sortir] ou la prime d’activité [à condition qu’ils prennent le genre de taff qui se trouve, pas trop payé, l’État ne peut pas tout, et même parfois pas grand chose, la bienveillance ne suffit pas, on doit aussi savoir rester humbles dans certains domaines]. En clair [tadadam !], l’allégement des charges de l’Unédic pourrait [on en est pas sûrs] déboucher sur une augmentation de celles assumées par les collectivités publiques. A l’arrivée se profile un jeu à somme nulle [assomme qui ?combien ? on me dit dans l’oreillette que certains comprennent pas]– ou presque – pour le contribuable-cotisant [qui se sait déjà pressuré sans que sa sécurité soit garantie, malgré les efforts faits pour remplacer des emplois de profs et de soignants par d’autres de policiers, et des lits d’hostos par des blindés légers, des grandes, des LBD et des munitions].

      La réforme fait d’autant moins consensus que, si pour les chômeurs le nouveau système entre en vigueur dès maintenant, les entreprises, elles, ne se verront appliquer le bonus-malus que dans un an [quand Macron sera réélu et leur aura fabriqué de nouvelles marges de manœuvre]. Par ailleurs, celui-ci ne concernera qu’un nombre limité de secteurs d’activité, donnant l’im-pre-ss-ion [mdr] que c’est surtout sur les épaules des demandeurs d’emploi que reposent les efforts [à moins que ce soit sur leurs pieds, s’ils dépassent, tellement ils auront la tête sous terre ?].

      De cette réforme ressort le sentiment [un peu triste, mais bientôt il y a les Fêtes de Noël] d’un rendez-vous manqué. Il est [extrêmement très] frappant de constater que les partenaires sociaux, pas plus que le gouvernement, n’ont été capables d’établir un di-ag-no-stic partagé sur le fonc-ti-on-ne-ment du ré-gi-meuh d’assurance-chômage. Ils se sont accusés mutuellement de malhonnêteté intellectuelle [on a rien à voir, l’objectivité, c’est plus intelligent que ça !] en brandissant le travail d’économistes qui eux-mêmes ne sont pas arrivés à s’accorder sur l’efficacité des mesures [comme si la démocratie, qui est en danger de Zobi, d’anti vax et tout ça, pouvait se le permettre !]. Les chiffres de l’Unédic, géré par les premiers, sont venus contredire ceux de Pôle emploi, structure pilotée par l’Etat.

      Ce dialogue de sourds a accouché d’une réforme d’autant plus mal née qu’elle n’a pas été annoncée telle quelle en début du quinquennat [et là, quand même, on se retient de poser la question, mais disons, en hommage à une femme qu’on ne citera pas (et paix à son âme), une telle grossesse non désirée, on doit pouvoir l’interrompre ? oui ; non ; nsp]. Alors qu’Emmanuel Macron s’était toujours opposé à la dégressivité des allocations [comme à leurs augmentation], c’est ce que retiendront surtout les demandeurs d’emploi [qui ont des allocs dont les montants sont assez élevées pour être concernées par la dégressivité telle qu’elle a été actée, comme nous] sans garantie d’échapper à terme à la précarité.

      mon diagnostique à moi, pour pleurer le manque d’entente et de dialogue sans arriver à en dire les raisons ,et l’irréductibilité, ces couillons ont lu du Habermas lors des cursus de matrixage de cerveau qui les ont préparé à leurs fonctions

      #cadres #précarité_des_cadres

  • Livrer en moins de 10 minutes ? La guerre des courses contre la montre
    https://www.nouvelobs.com/conso/20210907.OBS48313/livrer-en-moins-de-10-minutes-la-guerre-des-courses-contre-la-montre.html


    Un livreur de chez Flink. (Yannick Stéphant pour « l’Obs »)

    Depuis quelques mois, des entreprises innovantes de livraison de courses en 10 minutes chrono se livrent une bataille sans merci pour remplir le frigo des urbains. Mais ce nouveau business est-il rentable ? Et socialement responsable ?

    Christopher, 28 ans, l’a testé à Courbevoie quand il était en télétravail : « J’étais très occupé, je ne voulais pas perdre de temps avec les courses et j’ai trouvé sur l’application tout ce que je mange d’habitude : pâtes, beurre, fromage… » L’application en question, c’est Gorillas, jeune entreprise allemande arrivée en France en février dernier avec une promesse : livrer les habitants des grandes villes en dix minutes chrono. Olivier, 43 ans, graphiste et père de famille, s’y est aussi mis pendant le confinement : « Dans les magasins, il fallait faire la queue. Mon temps de sortie quotidien, je préférais l’exploiter autrement ! Uber Eats était moins rapide et moins complet côté produits. »

    Quant à Alexandre, 24 ans, étudiant en finance, même s’il reconnaît que « ce n’est pas très raisonnable », il trouve plutôt chouette de commander une baguette avant d’entrer sous sa douche et de la récupérer en peignoir. Ces Parisiens, faut-il le préciser, ont chacun une boulangerie et un supermarché en bas de chez eux. Mais les prix sont les mêmes, et puis, résume Christopher, « moi j’aime la proximité pour aller chez le fleuriste ou au marché. Pour les courses de base, me faire livrer m’enlève une épine du pied. »

    #juste_à_temps #capitalisme_de_plateforme #logistique #commerce #e-commerce #livreurs #emploi #précaires

    • « Les acteurs du “quick commerce” veulent remplacer les magasins de proximité et redéfinir la relation avec les courses, voire avec l’alimentation » , Martin Cubertafond, Consultant en stratégie et enseignant Sciences Po , spécialiste des secteurs de l’alimentaire, de la distribution et du vin

      Le consultant en stratégie Martin Cubertafond décrit, dans une tribune au « Monde », les mutations profondes du marché de la distribution alimentaire qui mettent en péril les anciens champions du secteur, menacés par l’intrusion de « nouveaux barbares ».

      Tribune. Gorillas, Cajoo, Flink, Getir, etc. : inconnues il y a un an, ces start-up de livraison express de courses (le « quick commerce ») sont omniprésentes dans le centre des grandes villes. Elles offrent la possibilité de se faire livrer en 10 ou 15 minutes – soit moins de temps qu’il n’en faut pour se rendre dans un magasin et passer en caisse – 2 000 produits de première nécessité ou de plaisir (produits d’hygiène, pâtes ou lait, mais aussi planche apéro et bières), à des tarifs identiques, voire inférieurs, à ceux de la proximité urbaine, moyennant des frais de livraison de moins de 2 euros.
      Les entreprises se multiplient (huit à Paris), abreuvées par de généreuses levées de fonds, dans une course de vitesse qui rappelle l’essor des trottinettes électriques en 2018-2019. Pourquoi une telle frénésie ? Quel est le véritable enjeu de ce commerce rapide ?

      Crise de confiance

      Ce qui se joue derrière cette nouvelle offre destinée aux jeunes urbains pressés, qui pourrait sembler anecdotique, c’est la lutte entre deux modèles.

      D’un côté, une grande distribution en fin de cycle, « empire » chancelant ; de l’autre, des compagnies technologiques qui veulent transformer la façon de faire ses courses, voire de s’alimenter. Et, pour la première fois, ces « nouveaux barbares » sont en mesure de prendre le pouvoir.

      Fierté française au début du siècle, la distribution alimentaire est aujourd’hui en fin de cycle : après une longue phase de croissance, elle est arrivée dans sa phase de maturité, voire de déclin pour certains segments. Les scandales alimentaires (vache folle, viande de cheval…) ont généré une crise de confiance dans la consommation, qui se traduit par un besoin de réassurance et une défiance vis-à-vis des marques et de la grande distribution. Le succès de l’application Yuka, présente chez plus d’un tiers des ménages français, en donne une bonne illustration.

      Une phase de #déconsommation a commencé en 2017 en France : les Français dépensent plus, mais ils mettent moins de produits dans leur panier.

      Aujourd’hui, l’objectif est de manger mieux plutôt que de manger plus pour moins cher. C’est une remise en cause profonde du paradigme de la grande distribution et de l’industrie agroalimentaire depuis l’après-seconde guerre mondiale.
      Au même moment, la grande distribution est attaquée par de multiples innovations (ventes en ligne, livraison de repas, ultra-frais, vente directe du producteur au consommateur, etc.). Résultat : les consommateurs fragmentent de plus en plus leurs courses, préférant la promesse des spécialistes ou l’expérience en ligne à celles du « tout sous le même toit » de l’hypermarché.

      Panique

      Face à cette nouvelle donne, les distributeurs paniquent et se réfugient dans une guerre des prix. Résultat : leurs marges diminuent et ils offrent tous à peu près la même expérience. Ils n’ont pas encore compris que les consommateurs cherchaient autre chose.

      Depuis quelques mois, les services de « quick commerce » se développent donc à grande vitesse. Leur modèle opérationnel se fonde sur une application très ergonomique pour la commande (et la compréhension des consommateurs), des mini-entrepôts de 300 mètres carrés proches des zones d’habitation, pour préparer les produits en moins de trois minutes, puis des livreurs en vélo électrique pour effectuer la livraison dans un rayon de 1,5 km.

      Ces « nouveaux barbares » ont un ADN technologique et une vision centrée sur le client. Ils cherchent à améliorer la proposition de valeur par rapport aux magasins de proximité urbaine : gain de temps et service à la demande, au même niveau de prix.

      Les distributeurs historiques mettent en avant l’équation économique déficitaire de ces nouveaux concurrents. Dans leur grille de lecture, il est impossible de rentabiliser le coût de la préparation de la commande et, surtout, celui de la livraison, avec la marge brute dégagée par un panier de 25 euros. Il n’y a donc pas de danger, la mode va passer, les millions des investisseurs fondre comme neige au soleil et le commerce rapide disparaître.

      Redéfinition des priorités

      Sauf que… cette histoire a déjà été écrite. Quand Amazon a lancé son offre de livraison rapide illimitée Prime en 2005, il n’y avait pas de modèle économique non plus. Au sein même de l’entreprise, certains pensaient que cette offre allait provoquer sa faillite. Mais à la fin, la croissance du nombre de clients et de la fréquence d’achat a plus que couvert les coûts logistiques. Prime a transformé Amazon, et Amazon a transformé le commerce.

      C’est ce pari que font les acteurs du « quick commerce », et leurs investisseurs : ils veulent modifier les usages, remplacer les magasins de proximité et, plus largement, redéfinir la relation avec les courses, voire avec l’alimentation.

      Deux visions s’affrontent donc. Les distributeurs historiques, tétanisés par une évolution qu’ils peinent à comprendre, restent focalisés sur la structure de coûts de leurs réseaux de magasins et persuadés que seule la puissance d’achat permet de survivre. Les nouveaux commerçants font quant à eux un pari sur la demande, qu’ils cherchent à transformer durablement.

      L’enjeu de cette opposition de modèles et de visions va au-delà du segment de la proximité dans les grandes villes. Ce qui se joue actuellement, c’est la redéfinition des attentes et des priorités dans la consommation alimentaire et la création d’une nouvelle relation avec les consommateurs. Les pierres du futur modèle d’alimentation sont en train d’être posées. Les offres de livraison de restauration et de courses alimentaires convergent et certains acteurs de la transition alimentaire vers laquelle nous nous dirigeons sont probablement en train d’émerger.

      L’exemple de Tesla

      En effet, dans cet environnement mouvant, les nouveaux commerçants, avec leur ADN numérique et leur vision client ont un avantage concurrentiel. C’est là-dessus que misent les investisseurs, qui observent que dans une autre industrie, la capitalisation d’un nouvel entrant (Tesla, 750 milliards de dollars) équivaut à celle de tous les acteurs historiques cumulés, car les clients partagent sa vision et veulent faire partie de l’aventure. Un attrait qui fait écho au désamour pour les acteurs historiques de la distribution alimentaire.

      A moindre échelle, nous assistons au même phénomène avec le « quick commerce » : le leader états-unien, Gopuff, est valorisé 15 milliards de dollars, c’est plus que Carrefour (11,5 milliards d’euros, soit environ 13,5 milliards de dollars), le turc Getir 7,5 milliards de dollars, et le champion allemand Gorillas (créé en 2020) annonce une levée de fonds imminente (950 millions de dollars) avec une valorisation de 3 milliards de dollars, soit peu ou prou la capitalisation du groupe Casino.

      Les acteurs historiques ne pourront donc pas s’offrir les meilleurs de ces nouveaux concurrents ; ils risquent d’être dépassés. L’acquisition par GoPuff d’une chaîne de 185 magasins d’alcool en Californie pour 350 millions de dollars est, à ce titre, un symbole fort.

      https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/10/02/les-acteurs-du-quick-commerce-veulent-remplacer-les-magasins-de-proximite-et

      bien aérer après lecture :
      https://seenthis.net/messages/931717

      #économie #grande_distribution #fragmentation #quick_commerce