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  • L’écoféminisme : qu’est-ce donc ?
    « Dans les milieux militants et académiques français, l’heure semble à la découverte progressive de l’écoféminisme. En manifestation, on ne compte plus les pancartes tout à la fois féministes et écologistes. Né aux États-Unis contre l’industrie nucléaire dans les années 1970 et 80 — et désormais porté en Amérique latine, en Inde ou en Indonésie —, ce mouvement politique et philosophique hétéroclite (culturel, spiritualiste, matérialiste, socialiste, queer ou encore végétarien) corrèle la mise à sac des écosystèmes par le capitalisme et l’oppression séculaire des femmes par le patriarcat. Deux reproches lui sont régulièrement adressés : l’essentialisme et le mysticisme. Reproches plus que légitimes pour toute perspective socialiste matérialiste digne de ce nom. Seulement voilà, l’affaire est plus compliquée : c’est ce que l’animatrice de la chaîne YouTube Game of Hearth, spécialisée en écologie politique et en féminisme, entend défendre ici, déplorant de concert les récupérations réactionnaires et commerciales de ce mouvement. Une invitation à la discussion. »
    https://www.revue-ballast.fr/lecofeminisme-quest-ce-donc#identifier_11_70620

    liens vers les vidéos de Game of Hearth sur l’écoféminisme :
    – spiritualité 1 (https://youtu.be/2wIrvzQNPMI

    ) & 2 (https://youtu.be/F3w8ASEWXa8
    )
    – la question de l’essentialisme https://youtu.be/2TZF6lYK5ho

    – introduction à l’écoféminisme https://youtu.be/bbob6LLaBx8

    • un long article du Monde sur l’écoféminisme :
      https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/10/22/l-ecofeminisme-contre-les-dominations-croisees-des-femmes-et-de-la-nature_60

      L’écoféminisme, contre les « dominations croisées » des femmes et de la nature
      Claire Legros

      Bousculant l’écologie et le féminisme, l’analyse des causes communes de la domination masculine et du saccage de la planète a donné naissance à un mouvement pluriel et divisé.

      C’est un cri de ralliement qui séduit et inquiète, une pensée qui fédère et divise à la croisée des combats. Longtemps ignorés en France, les travaux sur les liens entre genre et écologie, médiatisés à l’occasion des candidatures à la primaire écologiste de Sandrine Rousseau et Delphine Batho, autoproclamées « écoféministes », suscitent autant d’enthousiasme que de rejet. On aurait tort d’y voir une simple péripétie de campagne. L’épisode est, au contraire, le signe de mutations profondes à l’œuvre en France dans le champ de l’écologie politique comme dans celui de la pensée féministe.

      « La sensibilité écoféministe est devenue l’une des caractéristiques centrales de ce qu’on appelle “le féminisme de la troisième vague”, alors qu’elle constituait un courant très marginal et périphérique dans la génération précédente », constate l’historienne Christine Bard, autrice de Féminismes. 150 ans d’idées reçues (Le Cavalier bleu, 2020). On assiste à « un renouvellement au sein du mouvement écologiste chez une nouvelle génération de militants qui porte des formes différentes de féminisme », analyse, de son côté, la politiste Vanessa Jérome, autrice de Militer chez les Verts (Presses de Sciences Po, 304 pages, 22 euros).

      Foisonnement de textes de référence

      De ce renouvellement attestent, ces dernières années, les succès en librairie de Sorcières. La puissance invaincue des femmes, de Mona Chollet (La Découverte, 2018), et de Reclaim, l’anthologie de textes écoféministes coordonnée par la philosophe Emilie Hache (rééditée en 2019, Cambourakis), de même que le foisonnement de parutions, depuis quelques mois, de textes de référence : les ouvrages de la militante Françoise d’Eaubonne, de la poétesse Susan Griffin, de l’historienne et philosophe Carolyn Merchant, de la « sorcière », activiste antinucléaire et militante féministe Starhawk, ou encore ceux de la philosophe australienne Val Plumwood (1939-2008).

      Mais de quel écoféminisme parle-t-on ? Cette effervescence éditoriale met en lumière un patchwork d’actions et d’idées qui a évolué selon les époques et les territoires géographiques. Dans la marmite écoféministe bouillonne un étonnant mélange, « un joyeux bordel », ose la philosophe Jeanne Burgart Goutal dans son livre-enquête Etre écoféministe (L’Echappée, 320 pages, 20 euros), qui a reçu, en mai, le Prix de l’écologie politique. « Il serait plus juste de parler “des” écoféminismes, comme il y a “des” écologies et “des” féminismes », constate Vanessa Jérome, pour qui « il existe, au sein du mouvement, cent mille lignes de fracture et autant de lignes de convergence ».

      « L’écoféminisme s’est nourri d’apports multiples, issus de trajectoires militantes et de généalogies intellectuelles variées. Ses sensibilités et rapports au genre différents l’ont métamorphosé, depuis le différentialisme des origines jusqu’au matérialisme que l’on connaît aujourd’hui, lié à l’imprégnation des luttes LGBTQI+ [personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans, queers, intersexes et autres] », précise Christine Bard.

      Nouvelles lectures anthropologiques

      Cette épaisseur historique, sous-tendue par un riche travail théorique, va bien au-delà des slogans et des caricatures auxquels on veut parfois l’identifier. « Ce sont des théories qui pour être intelligentes doivent être complexes », prévient Jeanne Burgart Goutal. « Elles ont eu le mérite d’introduire les questions de genre dans la pensée écologique, où elles étaient jusqu’alors peu présentes. Il serait dommage de ramener les questions de fond qu’elles posent à certaines simplifications contemporaines forcées, voire ridicules », assure le philosophe Dominique Bourg.

      En explorant « les dominations croisées » des femmes et de la nature, selon les mots de la philosophe Catherine Larrère, ces idées méritent mieux que des petites phrases. Elles détricotent l’histoire de la pensée moderne et proposent de nouvelles lectures anthropologiques, bousculant, au passage, des concepts que l’on croyait acquis : la distinction entre culture émancipatrice et nature supposée brouillonne, entre progrès linéaire et rythme cyclique, ou encore la primauté des sciences modernes sur les savoir-faire traditionnels.

      Mais cette pluralité est aussi leur talon d’Achille, source de possibles dérives et récupérations. Retracer l’histoire de cette pensée protéiforme et des cousinages qui l’ont inspirée permet donc de mieux cerner ses contours et ses apports, mais aussi de mettre en lumière ses écueils et ses contradictions. Ces théories sont-elles réactionnaires ou bien, au contraire, visionnaires, à l’heure des crises environnementales ? Comment expliquer qu’elles enthousiasment autant qu’elles dérangent ? Que révèle ce regain d’intérêt de l’état de notre société, de ses fractures générationnelles, des peurs qui l’habitent, mais aussi de sa capacité à réagir aux catastrophes qui s’annoncent ?

      Droits des femmes et des animaux

      S’il est vrai que le néologisme « écoféminisme » apparaît dans les années 1970, certaines idées préexistent dans l’Europe de la révolution industrielle. Dès la fin du XIXe siècle, des militantes féministes établissent un lien entre la cause des femmes et celle des animaux, et mettent en lumière « la notion d’un continuum de violence organisé par le système patriarcal », note l’historienne Christine Bard. Ces pionnières s’engagent à la fois pour les droits des femmes et contre la vivisection ou en faveur du végétarisme, préfigurant ce qui deviendra l’écoféminisme animal ou végan.

      En Grande-Bretagne, c’est une suffragette, Frances Power Cobbe (1822-1904), qui fonde la Société britannique contre la vivisection. « Pour Cobbe, les deux questions étaient liées par le fait que les femmes et les animaux étaient appropriables et essentialisés, les unes étant réduites à leur genre, les autres à leur espèce, à une époque où les femmes mariées n’avaient pas le droit de propriété et ne pouvaient gérer leur procréation », explique la chercheuse Emilie Dardenne, autrice d’Introduction aux études animales (PUF, 2020). En France, la journaliste et poétesse féministe Marie Huot (1846-1930), connue notamment pour avoir agressé, en 1883, un scientifique au Collège de France, alors qu’il s’apprêtait à réaliser une expérience sur un singe, affirme que les hommes assouvissent un même désir de pouvoir en violentant les femmes comme les animaux.

      Pour Françoise d’Eaubonne, « la même matrice idéologique a conduit à la domination des hommes sur les femmes et au saccage de la nature », note l’historienne Caroline Goldblum

      Un siècle plus tard, lorsque la militante et écrivaine française Françoise d’Eaubonne (1920-2005), électron libre du féminisme, publie, en 1974, Le Féminisme ou la mort (réédité en 2020, Le Passager clandestin), elle étend les points de convergence de cette oppression commune à l’ensemble du vivant. « En postulant que la même matrice idéologique a conduit à la domination des hommes sur les femmes et au saccage de la nature, [elle] dénonce non seulement l’organisation sexiste de la société, mais surtout lui impute la responsabilité de la destruction de l’environnement », note l’historienne Caroline Goldblum, autrice de Françoise d’Eaubonne et l’écoféminisme (Le Passager clandestin, 2019).

      Le monde a déjà basculé, même si beaucoup l’ignorent encore. En 1962, le Printemps silencieux de la biologiste américaine Rachel Carson a montré de façon implacable l’effet des pesticides sur la disparition des oiseaux et la santé humaine. Dix ans plus tard, le rapport Meadows met en évidence les relations entre systèmes de production industrielle et épuisement des ressources naturelles. Mais c’est contre d’autres excès que l’écoféminisme va véritablement prendre son essor.

      L’occupation de la base de Greenham Common

      En 1980, 2 000 femmes marchent vers le Pentagone, à Washington, en chantant et dansant autour de quatre poupées géantes : blanche pour le deuil, rouge pour la colère, dorée pour l’empowerment, noire pour le défi. « Nous avons peur pour nos vies, pour la vie de cette planète, notre terre, et pour la vie de nos enfants, qui sont notre avenir humain. (…) Nous sommes entre les mains d’hommes que le pouvoir et la richesse ont séparés non seulement de la réalité quotidienne mais aussi de l’imagination », déclarent-elles face au symbole de la puissance militaire américaine. Un an plus tard commence, en Grande-Bretagne, l’occupation de la base militaire de Greenham Common contre l’installation de missiles nucléaires, qui va durer près de vingt ans. Les manifestantes britanniques enlacent la base dans une chaîne humaine, certaines d’entre elles réussissant à y pénétrer pour danser sur le toit des silos où sont stockés les missiles.

      Impossible de comprendre l’écoféminisme « si l’on ne prend pas en compte le contexte politique des années 1980 duquel il émerge », écrit la philosophe Emilie Hache dans l’introduction de Reclaim. Et, en premier lieu, l’angoisse de fin du monde qu’a pu susciter la course folle à l’armement nucléaire. Les mobilisations féministes, pacifistes et antinucléaires vont se multiplier jusqu’à la fin de la guerre froide aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne. Elles esquissent déjà ce qui sera l’un des positionnements majeurs du mouvement : pluriel et inclusif, il rassemble des femmes « au nom de toutes sortes d’engagements politiques, philosophiques et spirituels », constate Christine Bard, et fait « passer la diversité des pratiques, source de vitalité et de créativité politiques, avant l’éventuelle unité d’une doctrine », estime Catherine Larrère.

      Des pratiques joyeuses et innovantes

      Car l’écoféminisme se vit dans l’action. Pour l’éditrice Isabelle Cambourakis, responsable de la collection « Sorcières » (Cambourakis), « les idées sont indissociables de pratiques, joyeuses, innovantes, en non-mixité choisie, inséparables d’une certaine utopie. Ces femmes ont créé des camps pour inventer immédiatement le monde dont elles rêvaient, et vivre débarrassées du patriarcat, du militarisme, du racisme ». Leur engagement est à la fois une philosophie contre le capitalisme et une « praxis », une mise en action de la théorie.

      Ces mobilisations festives incarnent elles-mêmes un projet politique. Il ne s’agit pas de prendre le pouvoir mais d’affaiblir les structures du pouvoir en se reliant les unes aux autres, afin de renforcer ce que l’activiste altermondialiste Starhawk appelle le « pouvoir du dedans », et qu’elle distingue du « pouvoir sur », domination qui passe par un rapport de force. « Cette distinction est importante pour empêcher la banalisation du terme en politique », constate Catherine Larrère, pour qui « il existe une contradiction entre l’idée de briguer un titre de présidente de la République et l’action écoféministe ».

      A côté de ces mouvements engagés dans l’action politique se développe un écoféminisme plus académique. Aux Etats-Unis et dans le monde anglo-saxon, des universitaires introduisent la question du genre dans les études environnementales, particulièrement en éthique. Dès 1980, la philosophe et historienne des sciences Carolyn Merchant retrace l’histoire des oppressions croisées et en démonte les mécanismes conceptuels dans La Mort de la nature (Wildproject, 454 pages, 25 euros). Si l’analogie entre femme et nature est ancienne, la terre étant « vue de façon universelle comme une mère nourricière, sensible, vivante et réactive aux actions humaines », écrit-elle, la révolution scientifique des XVIe et XVIIe siècles va marquer un tournant. A partir de cette période, la nature est envisagée comme un objet inerte, propre à l’observation, mais aussi à la domination, dans une approche mécaniste réfléchie par Descartes. Cette nouvelle conception de la nature, dont l’homme devient « comme maître et possesseur », selon les mots du philosophe, va aussi s’appliquer aux femmes, affirme Merchant, l’analogie ancestrale se muant en rapport d’oppression commune. Elle devient même l’un des ressorts qui vont conduire au développement du capitalisme et à sa logique d’extraction et de pillage.

      Procès des sorcières

      Les théories écoféministes ne sont pas seules à remettre en cause la neutralité de la science moderne. Elles s’inscrivent dans un courant de pensée plus large qui vise à dépasser le dualisme entre la nature (tout ce qui ne serait pas humain) et la culture (propre à l’humain). Mais elles s’en distinguent par une analyse fine de la double dévalorisation des femmes et de la nature qui se renforcent l’une et l’autre.

      Les procès des sorcières – qui conduiront des dizaines de milliers de femmes au bûcher à partir du XVIe siècle – constituent, selon elles, l’une des manifestations de la violence avec laquelle la science moderne s’est imposée, au détriment de savoirs traditionnels jugés irrationnels. L’universitaire Silvia Federici, autrice d’Une guerre mondiale contre les femmes. Des chasses aux sorcières au féminicide (La Fabrique, 176 pages, 15 euros), établit ainsi un parallèle entre la privatisation, à partir du XVIe siècle, des communs fonciers par le biais des enclosures et la relégation des femmes au travail domestique non payé, alors que leur sexualité et leur procréation sont, à la même époque, placées sous contrôle.

      Faut-il voir dans ces idées une « essentialisation » de la femme, promue plus « naturelle » que l’homme ? La critique, insistante, est formulée dès les débuts du mouvement. On reproche à la pensée écoféministe de conforter l’idée selon laquelle les femmes seraient par essence proches de la nature. Pour Janet Biehl, militante de l’écologie sociale théorisée par Murray Bookchin (1921-2006), l’écoféminisme est « une réédition de (…) stéréotypes oppressifs » qui, « tout remis à neuf et “verdis” » qu’ils sont, n’ont « pas leur place dans la lutte féministe ».

      La journaliste et essayiste Caroline Fourest qualifiait récemment d’« essentialiste, identitaire, victimaire » la candidature de Sandrine Rousseau

      En France, c’est la philosophe Elisabeth Badinter qui, à l’occasion de la sortie de son ouvrage Le Conflit. La femme et la mère, livre, en 2010, dans Le Monde, une charge sévère contre le « féminisme naturaliste, différentialiste, victimaire » qui « s’est peu à peu imposé à la société occidentale » et s’oppose, selon elle, à « un féminisme de conquête, celui qui défend l’égalité », qu’elle affirme mis « en sommeil ». Plus récemment, la journaliste et essayiste Caroline Fourest qualifiait d’« essentialiste, identitaire, victimaire » la candidature de Sandrine Rousseau, porteuse, selon elle, d’« une vision très, très binaire des identités et des rapports de force ». Au pays de Simone de Beauvoir, où la féminité est définie comme une construction sociale, les idées écoféministes « sont perçues comme essentialistes par un féminisme universaliste qui laisse peu de place à d’autres manières d’appréhender le genre et le rapport avec la nature », souligne Christine Bard.

      De fait, si la majorité des théoriciennes écoféministes défendent clairement un lien historique entre les femmes et la nature, certaines voix sont plus ambiguës et opposent, comme la théologienne Mary Daly (1928-2010), la féminité, proche de la « Nature » et de la « Vie » (avec des majuscules), à une civilisation patriarcale mortifère. De même, les références spirituelles au culte de la « Déesse », censé remplacer les monothéismes patriarcaux, suscitent méfiance et incompréhension au pays des Lumières et de la laïcité à la française.

      L’héritage des transcendantalistes américains

      Selon Jeanne Burgart Goutal, « cette vision reste pourtant minoritaire et assez caricaturale, celles qui se revendiquent de tels courants ne sont pas représentatives du mouvement. Il suffit de lire les textes pour constater que l’écoféminisme n’est pas essentialiste et que le concept de nature qui y est mobilisé n’est pas réactionnaire ». Pour la professeure de philosophie, l’une des origines de cette incompréhension réside d’ailleurs dans la filiation intellectuelle de l’écoféminisme, qui s’appuie sur une perception de la nature héritée des philosophes transcendantalistes américains du XIXe siècle Ralph Waldo Emerson (1803-1882) et Henry David Thoreau (1817-1862). « Ces critiques des excès de la civilisation industrielle considèrent la nature comme une source de liberté contre une civilisation aliénante, dans un projet politique progressiste », quand le féminisme universaliste se fonde sur l’idée kantienne d’une nature dont « il faudrait s’arracher pour devenir un humain pleinement libre », explique-t-elle.

      De son côté, Catherine Larrère estime que « ceux qui dénoncent chez les écoféministes la naturalisation de la femme confondent un rapport et une identité : ce n’est pas parce que les hommes ont le même rapport de domination à l’égard des femmes et de la nature que les femmes “sont” la nature ». L’idée n’est donc pas de dire que les femmes seules seraient naturelles, mais de rappeler que l’humanité tout entière fait partie de la nature. Plus qu’un différentialisme, il s’agit donc d’un autre universalisme, estime la philosophe. « L’écoféminisme rejette l’idée que les femmes doivent ressembler aux hommes pour obtenir l’égalité. Pour elles, cela n’en vaut pas la peine au vu du résultat pour la planète ! Elles vont chercher ailleurs, d’autres manières qui excluent, non pas les hommes mais le patriarcat. Et appeler les hommes à les rejoindre. »

      Travail invisible

      Dans cette recherche, les théoriciennes écoféministes vont croiser un autre concept, lui aussi né aux Etats-Unis dans les années 1980. L’éthique du soin (« care », en anglais) s’attache à montrer que la spécificité des femmes dans le domaine du soin et de l’attention aux autres est réelle, mais que, loin d’être une propension naturelle, elle est le fruit d’une assignation historique. Ce travail invisible et nécessaire à la survie de la société mérite d’être mieux considéré et partagé.

      A partir des années 1990, des universitaires écoféministes anglo-saxonnes, dont les philosophes Karen Warren et Val Plumwood, lisent et se réfèrent aux travaux sur le « care ». « Il existe une proximité des mouvements écoféministes avec ce qu’on appelle le “care environnemental”, qui théorise le fait de prendre soin à la fois de la nature et des personnes », estime la philosophe Sandra Laugier, qui a dirigé l’ouvrage collectif Tous vulnérables ? Le care, les animaux et l’environnement (Payot, 2012).

      Parce qu’elles sont historiquement assignées à prendre soin du foyer, les femmes sont aussi plus souvent responsables de la protection des ressources qui assurent sa subsistance. « Non seulement elles protègent l’environnement mais le reproduisent pour les autres », note Sandra Laugier. En reconnaissant ces compétences, il ne s’agit pas pour les écoféministes de renvoyer les femmes à la cuisine et au jardin, mais d’« alerter sur l’importance de ce rôle, et sur les savoir-faire qu’elles détiennent dans ce domaine. Il y a un aspect subversif dans leur démarche », constate Catherine Larrère.

      « Ecologie de l’ordinaire »

      Dans cette logique, deux approches se distinguent. A un environnementalisme qui vise à protéger la nature sauvage, l’écoféminisme oppose « une écologie qui défend un environnement quotidien à travers le travail ordinaire des femmes », précise la philosophe Sandra Laugier. Cette « écologie de l’ordinaire » ou « féminisme de subsistance » trouve un écho dans les mouvements locaux de femmes qui, en Inde, en Amérique latine ou en Afrique, luttent contre un développement économique qui les prive des ressources nécessaires à leur famille. Sans toujours s’identifier à l’écoféminisme, ces communautés de femmes « ont relancé la pensée environnementale en montrant de façon radicale comment, dans des pays qui souffrent de l’héritage d’une domination coloniale (…), les conséquences environnementales du développement atteignent plus lourdement les femmes », écrivent en 2020, dans la revue Multitudes, la géographe Nathalie Blanc, Sandra Laugier, la psychologue Pascale Molinier et la sociologue Anne Querrien.

      En 1973, les femmes du mouvement Chipko, médiatisé par l’écoféministe indienne Vandana Shiva dans Staying Alive (North Atlantic Books, non traduit, 2016), s’enlacent aux troncs des arbres pour lutter contre la déforestation. Un peu plus tard au Kenya, la biologiste Wangari Maathai, futur Prix Nobel de la paix, crée le Mouvement de la ceinture verte, qui propose aux femmes de planter des arbres autour des villages pour stopper l’érosion du sol liée à la déforestation et à la plantation massive de café destiné à l’exportation. Plus récemment, en Amérique latine, des militantes souvent issues de communautés autochtones jouent un rôle de premier plan dans les luttes contre les violences sexuelles et contre les pollutions liées à l’extractivisme ou à l’agro-industrie qui hypothèquent la santé de leurs enfants.

      Pour Sandra Laugier, « c’est sans doute à travers ces luttes que se dessine aujourd’hui une nouvelle étape, à la fois pratique et théorique, d’un écoféminisme qui bouscule un peu plus la conception jusque-là dominante d’un féminisme occidental universaliste et favorisé ». En juin, des militantes du Honduras, du Guatemala et d’Afrique du Sud en ont témoigné lors d’un colloque organisé à Paris par l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne et l’université de Chicago sur le thème « Femmes, écologie et engagements politiques du Sud au Nord ». Ces combats sont aussi retracés dans le documentaire Ni les femmes ni la Terre !, dont le titre reprend un extrait du slogan « Ni les femmes ni la Terre ne sont des territoires à conquérir ! », scandé par des opposantes au projet de construction d’une autoroute à travers la forêt amazonienne en Bolivie.

      La notion de « vivant »

      Cette évolution peut-elle expliquer le regain d’intérêt dont bénéficie la pensée écoféministe en France depuis quelques années ? L’urgence de la crise climatique et l’émergence du mouvement mondial #metoo contre les violences sexuelles ont changé la donne. Chez une nouvelle génération d’écologistes, la notion de « vivant », riche d’interdépendances entre espèces et avec la terre, s’est substituée à l’idéalisation d’une nature réduite à un simple décor. « Le slogan de Notre-Dame-des-Landes “Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend” peut être considéré comme un mot d’ordre écoféministe », constate Catherine Larrère.

      Chez les jeunes féministes, le rapport au corps et à la science a évolué. Il ne s’agit plus tant de maîtriser la nature pour s’émanciper que d’écouter celle-ci. « On le voit avec la pilule, hier synonyme de progrès, et qui fait moins rêver aujourd’hui, car elle est vécue comme une prise de contrôle du corps par l’industrie pharmaceutique, constate Christine Bard. Un certain nombre de jeunes femmes ont envie de prendre le problème autrement, dans un souci de réappropriation de leur corps. »

      Les écologistes aussi ont changé. « Le parti Vert a été secoué par l’affaire Baupin [le député écologiste de Paris, accusé, en 2016, de harcèlement et agressions sexuelles par plusieurs femmes de son parti, Europe Ecologie-Les Verts], note Vanessa Jérome. Depuis cinq ans, on constate une forme de retour, non pas à ce que d’Eaubonne aurait pu porter mais à un féminisme plus ouvert aux questions de genre, qui fait des ponts avec les minorités, de sexe ou d’origines. Les féministes intersectionnelles sont plus visibles, elles ont renoué avec les représentants des droits LGBTQI+. »

      L’écoféminisme « pose des questions capitales, notamment celle de la distribution du travail dans un monde qui disposera de moins d’énergie », selon le philosophe Dominique Bourg

      Dans un contexte pandémique de prise de conscience de la vulnérabilité de la vie humaine sur la planète, l’écoféminisme propose de nouveaux récits. Il « pose des questions capitales à l’aune des bouleversements qui se profilent, notamment celle de la distribution du travail dans un monde qui disposera de moins d’énergie », estime le philosophe Dominique Bourg. Il renouvelle aussi les modalités d’actions dont s’inspire aujourd’hui le collectif Les Bombes atomiques lorsqu’il manifeste contre le projet de centre de stockage de déchets nucléaires à Bure (Meuse), ou les communautés autonomes de femmes décrites par la sociologue Geneviève Pruvost dans son ouvrage Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance (La Découverte, 400 pages, 22 euros). En articulant des phénomènes et des luttes jusqu’alors pensés séparément, il tisse des liens entre les combats dans une démarche inclusive. « Il y a comme un effet de surprise, note Isabelle Cambourakis. On découvre la richesse d’un gisement théorique qui peut aider à penser le monde qui vient. »

      Mais sa diversité revendiquée porte aussi en elle ses limites. Au sein même du mouvement, le récent engouement pour cette pensée plurielle inquiète celles qui y voient un risque de dilution des idées. Dans un article au sous-titre explicite (« L’écoféminisme aux abois. Marchandisation, manipulation et récupération d’un mouvement radical », La Revue du crieur, 2021/1), la doctorante en sciences sociales Anne Berrard s’alarme des « discours et pratiques » qui « réutilisent des symboles et références propres à l’écoféminisme tout en visant un objectif politique radicalement différent ». Dans son viseur, le vaste marché des recettes, coachings et autres « festivals “écolos” soutenus par des start-up », qui proposent d’« aider à retrouver son moi intérieur », ou à « renouer avec son féminin sacré » au nom d’une pensée écoféministe caricaturée.

      Positions réactionnaires

      Une autre critique cible sa récupération par des milieux catholiques conservateurs hostiles à la contraception et à l’avortement. « Il existe, en effet, des zones d’ombre, confirme Christine Bard. Des discours sacralisent la “nature” du corps féminin pour mieux défendre des positions réactionnaires, dépossédant les femmes du droit à maîtriser efficacement leur fécondité. »

      Comment démêler le vrai du faux ? Faut-il distinguer le bon grain écoféministe de l’ivraie, alors que ce courant d’idées se définit justement par son ouverture et fait de sa pluralité un garde-fou à l’apparition de nouvelles dominations ? Face à cette contradiction, Anne Berrard refuse de « détenir [ou] de défendre une “vérité” de l’écoféminisme », mais propose d’assumer l’« héritage politique radical » des pionnières. Une façon de réaffirmer que le mouvement reste « avant tout une politique de résistance ».