Palestine. « Au-delà de l’incarcération massive, l’incarcération suspendue »

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    Dès l’âge de 12 ans, les Palestiniens vivent avec le risque permanent de l’arrestation : 40 % d’entre eux sont passés dans les geôles israéliennes depuis 1967. La partie la plus visible d’une véritable « toile carcérale » qu’analyse l’historienne Stéphanie Latte Abdallah. Entretien

    Stéphanie Latte Abdallah a conduit une longue enquête ethnographique pour son ouvrage « la Toile carcérale. Une histoire de l’enfermement en Palestine », réalisant quelque 350 entretiens. Elle a également travaillé à partir d’archives et de documents institutionnels.

    Votre ouvrage est bâti autour de la « toile carcérale », qui n’est pas cantonnée aux seuls prisonniers politiques palestiniens. Que cela englobe-t-il ?

    Stéphanie Latte Abdallah : Ce n’est pas seulement la réalité de l’incarcération, bien qu’elle soit très forte. On estime que 40 % des hommes palestiniens sont passés en prison depuis 1967. Au-delà de cette incarcération massive, il y a une incarcération suspendue, c’est-à-dire une réalité carcérale, la possibilité d’être emprisonné. En termes juridiques, ce que permet la justice militaire israélienne est d’incarcérer toute la population dès l’âge de 12 ans. C’est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de leurs têtes pour des motifs qui peuvent aller d’actes de type militaire jusqu’au fait d’être présent dans une manifestation, d’être engagé dans un parti politique, comme Khalida Jarrar (la députée du Front populaire de libération de la Palestine vient de sortir de prison après deux ans d’enfermement – NDLR) ou parce que des proches sont dans une formation politique. Il y a maintenant tout ce qui est appelé « incitation à la violence sur les réseaux sociaux » mais qui englobe aussi des publications (posts, tweets…) à caractère politique. Le spectre est extrêmement large. La toile est, pour moi, cette chose qui est réelle et virtuelle ; Il y a la manière dont elle gagne l’espace des territoires occupés, surtout la Cisjordanie et Jérusalem. Les Palestiniens vivent avec le risque permanent de l’arrestation.

    Vous écrivez d’ailleurs que « la prison est l’expérience paroxystique de la vie dans les territoires »…

    Stéphanie Latte Abdallah : C’est effectivement une des formes des enfermements dans les territoires. La bande de Gaza est fermée en elle-même. En Cisjordanie, les Israéliens ont constitué ce que l’armée appelle des « cellules territoriales », c’est-à-dire des espaces qui peuvent être fermés ou ouverts en fonction de la situation politique par le biais de check-points à l’intérieur même de la Cisjordanie. Et je ne parle pas là des check-points dits frontaliers qui sépareraient soi-disant deux espaces. Il y a donc ce mode de contrôle visuel et physique que tout le monde connaît. Mais il y a aussi d’autres formes de gestion des frontières. D’un côté, par la question carcérale et, de l’autre, par le système des permis. Puisqu’il n’y a pas de frontières étanches entre Israël et la Palestine, il y a toute une gestion dite des frontières réticulaires. Les arrestations et les incarcérations permettent ainsi d’alimenter tout un système de données de la population et donc de surveillance de la vie quotidienne dans toutes ses dimensions. Autant d’informations qui rentrent dans les fichiers des services de renseignements. Toute personne est ainsi évaluée sur une échelle de risques. Après l’évasion spectaculaire des six prisonniers palestiniens de la prison de Gilboa (le 6 septembre dernier – NDLR), on a très bien vu qu’un grand nombre de personnes avaient été arrêtées pour pouvoir les retrouver.

    De fait, il n’y aurait plus de distinguo entre « dedans » et « dehors » ?

    Stéphanie Latte Abdallah : Dans ce livre j’ai travaillé sur l’interconnexion dedans-dehors aussi parce que cela me semblait important, au regard des modes de séparation qui sont mis en place, par exemple à l’intérieur des prisons à partir des années 2000, et les modes de séparation qu’on a vus dans les territoires occupés, une manière d’isoler des cellules territoriales dehors, d’isoler ceux de Gaza par rapport à ceux de Jérusalem ou de villes de Cisjordanie. Et puis il y a tout le vécu dans l’entre-deux, qu’il soit carcéral ou non. Même si l’expérience du dedans et du dehors reste très différente, il existe une porosité.

    Comment avez-vous pris conscience de cette toile carcérale, vous qui étudiez depuis longtemps le Proche-Orient ?

    Stéphanie Latte Abdallah : En commençant à travailler sur la détention, j’ai été surprise de voir l’ampleur que cela prenait dans la société et le peu de travaux universitaires et le peu de place accordée dans la réflexion sur la Palestine. Alors que cette question est centrale et que cette problématique apparaît massive avec d’énormes ramifications dans la vie quotidienne des Palestiniens. Je m’en suis aperçue également en allant à la cour militaire, en voyant que tous les partis politiques sont considérés comme des organisations illégales ou terroristes. Même le Fatah, principale formation de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui a signé les accords d’Oslo avec la Palestine. Il n’y a pas de protection possible face au système juridique qui est mis en œuvre. Cet envahissement du carcéral est absolument effroyable.

    À partir de 2001, avec la lutte contre le terrorisme, il y a eu une collusion pour reprendre des incarcérations massives, avec cette idée qu’Israël faisait face au même type de terrorisme que le monde entier, ce qui justifiait toute une série de pratiques : une justice militaire qui n’en est pas une, une forme d’instrumentalisation du droit par les tribunaux militaires. L’idée étant de dire qu’il ne s’agit que de terroristes qui seraient en prison. Ce qui n’est pas le cas.

    Comment cette toile carcérale évolue-t-elle ?

    Stéphanie Latte Abdallah : Elle est très liée aux moments de répression. On l’a vu avec la première intifada à la fin des années 1980 puis un élargissement lors de la seconde, qui éclate en 2000. Rien ne laisse penser aujourd’hui que ça va s’arrêter. Parce que, dans le cadre de l’occupation et de la colonisation, c’est ce qui permet de gérer cette « coexistence » forcée entre deux populations. L’échec des accords d’Oslo a été acté depuis la fin de la seconde intifada, les dispositifs de contrôles ont été repensés pour un territoire discontinu avec l’idée qu’il n’y aurait pas d’État palestinien. Il s’agit dès lors de gérer l’occupation et un conflit de basse intensité de la manière la plus rentable. Comme une perspective managériale avec, comme moyen, la toile carcérale.

    « La Toile carcérale. Une histoire de l’enfermement en Palestine »,
    de Stéphanie Latte Abdallah. Éditions Bayard, 496 pages, 31,90 euros.

    #palestine #prison