« Le colloque de la Sorbonne adoubé par Jean-Michel Blanquer était à mille lieues des conventions universitaires »

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  • « Le colloque de la Sorbonne adoubé par Jean-Michel Blanquer était à mille lieues des conventions universitaires »
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    Début janvier, l’université parisienne a accueilli une conférence contre la « déconstruction », introduite par le ministre de l’éducation nationale. Dans sa chronique, Jean-Baptiste Fressoz dénonce l’ignorance scientifique et les « vociférations » de ses intervenants.

    Chronique. Les 7 et 8 janvier, dans l’amphithéâtre Louis-Liard de la Sorbonne, s’est tenu un colloque intitulé « Que reconstruire après la déconstruction ? ». On retiendra sans doute qu’en pleine déferlante Omicron le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, trouva le temps d’introduire cette conférence. Entre deux tirades sur l’humanisme et l’esprit des Lumières, on apprit que « l’école de la République est l’école de la République » ou encore « que la France ayant inoculé le virus de la déconstruction, c’est à elle que reviendrait de découvrir le vaccin », raison pour laquelle « le monde entier » regarderait la France et ce colloque – ce dont on peut légitimement douter à la lecture des revues scientifiques étrangères.
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    Mais l’intervention ministérielle fut presque anodine en comparaison de ce qui allait suivre. Car, deux jours durant, on put entendre, à mille lieues des conventions universitaires, des propos extrêmement virulents à l’encontre de la « secte culturelle internationale d’extrême gauche », des « charlatans idéologiques », « des activistes prenant d’assaut les universités », des « nouveaux précieux », des « nouveaux pédants radicaux installés sur les terres de la déconstruction » ; des accusations contre Foucault, Bourdieu et Derrida ; contre le « marxisme », le « relativisme », le « néoféminisme » ou « l’écoféminisme ».

    On apprit aussi que le « wokisme », la « cancel culture » et les « studies » – prononcés comme il se doit dans un franglais méprisant – cherchaient à « détruire la civilisation occidentale », qu’ils seraient un « appel à un ethnocide de grande ampleur », et même le « monstre conquérant d’un nouvel esprit totalitaire ».

    La vérité et l’objectivité seraient en péril

    Durant ces deux jours, il fut tout de même question de science, mais sous l’angle de la déploration. Car, menace suprême, le wokisme, après avoir investi l’histoire, la sociologie et les lettres, s’attaquerait dorénavant à la physique et aux mathématiques ! Le critique littéraire Pierre Jourde traita de ce thème – « car on ne parle bien que de ce qu’on connaît très mal et c’est mon cas des sciences dures », s’excusa-t-il en introduction, pour continuer néanmoins avec assurance. La vérité et l’objectivité seraient, selon lui, en péril, pour preuve, un projet de recherche canadien visant à « décoloniser la lumière ». Inutile, bien entendu, de se demander si ce projet était le moins du monde représentatif de la physique contemporaine. Le titre était forcément absurde, puisque la lumière appartiendrait naturellement et de droit à la physique occidentale, et donc à l’unique et vraie science.

    Pourtant, après les Grecs, c’est à Ibn Al-Haytham ou Alhazen, traducteur cairote d’Euclide au XIe siècle, qu’il revint d’écrire le traité fondamental sur l’optique mathématique. Ces recherches sont prolongées au XVIIe siècle par Descartes et Newton, pour qui l’étude de la lumière renvoyait à des questions théologiques profondes sur l’ordre divin. On pourrait aussi rappeler combien le travail de Newton s’inscrivait dans le monde impérial en plein essor. La Royal Society et Newton lui-même sont associés à la Royal African Company et à la South Sea Company [des compagnies commerciales britanniques]. Son opus magnum, Le Système du monde (1687) – où il démontre, par exemple, la théorie de la gravitation universelle par l’étude des marées –, dépend du réseau d’informateurs produit par le commerce colonial britannique et français. Mais, pour cela, il aurait fallu lire des historiens des sciences – pas particulièrement woke d’ailleurs –, Charles Webster, Simon Schaffer ou Sarah Irving, plutôt que Valeurs actuelles.

    Ce colloque pourrait prêter à sourire : les intervenants étaient pour la plupart des essayistes ou des retraités et non des chercheurs en activité. Mais après avoir entendu de telles vociférations, on comprend que la présence à ce colloque du ministre Jean-Michel Blanquer et du président du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur, Thierry Coulhon, soit sincèrement inquiétante pour les chercheurs qui prennent au sérieux leur métier.

    Jean-Baptiste Fressoz(Historien, chercheur au CNRS)

    #Wokisme #Extrême_droite_institutionnelle