Féministe visionnaire au siècle des Lumières, Louise Dupin sort de l’ombre

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    Dans la veine de Diderot et d’Alembert, Louise Dupin, femme savante du XVIIIe siècle, a rédigé une encyclopédie de la condition féminine, restée lettre morte. Près de trois siècles plus tard, les écrits de cette féministe révolutionnaire ressurgissent d’outre-tombe.

    « Elle a choisi de ne pas occuper dans la république des lettres la place qu’elle méritait. » L’hommage de George Sand, née Aurore Dupin, s’adresse à son arrière-grand-mère par alliance, Louise Dupin, féministe avant l’heure, née un siècle avant elle, en 1706.

    Drôle de paradoxe pour cette intellectuelle, fille d’une actrice et d’un grand banquier, que de défendre la cause des femmes, l’égalité avec les hommes, jusqu’à travailler durant dix ans sur une encyclopédie pour finalement renoncer à la publier.
    Renaissance

    Le XVIIIe siècle, ses Lumières et son universalisme n’étaient-ils donc pas suffisamment éveillés pour reconnaître comme l’une des leurs celle qui accueillit en son salon parisien de l’île Saint-Louis tous les grands esprits du siècle ? – Marivaux, Montesquieu, Voltaire pour ne citer qu’eux. Et qui avait comme secrétaire particulier un dénommé Jean-Jacques Rousseau ? À moins, comme le suggère Frédéric Marty, que la parution d’un ouvrage aussi subversif n’ait pu altérer sa position sociale éminente et lui causer trop de tort. Ce qui revient au même.

    C’est en visitant le musée consacré au philosophe, à Montmorency, que le professeur de français à Jouy-le-Moutier, non loin de là dans le Val-d’Oise, tombe sur un fonds de manuscrits de « L’ouvrage des femmes » de Louise Dupin. « Les manuscrits sont restés aux mains des héritiers pendant quasiment deux siècles. Ils ont été dispersés aux enchères dans les années 1950, aux États-Unis, en France, en Suisse et chez des particuliers. »
    Sur tous les continents

    Il décide de faire de cette découverte l’objet de sa thèse, et s’envole, grâce à une bourse d’étude, à Genève et au Texas. Aujourd’hui, Frédéric Marty s’apprête à ressusciter cette histoire générale des femmes, qui s’intéresse à leur condition à travers les âges et sur tous les continents. Dans quelques jours paraîtra une introduction à cette encyclopédie, qu’il a établie et annotée.

    « La pensée de Louise Dupin est héritière d’une histoire du féminisme séculaire », relate l’auteur, depuis Christine de Pizan, la première femme de lettres de langue française ayant vécu de sa plume, jusqu’au XVIIe siècle avec les Précieuses consacrées par Molière. « Son maître à penser est le philosophe cartésien François Poullain de la Barre, auteur en 1673 d’un ouvrage qui défend l’égalité des sexes. L’originalité de Louise Dupin, c’est son ambition encyclopédique, ethnologique, sociologique, historique, qui l’inscrit dans le siècle des Lumières. »

    Puissance guerrière

    Que dit-elle précisément ? « Elle appartient à un courant féministe minoritaire qui affirme une stricte égalité entre les deux sexes alors que les Précieuses défendent la supériorité des femmes, notamment par la sensibilité et l’imagination. »
    Les récits de voyageurs et d’historiens du monde qu’elle dissèque avec Rousseau apportent de l’eau à son moulin.

    Louise Dupin part de l’idée que les hommes et les femmes étaient égaux dans les premières sociétés, que les femmes à la Préhistoire avait un rôle prépondérant, ce que l’archéologie confirme aujourd’hui. Et que petit à petit, les hommes ont pris le dessus, notamment à travers la guerre.

    « Elle montre qu’à Byzance, les impératrices détenaient un pouvoir important, et regrette que les historiens ne cessent de minorer le poids des reines de France, notamment chez les Mérovingiens », ajoute Frédéric Marty.
    Favorable au divorce

    Pour rétablir cette égalité, Louise Dupin propose une réforme politique. Elle dénonce la loi salique instituée en France, « une invention du Moyen-Âge pour évincer les femmes du pouvoir ».

    Sur le plan juridique, elle est favorable au divorce, plaide pour un mariage à durée déterminée, renouvelable. Plus généralement, elle milite pour une réforme des mentalités : une éducation similaire pour les garçons et les filles, qui « profitera à l’humanité tout entière ».

    Elle considère aussi que « le langage, le genre des mots sont vecteurs d’inégalité » et que l’image de la femme en pleurs renvoyée par le théâtre est discriminatoire, « de nature à inférioriser les femmes », détaille Frédéric Marty.

    Louise Dupin avait pensé à tout. Y compris aux enfants pour qu’ils puissent porter le nom de leur mère. Certes, il fallait, pour cela, que la maman soit plus âgée que le papa, chose rarissime à l’époque. Mais c’était un premier pas vers une loi finalement adoptée en 2022…

    « Louise Dupin, Des femmes. Observations du préjugé commun sur la différence des sexes » (édition de Frédéric Marty). Classiques Garnier (à paraître le 28 septembre).
    « Des femmes. Discours préliminaire » de Louise Dupin. Petite bibliothèque Payot, « Classiques » (à paraître le 31 août).