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  • Journée internationale des femmes : à la poursuite d’un mythe | Françoise Picq, Travail, genre et sociétés, 2000
    https://shs.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2000-1-page-161

    La décision de célébrer chaque année une “journée des femmes” avait bien été prise en 1910, à la IIè Conférence Internationale des femmes socialistes de Copenhague, selon la proposition de Clara Zetkin. Il s’agissait de mobiliser les #femmesen accord avec les organisations politiques et syndicales du prolétariat dotées de la conscience de classe” et d’éclairer la revendication du droit de vote “conformément à la conception socialiste d’ensemble de la question des femmes”.

    [...] Clara Zetkin avait, on le sait, une stratégie double : elle voulait obtenir la prise en compte des revendications des femmes par les dirigeants socialistes qui ne s’en préoccupaient guère, pour les intégrer dans la cause ouvrière et contrecarrer l’influence des groupes féministes sur les femmes du peuple.

    [...] Après lecture des comptes-rendus de la Conférence de Copenhague et du dépouillement du journal de Clara Zetkin, Die Gleichheit, nous avons constaté que celle-ci n’avait aucunement évoqué les couturières new-yorkaises, pas plus qu’elle n’avait choisi la date du #8_mars. Elle proposait en fait de la célébrer “au moment des fêtes annuelles de mai”.

    L’objectif poursuivi par la Conférence de Copenhague se trouvait par ailleurs éclairé par une autre décision prise par celle-ci : créer partout des groupes de femmes socialistes refusant toute alliance avec les féministes “de la bourgeoisie”. La “Journée internationale des femmes” s’inscrivait bien dans une stratégie de division des femmes selon une ligne de classe et de compétition à l’égard du mouvement féministe. Le point de vue de Clara Zetkin pour qui “Marx a forgé le glaive qui a tranché les attaches entre mouvement féminin prolétarien et bourgeois” l’emportait, contre celui qu’avait défendu en vain Madeleine Pelletier lors de la première Conférence Internationale des femmes socialistes, à Stuttgart en 1907 : la nécessaire alliance entre #féminisme et #socialisme. La tradition de la Journée internationale des femmes était bien, au départ un choix sectaire, pour lequel féminisme et socialisme étaient exclusifs l’un de l’autre.

    C’est donc sur cette ligne anti-féministe que fut fondé en France, en 1913, le Groupe des femmes socialistes, qui sous la houlette de Louise Saumonneau se consacra à la dénonciation du “féminisme bourgeois”, et à la lutte contre celles des femmes socialistes qui ne partageaient pas son hostilité au féminisme.

    [...]

    Comment comprendre ce changement [dans le récit des origines] au milieu des années 1950 dans la presse communiste et syndicaliste ? Pourquoi a-t-il semblé nécessaire, en pleine guerre froide, de donner à la célébration de la Journée des femmes une origine plus ancienne, plus spontanée que la décision de femmes de partis ? Pourquoi a-t-il fallu détacher le 8 mars de son histoire soviétique ?

    Un livre de souvenirs de Madeleine Colin, Traces d’une vie, suggère une hypothèse inattendue. L’auteure évoque la commémoration d’une grande grève menée par les ouvrières de l’habillement de New-York en 1857, dans le cadre d’une bataille menée “pour que la CGT s’affranchisse de la prédominance de l’UFF [union des femmes françaises] et du parti, pour qu’elle ait ses propres mots d’ordre et ses propres formes d’action”. La CGT, dit-elle, “n’était conviée à la célébration de cette journée que pour soutenir des mots d’ordre déjà établis et pour faire participer des travailleuses aux manifestations décidées”. Madeleine Colin, alors responsable de la CGT, marque ses distances avec l’UFF, “organisation féminine, née de la Résistance”, dirigée par des communistes et qui “groupait un grand nombre de femmes, essentiellement des ménagères et quelques intellectuelles” Elle dit avoir eu dans ce combat “le soutien total de Benoît Frachon…contre Jeannette Vermeersch, dirigeante de l’UFF et membre du bureau politique du parti”. Et elle insiste sur son désaccord avec celle-ci à propos de la contraception et de l’avortement.

    On se souvient de la campagne communiste dans les années 1950 contre Jacques Derogy et “le néo-malthusianisme” et du violent discours de Jeannette Vermeersch : “Mais depuis quand les femmes prolétaires luttent pour les mêmes droits que les dames de la bourgeoisie ? Jamais… Depuis quand les femmes travailleuses réclameraient le droit d’accéder aux vices de la bourgeoisie ? Jamais !”.

    L’argumentation de Madeleine Colin ouvre de nouvelles interrogations. Notre esprit critique avait soupçonné une visée antiféministe dans le choix d’une lutte d’ouvrières contre la dureté de leurs conditions de travail. Cela correspondait incontestablement à la conception de la Conférence de Copenhague : la lutte des femmes n’est légitime que si elle s’intègre dans la lutte des classes et ne soulève d’autres contradictions que celles qui opposent les ouvrières aux patrons. Mais “l’invention” des couturières n’a pas été le fait de cette Conférence et elle pourrait avoir un tout autre but : opposer une lutte de femmes travailleuses à une célébration communiste des femmes, devenue beaucoup plus traditionaliste et réactionnaire. Celle qu’on trouve effectivement dans les publications de l’UFF de l’époque, appelant “les travailleuses, les ménagères, les mères” à protéger l’enfance, à se mobiliser “contre la vie chère, pour la famille et pour la paix" ; celle aussi qui dans les pays de l’Est honore les femmes comme mères...

  • Cosmo-poétique du #refuge. Comment les #esclaves en #fuite ont réinventé la #liberté

    Le #marronnage se déploie sur près de quatre siècles dans les Amériques et les archipels de l’océan Indien. À Haïti, des rythmes de travail aux champs aux cérémonies vodoues, ce monde afro-diasporique s’est construit contre le capitalisme, sa propriété privée et sa quête du profit. De la colonie à notre société de contrôle, la #sécession_marronne ne demande qu’à être réinventée.

    https://shs.cairn.info/revue-z-2018-1-page-146

    #résistance #transe #vodou #écologie_politique #dissidence

  • De l’enthousiasme au burnout, l’IA ne réduit pas la charge de travail, mais l’intensifie - Next
    https://next.ink/223961/de-lenthousiasme-au-burnout-lia-ne-reduit-pas-la-charge-de-travail-mais-linten

    Les chercheuses ont identifié trois formes principales d’intensification : l’élargissement du périmètre des tâches effectuées, le flou qui s’instaure entre travail et vie privée, la banalisation du multitâches.

    Nous avons constaté que les employés travaillaient à un rythme plus soutenu, assumaient un éventail de tâches plus large et prolongeaient leur journée de travail, souvent sans qu’on leur demande de le faire. De leur propre initiative, les employés en faisaient plus parce que l’IA leur donnait le sentiment que « faire plus » était possible, accessible et, dans de nombreux cas, intrinsèquement gratifiant.

    #ia #travail #charge

    • Les informaticiens découvrent le capitalisme et les conséquences de la hausse de productivité sur un métier donné… c’est mignon.

      C’est le principe même au cœur du capitalisme et de faire le double puis le quadruplé puis etc pour le même temps de travail à chaque changement techno qui augmente la productivité, d’où la croissance infini, la destruction écologique etc.

      Rien de nouveau à part que de nouveaux métiers intellectuels qui n’en avaient pas autant l’habitude découvrent la lune.

    • Je « plussoie » @rastapopoulos ; les développeurs viennent de se prendre le concept de #productivité en pleine face.

      Comme « procès de travail », le travail est tout d’abord activité productive. Du point de vue de la domination, la question est alors de savoir si le travailleur se sent maître de sa propre activité ou bien, au contraire, comme dans la grande industrie, si son activité est dominée par le rythme du travail collectif, par les machines et par un savoir technique dont il a perdu la possession et la compréhension [34]. La distinction du « procès de travail » et du « procès de valorisation » a précisément pour fonction de décrire ce renversement. Du point de vue du procès de travail, c’est-à-dire du travail réel, les objets et les moyens de travail n’apparaissent que comme des moyens de l’activité, mais, du point de vue du procès de valorisation, l’activité n’est qu’un moyen au service de la production de la valeur des marchandises. En étant réorganisé en fonction de la logique sociale de la production de survaleur, le travailleur se voit progressivement dépossédé de son activité [35] en même temps que la domination qui porte sur elle lui apparaît sous une forme mystifiée et naturalisée. C’est la question de la domination dans le travail (au sens d’une domination interne à l’activité de travail, ou d’une domination par les conditions de travail) qui est ainsi posée.

      https://shs.cairn.info/revue-actuel-marx-2011-1-page-15?lang=fr

  • Margaret W. Rossiter et l’histoire des femmes scientifiques américaines | Cairn.info
    https://shs.cairn.info/revue-zilsel-2021-1-page-384
    https://shs.cairn.info/numero/ZIL_008/cover/thumbnail?lang=fr

    En France, l’historienne des sciences Margaret Rossiter est surtout connue, des historien·ne·s comme du grand public, pour la théorisation de la minimisation des contributions des femmes scientifiques. Dans un texte de 1993, traduit en français par Irène Jami en 2003, Rossiter donne plusieurs exemples de contributions féminines attribuées à des hommes. Mais elle met surtout en évidence des mécanismes récurrents dans l’attribution du crédit et du prestige dans le champ scientifique. En miroir à « l’effet Matthieu » décrit par le sociologue Robert K. Merton, elle nomme cette invisibilisation « l’effet Matilda » [1]. C’est une référence à Matilda Joslyn Gage, militante féministe ayant décrit cet effet dans le cas des femmes inventrices à la fin du 19e siècle, c’est-à-dire bien avant Merton.

  • Le concept de « Nouvelle femme » et la modernité en Chine : points de vue et interprétations dans les œuvres littéraires des écrivaines chinoises de la génération du 4 mai
    https://shs.cairn.info/revue-diogene-2022-1-page-161?lang=fr

    1 Depuis la fin du XIXe siècle, le statut des femmes est un sujet d’une importance capitale dans le discours des intellectuels qui s’expriment sur la modernité de la Chine, dans un contexte où le pays venait de perdre sa souveraineté politique, et où il était menacé par une colonisation économique et sociale due à l’impérialisme étranger. À cause de divers contacts et conflits militaires, politiques et socio-économiques entre la Chine et l’Occident, des intellectuels de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ont tenté d’adopter des idées occidentales comme autant de moyens de moderniser la Chine pour la sauver des influences étrangères. La « Nouvelle femme » chinoise, une construction nationaliste proposée par les intellectuels réformistes masculins, est un produit transculturel de cet effort intellectuel.

    2 En 1897, dans l’article « Lun Nüxue 论女学 » (Discours sur l’éducation des femmes), Liang Qichao tient les propos suivants : « Les faiblesses que la Chine a accumulées proviennent, fondamentalement, du manque d’éducation des femmes […]. Chaque jour qui passe où l’on ne réforme pas nos positions sur les pieds bandés, est un jour de plus où l’éducation des femmes ne pourra pas s’établir » (Liang 1994 : 80). Selon lui, le retard de la Chine sur cette question est lié au manque d’éducation des femmes et à la pratique des pieds bandés : afin de les libérer de leur inutilité, cette tradition se doit de disparaître, et les femmes doivent avoir accès à l’éducation et à l’acquisition de connaissances concrètes, de compétences et de savoirs.

    3 Ce n’est pas la première fois que, dans une crise nationale, les femmes sont désignées comme responsables de la décadence de l’empire. La littérature ancienne abondait déjà d’histoires où des « femmes fatales » menaient le pays à sa perte (qing guo qing cheng 倾国倾城), car, en séduisant les empereurs, elles les détournaient de leur mission et les amenaient à délaisser les affaires de l’État ; Liang Qichao ne fait que replacer ce discours dans ses propos, en l’adaptant au contexte : cette fois-ci, ce n’est pas la beauté des femmes, mais leur manque d’éducation qui explique la crise nationale en Chine, et c’est en travaillant à leur libération qu’il devient alors possible d’entrevoir une solution à cette crise.

    4 Le débat autour de « la question des femmes (funü wenti 妇女问 题) » et la modernisation du pays perdure pendant le Mouvement politique du 4 mai 1919 (wusi yundong 五四运动), et le mouvement de la nouvelle culture (xin wenhua yundong 新文化运动). Les intellectuels masculins de la période du 4 mai sont convaincus que la culture traditionnelle confucéenne constitue le problème principal en Chine et que la modernisation doit passer par une totale refonte des principes ancestraux. Le culte de la famille, au centre de la culture traditionnelle chinoise, doit laisser place à l’individualisme, notion essentielle mise en avant par ces intellectuels. Selon eux, les femmes sont victimes du système confucianiste, et leur émancipation ainsi que le rejet de la morale confucéenne, qui les plaçait sous la coupe de l’homme, représenteraient la meilleure façon de promouvoir l’individualisme et les idées modernes de la démocratie.

    5 Des intellectuels importants du mouvement du 4 mai, comme Chen Duxiu 陈独秀 (1879-1942), Lu Xun 鲁迅 (1881-1936), Hu Shi 胡适 (1891-1962), Li Dazhao 李大钊 (1889-1927), Zhou Zuoren 周作人 (1885-1967) et Ye Shengtao 叶圣陶 (1894-1988) etc. ont tous écrit sur la question des femmes, en l’envisageant sous différents angles. Les thèmes abordés sont très variés avec, entre autres, des discussions sur le meilleur système politique pour servir de fondement à la libération des femmes, sur le problème de la structure de la famille traditionnelle, sur l’importance et les méthodes d’éducation des femmes, la moralité, la chasteté, etc. Par exemple, dans son article « La voie de Confucius et la vie moderne », Chen Duxiu soutient que le système hiérarchique propre à la pensée confucéenne oppresse les femmes, et qu’elles occupent la position la plus basse dans l’ordre social. Il estime lui aussi que leur libération est la condition sine qua non pour que le pays puisse aspirer à la modernité (Chen 1916 : 1-7).

    6 Depuis la publication à Shanghai à partir de janvier 1926 de la revue Nouvelle femme (Xin nüxing 新女性), éditée par Zhang Xichen 章锡琛, un intellectuel progressiste, le terme de « xin nüxing 新女性 » va peu à peu être adopté par les intellectuels du 4 mai pour désigner ces « nouvelles femmes » [1]. Ce périodique publie de nombreux essais écrits par les intellectuels et écrivains que nous avons évoqués précédemment, et il propose également des discussions dans ses numéros spéciaux sur des sujets comme l’amour libre (ziyou lian’ai 自由恋爱), le mariage, et la moralité sexuelle (xin xing daode 新性道德) ; les débats ainsi entretenus ont pour objectif de définir les caractéristiques des « nouvelle femmes » dans la société moderne [2].

    7 En plus de ces débats sous forme d’articles publiés dans les revues comme Nouvelle jeunesse ou Nouvelle femme, les intellectuels masculins ont introduit un modèle, celui d’une femme moderne incarnant l’individualisme, pour que les Chinoises puissent s’en inspirer : dans un numéro spécial de la revue Nouvelle jeunesse en 1918, Hu Shi fait paraître un essai intitulé « Ibsénisme » (Yibosheng zhuyi 易卜生主义) [3] (Hu 1918 : 502), accompagné d’une traduction intégrale de la pièce de théâtre Une maison de poupée. Nora, l’héroïne qui ose se libérer du pouvoir de son mari afin de réclamer son individualité et son indépendance, est tenue en haute estime par les intellectuels masculins, en tant que symbole de la libération des femmes. Ce personnage, et sa version chinoise Nala 娜拉, deviennent ainsi synonyme de la « nouvelle femme », et gagnent rapidement en popularité à travers le pays [4].

    8 Tout au long des années 1920 et 1930, un nombre sans précédent de représentations de la « nouvelle femme » émerge dans les fictions écrites par des intellectuels qui ont participé au Mouvement de la nouvelle culture [5]. Ces « nouvelles femmes » prennent des formes très différentes en fonction des œuvres littéraires : ce sont parfois de jeunes étudiantes (nü xuesheng 女学生) qui fréquentent des écoles à l’occidentale où elles suivent une éducation moderne, des femmes urbaines sans profession, ou des femmes qui travaillent, voire des femmes révolutionnaires participant à des manifestations et autres activités politiques. Cependant, ces personnages incarnant la « nouvelle femme » ont été construits en simple opposition aux stéréotypes propres aux intellectuels du 4 mai sur la femme chinoise « traditionnelle ». Ils perpétuent l’image d’une oppression monolithique des femmes traditionnelles soumises au système de la société prémoderne. En outre, ces œuvres ont en commun d’imaginer des intrigues dans lesquelles les héroïnes rompent résolument avec la famille traditionnelle au nom de l’épanouissement personnel dans une société moderne [6] (Jin 2004 : 2-3).

    9 On se demande naturellement pourquoi les intellectuels masculins proposent ce rejet total de la structure de la famille traditionnelle comme geste symbolique important de la « nouvelle femme » ; plusieurs hypothèses ont été proposées par les chercheurs travaillant dans le domaine. La première est que ces auteurs considéraient que le fait de développer une alternative à l’unité familiale patriarcale pourrait permettre de renforcer la nation. La deuxième est que le concept même de l’amour romantique et libre (ziyou lian’ai 自由恋爱) n’était possible qu’en dehors de cette structure familiale très dominante. La dernière hypothèse est que le désir de réformer la structure de la cellule familiale fait en réalité écho au désir des jeunes citadins chinois de se construire une nouvelle identité au sein d’une société en pleine modernisation et industrialisation.

    10 Dans les revues comme Études sur la famille (Jiating yanjiu 家庭研究), coéditée par deux étudiants de l’université de Pékin, Luo Dunwei 罗敦伟 (1901–1964) and Yi Jiayue 易家钺 (1899-1972), on trouve des articles écrits principalement par des intellectuels masculins, qui pensent que la structure des grandes familles sont un obstacle de taille pour les jeunes hommes actifs dans la société, et qu’avec la modernisation et l’industrialisation du pays, un nouveau système familial est nécessaire pour répondre à la pression engendrée par le développement social et économique. Les jeunes intellectuels masculins tentent de s’émanciper de leur famille d’origine, et de fonder une petite famille avec leur épouse et leurs enfants ; selon eux, choisir une femme éduquée et issue d’un bon milieu est essentiel pour favoriser leur position sociale. En fait, si les intellectuels masculins réclament une réforme du système familial, c’est précisément lié au fait que le mariage est encore un élément fondamental dans la construction de leur propre image et de leur statut social. [7]

    11 Face à ces discours et aux débats sur « la question des femmes », à Nora et aux autres images de la « nouvelle femme » qui rompent avec l’ancienne famille traditionnelle comme symbole de la modernité de Chine, les écrivaines vont participer activement en offrant des points de vue liés à leurs propres expériences. Parmi cette génération d’autrices, on citera Chen Hengzhe 陈衡哲 (1893-1976), Xie Wanying 谢婉莹 (1900-1999), Lu Yin 庐隐 (1898-1934), Ling Shuhua 凌叔华 (1900-1990), Su Xuelin 苏雪林 (1897-1999), et Feng Yuanjun 冯沅君 (1900-1974), toutes nées au tournant du XXe siècle. Pendant la période du mouvement du 4 mai, elles sont étudiantes à l’université, et toutes ont publié des romans et des nouvelles à partir de l’âge de 24 et 25 ans, entre 1917 et 1927.

    12 Ces écrivaines ont puisé dans leur propre expérience pour écrire, et leurs œuvres littéraires se présentent généralement sous la forme d’un journal intime, ou d’une correspondance épistolaire, ou bien avec une narration à la première personne, qui donne accès aux pensées de la protagoniste et à sa psyché. C’est ce genre littéraire et ces techniques de narration qui vont leur permettre de reconstituer la perception qu’elles ont de leur propre réalité.

    13 Dans leurs œuvres souvent partiellement autobiographiques, on va assister à un conflit psychologique au travers des personnages féminins, tiraillés, dans un contexte social en transition, entre le monde ancien et le monde nouveau. Ces récits sont régulièrement taxés de triviaux, lorsqu’ils sont comparés à la littérature dominante dans laquelle les écrivains relatent les actions héroïques et patriotiques des protagonistes ; cependant, ces écritures féminines constituent des témoignages honnêtes et précieux, témoignages de première main qui soulignent leur adhésion à la modernisation en marche.

    14 Dans les romans et les nouvelles de ces écrivaines de la génération du 4 mai, on relève les points communs suivants.

    15 Une des thématiques les plus fréquentes consiste à mettre en scène une protagoniste qui a reçu une éducation moderne, mais qui est déchirée entre sa famille et l’amour qu’elle a rencontré à l’université. Les personnages féminins ne sont pas des Nora qui rompent avec leur famille d’une manière radicale, mais elles sont plutôt en conflit permanent avec elles-mêmes ; en outre, dans ces romans, on retrouve volontiers une figure de mère aimante, incarnant la Chinoise traditionnelle, avec laquelle l’héroïne a encore un lien d’affection très fort ; symboliquement, cela indique l’attitude ambivalente de ces femmes modernes vis-à-vis des valeurs traditionnelles.

    16 L’une des nouvelles les plus représentatives autour de ce thème est celle de Feng Yuanjun 冯沅君 (1900-1974), « Gejue 隔绝 » (Séparation), qui raconte comment une jeune femme revenue voir sa mère qu’elle a quittée depuis plusieurs années pour mener une vie de « nouvelle femme », finit par se retrouver enfermée dans sa chambre. L’histoire documente de manière très vive l’expérience d’une femme prisonnière entre, d’un côté, les attentes des intellectuels du mouvement du 4 mai envers une femme libérée, et de l’autre côté les attentes d’une famille traditionnelle envers sa fille. Cette nouvelle se présente sous la forme d’une lettre écrite par conséquent à la première personne, ce qui permet au personnage de s’exprimer directement de manière subjective, dépeignant ses pensées conflictuelles entre l’amour envers son jeune amant, et celui envers sa mère. Grâce à ce procédé narratif, les jeunes femmes peuvent s’identifier facilement à la protagoniste (qui reste quasiment anonyme tout au long de sa lettre).

    17 Dans cette longue missive adressée à son amoureux, l’héroïne exprime son amour filial, surtout envers sa mère, peu importe à quel point elle peut être traditionnaliste voire rétrograde, et elle questionne la position des intellectuels masculins qui souhaiteraient voir la « nouvelle femme » abandonner totalement sa famille traditionnelle :

    18

    世界上的爱情都是神圣的,无论是男女之爱,母子之爱。试想想六十多岁的老母六七年不得见面了,现在有了可以亲近她老人家的机会,而还是一点归志没有,这算人吗 ?
    Tout amour est sacré, dit-elle, que ce soit l’amour d’un homme pour une femme, ou celui d’une mère pour son enfant. Imaginez, il s’agit d’une vielle mère de plus de soixante ans qui n’a pas pu voir sa fille pendant 6 ou 7 ans, et aujourd’hui j’ai une chance de pouvoir me retrouver auprès d’elle ; quel genre d’être humain serais-je si, dans cette situation, je ne ressentais pas la moindre envie d’y aller ? [8]

    19 Est-il possible pour la « nouvelle femme » de rester fidèle à ses valeurs face à une famille qui s’oppose farouchement à sa libération et à celle de ses pareilles ? L’écrivaine pose cette question à travers l’incapacité de la narratrice à continuer de vivre en désaccord avec une famille qu’elle aime toujours, ce qui finit par compromettre son engagement amoureux. Pris dans ce conflit entre les désirs de la narratrice, les lecteurs et lectrices peuvent percevoir les souffrances et la solitude que subissait cette « nouvelle femme ».

    20 À l’instar de cette nouvelle de Feng Yuanjun, on trouve chez les écrivaines non seulement des doutes sur le discours en faveur d’un rejet total de la famille traditionnelle, mais également des questionnements sur la critique uniforme menée contre l’image de la femme traditionnelle par les intellectuels masculins, qui la considèrent comme trop passive, manquant d’éducation moderne et ayant ainsi laissé passer son accès à l’indépendance. Les femmes traditionnelles sont considérées ici comme l’exact opposé de la « nouvelle femme », c’est-à-dire un frein à la modernité du pays.

    21 Dans les nouvelles de ces écrivaines, au contraire, les personnages féminins qui incarnent la figure de la « nouvelle femme » manifestent leur compassion et leur affinité envers ces femmes dites traditionnelles et, dans certains des récits, elles prennent la parole sous forme de poésie ou d’une lettre pour exprimer leur incompréhension envers les discours dominants qui prônent la poursuite de l’amour libre sans se soucier des responsabilités familiales.

    22 Par exemple, la nouvelle de Ling Shuhua intitulée « Wo na jian shi dui bu qi ta ? 我那件事对不起他 ? » (Qu’est-ce que j’ai bien pu lui faire ?), publiée en 1924 dans la revue Chen bao 晨报 de Shanghai, dépeint la vie d’une jeune épouse qui a accepté un mariage arrangé. Après une absence de deux ans, son mari revient des États-Unis pour lui annoncer brutalement qu’il veut divorcer et se remarier avec une certaine mademoiselle Wang, qu’il a rencontrée là-bas. Plus tard, elle découvre une lettre de la nouvelle élue, symbole de la « nouvelle femme », adressée à son mari : elle y lit qu’elle n’est pas d’accord avec son projet de rupture, et qu’elle s’inquiète pour le devenir de son épouse s’il décidait de divorcer. Dans cette nouvelle, la famille traditionnelle n’est nullement décrite comme un système autocratique oppressant qui victimiserait les femmes. En réalité, le monde des traditions, représenté par le personnage de Madame Hu et de sa belle-famille, se caractérise par la douceur et la considération, avec un grand respect mutuel. Même après avoir appris la décision de leur fils et sa détermination à divorcer, la belle-famille s’affaire à le dissuader et à consoler leur bru.

    23 Après avoir compris que son mari est déterminé à divorcer, Madame Hu décide de se suicider, non sans avoir au préalable rédigé une lettre en langue classique pour manifester son indignation et son incompréhension, sur un ton de protestation : « N’ai-je pas été une belle-fille convenable ? Qu’est-ce que j’ai bien pu lui faire ? Laquelle des sept erreurs [9] capitales ai-je bien pu commettre ? » (trad. personnelle).

    24 Au lieu de disparaître silencieusement, Madame Xu s’exprime dans cette lettre. La pratique traditionnelle du suicide d’une veuve comme acte de fidélité et de loyauté envers le mari défunt a été violemment critiquée par les intellectuels du 4 mai, qui la décrivent comme cruelle et oppressive. Dans cette nouvelle, le suicide est dépeint comme la seule alternative pour une femme traditionnelle, lorsqu’elle est confrontée à l’infidélité de son mari (qui incarne ici l’homme moderne) et à la perspective du divorce.

    25 Dans la nouvelle, Ling Shuhua confère une voix aux femmes traditionnelles, par l’intermédiaire de ce personnage autonome, actif et conscient de sa condition difficile, contrastant avec la représentation habituelle des femmes traditionnelles qui sont souvent muettes et passives dans les œuvres littéraires écrites par les intellectuels masculins. Dans ses premières nouvelles, Ling Shuhua exprime un profond scepticisme envers la rhétorique de « l’amour libre » proposé par les intellectuels masculins, car l’inégalité entre les deux sexes persiste, et les conventions sociales restent inchangées à cette époque ; aussi la politisation de « l’amour libre » par les intellectuels masculin risque-t-elle de fragiliser les femmes [10].

    26 Une autre thématique commune présente dans les œuvres littéraires de ces écrivaines est la quête de l’autonomie individuelle [11] des personnages féminins et leurs questionnements sur leur rôle social de « bonnes mères et épouses vertueuses » [12].

    27 Dans de nombreuses nouvelles, on retrouve des questionnements concernant la vision du mariage comme l’unique échappatoire de la « nouvelle femme » : les personnages féminins de ces récits sont de jeunes étudiantes qui se rebellent contre le mariage arrangé, et qui explorent leurs relations amoureuses avec de jeunes hommes éduqués qu’elles ont rencontrés à l’université. Toutefois, après leur mariage et un bref moment de vie commune et de bonheur éphémère, les femmes deviennent épouses et mères et doivent de nouveau se conformer à leur rôle traditionnel. Ce rôle dévolu aux femmes, une fois qu’elles sont mariées, maîtresses de maison et mères, n’ayant été aucunement redéfini, il entre en contradiction totale avec les idéaux libertaires des jeunes filles.

    28 En explorant la place faite aux femmes dans le couple et la famille, les écrivaines du 4 Mai ont vraiment entamé une réflexion sur les rôles réservés aux femmes au sein de la nouvelle société, soulignant à la fois l’ambivalence qui caractérise l’émancipation féminine et le peu de changements que le mouvement du 4 Mai a apporté à leur condition domestique.

    29 Citons la nouvelle « Après la victoire » de Lu Yin [13], qui se compose d’une lettre écrite par Qinzhi (沁芝) à son amie Qiongfang (琼芳), où elle lui donne des nouvelles concernant leurs anciennes amies et camarades d’université. Après avoir fini leurs études, elles étaient débordantes d’espoir pour un meilleur avenir en tant que « nouvelles femmes » ; toutes ont réussi à épouser leur véritable amour, contre la volonté des parents et leurs mariages arrangés. Mais au bout de quelques années de vie matrimoniale, ces femmes découvrent que derrière la victoire se cache une désillusion : le fait de rompre avec les conventions sociales pour poursuivre une éducation moderne et contracter un mariage fondé sur « l’amour libre » ne leur permettra pas d’avoir un avenir aussi prometteur et une vie aussi heureuse qu’elles auraient pu l’espérer. Dans la nouvelle, ces personnages féminins souffrent tous de dépression et de solitude, et s’exprime au travers de cette lettre une profonde nostalgie envers leur vie passée, en tant que jeunes étudiantes. Cette nostalgie porte sur leurs désirs d’avoir un autre mode de vie, qui ne faisait pas partie du discours dominant du 4 mai initié par les intellectuels masculins sur la « liberté d’amour » et le « mariage moderne », ce qui les restreint au cadre du mariage en excluant tout autre choix d’existence possible.

    30 Qinzhi soulève une autre question dans sa lettre, à savoir est-ce que les femmes éduquées peuvent assumer d’autres rôles sociaux que ceux d’épouse vertueuse et de bonne mère ? Le personnage de Qinzhi a bien tenté de trouver une réponse à cette question : après s’être mariée par amour avec celui qu’elle a rencontré à l’université, elle ne s’est pas contentée de se replier sur la sphère domestique pour remplir son rôle d’épouse, elle a trouvé un poste d’enseignante dans un cours pour jeunes filles. Son ancienne camarade de classe, Wenqi (文琪), une femme mariée et devenue professeure elle aussi, lui écrit une lettre dans laquelle elle partage son témoignage : elle a assisté à une conférence sur l’éducation des femmes à Nankin, où les interventions de certains intellectuels lui ont fait douter de l’utilité des femmes instruites :

    31

    现在我国的女子教育,是大失败了。受了高等教育的女子,一旦身入家庭,既不善管理家庭琐事,又无力兼顾社会事业,这班人简直是高等游民 !
    L’éducation des femmes dans notre pays est actuellement un grand échec. Une fois mariées et rentrées dans la sphère familiale, non seulement les femmes qui ont reçu une éducation supérieure ne sont pas douées pour gérer les travaux ménagers, mais elles ne sont pas capables non plus de prendre part à la vie active de la société. Ces femmes sont vraiment des vagabondes d’un niveau supérieur.

    32 Face à un tel mépris pour les femmes éduquées, ainsi qu’aux doutes sur la valeur des femmes instruites, Qinzhi choisit de défendre ouvertement l’importance de l’éducation des femmes, tout en soulignant les difficultés que ces femmes éduquées rencontrent lorsqu’elles tentent d’intégrer la sphère publique :

    33

    但是我觉得女子入了家庭,对于社会事业,固然有多少阻碍,然而不是绝对没有顾及社会事业的可能。现在我们所愁的,都不是家庭放不开,而是社会没有事业可做。
    Mais je trouve qu’une fois mariées, par rapport à la perspective d’être actives et de faire carrière dans la société, les femmes auront beau faire face à de nombreux obstacles les en empêchant, ça ne signifie pas pour autant qu’elles ne peuvent pas y prétendre. Ce qui nous inquiète à l’heure actuelle, ce n’est pas de ne pouvoir laisser de côté les affaires familiales, mais plutôt la crainte que la société n’ait aucune forme d’activité ou de carrière à nous proposer.

    34 À travers les remarques de Qinzhi, son personnage féminin, Lu Yin expose la double contrainte que les « femmes nouvelles » rencontrent à leur époque. D’un côté, le rôle des femmes au sein de la sphère familiale n’est pas encore redéfini, et on continue à insister sur la vocation familiale et maternelle à laquelle même les femmes éduquées doivent se plier. D’un autre côté, les normes sociales et les conventions restent inadaptées pour qu’une femme éduquée puisse intervenir librement sans contrainte dans la sphère sociale.

    35 Ling Shuhua, comme Lu Yin, livre aussi son observation via les personnages féminins de ses nouvelles. Elle tente de montrer à son lectorat ce que deviennent ces « nouvelles femmes » une fois mariées. On retrouve ainsi le même questionnement dans la nouvelle Qi Xia 绮霞 [14] : la protagoniste qui donne son nom à l’œuvre est une « femme nouvelle » qui a reçu une éducation moderne, mais que le mariage avec un ami étudiant ramène au rôle traditionnel réservé aux femmes : épouse vertueuse qui s’occupe des affaires du domicile, et belle fille obéissante et respectueuse envers sa belle-famille.

    36 Étant une passionnée de musique classique occidentale, Qi Xia pratiquait le violon depuis son enfance, mais après son mariage, elle consacre tout son temps et son énergie à la gestion des tâches domestiques, à s’occuper de sa belle-famille, laissant de côté ses passions personnelles. Ce n’est qu’après avoir revu ses amies de l’université et discuté de sa vie maritale, qu’elle prend pleinement conscience de ses renoncements sous le poids du code éthique conventionnel :

    37

    她忽觉到自己性灵堕落,以前自己对男女平等问题,自己曾经如何的唱高调,讥诮闺阁女子之易于满足,故学艺不能与男子比并,现在自己怎样呢?
    Tout à coup, elle se rendit compte qu’elle était tombée dans la décadence. Elle qui jadis tenait un discours haut et fort sur la question de l’égalité homme-femme, et qui se moquait des femmes de boudoir qui se contentaient de si peu, les empêchant de développer leurs savoirs et leurs talents et les condamnant à ne jamais égaler ceux des hommes. Qu’était-elle devenue à présent ?

    38 Dans sa nouvelle, Ling Shuhua tente de montrer les combats de ces « nouvelles femmes » après le mariage, elle s’interroge sur comment garder une personnalité et un espace indépendant en tant que « nouvelle femme » malgré les pressions familiales et sociales ; on peut surtout lire les doutes qui la tiraillent sans cesse tout au long du récit entre l’amour de son personnage pour son mari, la conscience de ses responsabilités et obligations en tant qu’épouse envers sa belle-famille, et ses désirs personnels et sa passion pour la musique. Son dilemme reste insoluble jusqu’au jour où elle va assister à un concert à Pékin, donné par un violoniste Italien mondialement connu : le spectacle est impressionnant et touche profondément son public. Après la représentation, Qi Xia a une discussion avec son mari sur le talent et la valeur de ce violoniste italien, et elle engage une réflexion sur le sens de la vie d’un individu :

    39

    “一个人象这样才不白过一世!”绮霞坐在车里向卓群说。 “你羡慕他吗?女人的虚荣心真是……”卓群带笑说。 “你真是看不起人,我说的是做人能象他这样在艺术上取得这样成就,一个人能引千百人进了快活境界, 虽然只是四个钟头的事,但是一千个四点钟,那也很不少时间 了。”她急急回答。“哪里看你不起,”他赔笑,恐她生气,“我不过说着玩!自然, 社会的幸福,很不少是艺术家造成的。”“那末,你说做了一个能造福于社会的音乐家是不是就不白过一世?”
    « Une personne comme lui n’a pas vécu sa vie en vain ! dit Qi Xia à Zhuo Qun, assis dans leur voiture.
    « Quoi, tu l’envies ? Ah vraiment, la vanité des femmes… Zhuo Qun se mit à rire.
    « Tu as vraiment peu d’estime pour moi, se hâta-t-elle de lui répondre. Ce que je voulais dire, c’est que si on parvient à atteindre un tel accomplissement de son art, comme lui, alors une seule personne peut guider des centaines, voire des milliers d’autres personnes dans le monde du plaisir. Même si c’est seulement pour quatre heures, ce sont quatre heures multipliées par plusieurs milliers, ça commence à faire un sacré long moment.
    « Je ne voulais pas te manquer de respect, s’excusa-t-il, craignant qu’elle soit fâchée. C’était une plaisanterie ! Évidemment, le bonheur de la société passe pour la plus grande partie par l’art et les artistes.
    « Alors, à ton avis, peut-on dire d’un musicien qui peut contribuer ainsi au bonheur de la société qu’il n’a pas vécu sa vie en vain ?

    40 À l’issue du concert, Qi Xia trouve une nouvelle raison d’être dans sa passion pour la musique, et elle devient violoniste professionnelle. Sa pratique de la musique n’est plus limitée à son seul plaisir personnel, mais elle se transforme en une cause plus importante : le bonheur de l’humanité. Elle s’abandonne complètement dans sa pratique du violon, du matin jusqu’au soir, tout en oubliant ses devoirs et obligations domestiques. Elle trouve une réponse sur le sens de sa vie :

    41

    她自己常常解说:音乐家可以给社会造福,练习音乐也许就不能算作自私与满足私人欲望。
    Comme elle l’expliquait souvent, les musiciens peuvent profiter à la société, aussi pratiquer la musique ne devrait pas être considéré comme une activité égoïste ne visant qu’à satisfaire ses désirs personnels.

    42 Comme son rêve et objectif de devenir une violoniste professionnelle ne pourra pas se réaliser si elle se limite à son rôle traditionnel d’épouse et de belle-fille, elle décide de quitter le foyer et de poursuivre ses études de musique en Europe pendant quatre ans. Le mariage est traité ici comme un emprisonnement des aspirations féminines, dont elle se libère pour retrouver sa liberté. À la fin du récit, elle est revenue dans son pays d’origine pour travailler en tant que professeure de musique dans une école privée destinée aux jeunes filles. Dans les yeux de ses élèves, c’est une enseignante talentueuse « pleine de vivacité en plus d’être charmante », une image qui jure très nettement avec l’ancienne Qi Xia que l’on voyait soucieuse, mélancolique et coincée dans ses rôles d’épouse et de bru.

    43 Comment conserver sa personnalité indépendante et son individualité en tant que « nouvelle femme » ? Ces écrivaines tentent d’explorer d’autres modèles dans leurs récits, pour construire leurs nouvelles identités. C’est dans ces questionnements que certaines autrices souhaitent explorer les autres possibilités auxquelles une femme moderne peut avoir accès, surtout en ce qui concerne le mariage et les relations hétérosexuelles, c’est-à-dire la structure familiale réduite promue par les intellectuels masculins, au sein de laquelle l’inégalité des sexes persiste. Ainsi, on voit émerger, dans certaines nouvelles, des thématiques liées à la sororité. Celles-ci, qui mettent en avant des relation intimes et fortes entre des personnages féminins, tentent subtilement d’explorer des alternatives à la vie privée ou familiale de la femme, en dehors de tous modèles dominants construits par les intellectuels masculins.

    44 Par exemple, dans plusieurs de ses romans et nouvelles, Lu Yin construit des personnages féminins qui entretiennent des liens très intimes pendant leur vie à l’université, et qui expriment leurs doutes sur l’institution matrimoniale et sur l’amour hétérosexuel. Une des écrivaines de sa génération les plus représentatives et les plus prolifiques, Lu Yin a écrit de nombreux romans, nouvelles et essais sur la condition féminine, les inégalités et l’éducation des femmes ; on peut citer des articles comme « Quelle issue pour les femmes à l’avenir » (Jinhou funü de chulu 今后妇女的出路), « L’amélioration de la vie des femmes » (Funü shenghuo de gaishan 妇女生活的改善), ou encore « Le problème du mouvement féministe en Chine » (Zhongguo de funü yundong wenti 中国的妇女运动问题). Tous ces articles insistent sur l’importance de l’éducation moderne généralisée pour les femmes, au cours de laquelle ces dernières doivent non seulement apprendre à lire et écrire, mais être conscientes des responsabilités qui leur incombent en tant que citoyennes de la société moderne. Pour Lu Yin, il est impensable que les femmes aient à dépendre de l’initiative et des conseils des hommes pour chaque aspect de leur vie, mais surtout, il est essentiel qu’elles résolvent par elles-mêmes la question de leur émancipation afin qu’elle prenne réellement son sens [15].

    45 En ce qui concerne les œuvres littéraires de Lu Yin, on s’aperçoit dans plusieurs d’entre elles qu’elle tente de dépeindre une communauté de femmes, en décrivant leurs relations et leurs amitiés, et plus particulièrement un amour spirituel et idéalisé entre elles. Dans sa nouvelle Vieilles connaissances du bord de mer (Haibin guren 海滨故人) écrite en 1920, elle décrit un épisode du développement des femmes au travers de la transformation physique et psychologique de cinq jeunes étudiantes, qui passent de jeunes filles aspirant à devenir les « nouvelles femmes » de l’époque du 4 mai, à l’âge prédéterminé où se pose la question du mariage hétérosexuel. Dans cette histoire, la protagoniste Lu Shan et ses camarades de classe se soutiennent mutuellement, tant sur le plan intellectuel qu’intime et émotionnel, pendant leurs années à l’université. Les amitiés entre étudiantes occupent une place très importante dans les vies des nouvelles femmes intellectuelles de la génération du 4 mai, et le rapprochement entre les étudiantes n’était pas seulement une question de recherche du plaisir, il s’agissait surtout de camaraderie et d’une quête de soi. Lu Yin entretenait elle-même des relations très étroites avec les amies rencontrées pendant ses études à l’école normale supérieure pour femmes de Pékin.

    46 Ces femmes instruites décrites dans l’œuvre de Lu Yin considèrent l’amour des hommes comme une menace, dans la mesure où il risque de les emprisonner, à un moment où elles s’éveillent tout juste à la conscience féministe, et viennent à peine de se défaire de l’emprise de leur père en quittant la maison familiale ; cet amour risque de les réenfermer dans un mariage, et donc dans la prison d’un nouvel homme.

    47 Notons que certains chercheurs, surtout en Chine continentale, sont très réticents à qualifier d’homosexuelles les relations entre personnages féminins décrites dans des nouvelles comme Vieilles connaissances du bord de mer. Pour eux, comme on n’y trouve aucune description explicite du désir physique, il ne s’agit pas d’homosexualité. On peut toutefois légitimement penser que la nouvelle fournit une illustration emblématique de l’amour spirituel entre les femmes : l’écrivaine a essayé d’imaginer une communauté féminine utopique comme alternative au système du mariage hétérosexuel. En quelque sorte, la camaraderie et la solidarité entre femmes y est également une forme d’alliance pour parvenir à se rebeller contre le patriarcat et l’androcentrisme, en empêchant les hommes de s’y impliquer d’aucune manière.

    48 Pour conclure, encore dans l’ombre de l’image idéale de la « nouvelle femme » construite par les intellectuels masculins, les femmes intellectuelles de la Chine du début du XXe siècle n’ont aucunement l’intention d’attendre passivement que ces derniers dissertent sur le rôle que la « nouvelle femme » est censée jouer dans la construction de la modernité chinoise. Elles vont au contraire s’engager de manière très active et prendre part au débat pour participer à la reformulation de ce que veut dire être une « nouvelle femme » dans un contexte culturel moderne.

    49 Toutes ces œuvres littéraires se préoccupent de construire l’identité de la femme dans un environnement social changeant, de définir la subjectivité des femmes dans une période de transformation, et d’articuler les désirs des femmes et leurs voix. Ainsi, ces romans et ces nouvelles, inspirés par l’expérience de leurs autrices, constituent autant de témoignages sur la quête de soi et l’identité de la « nouvelle femme » par elle-même. Les détails intimes sur la vie privée des femmes partagés dans ces écrits deviennent alors des arguments politiques à propos du conditionnement du genre en Chine, de l’oppression et de l’éveil des femmes, et de la modernité dont elles proposent une interprétation personnelle et originale.

    Références
    Bo, W. (2009) “‘Breaking the Age of Flower Vases’ : Lu Yin’s Feminist Rhetoric”, Rhetoric Review, 28(3) : 246–264. Consulter
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    Cheng, E. J. (2007) “Virtue in Silence : Voice and Femininity in Ling Shuhua’s Boudoir Fiction”, Nan Nü, 9 : 330–370. Consulter
    Glosser, S. L. (2002) “‘The Truths I Have Learned’ : Nationalism, Family Reform, and Male Identity in China’s New Culture Movement, 1915–1923”, dans S. Brownell (dir.), Chinese Femininities/Chinese Masculinities : A Reader, pp. 120-144. Berkeley : University of California Press. Consulter
    Hu, Shi胡适 (1918) « Yibu Sheng zhuyi (易卜生主义, Ibsénisme) », Xin qinnian新青年, 4(6) : 502.
    Hsu, R. H. (2018) “Rebellious yet constrained : dissenting women’s views on love and sexual morality in The ladies’ journal and The new woman”, dans M. Hockx, J. Judge, B. Mittler, (dir.), Women and the periodical press in china’s long twentieth century, pp. 158–175. Cambridge : Cambridge University Press. Consulter
    Hubbard, J. A. (2012) Troubling the "New Woman :” Femininity and Feminism in The Ladies’ Journal (Funü zazhi)《婦女雜誌》, 1915-1931. Colombus : The Ohio State University.
    Jin, F. (2004) “The New Woman in Early Twentieth-Century Chinese Fiction”, Comparative Literature and Culture, 6(4) : 4–10. Consulter
    Judge, J. (2001) “Talent, Virtue, and the Nation : Chinese Nationalisms and Female Subjectivities in the Early Twentieth Century”, The American Historical Review, 106(3) : 765–803. Consulter
    Ke, Ling 柯灵(éd.) (1997) Feng Yuanjun xiaoshuo, Chun Heng冯沅君小说 :春痕. Shanghai : Shanghai guji.
    Liang, Qichao 梁启超 (1994) « Lun nüxue 论女学 », dans Liang Q., Yinbingshi heji 饮冰室合集(vol. 1), p. 80. Beijing : Zhonghua shuju.
    Ling, Shuhua 凌叔华 (1998) Ling Shuhua wencun 凌叔华文存. Chengdu : sichun wenyi.
    Lu, Yin 庐隐(1985) Haibin gu ren海滨故人. Beijing : renmin wenxue.

    #Chinw #histoire #révolution #femmes

  • À propos des mails dévoilés de Jeffrey Epstein, cet article (accessible seulement ce week-end) a le mérite de poser les mots sur ce que nous pressentions depuis fort longtemps en explicitant une collusion entre des acteurs de tout bord et de toute « profession », celles ou ceux que nous appelons communément les « élites ».
    Petite remarque : quand dans l’article on nous parle de « capital intellectuel » chez ces gens-là, je préfèrerais lire « capital lucratif » au service d’un réseau de connivences.

    Ce que les e-mails de Jeffrey Epstein révèlent d’une élite américaine qui a perdu pied
    https://www.courrierinternational.com/long-format/analyse-ce-que-les-e-mails-de-jeffrey-epstein-revelent-d-une-

    Ce que ces correspondants avaient en commun, c’était d’appartenir à une élite résolument contemporaine : une classe dirigeante pour qui le nomadisme à 10 000 mètres de hauteur, la citoyenneté mondiale et les retours fréquents de Dubaï tiennent lieu d’enracinement, comme les attaches locales autrefois ; une sphère où le capital intellectuel universitaire vaut ce que valait jadis le pedigree ; où les anciennes frontières de caste se sont dissoutes, permettant d’alterner – ou de cumuler – les rôles de gouvernant, d’investisseur, de penseur et de bienfaiteur. Certains, comme Larry Summers, baignent dans toutes ces dimensions ; d’autres, un peu moins.

    https://archive.is/0vW7b

    Constat aisément transposable à de nombreuses « démocraties » de l’Occident global.

    Cet article du Courrier International est une traduction en français d’un article de Anand Giridharadas paru initialement dans le NYT le 23/11/2025 :
    https://archive.is/BO6IK

    • Tourner en ridicule ceux qui croient aux complots revient à mépriser ce qu’ils tentent d’exprimer : qu’ils ne se sentent plus associés à la décision collective, plus concernés par le choix de leur avenir. Qu’il s’agisse du prix des œufs ou de l’importance accordée aux violences sexuelles sur mineurs, ils perçoivent une indifférence hautaine. Une propension à détourner le regard.

      Et voilà que ceux qui ont capitalisé sur la révolte contre l’indifférence de l’élite sont au pouvoir. Surprise : ils se révèlent encore plus indifférents que leurs prédécesseurs. Le marchandage entre initiés et la moralité à géométrie variable de la “classe Epstein” sont devenus les piliers de la philosophie qui gouverne les États-Unis.

    • Foire à la farfouille, Chomsky qui signe Noam et raconte des potins de riches sur les Blair en Arabie Saoudite.

      I read what his ghost-writer said about him. Pretty scary.

      Reminds me of something I was told by Jon Snow, one of England’s most sensible newsmen. He was with the press entourage accompanying Tony Blair on his visit to Saudi Arabia, and walking around one of the palaces one day, he saw Blair sitting in a room with a book in his lap, which greatly surprised him — until he came over to talk. It was the New Testament.

      And then Blair started telling about how delighted he and Cheri were with the gold door handles,....

      I notice that your prediction was right about Trump’s avoiding the White House as far too primitive. Must be driving the Secret Service up the wall.

      I’ll keep in mind what you say about Trump’s tweets, but they are hard to ignore. Whatever he may think, others here and abroad can’t help considering the meaning of the words, and take action accordingly.

      About meaning, It’s not clear to me how to distinguish the meaning of “New York” (however it is correctly specified) from the concept. Still don’t see how to work out field models.

      Noam

      Epstein qui répond à Peter Thiel

      jeffrey E.
      toPeter Thiel <███████████>
      Sep 09, 2014 11:53 AM

      13 th afternoon you and I . then bill burns . the diplmats diplomat. eveing dinner with woody all casual.. if you choose we can bring in kathy ruemmler. former obama counsel for 5 years. and or sen Bob kerrey, former senate intellignece

    • Au cœur du récit : un criminel sexuel, ses victimes et ses liens avec le président Trump. Mais cette histoire est aussi celle d’un puissant écosystème grâce auquel certains, selon ce qu’ils savaient, ont pu fermer les yeux sur les souffrances dont ils avaient connaissance, parce qu’ils avaient appris à le faire par le passé sur quantité d’autres abus : les crises financières qu’ils avaient contribué à déclencher, les guerres hasardeuses qu’ils avaient encouragées, la crise des opioïdes qu’ils avaient facilitée, les monopoles qu’ils avaient défendus, les inégalités qu’ils avaient alimentées, la crise du logement dont ils avaient profité, les citoyens qu’ils n’étaient jamais parvenus à protéger contre les technologies. L’affaire Epstein touche un public bien plus large que la plupart des scandales actuels, ce qui en crispe plus d’un dans certains cénacles.

    • @touti
      Je crois savoir que tu avais des problèmes de captcha avec archive.ph. C’est pour cela que j’ai changé la nationalité du nom de domaine.
      Avec Firefox, j’ai désormais des captcha sur archive.ph mais pas avec archive.is. C’est compliqué la « navigation sur la toile », non ?

    • Je ne sais pas ce que tu veux dire par

      C’est compliqué la « navigation sur la toile », non ?

      Je pointe un problème politique et pas personnel, ou alors je suis politique. Simplement je trouve anti démocratique de devoir se fader des scripts google et d’entrainer leur saloperie d’IA tout en leur laissant prélever des infos sur les IP.

    • @touti : Tu as raison de pointer le problème politique en l’occurrence la grosse machinerie déployée par l’industrie de la surveillance et de la captation des données. Je n’en ai pas forcément conscience, l’essentiel pour moi étant de relayer des infos. Et c’est désormais techniquement compliqué d’avoir une navigation « safe ».

    • It is unclear whether Chomsky sent the letter to anyone. Nonetheless, it exalts Epstein for teaching Chomsky “about the intricacies of the global financial system” in a way “the business press and professional journals” had not been able to do. It boasted about how well connected Epstein was.

      “Once, when we were discussing the Oslo agreements, Jeffrey picked up the phone and called the Norwegian diplomat who supervised them, leading to a lively interchange,” the letter read. The letter recounted how Epstein had arranged for Chomsky – a political activist, too – to meet with someone he had “studied carefully and written about”: the former Israeli prime minister Ehud Barak.

      Epstein had – “with limited success” – aided efforts from Chomsky’s second wife, Valeria, to introduce him “to the world of jazz and its wonders”, the letter continued.

      It concluded, “The impact of Jeffrey’s limitless curiosity, extensive knowledge, penetrating insights and thoughtful appraisals is only heightened by his easy informality, without a trace of pretentiousness. He quickly became a highly valued friend and regular source of intellectual exchange and stimulation.”

      Another notable communication involving Chomsky and Epstein is a 2015 email in which the latter offers the former use of his residences in New York and New Mexico.

      The emails don’t indicate whether Chomsky took advantage of the offer, whose particulars surfaced as certain officials are striving to investigate allegations of crimes by Epstein at a ranch compound he owned outside Santa Fe, New Mexico.

    • Sauf que les défenseurs de Chomsky persistent à banaliser son soutien (sans adhésion) au négationisme du génocide nazi, parfaitement démontré par Pierre Vidal-Naquet dans l’article cité.

      Par ailleurs, un article critique de Paolo Virno met en cause ses conceptions les plus fondamentales

      Histoire naturelle. Le débat entre Chomsky et Foucault sur la « nature humaine »
      https://shs.cairn.info/revue-rue-descartes-2015-4-page-84?lang=fr

      Le fait que le rapport entre la faculté de langage et l’action politique qu’il propose soit sans fondement, ne témoigne pas contre sa politique, mais plutôt contre sa manière de concevoir la faculté de langage (et, donc, la nature humaine invariante). La question philosophiquement considérable est la suivante : quels aspects de la linguistique chomskyenne bouchent dès le début la possibilité d’articuler un rapport fiable entre l’inné et l’acquis, l’invariant et le variable, le métahistorique et l’historique ? Quels aspects de cette linguistique se révèlent incompatibles, donc, avec une historiographie naturaliste ?

      [...]

      Et nous en venons à la deuxième question. Chomsky et les sciences cognitives établissent un court-circuit pernicieux entre l’espèce et l’individu isolé. Ils n’ont aucune hésitation, bien au contraire, à identifier sans restes les deux termes. À ce sujet, qu’ils le sachent ou non, ils sont très chrétiens : « Le paganisme ne voyait dans l’individu qu’un membre distinct et dépendant de l’espèce ; le christianisme, au contraire, l’identifiait avec l’espèce, ne le comprenait que dans une unité immédiate et sans différence avec elle […] Pour le chrétien, Dieu est le concept de l’espèce considérée en tant qu’individu. » (Feuerbach 1841, p. 165 sq.) L’erreur n’est pas, bien entendu, dans le fait de prendre comme point de départ l’esprit linguistique unique, mais dans le fait de méconnaître ou d’enlever ses caractères transindividuels. Attention : par « transindividuel » il ne faut pas entendre l’ensemble de qualités qui rapprochent l’individu des autres individus, mais ce qui concerne uniquement la relation entre individus, sans appartenir solidairement à aucun d’eux en particulier. La transindividualité est la manière dont s’articule, à l’intérieur du même esprit individuel, l’écart entre l’espèce et l’individu. Elle est un espace potentiel encore vide, non pas un ensemble de propriétés positives : ces dernières, loin de se situer dans un « entre », constitueraient en effet le patrimoine exclusif d’un certain Moi. Dans le particulier, dans l’individu, les aspects transindividuels de la faculté de langage, à savoir de la nature humaine, se présentent inévitablement comme incomplétude, lacune, potentialité. Et alors, ces caractères défectifs, et cependant innés, signalent que la vie de l’esprit est, depuis le début, une vie publique. Ayant négligé la dimension transindividuelle, Chomsky et les cognitivistes croient que l’intellect de chacun est autosuffisant et, donc, dépolitisé. Dans leur scénario, la pratique sociale ne monte sur scène que dans le deuxième acte, lorsque des esprits déjà complets en eux-mêmes interagissent, des esprits essentiellement privés. La sphère publique est donc un élément optionnel dont on peut toujours se passer. L’« animal qui a le langage » n’est pas, en tant que tel, un « animal politique ». Le vacarme de l’histoire ne plonge pas ses racines dans la nature humaine : voire, c’est au nom de cette dernière qu’il faut s’efforcer d’atténuer ce vacarme, en amoindrissant les dissonances.

      3 – Invariance biologique et horizon religieux

      L’histoire naturelle vise à recenser les formes très différentes sous lesquelles les présupposés biologiques de notre espèce émergent en tant que tels sur le plan empirique, en s’incarnant dans des phénomènes sociopolitiques absolument contingents. Elle prête une attention spéciale à la manière dans laquelle les conditions phylogénétiques qui garantissent l’historicité de l’animal humain prennent parfois l’apparence de faits historiques bien déterminés. Elle défend avec fermeté, donc, aussi bien l’invariance de l’invariant, que la variabilité du variable, en excluant des compromis qui ne sont judicieux qu’en apparence. Pour faire valoir ses instances propres, l’histoire naturelle doit repousser en bloc les orientations opposées et symétriques qui se heurtèrent dans la discussion de 1971. Elle doit repousser l’une et l’autre orientation, mais surtout l’alternative qu’elles représentent ensemble : ou bien dissolution de la métahistoire dans l’histoire empirique (Foucault), ou bien réabsorption de l’histoire dans la métahistoire (Chomsky). Tant que le domaine des choix possibles semblera saturé par ces deux polarités, l’histoire naturelle restera un migrant clandestin sans droit de citoyenneté.

  • Philippe Pujol, prix Albert-Londres : « Le narcotrafic prolifère sur les vulnérables d’une société détraquée » – Libération
    https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/philippe-pujol-prix-albert-londres-le-narcotrafic-prolifere-sur-les-vulne

    Prenons #Marseille et son million d’habitants en comptant les petites villes qui lui sont accolées. La moitié de la population est pauvre, un tiers vit sous le seuil de #pauvreté, la bourgeoisie y est famélique, pas de show-biz, peu de cadres d’entreprises puisque très peu de sièges de grosses sociétés, pas un bien gros barreau d’avocats, trois fois rien comme journalistes, écrivains et autres créatifs, des bobos qui sont plutôt des intellos précaires venus à Marseille pour son immobilier pas cher et un centre-ville paupérisé jusqu’à s’effondrer.

    Et, pourtant, la police compte autour de 160 points de vente actifs en permanence, sans compter les livraisons façon Uber Shit. C’est l’une des villes qui se #drogue le plus en France et le chiffre d’affaires global est de plusieurs centaines de millions d’euros par mois. Pour une raison simple, ce sont les habitants des quartiers eux-mêmes qui consomment de la drogue. Et pas pour écouter de la musique electro en gigotant dans un club.

    Car, pour que tourne si bien le trafic, il faut des gros consommateurs, bien accrocs. Réguliers. Il faut des addictions, appelons ça des « toxicomanes ». Et aller dire à un toxicomane : « Si tu consommes, panpan cucul », c’est comme confisquer la bouteille d’un alcoolique, il s’en procurera une autre. Chaque époque a ses drogues.

    Notre société n’a jamais été aussi exigeante : métiers en tension, mise en concurrence dès les études, culture du rendement… La performance est nécessaire, et le stimulant du moment est la cocaïne. Des réseaux de #cocaïne se sont spécialisés, par exemple, dans la clientèle du BTP et ouvrent dès 6 heures du matin, avant les Point P et les Plateforme du bâtiment ; les ouvriers sont passés du petit jaune au rail de poudre.

    Près des universités, des dealers accueillent les étudiants avec une gentillesse touchante : « Ça va tes exams ? Avec ce pochon tu vas pouvoir réviser pendant des nuits entières. » Les métiers de la restauration sont plutôt alimentés par des livreurs, un peu plus chers, mais immédiatement disponibles. Et, aujourd’hui, quand le médecin du travail qui, aux pupilles du patient a déjà tout compris, demande s’il y a consommation de cocaïne, la réponse est toujours non.

    Au Portugal, vendre est interdit, mais consommer est légal. Le travailleur portugais répond donc : « Oui, un peu de coke pour travailler plus et, le soir, un gros joint pour redevenir calme. » Cette décriminalisation de l’usage a permis de mettre en place des campagnes de réduction des risques avec pour résultat des baisses de la consommation. Pas par des panpan cucul, mais par des traitements médicaux, dans un cadre légal. Et, c’est pareil avec le cannabis, drogue au service d’une société pathogène.

    Discriminations, chômage, emplois précaires, travailleurs pauvres, exigences de rendement, jusqu’à la rupture du lien social favorisent la désespérance. Il y a des anxiolytiques légaux, sur ordonnance, et il y a le cannabis. La question n’est donc pas de sanctionner les consommateurs, mais de comprendre pourquoi ils consomment, puis de venir en aide ; avec quelques moyens, le médico‐social sait faire.

    La vulnérabilité est la clé. Moins il y en aura, moins les trafiquants de drogue trouveront leur main‐d’œuvre et moins il y aura de consommation. Ensuite, il sera peut-être temps d’installer une légalisation contrôlée de certaines drogues. En attendant, commençons par prendre soin des faibles, des jeunes, avant que certains ne deviennent des diables et d’autres leurs subordonnés.

    https://justpaste.it/fhn4h

    Assassinat de de Mehdi Kessaci, trafic, DZ mafia :
    https://seenthis.net/messages/1147019

    #usagers_de_drogue #prohibition_des_drogues #rdr

    • Prenons Marseille et son million d’habitants en comptant les petites villes qui lui sont accolées. La moitié de la population est pauvre, un tiers vit sous le seuil de pauvreté, la bourgeoisie y est famélique, pas de show-biz, peu de cadres d’entreprises puisque très peu de sièges de grosses sociétés, pas un bien gros barreau d’avocats, trois fois rien comme journalistes, écrivains et autres créatifs, des bobos qui sont plutôt des intellos précaires venus à Marseille pour son immobilier pas cher et un centre-ville paupérisé jusqu’à s’effondrer.

      Marseille concentre beaucoup de pauvreté. Voir le classement des arrondissements les plus pauvres, les 10 premiers sont à Marseille :

      https://www.inegalites.fr/Les-communes-les-plus-touchees-par-la-pauvrete-2086

      Mais il y a aussi des riches dans cette ville :

      Le quartier le plus inégalitaire de notre pays en termes de revenus en 2021 selon l’indice de Gini [1] est « Cadenelle » dans l’ouest de Marseille, dans le 8e arrondissement. Un quartier huppé, où les riches sont très riches.

      https://www.inegalites.fr/Les-vingt-quartiers-les-plus-inegalitaires-de-France

      Et la tendance est à l’enclosure et à la privatisation de l’espace public :

      Les espaces résidentiels fermés à Marseille, la fragmentation urbaine devient-elle une norme ?

      https://shs.cairn.info/revue-espace-geographique-2018-4-page-323?lang=fr&tab=texte-integral

      Marseille est donc aussi et surtout très inégalitaire.

      Et, sans contester l’expertise de Pujol, il y a aussi de grosses boites (CMA-CGM), pour le show-biz, il y a les stars du rap et pour les média, 2 quotidiens locaux (dont 1 sans cesse au bord de la faillite certes), Marsactu, la culture : tout ce qui gravite autour de la Friche de la Belle-de-Mai etc.

    • DZ Mafia : deux agentes du tribunal judiciaire de Marseille mises en examen pour avoir consulté des documents pour le groupe criminel
      https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/12/09/marseille-deux-agentes-du-tribunal-mises-en-examen-pour-avoir-consulte-des-d

      L’enquête a établi que l’une des deux agentes administratives, dont l’ex-petit ami est le cousin d’un homme présenté par la police judiciaire comme le patron de la DZ Mafia, avait été rétribuée pour la consultation illicite de fichiers.

      Deux jeunes agentes administratives du tribunal judiciaire de Marseille ont été mises en examen, vendredi 5 décembre, a appris Le Monde, mardi 9 décembre, pour la consultation illégale de fichiers que l’une d’elles monnayait à un interlocuteur proche de la DZ Mafia. Toutes les deux travaillent dans un service civil du tribunal et leur implication, à ce stade des investigations, apparaît bien différente. Occasionnel pour l’une, le recours aux fichiers semble beaucoup plus massif et lucratif pour l’autre.

      La juge d’instruction a d’ailleurs placé la première sous contrôle judiciaire avec une interdiction professionnelle d’exercer. Pour la seconde, le parquet de Marseille avait requis le placement en détention, mais le juge des libertés et de la détention a fait le choix d’un contrôle judiciaire strict lui interdisant de fréquenter le palais de justice de Marseille et lui fermant la porte à tout emploi au sein des ministères de la justice, de l’intérieur et de la défense. Le procureur de la République a fait appel de ce refus de placement sous mandat de dépôt, une éventualité qu’examinera très prochainement la chambre de l’instruction de la cour d’appel d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône).

      Mise en examen pour des délits de détournement de la finalité de traitement de données à caractère personnel mais aussi de violation du secret professionnel, du secret de l’enquête et de l’instruction révélés à une personne susceptible d’être inquiétée, cette deuxième agente vacataire aurait procédé à la consultation de divers fichiers sur une cinquantaine de profils, dont huit liés à des affaires d’assassinat.

      L’enquête a établi des liens avec un ex-petit ami qui, s’il n’est connu que pour des violences conjugales, est le cousin de Mehdi Laribi, alias « Tic », présenté par la police judiciaire comme le patron de la DZ Mafia. Il est également ami avec un narcotrafiquant de premier plan, en fuite à la suite d’une permission de sortie. Ce jeune homme a été mis en examen notamment pour #corruption passive et association de malfaiteurs. Alors qu’il a été placé sous contrôle judiciaire en dépit de réquisitions d’un mandat de dépôt, le parquet là encore a fait appel.

      Dossiers « chauds »

      Le compagnon de la sœur de cette agente du tribunal avait été placé en garde à vue, en avril, dans le cadre d’une affaire de stupéfiants concernant un important point de deal marseillais. Les consultations auraient porté sur des dossiers « chauds » de la juridiction interrégionale spécialisée de Marseille, comme les tirs, en mai 2024, sur deux véhicules de joueurs de l’Olympique de Marseille que trois jeunes membres du narcobanditisme avaient pris pour des rivaux venus en découdre et impliqués dans des actions violentes.

      Alors que l’agente administrative a fait le choix de garder le silence durant sa garde à vue, les policiers ont retrouvé la trace de 18 virements sur son compte pour un total de 3 600 euros, mais aussi le règlement de son loyer et possiblement de voyages [soit peanut, ndc].
      Les deux agentes avaient accès à des fichiers dont Cassiopée, dans lequel figurent les procédures pénales, les mandats de recherche, les gardes à vue… « On peut ainsi savoir si une enquête est ouverte contre vous ou si des écoutes tournent sur vos lignes », explique un connaisseur.

      « Endiguer le phénomène »

      Des accès ont été identifiés sur d’autres logiciels sensibles comme Genesis (gestion nationale des personnes écrouées pour le suivi individualisé et la sécurité), qui recense les activités des détenus, parloirs, procédures disciplinaires et d’aménagement de peine, ou encore Romeo (réquisitions et ordres de mission extérieurs pour les opérateurs), destiné à la gestion des extractions judiciaires et des visioconférences. Contactés, Mes Jérôme Pagani et Brice Grazzini, défenseurs des deux agentes, n’ont pas souhaité réagir.

      Le tribunal de Marseille avait connu un précédent, en avril, avec la mise en cause et le placement en détention pour quelques mois d’une greffière qui, là encore, consultait illégalement des fichiers et transmettait des informations à son compagnon, un narcotrafiquant.

      En octobre, le procureur de la République Nicolas Bessone avait, lors d’une audience solennelle, annoncé la création d’une cellule anticorruption et criminalité organisée au sein du parquet, confiée au service économique et financier. Ce dossier est le premier significatif dont elle est saisie. L’objet de cette cellule est de centraliser les procédures de corruption ou de tentatives jusqu’alors confiées à des services du parquet différents selon qu’elles concernaient des policiers, gendarmes, douaniers, des agents pénitentiaires, des greffiers, afin de ne plus traiter ces dossiers par secteur professionnel mais « de façon transversale ». « L’objectif est d’endiguer le phénomène et de le faire reculer », avait expliqué M. Bessone.

      #DZ_Mafia

  • Private equity firms are snapping up mobile home parks − and driving out the residents who can least afford to lose them
    https://theconversation.com/private-equity-firms-are-snapping-up-mobile-home-parks-and-driving-

    One of America’s most affordable paths to homeownership is slipping away.

    At manufactured home parks – sometimes called trailer parks or mobile home parks – rents are rapidly rising due to large-scale buyouts by private equity firms.

    Although private equity’s foray into the housing market is not new, the buyout of mobile home parks by investment firms is on the rise – with devastating consequences for residents. Over the past decade, rents in these parks have risen 45%, according to census data. Once a park is sold, the risk of eviction rises significantly in the following year.

    Today, around 20.6 million Americans live in a mobile or manufactured home. About one-third of mobile homes are located in mobile home communities.

    #logement #capital #us

    • L’expulsion des mobil-homes est en cours à grande échelle sur le littoral depuis, au moins, 2022

      À Saint-Pierre-Quiberon, au camping Park Er Lan, les propriétaires de mobile homes de plus de 20 ans priés de partir | Le Télégramme
      (09/2022)
      https://www.letelegramme.fr/morbihan/auray-56400/a-saint-pierre-quiberon-au-camping-park-er-lan-les-proprietaires-de-mob

      Depuis mercredi, l‘émotion règne au sein du camping de Park Er Lan, à Saint-Pierre-Quiberon. Le lieu a été racheté en mars dernier, et le nouvel acquéreur a signifié aux propriétaires de mobile homes de plus de 20 ans, qu’ils avaient un an pour partir.

      Ils sont 61 « résidents » au camping de Park er Lann. Certains sont là depuis très longtemps. « C’est notre petit paradis, souligne l’un d’entre eux. Pour la plupart nous nous sommes endettés pour acheter nos mobile-homes, et aujourd’hui on nous dit de partir ». Car la difficulté est bien là, s’ils sont propriétaires de leur mobile home, ils ne le sont pas du terrain.

      Ils paient donc un loyer pour leur emplacement. Lors de la réunion, le responsable du groupe qui a racheté le camping, a été sans appel : Les mobile homes construits il y a plus de 20 ans devront avoir quitté les lieux d’ici un an. « C’est la grande majorité d’entre nous, explique l’une des résidentes. Il doit n’y avoir qu’un peu plus d’une dizaine de mobile homes qui ne seront pas encore concernés, mais ces propriétaires redoutent de fortes augmentations de loyer. Nous ne comprenons pas cette décision inhumaine. Le mobile home est la résidence secondaire des pauvres ».

    • « Est-ce qu’ils ne veulent plus que du luxe sur le littoral ? » Les propriétaires de mobil-home craignent l’expulsion – France 3 Bretagne
      02/2024
      https://france3-regions.franceinfo.fr/bretagne/finistere/quimper/est-ce-qu-ils-ne-veulent-plus-que-du-luxe-sur-le-littoral

      Un camping de Fouesnant, dans le Finistère, est sur le point d’être racheté par un groupe de promotion immobilière, faisant craindre à ses usagers de devoir quitter les mobil-homes qu’ils y ont installés. La Fédération des propriétaires de mobil-home dénonce une éviction progressive de ce type de vacanciers sur tout le littoral Atlantique.

      Pour la soixantaine de propriétaires de mobile-homes, c’est un petit coin de paradis devenu un peu leur maison. Sur la pointe de Beg Meil, à 10 minutes à pied de la plage de la cale, le camping de Kerroland accueille, d’avril à septembre, ses fidèles vacanciers.

      Le propriétaire a transformé en camping dans les années 1960 les terres agricoles de ses parents fermiers, sur la commune de Fouesnant, dans le Finistère. Depuis plusieurs années, il évoquait son projet de vendre le terrain.

      La lettre à en-tête de la société Giboire, le puissant groupe immobilier rennais, que reçoivent les usagers du camping, il y a deux semaines, les plongent dans le désarroi : le groupe de promotion immobilière annonce avoir « finalisé, avec le propriétaire des lieux, les conditions d’une cession », selon le courrier que nous avons consulté.
      En d’autres termes, l’entreprise va racheter le camping, et promet d’"assurer la continuité des services du camping a minima pour les deux prochaines saisons." Pour la suite, le groupe rennais a d’autres projets, « nous réfléchissons à l’évolution de ce site », assure-t-il. 

      Pour Paul Savary, propriétaire d’un des mobil-homes du camping de Kerolland depuis six ans, pas question de faire une croix sur les vacances en famille passées à moindres frais au bord de la mer.

      « L’été dernier, nous y avons eu de bons moments, ma fille et mes petits-enfants nous avaient rejoints avec leurs tentes, car il y a des emplacements à louer pour les tentes », se souvient-il. Pour le loyer de l’emplacement de son mobile-home, il paie 2 000 euros par an.

      Et d’expliquer ce qui fait la différence entre ce type de camping « où les gens restent au moins trois semaines » et les « campings modernes, où l’on ne peut rester que quelques jours tellement ils sont chers. » 
      Un modèle de camping familial qui devient rare sur le littoral breton.

      Le retraité ne compte pas en rester là. Il a lancé un collectif réunissant une trentaine de propriétaires de mobil-homes du camping de Kerolland. Et une pétition est mise en ligne. En une semaine, elle a réuni 7 000 signatures. « On a investi toutes nos économies pour notre retraite, donc on va se battre. »

      Loyers et commissions
      Pour Michel Harismendy, président de la Fédération nationale des propriétaires de résidences de loisirs (FNPRL), l’histoire du camping de Kerolland à Beg Meil, sur la commune de Fouesnant, est la conséquence des fortes pressions immobilières qui pèsent sur les campings depuis la crise du Covid. D’après lui, « les gens restent désormais davantage en France pour les vacances », ce qui a aiguisé l’appétit des promoteurs immobiliers.

      Il cite l’exemple d’un camping à côté de Cabourg, en Normandie, accueillant des propriétaires de mobil-homes. Selon le président de la FNPLR, le nouveau propriétaire du site serait tenté de faire fuir ses locataires. Il a augmenté le loyer des terrains des mobil-homes de 15%, tout en réduisant le temps d’ouverture dans l’année.

      « Les gestionnaires de camping s’octroient tout un tas de droits, comme interdire les mobil-homes de plus de 18 ans pour pousser à l’achat d’un nouveau mobil [dont le prix à neuf va de 50 000 à 80 000 euros], qui sera l’objet d’une commission de 25 à 30%, empochée par le gérant du camping », détaille Michel Harismendy.
      Pour lui, le problème principal est qu’il n’y a pas de cadre légal précis, les règles étant essentiellement définies dans le règlement intérieur du camping, qui est à la discrétion du gérant.

    • Les propriétaires de mobil-home doivent quitter ce camping : « On n’a que quatre mois pour partir » – Ouest-France
      08/2025
      https://www.ouest-france.fr/economie/hotellerie/camping/les-proprietaires-de-mobil-home-doivent-quitter-ce-camping-on-na-que-qu

      Depuis ce début de semaine, chacun leur tour, des résidents du camping Clicochic Plage des Tonnelles à Saint-Jean-de-Monts, en Vendée, ont reçu un malheureux recommandé leur indiquant un bon de sortie définitif à compter de la fin d’année. Dont un couple de Bouguenais.

       On ne retrouvera jamais mieux. La voix d’Augustin tremble lorsqu’il parle de son mobil-home, installé depuis 2009 dans un camping de Saint-Jean-de-Monts. Avec sa femme Dominique, ce couple de Bouguenais a fait de cet endroit son refuge, à seulement quarante minutes de route de chez eux. On venait presque toutes les semaines. Ici, on était au calme, entourés de pins, avec la plage à cent mètres. C’était idéal.

    • Mobile homes : le propriétaire du camping peut-il vous forcer à partir ? - La Voix du Nord
      08/2025
      https://www.lavoixdunord.fr/1618339/article/2025-08-26/mobile-homes-le-proprietaire-du-camping-peut-il-vous-forcer-partir

      Le gestionnaire du camping peut-il vous demander de partir parce que votre mobile home est trop vieux ou parce que le grand groupe qui a racheté le terrain ne veut plus faire que du locatif, plus lucratif ?

      Les journaux regorgent d’histoires de propriétaires de mobile homes, souvent d’un certain âge, chassés du camping où ils viennent depuis trente ans parce que le gestionnaire juge leur mobile home trop ancien ou parce qu’un grand groupe a racheté le terrain et met tout le monde dehors. Lequel grand groupe ne trouve pas rentable d’avoir des propriétaires résidents qui paient 2 500 euros ou 3 000 euros de loyer annuel alors qu’il peut louer ses propres mobile homes 1 000 euros la semaine.

      « Les résidents doivent être conscients que le secteur vit une mutation profonde avec l’arrivée de ces grands groupes », met en garde Léopold Sebaux, un avocat angevin qui, avec son collègue nantais Bertrand Salquain, s’est spécialisé dans la défense des petits propriétaires de mobile homes. « Nous avons actuellement 300 dossiers ouverts dont certaines actions de groupe. Nous recommandons d’ailleurs aux personnes flouées de s’unir. »

    • Que peut le gouvernement ?
      (spoiler : pas grand chose…)

      Question n°1443 : Expulsions de propriétaires de mobile-home - Assemblée nationale
      20/09/2022
      https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/questions/QANR5L16QE1443

      Question de : Mme Jacqueline Maquet
      Pas-de-Calais (2e circonscription) - Renaissance

      Mme Jacqueline Maquet attire l’attention de M. le ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique sur les expulsions de propriétaires de mobile-home dans plusieurs campings en France. Le changement de gestionnaire des campings peut créer des situations explosives pour les propriétaires de mobile-home installés depuis plusieurs années sur leur parcelle. On observe en effet, ces derniers mois, une vague d’annulations de locations de parcelles de mobile-homes, sommant les propriétaires de mobile-home à quitter les campings dans lesquels ils étaient installés. L’arrivée d’un nouveau gestionnaire de camping peut aussi entrainer une hausse soudaine des charges de loyer pour les propriétaires de mobile-home, qu’ils ne sont pas toujours en mesure d’assumer financièrement, les contraignant de fait à quitter le camping. Elle souhaite connaître la position du gouvernement sur ce sujet et savoir s’il serait favorable à la mise en place d’un dispositif permettant une meilleure protection des propriétaires de mobile-home, afin d’éviter leur éviction brutale.

      réponse 30/05/2023
      Ministère répondant : Petites et moyennes entreprises, commerce, artisanat et tourisme

      […]
      Un nouvel arrêté du 24 décembre 2014 relatif à l’information préalable du consommateur des établissements hôteliers de plein-air a été publié. Il vise à améliorer l’information des propriétaires sur les conditions de renouvellement et de modification du contrat de location. Il impose au gestionnaire de préciser, sur un support durable, la durée et le prix de la location, les conditions de renouvellement ou encore le montant des prestations indispensables comme le transport, ou le calage du mobile-home. Malgré la mise en place de ces dispositifs, la situation ne s’est pas avérée pleinement satisfaisante, et des associations locales de propriétaires de mobile-home ont déposé régulièrement des plaintes à l’encontre des gestionnaires de terrains de camping. C’est pourquoi, en 2018, la direction générale des entreprises (DGE) a mis en place un groupe de travail (professionnels, associations de consommateurs et État), pour améliorer les outils susceptibles de renforcer l’équilibre des relations contractuelles (le contrat, la notice d’information et le règlement intérieur). Le but a été de parvenir à élaborer des mesures concrètes et réalistes pour remédier, autant que faire se peut, aux lacunes en ce qui concerne notamment l’information des propriétaires de mobile-home. Celui-ci, entré en vigueur le 1er janvier 2021, demeure cependant dépourvu de valeur contraignante.
      […]

    • Trailer trash
      https://en.wikipedia.org/wiki/Trailer_trash

      In the mid-20th century, poor white people who could not afford to buy suburban-style tract housing began to purchase mobile homes, which were not only cheaper but could be easily relocated if work in one location ran out. These – sometimes by choice and sometimes through local zoning laws – gathered in trailer parks, and the people who lived in them became known as “trailer trash” with the term dating to at least 1952.[4] Despite many of them having jobs, albeit sometimes itinerant ones, the character flaws that had been perceived in poor white trash in the past were transferred to trailer trash, and trailer camps or parks were seen as being inhabited by retired people, migrant workers, and, generally, the poor. By 1968, a survey found that only 13% of those who owned and lived in mobile homes had white collar jobs.[5]

      Trailers got their start in the 1930s, and their use proliferated during the housing shortage of World War II when the Federal government used as many as 30,000 of them to house defense workers, soldiers, and sailors throughout the country, but especially around areas with a large military or defense presence, such as Mobile, Alabama and Pascagoula, Mississippi. In her book Journey Through Chaos, reporter Agnes Meyer of The Washington Post traveled throughout the country, reporting on the condition of the “neglected rural areas”, and described the people who lived in the trailers, tents, and shacks in such areas as malnourished, unable to read or write, and generally ragged. The workers who came to Mobile and Pascagoula to work in the shipyards there were from the backwoods of the South, “subnormal swamp and mountain folk” whom the locals described as “vermin”; elsewhere, they were called “squatters”. They were accused of having loose morals, high illegitimacy and crime rates, and of allowing prostitution to thrive in their “Hillbilly Havens”, and letting their children go undisciplined, causing high juvenile delinquency rates. The trailers themselves – sometimes purchased second- or third-hand – were often unsightly, unsanitary, and dilapidated, causing communities to zone them away from the more desirable neighborhoods, which meant away from schools, stores, and other necessary facilities, often literally on the other sides of the railroad tracks.[5]

    • on vient doucement au trailer park ou avoisinant, en tous cas en Centre Bretagne

      deux émissions sur le sujet en un mois

      Bretagne : un emploi, mais sans toit | Reportage | ARTE Regards - YouTube
      13/11/2025
      https://www.youtube.com/watch?v=CKEfAMFbPzs

      pas tout-à-fait mobil-home, mais très proche 19 m2, plus la terrasse
      l’entreprise concernée reçoit régulièrement des équipes de JT locaux
      (à Beignon, à côté de Loudéac)

      Une entreprise construit et loue des logements à ses nouveaux salariés - YouTube – France 3 Bretagne
      14/10/2025
      https://www.youtube.com/watch?v=Z4wmVZEcJVQ

      idem, à côté de Lamballe

    • Cela me fait penser à la série (canadienne) Trailer park boys, qui comme son nom l’indique se passe dans un de ces parcs de mobile home (qui sont quand même différents de nos campings car il n’y a jamais de vacanciers). Série comique mais qui montre assez bien la misère qui y règne.

      Expulser les gens de ces parcs/campings c’est en mettre une bonne partie à la rue...

    • Je ne crois pas qu’il y ait, en France, l’équivalent des trailer parks. Je cherche ce que l’on peut trouver à ce sujet dans les données sur le logement… et je ne trouve pas grand chose.

      Apparemment, le concept légal est celui de #résidence_mobile_de_loisir (RML), articles R111-41 à R111-46 du Code le l’urbanisme
      https://www.legifrance.gouv.fr/codes/id/LEGISCTA000031721213

      De ce fait, le mobil-home est traité essentiellement sous l’angle d’hébergement de tourisme ; on obtiendra donc des stats sur les nuitées. L’aspect résidentiel parait difficilement perceptible.

      Pour le côté résidences principales, je suis tombé sur ceci :

      Habitat léger, mobile ou alternatif (tiny houses, mobil-homes, yourtes, péniches) : difficile à quantifier précisément, mais l’INSEE estime à 140 000 le nombre de personnes concernées début 2023.

      sur un site qui se donne un air officiel mais est parfaitement privé (et bombarde de pub…)
      Quelles sont les grandes typologies de logements en France aujourd’hui ? Décryptage et chiffres clés 2024
      https://www.enquete-logement2020.fr/grandes-typologies-logements-france-2024.html
      et dont je ne trouve pas la source Insee de l’estimation.
      (L’Insee mentionne aussi des #logements_atypiques…)

      Ça correspond à ce que je vois ici en zone littorale où les mobil-homes sont soit une forme de camping, soit lorsqu’ils sont propriétés des occupants, accueillis sur un camping des formes de résidence secondaire à bon marché et il est très difficile d’estimer la répartition. C’est clairement cette deuxième forme qui se fait éjecter par les propriétaires de camping…

      Enfin, ayant justement cherché à monter un hébergement de salariés dans ce type d’environnement sous une forme pas trop précaire (en particulier, la garantie de pouvoir rester dans les lieux en saison…), on ne rencontre pas un grand attrait – euphémisme – des gestionnaires pour cette forme d’occupation.

      Les exemples cités plus haut en Centre-Bretagne, même s’ils se rapprochent du trailer park, restent des lotissements traditionnels.

    • C’est un peu adjacent mais ce n’est pas du tout la même (brève) histoire ni les mêmes pratiques de mobilité aux states. Le chariot qui va vers l’ouest, vers les 40 acres de terre, le prolo qui - comme les esclaves affranchis - bouge pour aller où il y a du taf (de la ruée vers l’or aux fruits californiens, puis au rail ou à l’automobile), ou même les hobos.
      Ici, avant l’exode rural, on a eu le livret ouvrier. Et il nous reste le « carnet de circulation » pour les « gens du voyage », ou le contrôle de la domiciliation stable des allocataires CAF. Le français s’est défini (malgré les exceptions) par son lien à une paroisse (l’église au milieu du village, qui tenait l’état civil, voire, « la terre qui ne ment pas »). A contrario, quand on est mobile, on est pas censé s’ancrer quelque part Faut pouvoir bouger son habitat léger pour qu’il soit légal. Les mobil homme avec fondation (comme aux USA) sont ceux loués dans les campings...
      Longue histoire d’une fascination/stigmatisation d’une toute autre mobilité : les « romanichels ».

      Un éclairage partiel digne d’intérêt : Enclaves nomades - Habitat et travail mobiles, Arnaud Le Marchand
      https://shs.cairn.info/publications-de-arnaud-le-marchand--13062

      #habitat #haitat_mobile #habitat_léger

  • Des extraits de l’article d’A. Monnin dans Ecorev : "Ni conversion, ni purification, ni sacrifice, La redirection écologique à la lumière de la pandémie", via Winslow Santé Publique sur bsky.
    https://shs.cairn.info/revue-ecorev-2025-2-page-97

    La Covid aura été, de ce point de vue, un immense révélateur. L’éloge de la « Vie », l’injonction à ne plus avoir peur de la mort (la vraie maladie étant cette peur, qui elle-même rendrait malade et pousserait à se détourner du vivant – vivant qui, lui, intègre la mort comme une donnée centrale), témoigne du peu de cas fait pour les personnes les plus vulnérabilisées – en situation de handicaps, notamment – alors susceptibles de faire l’objet d’un tri entre les malades, de ne pas de se voir garantir le même accès aux soins, de ne pas bénéficier autant des traitements que les personnes

    Renouer avec le #vivant revenait à renouer avec la mort, mais plutôt, du moins en creux, celles des autres – qui, étrangement, protestent contre cet état de fait depuis les marges !

    👉 À rebours d’une écologie du « réveil » par la décroissance ou le dépouillement, je plaide pour une #écologie du #soin en contexte de déprise.
    Une écologie qui ne se réjouit jamais de la raréfaction, mais qui travaille les moyens d’y faire face sans sacrifier les plus vulnérables.
    Là où certains discours « collapso-affinitaires » naturalisent le manque, je cherche à le politiser, le négocier, l’organiser.

    La #pandémie a opéré un effet de contraste brutal. Elle a mis à nu la fiction d’autosuffisance qui traversait certains récits collapsologiques.
    Elle a rappelé que nos existences tiennent à des dépendances techniques, sociales, institutionnelles (et pas seulement à de micro-échelles), que l’exposition différenciée à la maladie, au soin comme à l’exclusion, produit une cartographie politique du vivant bien plus dure que les rêveries de résilience enchantée.

    #covid #politique #Alexandre_Monnin

  • Addio Paolo Virno
    https://ilmanifesto.it/addio-paolo-virno-militante-rivoluzionario-senza-pentimenti


    Paolo Virno diffusant le quotidien d’agitation Potere operaio. Fuori dalle linee à l’entrée de l’usine FIAT-Mirafiori en 1974 – Archives il manifesto

    Filosofo comunista e pokerista, uomo colto anti intellettuale, militante rivoluzionario senza pentimenti, Paolo Virno ha avuto il suo esodo da una vita vissuta fino all’ultimo respiro e all’ultimo malinconico sorriso.

    #Paolo_Virno

    • E ci mancheranno «le parole per dirlo». Paolo, ciao, Francesco Raparelli
      https://www.dinamopress.it/news/e-ci-mancheranno-le-parole-per-dirlo-paolo-ciao

      8 Novembre 2025

      In memoria del compagno e grande filosofo Paolo Virno, scomparso il 7 novembre, per molti di noi Maestro di pensiero e di vita. Lo ricorderemo a Esc, via dei Volsci 159, lunedì 10, alle ore 11

      Succede, nella vita, che si impara a parlare una seconda, una terza volta, e ancora. A me, così è accaduto con Paolo Virno. Paolo Virno era un filosofo, quindi un artista delle parole. Uno che afferrava cristalli di pensiero, un’idea di mondo, nelle regole grammaticali. Uno che non aveva mai perso di vista ciò che conta, ovvero che pensiero e prassi sono tutt’uno con le preposizioni: “con”, “tra”, “fra”. Si agisce e si pensa con le altre e gli altri, tra le altre e gli altri, fra una cosa e l’altra. Nel mezzo – senza principio né fine.

      Aula 6 di Lettere, Sapienza, primavera del 1998. Per ricordare l’anno 1968, presentavamo il libro di Bifo dedicato a Potere Operaio. Comparve Paolo. Il corpo, senz’altro – così alto. Ma il corpo con la parola, con una parola che sapeva farsi corpo con i gesti delle mani, con la voce e il suo volume cangiante, imprevedibile. Filosofo del linguaggio, del linguaggio di Paolo mancava qualcosa senza vedere le mani, e la braccia, con quei movimenti ampi, quasi preparassero la scena dell’enunciato. «L’inserzione del linguaggio nel mondo», avrebbe detto lui.

      Certo Paolo era stato un militante sovversivo, un «marxista non pentito», un «comunista non di sinistra». E l’aveva pagata cara, la sua militanza, negli anni della controrivoluzione e della carcerazione preventiva senza sosta. Le parole di Paolo erano parole, ma c’era dietro pure la vita di una generazione che aveva tentato la rivoluzione. «Sconfitta», diceva. Vero, ma a che prezzo? La controrivoluzione italiana, per vincere, ha dovuto imporre, manovra finanziaria dopo manovra finanziaria, il declino del Paese.
      Se oggi l’Italia è fanalino di coda in Europa per quel che riguarda i salari, se l’economia sopravvive con il terziario low cost e l’edilizia che manda gli ultrasessantenni a crepare sui ponteggi, se duemila giovani formati al mese se ne vanno, è perché c’è voluta dedizione efferata per sconfiggere la rivoluzione.

      Con Paolo inventammo, a Esc, la Libera Università Metropolitana. Con Paolo, con Toni, con Franco, con Benedetto. E tante e tanti. Il primo seminario fu subito dopo l’occupazione di via dei Reti 15, primavera del 2005. Lo spazio era ancora disagevole, usavamo una stanzetta spoglia. Discutemmo di azione innovativa, secondo Paolo. Non riguarda il genio, l’eroe, il visionario l’azione innovativa, no. Ha a che fare con quel vivente che, per vivere, deve di volta in volta mettere in forma la propria vita, creare, in cooperazione con altre e altri, le condizioni della propria esistenza. Necessaria, l’azione innovativa, ogni qual volta si tratta di applicare la regola condivisa a un caso singolo; applicandola, tutto sommato, la regola la facciamo anche di nuovo. Differenza nella ripetizione. O anche: variazione storica della natura eterna che, per Paolo, sono le nostre facoltà specie-specifiche.

      L’accademia italiana, ovvero del Paese fallito per la controrivoluzione, ha accolto Paolo tardivamente. Non poteva che andare così. Con le sue opere tradotte in tutto il mondo, la pensione lo ha raggiunto presto – troppo. Ma gli studenti lo hanno amato, in Calabria e poi a Roma Tre. Piccoli e grandi, tutti imparavano a parlare di nuovo, con lui. Ogni corso, ogni lezione, imponeva di pensare in grande, di pensare sul serio. Nonostante l’ANVUR e la VQR, o altri acronimi che hanno per obiettivo l’umiliazione della vita associata.

      Paolo era alla ricerca del sindacato rivoluzionario del lavoro precario, sottopagato, migrante. Se – folli – abbiamo fondato le Camere del Lavoro Autonomo e Precario, lo dobbiamo anche a quel documento, con diversi discusso, ma da lui scritto più di vent’anni fa («Che te lo dico a fare?»). Non ha mai smesso di essere operaista, a costo di portare il broncio alle movimentazioni recenti. Non che non riconoscesse il ruolo della finanza, l’importanza della rendita immobiliare, la guerra e le sue politiche di bilancio: cercava l’estorsione di plusvalore, Paolo, sempre. A pensarci bene, era un modo per continuare a pensare il due, il «doppio potere», la «città divisa». Filosoficamente: il possibile del reale.

      Ora, senza Paolo, vicini a Raissa, si tratterà di cercare ancora «le parole per dirlo» – proprio quelle, non altre. E sarà impervio, ma occorre provarci.

    • Faire de la philosophie avec Paolo Virno - Entretien avec Michel Valensi, 2014
      https://www.lyber-eclat.net/lyber/virno5/virno-valensi.html

      Michel Valensi : Depuis ton premier livre, Convention et matérialisme (non traduit en français) qui date de 1986, et même depuis tes premiers écrits plus politiques des années 1970, jusqu’à ce dernier livre qui paraît aujourd’hui en français sous le titre Et ainsi de suite. La régression à l’infini et comment l’interrompre, consacré à la philosophie du langage, un long chemin a été parcouru. Pourrais-tu en rappeler les étapes principales ? (Ce qui revient à raconter ta vie d’une manière ou d’une autre…).

      Paolo Virno : J’ai commencé à m’occuper de philosophie de manière systématique à la suite d’une défaite politique. Je parle de la défaite des mouvements révolutionnaires qui ont occupé la sphère publique en Occident entre la mort de John Kennedy et celle de John Lennon, donc du début des années 1960 à la fin des années 1970. Ces mouvements, qui ont, d’emblée, éprouvé une véritable aversion pour le socialisme réel tel qu’il pouvait s’incarner dans l’Union soviétique, avaient utilisé Marx en dehors et contre la tradition marxiste, en la mettant en contact direct avec les luttes en usine et la vie quotidienne des sociétés développées. Un Marx lu en même temps que Nietzsche et Heidegger, et mis à l’épreuve de Weber et de Keynes.

      #politique #philosophie

    • Quelques notes à propos du general intellect, Paolo Virno, Futur Antérieur, 1992
      http://pinguet.free.fr/virno1992.pdf

      Pour en réactiver la puissance politique, il importe de mettre en oeuvre une critique de fond du « Fragment ». Ce sera celle-ci : Marx a identifié totalement le general intellect (ou encore le savoir en tant que principale force productive) au capital fixe, négligeant ainsi le côté sous lequel le même general intellect se présente au contraire comme travail vivant. Ce qui est précisément aujourd’hui l’aspect décisif.

      La connexion entre savoir et production, en effet, ne s’épuise pas dans le système des machines, mais s’articule nécessairement à travers des sujets concrets. Aujourd’hui, il n’est pas difficile d’élargir la notion de general intellect bien au-delà de la connaissance qui se matérialise dans le capital fixe, en y incluant aussi les formes de savoir qui structurent les communications sociales et innervent l’activité du travail intellectuel de masse. Le general intellect comprend les langages artificiels, les théories de l’information et des systèmes, toute la gamme des qualifications en manière de communication, les savoirs locaux, les « jeux linguistiques » informels et même certaines préoccupations éthiques. Dans les processus de travail contemporains, il y a des constellations entières de concepts qui fonctionnent par elles-mêmes en tant que « machines » productives, sans avoir besoin ni d’un corps mécanique, ni même d’une petite âme électronique.

      Nous appelons intellectualité de masse le travail vivant en tant qu’articulation déterminante du « general intellect ». L’intellectualité de masse – en son ensemble, en tant que corps social – est dépositaire des savoirs non divisibles des sujets vivants, de leur coopération linguistique. Ces savoirs ne constituent en aucune manière un résidu, mais une réalité produite justement par l’affirmation inconditionnée du « general intellect » abstrait. C’est précisément cette affirmation inconditionnée qui implique qu’une part importante des connaissances ne peut se déposer dans les machines, mais doit se manifester dans l’interaction directe de la force de travail. On se trouve face à une expropriation radicale, qui ne peut pourtant jamais se résoudre en une séparation complète et définitive.

      #general_intellect #travail_vivant #Intellectualité_de_masse

    • Paolo Virno, la métropole et l’organisation du conflit de classe (2005, pour la IVeme Internationale ah ah ah)
      https://www.revolutionpermanente.fr/Paolo-Virno-la-metropole-et-l-organisation-du-conflit-de-classe

      Sans la mobilisation du travail précaire, je crois que la situation de la lutte de classes italienne ne bougera pas.

      Le problème fondamental, c’est les formes d’organisation de ceux qui, par définition, sont ceux qui aujourd’hui ne semblent pas pouvoir être organisés, c’est-à-dire les travailleurs précaires. Pour organiser le travail précaire, il faut mobiliser la culture, les formes de vie, les goûts esthétiques, les inclinations éthiques, c’est-à-dire le monde de la vie comme le disent certains philosophes. Voilà le pari. Le travail précaire est semblable à une dimension complexive de l’existence.

      Alors je crois que le jeune ouvrier, et la jeune ouvrière surtout, de [Fiat] Melfi, montrent par leur condition et à travers leurs formes de lutte qu’ils viennent d’expérimenter une condition plus générale, commune aux travailleurs précaires. Ils sont la pointe d’un iceberg, même s’ils disposent d’un boulot relativement stable. Je crois que cette émergence, les autoferrotranvieri, les luttes de Melfi, sont comme une prémisse ou un symptôme de la mobilisation du travail social précaire. Et j’ajoute, précaire et également intellectuel. Par intellectuel je n’entends pas les gens qui ont fréquenté l’université, j’entends aussi ceux qui réalisent les tâches les plus humbles et mobilisent les capacités cognitives et linguistiques de notre espèce. Je n’entends pas par intellectuel une sorte de spécialisation, de qualification particulière, mais une expérience de travail qui comprend toujours, d’une manière fondamentale, l’utilisation des capacités linguistiques et cognitives de notre espèce. Alors je pense l’immigré ou le jeune précaire comme intellectualité de masse, à condition d’entendre intellectualité de masse par ce que je viens de définir.

      (...) pour nous, le « general intellect », le cerveau social, c’est la coopération du travail vivant (...)

      #classe_ouvrière #multitude #communisme

    • La vie militante

      Paolo Virno : la révolution, joyeuse ambition , Andrea Colombo, il manifesto, 9/11/2025
      https://ilmanifesto.it/paolo-virno-la-rivoluzione-allegra-ambizione

      Souvenir

      Intellectuel et anti-intellectuel, il a milité dans Potere Operaio, subi une incarcération injuste, travaillé au manifesto, enseigné la philosophie. Jamais résigné à la triste mission de rendre le monde un peu plus juste : il voulait le renverser.

      Paolo Virno fut un acteur essentiel de la gauche révolutionnaire italienne, et un rédacteur inoubliable de ce journal.

      Dans la fin des années 1980, Paolo sortait à peine d’une odyssée judiciaire kafkaïenne, passée à l’histoire sous le nom de « 7 avril ». On l’avait inculpé et emprisonné sous des accusations ridicules, auxquelles même les magistrats ne croyaient pas, mais pour une raison juste, quoique inavouable : celle d’être un révolutionnaire communiste décidé à renverser l’ordre existant, convaincu que vivre, c’est marcher sur la tête des rois. Sa méfiance envers la magistrature démocratique [les juges membres ou sympathisants du Parti communiste, NdT], jamais démentie jusqu’à son dernier jour, naquit de cette expérience.

      Paolo rejoignit ensuite le manifesto, dans la section culturelle — qui comprenait alors aussi les spectacles. Mais il ne voulait pas, et nous ne voulions pas, d’une section culturelle comme les autres, fût-elle très politisée. Nous visions un « contre-journal », capable de regarder ce que l’urgence de l’actualité reléguait hors des premières pages : non les acrobaties du CAF (le triumvirat Craxi, Andreotti, Forlani), ni les gloires lointaines des guerres de libération, mais les transformations radicales des forces productives encore à l’état naissant à la fin des années 1980.

      L’émergence d’un nouveau prolétariat intellectuel et inventif, remplaçant la répétition mécanique de la chaîne par l’usage de l’esprit. Le paradoxe d’une société du salariat rendue obsolète et parasitaire par le développement des forces productives , mais dont on ne sortait qu’en en conservant les règles — parce que la survie du commandement l’exigeait.

      De cette ambition naquit le périodique Luogo comune, et une grande part du combat se jouait déjà dans les pages du manifesto. Ceux qui voudraient comprendre peuvent lire la compilation Negli anni del nostro scontento (DeriveApprodi, 2023), qui rassemble ses articles : on y découvre une capacité unique à repérer les lignes de force du nouvel ordre social, mais aussi ses failles, jusque dans les films populaires, les émotions d’une époque ou le lexique des intellectuels.

      Cette ambition révolutionnaire totale fut la marque constante de l’action politique et de la réflexion philosophique de Virno. Tous ses livres, sans exception, visent à subvertir le présent, même quand ils s’attardent sur les jeux d’esprit ou les limites du langage.

      Jamais il ne s’est contenté de « rendre le monde un peu meilleur ». Il savait que sans une vision apte à ébranler l’ordre entier, on n’obtient même pas un meilleur salaire. Il allait toujours au bout du jeu.

      Il a vécu dans la conscience d’une défaite historique, sans jamais s’y résigner. Ancien militant et dirigeant de Potere Operaio, organisation dont l’influence allait bien au-delà de ses modestes effectifs, il avait su garder l’esprit de cette époque où la révolution semblait à portée de main.

      Mais sa pensée n’était pas nostalgique : il considérait l’arsenal du passé comme un fardeau, sauf la méthode héritée de l’opéraïsme, qu’il revisita jusqu’à la rendre méconnaissable. Il traquait les nouvelles subjectivités, les formes inédites de résistance, et affirmait qu’aujourd’hui, être communiste est incompatible avec appartenir à la gauche traditionnelle, nuisible plus qu’inutile.

      Pour beaucoup, Paolo fut un maître de pensée critique, un compagnon et un ami. Pour certains, comme moi, il l’était depuis le lycée romain et Potere Operaio.

      À ceux qui ne l’ont pas connu, il laisse des textes qui seront étudiés comme des armes de la lutte de classe moderne. Mais il leur manquera ce qu’aucun texte ne peut rendre : sa générosité proverbiale, son indifférence à l’argent, sa présence solide dans l’épreuve, son ironie et sa joie. L’avoir eu pour ami fut un privilège rare.

      La passion politique

      Un éclaireur de l’exode à la visée sûre, Marco Bascetta, il manifesto, 9/11/2025
      https://ilmanifesto.it/un-apripista-dellesodo-dotato-di-ottima-mira


      Foto di Nora Parcu

      Plus les histoires sont longues et intenses, plus les expériences et les sensibilités sont entrelacées, moins on sait par où commencer.

      Pourquoi pas, alors, par une petite rubrique de la revue Luogo comune, qu’au début des années 1990 Paolo avait lancée avec un groupe de camarades et d’amis : « Citations face à l’ennemi », inspirée du cliché western — repris plus tard par Tarantino — où le tireur cite un verset biblique avant de dégainer.

      Eh bien, les articles de Paolo, ses essais courts, forment un catalogue extraordinaire de “citations face à l’ennemi” : extraites d’un vaste savoir, aiguisées par une passion politique et une précision de tir inégalées.

      Jamais son travail n’a été sans cible, même lorsqu’il distingua clairement militance politique et recherche philosophique. Non pour en nier le lien, mais pour en préserver le rigoureux équilibre. Deux tâches aussi décisives, disait-il, ne peuvent être menées à moitié.

      Beaucoup d’entre nous furent déconcertés : nous vivions justement dans cette zone grise où la pensée longue se mêle à l’urgence de l’action. Mais sa radicalité continuait d’alimenter les mouvements, et face à tout événement nouveau, nous revenions toujours à quelque éclair philosophique de Paolo.

      Ces dernières années, après avoir quitté l’enseignement, il voulait retrouver un rapport direct à la lutte politique. Nous en parlions souvent, sans trouver la voie à la hauteur de sa radicalité.

      S’il est un mot qu’il incarnait pleinement, c’est « compagno » [camarade] : amitié, affection, espérance, intelligence collective et liberté individuelle. Ce mot, sérieux et enjoué, fut celui par lequel il nous salua, Andrea Colombo et moi, jeudi matin encore.

      Car Paolo appelait son petit cercle de Luogo comune les « marxistes non de gauche » — une ironie dirigée contre les socialistes des années 1960 qui se disaient « gauche non marxiste ». Cela signifiait une critique marxiste non affadie par le compromis ni contaminée par le populisme, fidèle à la tradition matérialiste mais en attente d’un renouveau.

      Il choisit pour cela la voie exigeante de la philosophie du langage, un travail à plein temps. Et même dans ses ouvrages les plus techniques, on croise ses cibles politiques de toujours — l’État, le peuple, le salariat — et ses piquantes « citations face à l’ennemi ».

      Je ne sais pas écrire la mesure du vide qu’il laisse après 56 ans d’amitié née au lycée romain. Je me confie à une dernière citation de cinéma chère à Paolo, que nous aimions répéter :

      « Cher ami… che te lo dico a fa’ ? » (à quoi bon te le dire ?).

      La recherche philosophique

      Au-delà du capital, la partie reste ouverte, Massimo De Carolis, il manifesto, 9/11/2025
      https://ilmanifesto.it/oltre-il-capitale-la-partita-e-aperta

      Fidèle jusqu’au bout à l’idée marxienne que le déclin du capitalisme marque le commencement, et non la fin, de l’histoire humaine, Paolo Virno a su faire entrevoir la trace d’une autre histoire.

      Depuis les années 1970, il s’interrogeait : que se passe-t-il quand les conditions mêmes de la possibilité de l’histoire — langage, praxis, nature — cessent d’être un simple arrière-plan pour devenir la matière même des événements ?

      De cette question découle sa démarche : élargir les notions politiques de force de travail ou de multitude en concepts anthropologiques, et inversement, découvrir la charge politique des notions d’action innovatrice ou de faculté de langage.

      Dans Le souvenir du présent, il écrivait :

      « Le capitalisme historise la méta-histoire : il l’inclut dans le domaine prosaïque des événements, il s’en empare. »

      En transformant en marchandise non pas le travail accompli mais la force de travail comme puissance humaine générale, le capitalisme a replié l’histoire sur elle-même.

      Dès lors, ce qui enrichit le capital, ce n’est pas tant la propriété du produit que le pouvoir de décider, en amont, quelles potentialités humaines pourront se réaliser.

      Ce pouvoir est longtemps resté caché, mais il se révèle pleinement avec le postfordisme : grâce à la technologie, le travail salarié devient marginal, un « résidu misérable », et pourtant le dominion du capital s’intensifie, s’étendant à toute la vie.

      La biotechnologie se nourrit des potentialités de la nature, les plateformes exploitent nos facultés communicatives, la finance spécule même sur les crises.

      L’excès de possibilités se renverse en impuissance, menaçant de fin de l’histoire.

      Mais pour Virno, la partie reste ouverte : l’alternative existe dans les pratiques humaines ordinaires — langage, action commune, esprit, amitié — où se tisse une autre orientation de l’histoire.

      D’où son intransigeance envers une “gauche” nostalgique et inconsistante, et son attachement aux mouvements révolutionnaires des années 1970, qui avaient entrevu que l’enjeu politique n’est rien de moins que la dignité de l’humain.

      Et de cette dignité, Paolo Virno a donné la preuve vivante, dans sa militance, sa prison, sa pensée, et même dans la façon tranquille dont il a affronté la maladie. Une cohérence naturelle, signe du vrai maître.

      Creuser le langage : l’enseignement de Paolo Virno , Christian Marazzi, effimera, 9/11/2025
      https://effimera.org/scavare-il-linguaggio-linsegnamento-di-paolo-virno-di-christian-marazzi

      Nous devons creuser marxiennement le langage — mais le langage désormais intérieur aux processus productifs, le langage mis au travail après la crise du fordisme. C’est ainsi que nous parlait Paolo, définissant un programme collectif de travail au long cours pour construire les nouvelles armes de la lutte de la multitude.
      Convention et matérialisme date de 1986 ; c’est dans ce livre que, pour la première fois, il est question de l’ordinateur comme « machine linguistique », cette technologie qui a déterminé le tournant linguistique des processus de numérisation et de valorisation de l’économie, du monde, de la vie.

      Il en écrivit une partie en prison, dans la cellule où se trouvaient également Toni Negri et Luciano Ferrari Bravo. Luciano me décrivit un jour le cliquetis de la machine à écrire de Paolo lorsqu’il rédigeait ses textes : lent, avec de longues pauses entre un mot et l’autre, comme si Paolo caressait chaque lettre, comme si chaque mot était un corps en devenir. Il semblait les écouter, ces mots, descendant dans la profondeur de leur vérité, de leur corporéité.

      Parfois, il employait des mots archaïques, comme pour signifier une histoire commencée il y a longtemps : l’histoire de la lutte des classes. Pour Paolo, l’usage des mots était un entraînement à l’usage de la vie : une vie singulière, individualisée, précédée d’un je collectif, d’un social présocial, garantie de l’existence politique « des nombreux en tant que nombreux ».

      Le collectif de la multitude contre le peuple comme réduction à l’un, la fuite de la souveraineté vers une démocratie non représentative. La postface à L’individuation psychique et collective de Gilbert Simondon est magistrale : on la lit et la relit, et chaque fois on a l’impression de recommencer, de marcher avec les autres, de se libérer avec les nombreux en tant que nombreux.

      Et combien de textes Paolo a-t-il écrits pour dévoiler les pouvoirs et les limites du langage ! Du langage comme action — ce « faire des choses avec des mots » de John Austin (le titre seul suffisait, disait-il) — qui a permis d’entrer, armés, dans le temps de la linguisticité monétaire, dans l’illusion d’une fuite cryptée du centre des banques : le problème n’est pas le centre, le problème est la forme linguistique de la monnaie, sa domination sur nos vies, nos désirs, nos affects.

      Paolo fut un ami, un frère, un camarade, une personne splendide. Il nous a pris par la main avec discrétion et puissance théorique, avec élégance et passion politique.

      Paolo, nous t’avons aimé, nous t’aimerons toujours.

    • Paolo Virno : 1977, le début d’un temps nouveau

      1977 contre le présent. Le mouvement de 1977, quarante ans après
      Entretien avec Paolo Virno, Ilaria Bussoni, Roberto Ciccarelli, il manifesto, 5/4/2017
      https://ilmanifesto.it/paolo-virno-1977-lesordio-del-tempo-nuovo

      « Quarante ans plus tôt, c’est aujourd’hui. En Italie et ailleurs, a émergé une force de travail devenue ressort de la production et moteur des institutions. »
      « Les œuvres de l’amitié méritent d’être défendues : elles produisent des formes de vie et construisent des embryons d’institutions. »


      1977, Rome, université La Sapienza occupée. Photo Tano D’Amico

      Le moment 1977

      « 1977 » est une date conventionnelle : les sujets sociaux et les formes de lutte dont on se souvient ont surgi plus tôt, raconte Paolo Virno, l’un des plus importants philosophes italiens et figure centrale de la revue du mouvement Metropoli.

      « À Milan, il y avait les cercles du prolétariat juvénile, les manifestations pour les meurtres de Zibecchi et Varalli, les mobilisations contre le travail au noir. Ce ne furent pas seulement des sujets non ouvriers qui firent irruption sur la scène publique. 77 comprend aussi les dix mille nouvelles embauches de Fiat : pour la première fois, beaucoup de femmes et de jeunes diplômés. En juin 1979, ils bloquèrent Mirafiori avec la même détermination qu’en 1969 ou 1973. On vivait une accélération générale, extrême, qui traversait toute la force de travail. Cette année-là, tout éclata : une anticipation subjective, subversive, d’un nouvel ordre qui devait ensuite prendre les traits plombés de l’ordre productif du capitalisme néolibéral. »

      Une anticipation de l’avenir

      Qu’est-ce qui a anticipé le mouvement ?

      « 1977 a été un commencement. On y voit apparaître de nouvelles figures de la force de travail : fondées sur la production cognitive, la coopération linguistique, et une réorganisation du temps de travail qui avait alors une coloration subversive. Ce n’est pas la première fois qu’un mouvement annonce l’avenir : dans les années 1910, les grandes luttes des ouvriers déqualifiés aux USA avaient précédé le fordisme. Plus tôt encore, dans l’Angleterre du XVIIᵉ siècle, les vagabonds chassés des terres, non encore intégrés à la manufacture, incarnaient déjà une dangereuse potentialité sociale.

      De même, 1977 a un double visage : d’un côté, une matière première de comportements, d’affects et de désirs rebelles devenus force productive, état de choses actuel ; de l’autre, la voie sur laquelle circulent aujourd’hui pouvoir et conflit. »

      La force de travail et ses facultés

      Quelles caractéristiques de la force de travail se sont imposées alors et demeurent actuelles ?

      « 1977 a anticipé, à travers des luttes très dures, ce qui importe vraiment aujourd’hui. Marx parlait d’un intellect général qui n’est plus contenu dans le capital fixe mais dans les sujets vivants. Connaissance, affects et intelligence existent désormais comme interaction et coopération linguistique du travail vivant. Ce renversement dépasse même l’aveuglement de Marx, pour qui le temps de travail restait un résidu, tandis que la connaissance et l’intellect étaient incorporés aux machines.

      La reproduction de la vie, et les qualités productives de la force de travail, ne se développent plus seulement dans la sphère du travail. Pour produire de la plus-value, les entreprises ont besoin de personnes formées dans un milieu plus vaste que l’atelier ou le bureau — justement pour être plus productives une fois revenues à l’atelier ou au bureau. »

      Nature humaine et production sociale

      Quelles facultés humaines sont mobilisées dans ce processus ?

      « Je m’arrête sur trois éléments fondamentaux de la nature humaine :

      1. la néoténie, c’est-à-dire la persistance de traits infantiles tout au long de la vie ;

      2. l’absence d’une niche environnementale propre à l’espèce humaine, dans laquelle elle pourrait s’installer avec sécurité ;

      3. la faculté de langage, bien différente des langues particulières, plastique et indéterminée.

      1977 fut le premier mouvement mondain, néoténique et potentiel, qui fit de ces facultés une force au lieu de chercher à les contenir. Jusqu’alors, les institutions s’en défendaient ; depuis, elles les ont intégrées, en faisant des ressorts de la production sociale et du moteur des formes institutionnelles. La néoténie s’est muée en flexibilité et formation continue. L’absence de niche est devenue mobilité et polyvalence. »

      Le renversement néolibéral

      Comment la contre-révolution néolibérale a-t-elle transformé ces traits ?

      « Ces caractéristiques se sont répandues, mais avec un signe inversé. La prolifération de hiérarchies minutieuses et de barrières exprime la fin de la division du travail sous le capitalisme. Celle-ci est désormais dysfonctionnelle ; elle sert surtout à coloniser le caractère public des tensions éthiques, émotionnelles et affectives de la force de travail. Leur variabilité et leur imprévisibilité sont transformées en descriptions de poste.

      Pourtant, ces tensions font partie de la valeur d’usage de la force de travail et de son rapport au monde. Partager intellect et langage devient une condition vitale. Mais la segmentation du caractère trans-individuel du travail est aujourd’hui bien plus accentuée que ne l’exigeait jadis la division du travail. Le maximum de potentialité se renverse en impasse : un renversement disciplinaire rendu nécessaire par cette familiarité avec le potentiel, qui autrement ferait exploser l’ordre productif.

      Certaines luttes actuelles en sont le prolongement direct, un document vivant de 1977. Leur centralité dément l’idée que nous aurions alors représenté une “seconde société” des exclus : c’était au contraire la “première société”, celle qui s’inaugurait — et c’est celle que nous sommes encore aujourd’hui. »

      Le blocage du conflit général

      Pourquoi n’a-t-on pas su, depuis, construire une action sociale capable de renverser le nouvel ordre productif, affectif et politique ?

      « C’est la question décisive, posée dès les années 1990, quand on croyait “l’hiver de notre mécontentement” terminé et qu’allait commencer la phase civile, parce que rebelle, de la nouvelle réalité productive. Il n’en a rien été : Berlusconi est arrivé. Depuis 2007, la crise mondiale nous engluait, et la fermeture s’est accentuée. »

      Les conditions d’une alternative

      Que manque-t-il pour définir une alternative concrète ?

      « Le minimum syndical : le conflit sur les conditions matérielles — temps de travail, salaire, revenu. C’est le point de départ, devenu extrêmement difficile. Il est impensable aujourd’hui qu’une lutte de travailleuses de centres d’appel ne s’accompagne pas de la création d’un embryon de nouvelles institutions.

      Pour éviter un licenciement ou obtenir trente euros de plus, il faut désormais faire la Commune de Paris. Chaque pas de conflit contient déjà l’invention expérimentale d’institutions post-étatiques. »

      La crise de la représentation

      Pourquoi 1977 a-t-il rejeté les formes de représentation politique connues jusqu’alors ?

      « La crise de la représentation est irréversible. En Europe, et pas seulement, émergent des formes authentiques de fascisme : une terre de personne que peuvent occuper des pulsions opposées. 77 en fut une des manifestations, que le mouvement comprit en temps réel lorsque Lama [chef de la CGIL, le syndicat communiste, NdT]] et son service d’ordre furent chassés de La Sapienza.

      Ce processus de long terme a mis fin au monopole étatique de la décision politique. Mais croire que cette crise n’appartient qu’à un seul camp est une illusion : le populisme en est une autre expression. Il est devenu le liquide amniotique où croissent populismes et fascismes : les frères jumeaux, glaçants, des aspirations libératrices — la version monstrueuse de quelque chose qui nous appartient. »

      Désobéissance et droit de résistance

      Comment ce refus s’est-il exprimé ?

      « Par la désobéissance, notamment. Ce thème prit alors une valeur presque constitutionnelle. Il remit en cause ce que Hobbes appelait l’acceptation du commandement avant même celle des lois. Il ne peut exister de loi imposant de ne pas se rebeller.

      En 1977, la désobéissance a remis en question l’obéissance : cela précède tout dispositif législatif concret. Ce fut une année très violente, mais, une fois ôtés les fétiches de la violence construits ensuite, le mouvement affirma un droit de résistance face à la nouvelle configuration des institutions post-étatiques.

      Cette violence n’était pas opposée à celle de l’État ou de l’armée : c’était la défense de quelque chose que l’on avait déjà bâti. La photo de Paolo et Daddo prise par Tano D’Amico le 2 février le symbolise. »


      Les œuvres de l’amitié

      Qu’aviez-vous construit pour le défendre si ardemment ?

      « Le ius resistentiae défend ce qu’on a déjà créé : les œuvres de l’amitié — une amitié publique qui produit des formes de vie, faite de coopération, d’intellect général et de travail vivant.

      En 1977, l’amitié cesse d’être une catégorie secondaire : le couple ami/ennemi est renversé, et l’amitié devient coopération excédentaire, capable de construire des embryons d’institutions, des formes de vie qui méritent d’être défendues à tout prix.

      Le ius resistentiae n’est pas une violence plus modérée que celle des jeunes femmes de l’Institut Smolny, à Pétersbourg, qui marchèrent sur le palais d’Hiver. »

      Le premier pas

      Comment faire le premier pas ?

      « En cultivant son incomplétude, en la rendant réceptive et vertueuse. Il faut se tenir prêt à accueillir l’imprévu, et cela dépend de la capacité du travail précaire et intermittent à s’imposer sans ménagement.

      Face à un imprévu attendu, la philosophie politique doit s’arrêter et attendre. Pour moi, la limite — et le sommet — de la réflexion théorique équivaut, aujourd’hui, à ce qu’étaient les Industrial Workers of the World aux USA. Si je pense à quelque chose qui ressemble au post-77, et au 77 s’étant mis au travail, c’est à eux que je pense ».


      Un souvenir

      As-tu un souvenir particulier d’une journée de cette année-là ?

      « La manifestation la plus proche d’un caractère insurrectionnel fut celle de Rome, le 12 mars : un cortège sans slogans ni drapeaux, après le meurtre de Francesco Lorusso à Bologne la veille.

      Je me souviens d’un vieil homme marchant péniblement devant le ministère de la Justice, via Arenula : c’était Umberto Terracini, fondateur du PCI, antifasciste, président de l’Assemblée constituante. Au premier congrès de l’Internationale communiste, à Moscou, il avait parlé en français, et Lénine lui avait répliqué, le jugeant trop extrémiste : “Plus de souplesse, camarade Terracini.”

      Pour lui, il allait de soi de participer à cette manifestation. Ce fut un moment profondément émouvant. »

    • Il compagno, l’amico, il maestro. La vita condivisa di Paolo Virno
      https://ilmanifesto.it/il-compagno-lamico-il-maestro-la-vita-condivisa-di-paolo-virno

      ADDIO A PAOLO VIRNO L’amore per il mare di Capri e quello per la condivisione. Sempre con radicalità, ma con metodo, perché ’l’eccesso esige misura, se si vuole che sia tale’

      Paolo Virno: la rivoluzione, allegra ambizione


      Il saluto saluto a Paolo Virno ieri all’Esc atelier autogestito – Foto di Emanuele De Luca

      C’è una grande immagine degli scogli nelle acque di Capri con Paolo Virno che si tuffa. È il mare che ha amato e che, osservandolo dal finestrino mentre da Roma raggiungeva Cosenza e l’Università della Calabria, dove ha insegnato per qualche anno prima di tornare a Roma 3, rimpiangeva. «Se adesso non scendiamo da questo treno e non prendiamo un traghetto a Napoli, la giornata è persa», diceva Paolo a Marco Mazzeo, che è stato suo allievo. E che ieri, insieme a tanti e tante, ha partecipato al saluto collettivo a colui il quale è stato amico, compagno, maestro, vicino di cella, avversario a poker o sul campo da tennis del centrale di Rebibbia, che i detenuti avevano tracciato per trascorrere le ore d’aria.

      DUNQUE, IL MAESTRO. «Non c’è un centimetro di questo luogo che non sia stato pensato con Paolo» racconta Francesco Raparelli dando il benvenuto a Esc, l’atelier autogestito che fin dall’inizio ha ospitato la Liberà università metropolitana che Virno aveva concepito vent’anni fa assieme a una nuova generazione di militanti dei movimenti studenteschi e precari.

      «Per noi è stato un maestro antico – dice Francesco – Di quelli che non si limitano a insegnare concetti, ma insegnano anche a parlare, a muovere le mani, a intervenire in assemblea e ad alzare la voce quando serve». I «grandi filosofi», prosegue Francesco, «ti impongono le loro ossessioni e attraverso di esse creano attrito», tra le ossessioni di Virno c’era quella di «organizzare lo sciopero del lavoro precario: quando non lo trovava al centro delle nostre azioni, teneva il broncio ai movimenti».

      POI, L’AMICO. Paolo teorizzava l’amicizia, la considerava un modo per avvicinarsi alla propria essenza. Se l’amicizia per Aristotele è «condividere la vita», diceMassimo De Carolis, questa per lui aveva a che fare con le caratteristiche della nostra specie: «Gli esseri umani in quanto tali sono capaci di condividere la vita». Paolo, testimonia Andrea Colombo che è stato tra gli amici che lo hanno assistito fino alla fine, «era divertente persino nelle ultime giornate». E la sorella Luciana, che ricorda questo fratello che gli incuteva al tempo stesso «soggezione e tenerezza», conferma che «senza compagni e amici l’ultimo pezzo sarebbe stato difficile». Anche dedicandosi alla teoria linguistica, assicura ancora Colombo, Paolo «non ha mai scritto una riga senza pensare che andasse usata contro i padroni». Con questa capacità di condividere la vita e pensare il conflitto sempre, «restituiva valore, sostanza e spessore alla parola compagno». Per Andrea Fabozzi resta il «rimpianto» per le cose che si sarebbero potute fare.

      CON ALCUNI compagni e amici, raccontava Paolo, aveva passato «troppo tempo e poco spazio». Si riferiva alla carcerazione, prima negli speciali e poi nel braccio G8 di Rebibbia, dove si costituì l’area omogenea, ripartirono i seminari, si pensò a come uscire dalla sconfitta senza cedere alla delazione. A un certo punto qualcuno riuscì a far entrare dei barattoli di sugo alla marijuana. E quando tutto il braccio del 7 aprile mangiò la pasta col condimento speciale le risate a crepapelle si sprigionarono. In quel vortice psichedelico, Toni Negri teorizzò, tra risate dissacranti, che era ancora possibile vincere. «La sconfitta per lui era solo un episodio», riferisce il fratello Claudio. Un altro Claudio, D’Aguanno, compagno di detenzione, si esercita sul Virno uomo di sport. Da pokerista, non voleva solo partecipare: voleva vincere. E a calcio, «nel torneo di Rebibbia che chiamammo Insurrezione», accadde: «Almeno quella volta vincemmo l’insurrezione».

      C’È IL PAOLO COMPAGNO di vita e marito. «Se qualcuno mi avesse detto che io, russa, avrei sposato un comunista avrei pensato che era pazzo – dice la sua compagna Raissa Raskina – Volevo dare felicità a quest’uomo commovente nel privato. Paolo era estraneo a ogni comfort borghese, ho dovuto fare come Santippe che ricordava a Socrate che non poteva vivere in quel modo». Poi legge un messaggio ricevuto da una vicina di casa, che osservava Paolo dal terrazzo adiacente: «Per me era un maestro di vita: aveva saputo accettare gioie e dolore con semplicità di animo». Aveva, dicono in molti, un metodo anche nella radicalità. Perché, diceva, «l’eccesso esige qualche misura, se si vuole che sia tale». O invitava un compagno più giovane a «non abusare della potenza». La sua esistenza condivisa e generosa, rimanda ad un altro dei suoi consigli: «Non vivere mai al di sotto delle proprie possibilità».

      Gli articoli del manifesto di e su Paolo Virno
      https://ilmanifesto.it/collezioni/paolo-virno

      #centre_social #précaires

    • Paolo Virno (1952-2025) a enseigné la philosophie du langage à l’Université de Rome. Aux Éditions de l’éclat ont paru plusieurs de ses ouvrages depuis 1991 : Opportunisme, cynisme et peur (1991), Miracle, virtuosité et ‘déjà vu’ (1996), Le souvenir du présent (1999), Grammaire de la multitude (2002), Et ainsi de suite… La régression à l’infini et comment l’interrompre (2013), Essai sur la négation (2016) et L’usage de la vie et autres sujets d’inquiétude (2016) qui reprend un ensemble d’articles parus entre 1980 et 2016, Avoir. Sur la nature de l’animal parlant (2021), De l’impuissance. La vie à l’époque de sa paralysie frénétique (2022).

      https://www.lyber-eclat.net/auteurs/paolo-virno

      #livre #subjectivité #langage

    • LE SPECTRE D’OUSSAMA BEN LADEN ET LE POUVOIR DESTITUANT - Entretien posthume avec Paolo Virno
      https://lundi.am/LE-SPECTRE-D-OUSSAMA-BEN-LADEN

      Quand peut-on parler de biopolitique ? Quand se réalise, dans une régime historique déterminé, le neuvième livre de la Métaphysique d’Aristote, celui qui s’occupe de la différence entre puissance et acte. Le moment décisif de la biopolitique est quand il y a un régime social qui met au centre de tout son fonctionnement la dynamis, la puissance en tant que puissance séparée, disjointe de l’acte.

      La puissance humaine de penser, bouger, éprouver du plaisir, celle qui est somatique et celle qui est intellective. Cette puissance est énucléée, en tant que puissance séparée de l’acte, à un moment précis. Ceux qui font remonter la biopolitique au droit romain archaïque ou à un quelconque mythologème ressuscité pour l’occasion ne nous montrent pas comment sont réellement les choses. Cette puissance est énucléée en sa qualité de puissance, à tel point qu’elle s’achète et se vend, uniquement en présence de la figure de la force-travail. C’est une puissance qui n’a rien à voir avec sa mise en application, c’est une potentia qui peut être vendue et achetée. On achète la puissance de penser, de parler.

      Il devient alors intéressant de voir comment est constitué le bios humain, ce qu’est cette puissance de penser, ce qu’est cette puissance de parler, outre, évidemment, la puissance musculaire et motrice. C’est alors que la vie prend tout son sens, car la puissance en est, par définition, l’élément essentiel, mais elle n’existe sous aucune forme de réalité autonome. La puissance de parler n’existe pas, je ne peux pas la toucher, ni l’acheter, ni l’échanger. Elle a pour enveloppe, par contre, un corps vivant. Le corps vivant n’est pas soigné et gouverné en tant que tel, c’est pourquoi on constate un intérêt abstrait pour les maladies, les enterrements, l’enfance…

      Ce n’est qu’à partir du moment où a eu lieu la matérialisation historique de l’autonomie de cette puissance qu’on gouverne les corps, ce n’est qu’à partir de là que la vie devient non pas la vie, parce que ce qui nous intéresse, au sujet de la vie, ce n’est pas la vie elle-même, mais sa capacité à porter ce qui n’aurait pas, autrement, de configuration propre et autonome. (...)

    • Philosophie

      https://www.liberation.fr/livres/2013/09/25/livres-vient-de-paraitre_934665

      Ce qui est proprement humain, c’est d’introduire un « non » dans n’importe quelle proposition, de pouvoir penser qu’il est « possible de », et enfin d’être devant la solution d’un problème qui ouvre à un autre problème, et ainsi de suite à l’infini. Ces trois modalités sont « le socle logique de la métaphysique ». Paolo Virno n’insiste ici que sur la troisième, à savoir la régression à l’infini, mais l’envisage surtout du point de vue d’une « anthropologie matérialiste », qui en déplace le champ vers celui, par exemple, des émotions et des affects : comment, à « et ainsi de suite », peut-on opposer un « maintenant, ça suffit », notamment dans la honte, l’espoir, l’orgueil, l’ennui, la transformation de la peur en angoisse, de la satisfaction en bonheur ?
      R.M.

      https://www.lyber-eclat.net/livres/et-ainsi-de-suite

      #interrompre

    • Comme Paolo Virno l’avait prévu, lorsque nous parlons, nous travaillons. Lorsque nous écrivons, nous codons la bête (Paul B. Preciado).

      https://www.liberation.fr/idees-et-debats/opinions/refusons-de-nourrir-la-bete-chatgpt-par-paul-b-preciado-20250523_NOO7UVBA

      (plus étroitement, une pensée tout droit issue de l’expérience militante. de celle qui fait aujourd’hui choisir de se taire lors des rassemblements publics, manifestations : tout ce qui est lâché sera utilisé par une ennemi qui a généralisé pour son compte la pratique de la reprise)

    • Souvenir du présent, Jean-Baptiste MARONGIU
      https://www.liberation.fr/livres/1996/07/11/souvenir-du-presentpaolo-virno-miracle-virtuosite-et-deja-vutrois-essais-

      Histoire, philosophie et politique : trois essais pour en faire un, trois approches concentriques d’un monde déboussolé, dont l’éclatement est comme signalé par l’écart creusé entre les régimes de discours mobilisés pour le saisir. Dans son essai politique, Paolo Virno (qui a déjà publié en français Opportunisme, cynisme et peur, L’Eclat, 1991) revient, pour s’en éloigner, sur certains aspects de l’œuvre de Hannah Arendt. L’essai philosophique met en résonance la catégorie de sublime de Kant avec celle d’émerveillement de Wittgenstein pour délimiter un monde non métaphysique. Enfin, le troisième essai­ interaction entre mémoire et philosophie de l’histoire ­ sert de cadre à ces deux tentatives. Paolo Virno sollicite, entre autres, Bergson, Nietzsche, Kojève, pour mettre à l’épreuve le concept de « fin de l’histoire ». Au centre de son dispositif, Virno place le « déjà vu », ce sentiment « typique de celui qui se regarde vivre ». Le déjà vu est donc une pathologie individuelle ayant pris aujourd’hui une dimension publique. Relevant de ce syndrome, la « fin de l’histoire » est un autre aspect de cet excès de mémoire, de cette domination du « souvenir du présent » qui caractérise la situation contemporaine. Cependant, toute fin d’histoire ouvre à des histoires possibles, mais il faudra alors apprendre à maîtriser ce souvenir du présent, si on ne veut pas devenir « le spectateur de soi-même » ou collectionner « sa propre vie, au fur et à mesure qu’elle s’écoule, au lieu de la vivre véritablement ».

      Paolo Virno, Miracle, virtuosité et « déjà vu ». Trois essais sur l’idée de « monde ». Traduit de l’italien par Michel Valensi. L’Eclat

    • Comme le temps passe. On se souvient de la mort, elle n’est pas devant nous.
      https://www.liberation.fr/livres/1999/07/08/comme-le-temps-passeon-se-souvient-de-la-mort-elle-n-est-pas-devant-nous-

      En partant du phénomène du « déjà vu », des rapports de la mémoire et du temps, Paolo Virno retourne l’idée de « fin de l’Histoire ».

      Pourquoi annonce-t-on la « fin de l’Histoire », au moment où, au contraire, semblent se déployer des conditions inouïes d’existence historique de l’être humain ? Ne serait-ce plutôt une philosophie de l’Esprit qui arrive à son terme, celle même qui a prétendu achever l’histoire ? Est-il possible, sur ces décombres, de bâtir un nouveau matérialisme qui, une fois jetés aux fameuses poubelles et la dialectique et le positivisme, recherche les fondements de son historicité dans la faculté la plus propre à l’homme, la mémoire ? C’est à ces questions que Paolo Virno consacre le Souvenir du présent. Essai sur le temps historique. D’ailleurs, le philosophe italien (né à Naples en 1952, il vit à Rome) avait déjà amorcé une partie de cette réflexion dans Miracle, virtuosité et « déjà vu » (L’Eclat, 1996).

      Pathologie spécifique de la mémoire, le symptôme du « déjà vu » sert à Paolo Virno pour éclairer d’une manière inattendue et fascinante le thème philosophique ­ devenu désormais un lieu commun ­ d’un arrêt de l’histoire voire de sa fin. Bergson a attiré le premier l’attention sur ce paradoxe : on croit avoir vécu (vu, entendu, fait, etc.) quelque chose qui au contraire est en train d’arriver pour la première fois. « Le sentiment lié au « du déjà vu, écrit Virno, est typique de celui qui se regarde vivre. ( ») On devient spectateur de ses propres actions, comme si elles appartenaient désormais à une vieille copie que l’on repasserait sans cesse. Spectateur hagard, quelque fois ironique, souvent enclin au cynisme, l’individu en proie « au déjà vu est l’épigone de lui-même. » Plus généralement, vu la prédominance objective qu’a pris le virtuel dans n’importe quel type de pratique, c’est toute la situation contemporaine qui est aux prises avec un inquiétant excès de la mémoire : « Le souvenir du présent, dont la fonction particulière est de représenter le possible, se manifeste sans retenue parce que l’expérience du possible a pris une très grande importance dans l’accomplissement des tâches vitales. » Le souvenir du présent a un côté maladif, mais, en même temps, il est la condition normale de la production de la mémoire. En effet, chaque présent est à la fois perçu et mémorisé, sans quoi aucun souvenir ne serait possible et, partant, aucune saisie temporelle du monde. Pour mieux comprendre ce rapport essentiel qu’entretiennent la mémoire et le temps, Paolo Virno est amené à revisiter l’un des plus anciens couples philosophiques, celui que forment puissance et acte, et interroger, pour ce faire, Aristote, Augustin, Kant, Hegel, Heidegger. L’acte est une réalisation de la puissance, mais il ne l’épuise pas. Le discours que je suis en train de faire, le plaisir que j’éprouve, le travail que j’exécute n’entament en rien ma faculté de parler, ma disposition au plaisir, ma force de travail. La puissance est un « pas-maintenant », alors que l’acte est un présent : entre les deux agit la mémoire. C’est pour cela que la mémoire peut être dite la faculté des facultés, car je ne pourrais pas parler, jouir, travailler si je n’avais mémorisé toutes ces facultés (et si je ne les consommais en les actualisant).

      Le passé est certes envahissant, mais il est aussi la charnière du temps historique. En accordant cette primauté au passé, Virno va à l’encontre d’une grande partie de la philosophie contemporaine qui tend à placer l’historicité de l’expérience humaine sous l’égide de l’avenir. Heidegger à lui tout seul résume cette position : c’est parce que l’homme est un « être-pour-la-mort », bref mortel, que nous existons historiquement et que l’histoire tire son origine du futur en tant que terme de notre expérience. Pour Virno, les choses vont plutôt dans l’autre sens. De la mort on se souvient, elle n’est pas devant nous : « Seul celui qui mène une existence historique peut se dire de plein droit mortel. »

      En devenir, le Souvenir du présent donne la mesure de l’ambition philosophique de son auteur. On peut trouver la clé de l’entreprise au détour d’une note. En transformant la faculté individuelle de la volonté en volonté générale, Rousseau en a fait le concept fondamental de sa philosophie politique. En passant de l’intellect individuel au general intellect, Marx a voulu signifier la puissance de la coopération productive dans la société capitaliste. Avec une méthode similaire, après les couples Volonté-politique et Intellect-lien social, Paolo Virno construit celui de Mémoire-historicité, une manière d’avancer que dans l’actualité de chaque moment historique, il y a toujours du passé mais aussi quelque chose de potentiel, et qui tient ouverte l’histoire. Loin d’être finie, celle-ci ne fait que commencer".

      Paolo Virno, Le Souvenir du présent. Essai sur le temps historique. Traduit de l’italien par Michel Valensi, L’Eclat.

    • Haute multitude
      https://www.liberation.fr/livres/2002/11/21/haute-multitude_422333

      Le malaise est de mise face aux horreurs perpétrées, ailleurs, par les peuples au nom du droit de disposer d’eux-mêmes ou, ici, lorsque notre bon peuple à nous semble se déliter et manifester des opinions exécrables. Pour sauver l’idée, on s’en prend alors à ceux qui devraient l’incarner. Et si c’était plutôt le concept de peuple qu’il fallait mettre au placard ? Certes, ayant inauguré et supporté longtemps la modernité, il pourrait se prévaloir d’états de service intimidants, quoiqu’il ait pu être, un temps, secoué par la notion antagoniste de classe. Or, un philosophe italien hétérodoxe de 50 ans, Paolo Virno, pense qu’il faut passer à autre chose si l’on veut comprendre ce que promet le présent, et avance multitude, ancienne notion de la philosophie politique contre laquelle celle de peuple a été elle-même forgée. Mais sa Grammaire de la multitude n’a rien d’un exercice académique de généalogie des concepts. Bien au contraire, c’est « l’analyse des formes de vie contemporaines » qui intéresse Virno, ainsi que les nouvelles possibilités d’action politique qu’elles ouvrent. N’est-ce pas la multitude qui s’exprime dans certains mouvements no global ou altermondialistes ? En tout cas, Virno en esquisse la théorie et déploie une instrumentation conceptuelle des plus sophistiquées, où se croisent théorie politique, critique de l’économie, éthique, épistémologie et philosophie.

      #Spinoza fait de la multitude la clé de voûte des libertés civiles, définissant ainsi le Nombre ou la pluralité qui persiste en tant que telle sur la scène publique face aux tentatives de l’Etat moderne de l’homologuer, d’en faire une unité. Hobbes, lui, a horreur de la multitude et ne jure que par le peuple, dont le premier et dernier acte libre consiste pourtant à aliéner sa liberté au seul Souverain. Hobbes, assurément, a gagné contre Spinoza, et l’Etat moderne, par le biais du peuple, est devenu national. Pour Virno, cette histoire est aujourd’hui achevée : aussi entend-il donner une nouvelle possibilité à la notion vaincue de multitude, en la mettant en résonance avec la notion de force productive ­ qui a servi, à côté de celle d’Etat et de peuple, à expliquer l’autre aspect marquant de la modernité occidentale, le capitalisme. #Marx, on le sait, critique l’économie politique naissante mais il la suit quand elle fonde la production de la richesse sur le travail commandé par le capital, autant dire le salariat. Est-ce encore aujourd’hui le cas, à l’heure où la part qui revient au travail dans la production se réduit de plus en plus, sous la poussée de la technique et d’une coopération sociale démultipliée pour la communication ?

      Marx lui-même, dans les Grundrisse, ses notes restées inédites jusqu’à 1939, critiquant sa propre théorie, rappelle Virno, a la vision d’une fin du travail salarial non pas à la suite d’une révolution politique mais du développement du capitalisme lui-même. La cause et l’effet en seraient le general intellect, terme anglais qui définit l’intellectualité sociale au cœur du postfordisme actuel, dont l’activité même de la pensée est le ressort productif principal. Dans ce mouvement, le #travail est devenu une activité virtuose et les travailleurs, comme ceux qui ne travaillent pas, ont glissé hors des ornières de classe pour endosser, selon Virno, les habits de la multitude.

      Contrairement aux idées reçues sur l’individualisme contemporain, faire partie de la multitude donne toutes les chances au sujet : « C’est seulement dans le collectif, et sûrement pas dans le sujet isolé, que la perception, la langue, les forces productives peuvent se configurer comme une expérience individuée. » Le travail peut prendre les contours d’une « virtuosité servile » accompagnée souvent par une tonalité sentimentale qui oscille entre peur et opportunisme. Mais la virtuosité peut être non servile, l’opportunisme se muer en sens de l’opportunité. En cela Virno se place du côté de Benjamin quand, contre #Heidegger, il défendait le bavardage, non pas comme aliénation de l’être, mais comme curiosité diffuse et amour du partage.

      Quelle politique pour une multitude confrontée à la crise de la politique, bâtie sur la notion défaillante de peuple ? Paolo Virno est prudent : résistance civile et exode, c’est-à-dire affrontement et évitement à partir du constat que l’on est tous désormais des « sans chez soi » et que ni le peuple, ni la classe, ni le travail, ni le chômage ou le loisir ne peuvent nous contenir : « Etre étranger, c’est-à-dire ne-pas-se-sentir chez soi, et aujourd’hui la condition commune du Nombre, condition inéluctable et partagée. »

      Paolo Virno, Grammaire de la multitude. Pour une analyse des formes de vies contemporaines. Traduit de l’italien par Véronique Dassas, Editions l’éclat, 144 pp.

    • Comme les seenthissiens, Le Monde ne s’est jamais intéressé à Virno au point de consacrer une note de lecture à l’un de ses ouvrages.

      On ne trouve mention de Paolo Virno que dans la chronique d’un professeur à l’école d’affaires publiques de Sciences Po, un capital-risqueur, qui cite, 12 ans après sa parution en français, un livre de Virno pour écrire, en 2018, lors du mouvement des Gilets jaunes : « La vision hobbésienne de l’unité du peuple est de plus en plus décalée par rapport à la réalité ». (Ils n’ont pas assez peur pour s’en remettre au souverain)

      https://justpaste.it/gmrn4

      edit fulminant contre l’obscène provincialisme anti-intellectuel franchouillard, j’ai oublié le tardif article de Le Monde par le stipendié philo yaourt Roger Plot Croche qui a pour ainsi dire comblé le vide par 3 minutes de lecture en 2016, avec un capitalisme uber alles qui n’ose pas se dire
      Figures libres. Seul l’humain sait dire non
      https://www.lemonde.fr/livres/article/2016/02/25/figures-libres-seul-l-humain-sait-dire-non_4871233_3260.html

      https://justpaste.it/ghccw

      Ce connard arrive encore à écrire en 2016 "soupçonné de liens avec les Brigades rouges." au lieu de "accusé de", comme il devrait le faire puisqu’il ne rentre pas une seconde dans l’analyse de ce que fut le mouvement révolutionnaire de cette époque en Italie. Tout le monde avait des liens avec les BR ! Virno n’était simplement pas de ceux des autonomes recrutés par d’une organisation clandestiniste, lottarmatiste, qui a aspiré une vague du reflux, sous le coup d’une répression féroce, qui furent nombreux, parmi les plus jeunes.

      Essai sur la négation. ­Pour une anthropologie linguistique (Saggio sulla negazione. Per una antropologia linguistica),de Paolo Virno, traduit de l’italien par Jean-Christophe Weber, L’Eclat, «  Philosophie imaginaire  », 190 p., 25  €.

      L’Usage de la vie et autres sujets d’inquiétude, de Paolo Virno, 22 textes traduits de l’italien par Lise Belperron, Véronique Dassas, Patricia Farazzi, Judith Revel, Michel Valensi, Jean-Christophe Weber, L’Eclat, «  Poche  », 316 p., 8 €.

    • De l’impuissance - La vie à l’époque de sa paralysie frénétique
      https://www.lyber-eclat.net/livres/de-limpuissance

      Les formes de vie contemporaines sont marquées par l’impuissance, hôte importun de nos journées infinies. Que ce soit en amour ou dans la lutte contre le travail précaire, l’amitié ou la politique, une paralysie frénétique saisit l’action ou le discours quand il s’agit de faire ou de dire ce qu’il conviendrait de dire et faire. Mais, paradoxalement, cette impuissance semble due non pas à un déficit de nos compétences, mais plutôt à un excès désordonné de puissance, à l’accumulation oppressante de capacités que la société contemporaine arbore comme autant de trophées de chasse accrochés aux murs de ses antichambres. Virno poursuit ici son étude systématique du langage contemporain où s’exprime toute la complexité de notre modernité et qui témoigne de cette inversion des sens qui attribue la puissance au renoncement, ou la détermination au fait de taire ce qu’il nous faudrait dire. Livre sur le langage, De l’impuissance indique de loin les formes possibles d’un antidote, d’une voie de salut, qui nous ferait « renoncer à renoncer », et « effacer l’effacement de notre propre dignité ».

    • Philosophie
      Mort de Paolo Virno : des années de plomb au «retrait de la langue»
      https://www.liberation.fr/culture/livres/mort-de-paolo-virno-des-annees-de-plomb-au-retrait-de-la-langue-20251114_

      Michel Valensi, écrivain et éditeur, rend hommage à celui qui participa au « moment révolutionnaire » de l’Italie des années 70 avant de « se retirer dans la langue ».
      https://www.liberation.fr/resizer/v2/VEQX7GZVDZBRZCHUPW3AKWJVCI.jpg?smart=true&auth=000725f0d67cdc6d5909356d32
      Paolo Virno est né à Naples en 1952. (DR)

      L’Italie a perdu, le 7 novembre, l’un de ses philosophes les plus importants et les plus discrets. Paolo Virno, né à Naples en 1952, est mort à Rome après une courte mais coriace maladie dont il n’avait parlé à personne, ne dévoilant jamais ses cartes en bon joueur de poker qu’il était. Acteur de premier plan du « moment authentiquement révolutionnaire » de l’Italie des années 70 – proche de l’opéraïsme de Mario Tronti et membre du groupe Potere Operaio, avec Antonio Negri et bien d’autres – il sera arrêté en 1979 sous le chef d’inculpation d’« association subversive » et de « constitution de bande armée ». Il passera quatre années en prison avant d’être pleinement acquitté en 1988, à la différence de plusieurs de ses co-inculpés qui s’exilèrent en France et bénéficièrent de l’asile politique.

      Après une thèse sur Adorno, il participe à la création de la revue Metropoli qui élargit la question du politique à toutes les sphères du social et où la théorie côtoie la bande dessinée. Ses premiers articles concernent la « chose » politique sous toutes ses formes, qui vont du general intellect de Marx aux flippers des bars romains, avec une attention particulière portée à la question du langage et un sens de l’ironie dont il ne se départira jamais. Son premier livre, Convention et matérialisme, paraît en 1986 chez Theoria. A son propos Giorgio Agamben écrira : Virno « s’affirme comme l’une des voix les plus lucides et originales de la pensée italienne contemporaine ». C’est, ensuite, en traduction que paraîtront, aux éditions de l’Eclat, Opportunisme, cynisme et peur suivi des Labyrinthes de la langue (1991), le Souvenir du présent. Essai sur le temps historique (1999), ou Grammaire de la multitude (2002) qui paraît en même temps que l’édition italienne, et dont les pages Livres de Libération rendront compte. Grammaire de la multitude, qui se présente comme une « analyse des formes de vie contemporaines », est considéré désormais comme un classique de la pensée politique. L’ouvrage marque un tournant dans l’œuvre et l’écriture de Virno. S’il inscrit la question du politique au cœur du langage, il s’en éloigne toutefois dans ses analyses pour privilégier son « expression » au cœur de la langue. C’est la « langue » qui véhicule les concepts et c’est en s’attachant à la langue que l’on peut les comprendre et les utiliser dans et pour l’action. Sans renoncer à l’agir, la prise de conscience de la « défaite d’une génération de militant qui était liée à la figure ouvrière » s’accompagnant « de la poursuite opiniâtre de l’erreur partagée », conduit Virno à « se retirer dans la langue » pour définir les contours d’une « morale provisoire ».

      Une « anthropologie linguistique »

      C’est à partir de cette date (fin des années 90) que commencent à paraître ses livres plus exclusivement consacrés à une « anthropologie linguistique », proche de la philosophie analytique, dont il partage probablement les prémisses, mais pas forcément les issues. Quand le verbe se fait chair (2003, non traduit), le Mot d’esprit et l’action innovante (2005, traduction à paraître), Et ainsi de suite (2010, traduit en 2014), Essai sur la négation (2013, traduit en 2016), Avoir (2020, traduit en 2021), ou son dernier ouvrage, au titre bouleversant à la lumière de sa biographie : De l’impuissance. La vie à l’époque de sa paralysie frénétique (2021, traduit en 2022), où il défend l’idée que les formes de vie contemporaines sont marquées par une impuissance qui n’est pas « due à un déficit de nos compétences, mais plutôt à un excès désordonné de puissance, à une accumulation oppressante de capacités que la société contemporaine arbore comme autant de trophées de chasse accrochés aux murs de son antichambre ». Prenant congé de l’idée de monde avec celle d’une impuissance à force de puissances pléthoriques, l’œuvre et la vie de Paolo Virno s’achèvent brutalement, comme une phrase tronquée, une parole empêchée, lui qui, avec son léger et émouvant bégaiement, s’était arrêté longuement sur la question de l’aphasie et du langage des enfants. Il préparait un livre sur l’inquiétante étrangeté qu’il se proposait de comprendre dans les termes d’une anthropologie du langage. L’Usage de la vie et autres sujets d’inquiétude (l’Eclat, 2016) propose un parcours assez complet de son œuvre exigeante qui reste à découvrir.

      1966

      Gian Pieretti - Il vento dell’est
      https://www.youtube.com/watch?v=kmYKHEksSn0

      I Corvi «Ragazzo di Strada»
      https://www.youtube.com/watch?v=5pwMPiSX6uA

      1967

      I Nomadi - Dio è morto
      https://www.youtube.com/watch?v=yqMvHD1gNxc

      Patty Pravo «Ragazzo triste»
      https://www.youtube.com/watch?v=oEL4vvNXV-I&list=RDoEL4vvNXV-I

      1968

      Valle Giulia · Paolo Pietrangeli
      https://www.youtube.com/watch?v=AKciJETn01E

      La caccia alle streghe (La violenza)
      https://www.youtube.com/watch?v=Eyrhzwwe1pg

      1977
      GIANFRANCO MANFREDI - UN TRANQUILLO FESTIVAL POP DI PAURA
      https://www.youtube.com/watch?v=Hh_dp3O_C3g

    • Inno di Potere Operaio (1971)
      https://www.youtube.com/watch?v=QzspcU3HJow

      La classe operaia, compagni, è all’attacco,
      Stato e padroni non la possono fermare,
      niente operai curvi più a lavorare
      ma tutti uniti siamo pronti a lottare.
      No al lavoro salariato,
      unità di tutti gli operai
      Il comunismo è il nostro programma,
      con il Partito conquistiamo il potere.

      Stato e padroni, fate attenzione,
      nasce il Partito dell’insurrezione;
      Potere operaio e rivoluzione,
      bandiere rosse e comunismo sarà.

      Nessuno o tutti, o tutto o niente,
      e solo insieme che dobbiamo lottare,
      i fucili o le catene:
      questa è la scelta che ci resta da fare.
      Compagni, avanti per il Partito,
      contro lo Stato lotta armata sarà;
      con la conquista di tutto il potere
      la dittatura operaia sarà.

      Stato e padroni...

      I proletari son pronti alla lotta,
      pane e lavoro non vogliono più,
      non c’è da perdere che le catene
      e c’è un intero mondo da guadagnare.
      Via dalle linee, prendiamo il fucile,
      forza compagni, alla guerra civile!
      Agnelli, Pirelli, Restivo, Colombo,
      non più parole, ma piogge di piombo!

      Stato e padroni...

      Stato e padroni, fate attenzione
      nasce il Partito dell’insurrezione;
      viva il Partito e rivoluzione,
      bandiere rosse e comunismo sarà!

      #folklore

  • L’abrasion des pneus entraîne le rejet de près de 80 000 tonnes de particules fines par an, selon un rapport d’Agir pour l’environnement
    https://www.franceinfo.fr/environnement/pollution/pollution-de-l-air/pollution-aux-particules-fines/l-abrasion-des-pneus-entraine-le-rejet-de-pres-de-80-000-tonnes-de-partic

    Le rapport démontre que chaque année, l’usure des pneus provoque une pollution « significative » de l’air, des sols et de l’eau.

    #selon_une_étude_récente il est confirmé que les pneus sont une calamité, mais que ça aurait été étonnant que ça ne le soit pas vu le nombre de véhicules en circulation.

    Composition des pneumatiques de 6 grandes marques : un cocktail toxique pour la santé et l’environnement | Agir pour l’Environnement
    https://www.agirpourlenvironnement.org/publications/composition-des-pneumatiques-de-6-grandes-marques-un-cocktai

    L’association nationale Agir pour l’environnement vient de faire analyser la composition chimique de pneumatiques automobiles de 6 grandes marques représentatives du marché européen : Bridgestone, Continental, Goodyear, Hankook, Michelin et Pirelli. Ces nouvelles analyses font suite à une première étude menée en octobre 2024 qui avait mis en évidence les émissions de particules fines et ultra fines issues de l’abrasion des pneus sur les routes. Les nouvelles analyses ont permis d’identifier 1 954 molécules différentes dont 785 présentent de graves risques pour la santé et l’environnement.

  • La féminisation « empêchée » des filières informatiques et numériques en écoles d’ingénieurs - Un découragement scolaire lié aux violences sexistes et sexuelles | Marion Flécher, Éducation & formations, 2025
    https://shs.cairn.info/revue-education-formations-2025-1-page-29

    Les chiffres témoignent en effet du caractère « transgressif » de cette orientation scolaire qui ne revêt pas le même sens pour les garçons et les filles. Alors que les premiers vont être principalement découragés par un membre du corps enseignant (75 % des hommes des filières numériques contre 59 % des femmes) sur des motifs liés à leur niveau scolaire (49 % des hommes ont répondu avoir entendu des arguments du type : « tu n’as pas le niveau, c’est trop difficile », contre 38 % des femmes), les #filles, qui ont de meilleurs résultats scolaires, vont être plus souvent découragées par leur entourage familial (36 % des femmes interrogées contre 20 % des hommes) à travers des arguments qui ont trait à l’hostilité potentielle du milieu (« ce n’est pas un métier de femmes » ; « le milieu où tu vas te retrouver sera hostile »).

    Si les politiques éducatives échouent à créer plus de mixité, c’est donc peut-être parce qu’elles prennent peu en compte le fait que l’entourage familial veut protéger les filles de ce milieu masculin – et qu’il a de bonne raison de le faire. Car si le fait d’être « rares » peut constituer un avantage permettant à certaines femmes de tirer leur épingle du jeu (Collet & Mosconi, 2010 ; Lemarchant, 2017 ; Flécher, 2024), plusieurs travaux soulignent combien il peut être difficile, pour les femmes, de faire leur place dans un entre-soi masculin marqué par l’humour grivois et les blagues à caractère sexuel (Gallioz, 2007 ; Pruvost, 2007 ; Zolesio, 2009).

    [...]

    Conclusion
    Si les #femmes sont globalement sous-représentées dans les filières techniques et scientifiques, toutes les disciplines ne sont pas touchées de la même manière. Pourtant, ce n’est pas par manque de curiosité ou de goût pour la discipline que les femmes se dirigent moins souvent vers les filières les plus techniques et formelles comme la physique ou l’#informatique et le numérique. L’enquête révèle qu’il s’agit bien plutôt d’une affaire de découragements multiples : non seulement les femmes sont moins encouragées (par leur socialisation familiale, les enseignants et enseignantes ou par le manque de figures d’identification féminines) à s’orienter dans ces filières, mais elles y sont même explicitement découragées par leur entourage proche, notamment en ce que ces filières constitueraient un milieu hostile pour les femmes. Cet argument n’est pas complètement sans fondement puisque les situations de #sexisme et de harcèlement sexuel sont effectivement plus fréquentes que dans les autres filières et que les écoles communiquent peu sur les dispositifs de signalement qui existent pour reporter des situations problématiques et pour protéger les femmes des possibles répercussions. Les défis de la féminisation de ces filières sont donc à la fois antérieurs aux choix d’orientation, tant ils sont ancrés dans des #stéréotypes de genre fortement intériorisés, mais résident aussi dans le manque de prise en charge, par les institutions qui forment les femmes à ces disciplines, des violences sexistes et sexuelles [#vss] qui y sévissent et qui semblent continuer à en faire des environnements masculins défavorables aux femmes (Dupuy & Sarfati, 2024). Aussi peut-on raisonnablement supposer que tant que les écoles ne deviendront pas des endroits plus sûrs pour les filles, peu de choses évolueront.

  • De l’idéalisme allemand, Daniel Blanchard
    https://blog.tempscritiques.net/archives/5297

    Cet exposé me confirme dans l’idée que cette “critique de la valeur” constitue un avatar de la pensée idéaliste – allemande ? Écartez de votre réflexion l’histoire, les sociétés et les humains concrets qui les habitent et vous pouvez vous construire une théorie limpide et rigoureuse. L’histoire est remplacée par une contagion virale de la valeur qui atteint progressivement presque tous les aspects de la vie sociale ; presque, parce qu’il faut bien qu’elle laisse en dehors de son emprise un résidu d’activités et de relations qui assurent la survie du système : c’est à cela que se réduit ce qu’on peut appeler la société ; quant aux humains, ce sont des supports passifs et neutres sur lesquels vient se fixer la valeur.

    Mais il me semble qu’au principe de cette approche radicalement réductrice se trouve une distorsion d’un aspect du marxisme que ces théoriciens de la valeur jugent eux-mêmes central, la distinction entre travail concret et travail abstrait – distinction que Jappe définit très clairement dans son texte, je n’y reviens pas. Mais où est donc passé le travail concret ? Apparemment, il n’en est plus question. Or c’est dans le travail concret que se noue la relation dialectique entre le travailleur et la matière – fût-elle “immatérielle” -, c’est dans le rapport entre travail concret et travail abstrait que les participants au processus productif entrent en rapports de conflit, de solidarité, d’auto-organisation, etc, c’est dans le processus même d’abstraction du travail – c’est-à-dire de la détermination du contenu abstrait (durée, intensité, prix…) de la force concrète de travail que le capitaliste achète – que s’engendre la lutte de classe. Mais pour ces théoriciens, la lutte de classe n’est qu’un sous-produit “exotérique” du marxisme, qui a donné naissance à cette merde qu’est “le marxisme du mouvement ouvrier”, mouvement ouvrier qui s’est révélé n’être lui-même qu’un mécanisme de régulation interne au capital… Pas question, évidemment, que ce mouvement ouvrier ait créé à certains moments des idées, des formes d’organisation, des valeurs…, en rupture radicale avec le capital, la valeur, la “forme marchandise”, etc. Vous avez dit “création” ? Vous délirez : l’histoire se résume dans le déploiement d’une “forme”…

    Jappe ne fait qu’une brève allusion à l’atrophie du rôle du travail humain dans le processus de valorisation de la valeur – thème de tant de nos discussions avec J. W. Mais il est certain que cet aspect de la théorie critique de la valeur trahit une méconnaissance ‘critique’ des processus réels de travail. Quiconque les a observés de près a relevé l’écart séparant ce que S ou B appelait l’organisation formelle de la production de la réalité du travail, écart qu’il incombe à la base de combler. Dejours dans son bouquin “Souffrance en France” place lui aussi ce constat au centre de ses analyses sur la “souffrance” au travail. Autrement dit, automatisation ou pas, il y a toujours un moment du processus productif où l’intervention humaine est cruciale – sinon, ça s’arrête (c’est ce qui se passe dans la “grève du zèle”).

    Je souligne ce point parce qu’il est révélateur de la réduction par l’abstraction qui seule permet l’édification de cette théorie. Or cette abstraction est la démarche même par laquelle le capitalisme s’efforce d’imposer sa représentation mécaniste, automatique, donc irresponsable (sans sujets) de la société (le marché auto-régulateur) et des rapports entre ses “agents”. Jappe lui aussi, comme les théoriciens libéraux, et c’est curieux qu’il ne s’en aperçoive pas, écarte, dans une parenthèse, toute responsabilité d’un “méga-sujet” que serait la classe capitaliste. Evidemment, le terme auquel ne peut qu’aboutir cette corruption de toute, ou presque, la réalité par la valeur c’est l’inévitable catastrophe – mais hélas, le marxisme de la lutte de classe n’est même plus là pour la retourner – miraculeusement – en révolution.

    #histoire #École_critique_de_la_valeur #Anselm_Jappe #travail_concret #abstraction

    • Mais où est donc passé le travail concret ? Apparemment, il n’en est plus question.

      À la source :
      https://shs.cairn.info/revue-du-mauss-2009-2-page-96

      Le travail, au sens moderne, a une double nature : il est, en même temps, travail concret et travail abstrait (qui, chez Marx, n’a rien à voir avec un « travail immatériel »). Ce ne sont pas deux types différents de travail, mais deux côtés du même travail. Ce qui crée le lien social dans le capitalisme n’est pas la variété infinie des travaux concrets, mais le travail dans sa qualité d’être un travail abstrait, toujours égal et soumis au mécanisme fétichiste de son accroissement, qui est sa seule finalité. Dans ces conditions, la socialisation ne se crée que post festum, comme conséquence de l’échange d’unités de valeur, et non comme sa présupposition. Là où la production est organisée autour du travail abstrait, on peut donc dire que le lien social se constitue d’une manière déjà aliénée, dérobée au contrôle humain, tandis que dans les autres sociétés le travail est subordonné à un lien social établi d’une manière différente. La « synthèse sociale » existe donc sous deux formes principales et opposées : soit à travers l’échange de dons – où la production d’un lien entre personnes est le but – soit à travers l’échange d’équivalents, où la production d’un lien n’est que la conséquence presque accidentelle de la rencontre entre producteurs isolés sur un marché anonyme.

      […]

      La valeur décrite par Marx est loin d’être une simple catégorie « économique ». La rupture radicale de Marx par rapport aux fondateurs de l’économie bourgeoise, Smith et Ricardo, consistait dans le fait de ne plus considérer la représentation du travail dans une « valeur » comme quelque chose de neutre, de naturel et d’innocent. Ce n’est pas le côté concret d’un travail qui se représente dans la valeur, et donc dans une quantité d’argent, mais son côté abstrait – la simple durée de son exécution. C’est le travail abstrait qui détermine la valeur d’une marchandise. Ce n’est pas l’utilité ou la beauté de la table qui en constitue la valeur, mais le temps employé pour la produire, ainsi que ses composants. Le travail abstrait est par définition indifférent à tout contenu et ne connaît que la quantité et son augmentation. Subordonner la vie des individus et de l’humanité entière aux mécanismes de cette accumulation, sans même en avoir conscience : voilà le « fétichisme de la marchandise » dont parle Marx. Ce « fétichisme » est loin d’être une simple mystification, un voile, comme on le croit souvent. Il faut l’entendre vraiment dans sa dimension anthropologique, à laquelle renvoie l’origine du mot : la projection de la puissance collective dans des fétiches que l’homme a créés lui-même, mais dont il croit dépendre. La marchandise est dans un sens tout à fait objectif – et pas seulement psychologique – le totem autour duquel les habitants de la société moderne ont organisé leur vie.

      Cette autonomisation de la valeur, et donc de la raison économique, n’existe que dans la société capitaliste.

      Et aussi :
      https://www.palim-psao.fr/article-le-travail-est-une-categorie-capitaliste-114860222.html

      Le « travail » est lui-même un phénomène historique. Au sens strict, il n’existe que là où existent le travail abstrait et la valeur [dans la formation sociale capitaliste qui naît à partir du XIVème et XVème siècles]. Non seulement au niveau logique, mais aussi par rapport au travail, « concret » et « abstrait » sont des expressions qui renvoient l’une à l’autre et qui ne peuvent pas exister indépendamment l’une de l’autre. Il est donc très important de souligner que notre critique touche le concept de « travail » en tant que tel, pas seulement le « travail abstrait ». On ne peut pas simplement opposer entre eux le travail abstrait et le travail concret, et encore moins comme étant le « mal » et le « bien ». Le concept de travail concret est lui-même une abstraction, parce qu’on y sépare, dans l’espace et dans le temps, une certaine forme d’activité du champ entier des activités humaines : la consommation, le jeu et l’amusement, le rituel, la participation aux affaires communes, etc. Un homme de l’époque précapitaliste n’aurait jamais idée de placer au même niveau de l’être, en tant que « travail » humain, la fabrication d’un pain, l’exécution d’un morceau de musique, la direction d’une campagne militaire, la découverte d’une figure géométrique et la préparation d’un repas.

      […]

      l’idée de devoir « libérer » le travail de ses chaînes a comporté logiquement de considérer le travail « concret » comme le « pôle positif » qui dans la société capitaliste est violé par le travail abstrait. Mais le travail concret n’existe dans cette société que comme porteur, comme base du travail abstrait, et non comme son contraire. Le concept de « travail concret » est également une fiction : il n’existe réellement qu’une multitude d’activités concrètes. Le même discours est vrai en ce qui concerne la valeur d’usage : elle est liée à la valeur comme un pôle magnétique à l’autre. Elle ne pourrait pas subsister seule ; elle ne représente donc pas le côté « bon », ou « naturel », de la marchandise, qu’on pourrait opposer au côté « mauvais », abstrait, artificiel, extérieur. Ces deux côtés sont liés l’un à l’autre de la même manière que, par exemple, le sont le capital et le travail salarié, et ils ne peuvent disparaître qu’ensemble.

      #critique #critique_de_la_valeur #wertkritik #revue_du_MAUSS #théorie_du_don

  • Intelligence artificielle et renseignement militaire | Cairn.info
    https://shs.cairn.info/revue-defense-nationale-2019-5-page-107

    (...)

    L’intelligence artificielle révolutionne l’ensemble de l’activité humaine. Le renseignement militaire n’échappe pas à la nécessité de s’adapter. La prise en compte de la situation est réelle. La réussite de la transformation du renseignement militaire qui vient avec l’IA est cependant toujours menacée d’un côté par les lenteurs de prises de décision qui augmentent le risque de dépassement et d’un autre côté par un activisme qui favorise le risque de dispersion.

    Une comparaison du rôle de l’IA dans l’exploitation de la connaissance peut être faite avec l’impact du moteur dans le monde matériel. Le moteur n’est pas une capacité au sens militaire, mais il a permis le char et l’avion qui ont ouvert la voie à la guerre moderne. L’enjeu de l’IA pour le renseignement est très comparable : il ne faut pas se focaliser sur le moteur mais construire le bon cadre d’emploi ! Le sujet n’est donc pas technique, il relève purement du commandement et de la stratégie. La généralisation de l’emploi de l’IA redonne du temps au chef militaire ; cette profondeur stratégique retrouvée permet le retour de la voix, du sens et de la stratégie. La montée en compétence sur l’IA de l’ensemble des acteurs de la chaîne de commandement est ainsi indispensable. L’histoire se souvient de Napoléon dictant des ordres ou de Rommel dans son véhicule radio. Il reste à construire l’image du chef militaire qui apprivoisera l’IA comme son outil de commandement.

  • Histoires d’A et méthode K
    La mise en récit d’une technique et ses enjeux dans le mouvement pour l’avortement libre en France

    Par Lucile Ruault - 2021 - Presses de Sciences Po - CAIRN.info

    https://shs.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2021-1-page-139?lang=fr

    https://shs.cairn.info/article/SOCO_121_0139/pdf

    Ensuite, la fiction de « la méthode Karman » minore le changement de référentiel qui advient en 1973 dans la lutte pour l’avortement. Les groupes féministes perdent la propriété du problème et leur action, qui a servi de détonateur depuis 1970, passe alors au second plan (Bateman, 1979), de même que le cadrage en termes de liberté des femmes pour un accès à l’avortement sans condition et gratuit.
    La marginalisation du référentiel féministe est corrélative de la production d’un bien médical, soit un processus complexe jalonné par de multiples procédures, agent·e·s et institutions, que la causalité technologique ne suffit donc pas non plus à expliquer.
    L’étude de la mise au point et du mode d’existence de la méthode par aspiration est plus à même de saisir en quoi il y a mutation dans le paysage du contrôle des naissances.

    #technologie #féminisme #avortement #Karman

  • François d’Assise en inventeur du capitalisme
    (c’est un peu ancien, mais réactivé à l’occasion de sa fête en discutant avec quelqu’un qui me la souhaitait)
    https://www.lejdd.fr/Chroniques/Francois-d-Assise-en-inventeur-du-capitalisme-82683

    Le sujet Pauvreté, marginalité, richesse : tels sont les débats qui, dès la fin du XIIe siècle, agitent les cités italiennes et, bientôt, les grands centres urbains de la chrétienté.

    Au cœur du Moyen Age naissent en Occident la question sociale et les théories économiques. Giacomo Todeschini le rappelle dès le début de sa Richesse franciscaine, l’un des essais les plus originaux de cette fin 2008.

    Depuis le XIe siècle, l’Europe, massivement rurale, connaît un début d’exode vers les villes. Une nouvelle urbanisation se développe. Elle ne ressemble à rien de connu et suscite une réflexion intellectuelle et politique inédite dont témoigne l’apparition des premières Universités et d’un personnage nouveau : le marchand voyageur. Celui-ci devient banquier avec l’invention de la lettre de change. L’Occident se trouve alors face à ce que nul n’avait « pensé » : la naissance d’une société de marché où se développe un autre « impensé », la finance. Voici une richesse créée non par un travail visible mais par le jeu de l’espace, du temps et des écritures. Ce dont s’angoissent les marchands eux-mêmes : tout cela est-il moral ?

    Ainsi François d’Assise rompt-il en 1206 avec sa famille marchande. Il choisit la pauvreté radicale sur le modèle de Jésus. Dès 1209 (on fête les huit cents ans l’an prochain) des compagnons s’organisent autour de lui. C’est l’ordre franciscain. Celui-ci repose sur la pauvreté volontaire, refusant les « bénéfices » qui assuraient la vie des monastères. François vit de la mendicité tout en prêchant dans les villes un peuple déraciné. On doit aux franciscains, soit dit en passant, la crèche de Noël.

    Mais on leur doit aussi bien davantage. Giacomo Todeschini suit la genèse d’une de leurs inventions révolutionnaires : celle de la théorie économique. Pour moraliser la richesse, il faut la comprendre. L’historien raconte comment les franciscains décrivirent la circulation de l’argent, la formation des prix, le contrat et les règles du marché.

    L’intérêt
    Critiquant la thèse simpliste selon laquelle la révolution capitaliste aurait été le propre de l’Europe protestante face à une Europe catholique attardée, Giacomo Todeschini montre la vitalité du débat au XIIIe siècle. Les « intellectuels » que sont alors les universitaires franciscains se fondent sur leur expérience de la pauvreté choisie pour opposer l’accumulation « vaine », immobile, des propriétaires fonciers (châtelains, nobles) à la richesse « utile » du capital mobile des marchands. Ce capital, à condition qu’il soit redistribué, contribue à la croissance du « bonheur citadin ». Les conséquences artistiques, culturelles et matérielles de ce choix seront considérables.

    Richesse franciscaine, de Giacomo Todeschini. Traduit de l’italien par Nathalie Gailius et Roberto Nigro, Verdier poche, 281 p., 13,80

    • Giacomo Todeschini, Richesse franciscaine , De la pauvreté volontaire à la société de marché. Trad. de l’italien par N. Gailius et R. Nigro. Verdier, 2008, 280 pages, 13,80 € | Cairn.info
      https://shs.cairn.info/revue-etudes-2009-4-page-XXXVI

      Voici le récit, bien écrit et documenté, de la genèse paradoxale de l’économie de marché à partir de la pauvreté radicale voulue par saint François d’Assise. Le titre est donc faux qui ne parle de richesse franciscaine que par antiphrase. Le sous-titre prête au contre-sens puisqu’il s’agit non pas de la société de marché anonyme d’aujourd’hui, mais de la communauté de marché, cet espace social où tous les partenaires se connaissent, assument les responsabilités de leur état, inspirent confiance, et où les « infidèles » sont tout simplement ceux à qui on ne peut pas se fier (les marginaux, les avares, les prodigues, les adeptes d’une autre religion). L’histoire commence au xi e siècle par la critique cistercienne des dépenses somptuaires improductives des clunisiens. Elle se poursuit par la réhabilitation des marchands qui fournissent à la communauté ce qu’elle ne produit pas elle-même ; c’est sur cette première vague d’urbanisation occidentale que surfe le mouvement franciscain : la proscription de toute propriété, l’interdiction de toucher à l’argent permet aux économistes franciscains de comprendre, par expérience, que la valeur n’est pas liée à la propriété mais aux besoins singuliers. Ce qui conduira les théologiens franciscains à justifier non seulement le commerce productif, mais encore les rentes d’Etat, et de créer les premiers Monts de piété. Cet ouvrage peut cependant induire en erreur : loin de canoniser les prix erratiques qui s’établissent sur les marchés, la réflexion franciscaine pointe très classiquement vers « l’évaluation commune » des marchandises, c’est-à-dire l’estimation qui offre les conditions d’une vie honnête à chacun des membres de la communauté.

    • Sur un sujet très proche, je viens de lire le très intéressant ouvrage de Mathieu Arnoux, Un monde sans ressources. Besoin et société eu Europe (XIe-XIVe siècles) chez Albin Michel (2021). Du reste il parle essentiellement de Paris, de l’Ile de France et de la Bourgogne, notamment par une description assez fascinante du modèle économique cistercien. Sa thèse est que ce monde sans ressources des XI-XIVe s. a néanmoins permis un essor démographique et économique sans précédent, notamment avec la croissance de Paris qui atteint 250-300.000 habitants à la veille de la Guerre de Cent ans. Il montre que cela est permis par une rationalisation remarquable de l’exploitation des ressources naturelles (notamment la production de blé, mais aussi les eaux puis l’air avec le développement de moulins de plus en plus performants).
      Pour autant, il montre que l’époque ne connait pas la notion de ressources telles qu’elle a été pensée depuis les Physiocrates au XVIIIe s. On parle et on discute alors de « besoins » notamment chez les Franciscains justement et la pauvreté qui implique la sobriété est le revers de cette productivité impressionnante du milieu naturel du bassin parisien. Mais il est clair que chez les Cisterciens s’inventent des logiques de productivité, qui marque selon lui une première dynamique industrielle européenne, impliquant une accumulation productive des richesses et préfigurant aussi une logique industrielle capitaliste.
      Un autre aspect très intéressant, qui constitue selon lui comme un premier acte de la révolution industrielle, est l’advenue de l’architecture gothique, dont l’originalité consiste notamment dans l’accélération de l’utilisation du fer (et du plomb), non seulement pour les vitraux mais aussi pour des broches et agrafes permettant à cette architecture de l’instabilité de rester debout (ce n’est pas uniquement une histoire d’arcs boutants). La puissance calorique nécessaire pour forger ces pièces métalliques reste alors dépendante du bois et du charbon de bois mais augmente fortement l’empreinte écologique urbaine, poussant ce monde vers la limite. Les catastrophes politique (Guerre de cent ans) et épidémiologique (peste de 1348) vont ralentir cet élan et le rétablissement, lent et entrecoupé d’acoups, jusqu’au XVIIIe s. entravera l’essor de la consommation des ressources.

  • Un tiers des Américains déclarent avoir déjà eu une relation amoureuse avec une IA – Mon Carnet
    https://moncarnet.com/2025/10/03/un-tiers-des-americains-declarent-avoir-deja-eu-une-relation-amoureuse-av

    Une nouvelle étude menée par Vantage Point Counseling Services révèle qu’environ 28 % des adultes américains reconnaissent avoir eu une relation intime ou romantique avec une intelligence artificielle. Plus largement, 54 % des répondants disent avoir développé un lien d’un autre type avec une plateforme d’IA, qu’il s’agisse d’une amitié, d’un collègue virtuel ou d’un confident.

    Les résultats montrent également que plus de la moitié des personnes engagées dans une relation avec une IA sont parallèlement dans une relation humaine stable, qu’il s’agisse d’un mariage ou d’un long compagnonnage. À l’inverse, près de 37,5 % affirment ne pas chercher de relation humaine ou avoir échoué dans leurs tentatives récentes.

    #selon_une_étude_récente

    • Après, Vantage Point Counseling Services c’est pas un spécialiste des sondages ni de la sociologie : c’est une boîte qui fait de la thérapie sexo et de couple. Du coup, il y a des chances que les 1000 personnes aient déjà des problématiques sexuelles qui nécessite d’être en contact avec cette boîte.

    • https://shs.cairn.info/revue-dialogue-2009-4-page-37?lang=fr

      Il est un discours, désormais courant, qui vient accompagner et commenter les « pratiques médiatiques » du couple, à la façon d’une complainte : l’idée-force en est une supposée mutation ou transformation spectaculaire. L’on assisterait aujourd’hui à la naissance de formes radicalement nouvelles de relations, polarisées sur le registre du « virtuel ». On hésite alors : celui-ci irait-il de pair avec une dégradation des formes traditionnelles de symbolisation, à moins que cela ne traduise des modalités, originales en leur genre, d’exploration de l’autre ? D’où le cercle dans lequel on tourne sans fin : progrès, régression ? Comme chaque fois qu’un moment de réel émerge, dans le collectif, le discours se met à en produire une version imaginaire qui a tôt fait de tourner à la « ritournelle ». C’est en tout cas l’indice que quelque chose ici et maintenant fait symptôme.

      https://www.youtube.com/watch?v=v8taZPgKYt0

  • Des dizaines de tonnes de pesticides présentes dans les nuages au-dessus de la France
    https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/09/20/des-dizaines-de-tonnes-de-pesticides-presentes-dans-les-nuages-au-dessus-de-

    Jusqu’à 140 tonnes de substances actives, dont certaines sont interdites, sont dissoutes dans les nuages au-dessus du territoire métropolitain, selon une étude franco-italienne. Les écosystèmes éloignés des activités humaines sont exposés à ces molécules par les précipitations.

    Les nuages s’avèrent un réservoir de pesticides bien plus vaste qu’escompté, et, chaque jour, d’importantes quantités de substances actives (herbicides, insecticides, fongicides) sont précipitées sur terre avec la pluie. Dans une étude à paraître dans l’édition d’octobre de la revue Environmental Science & Technology, une équipe franco-italienne a estimé, pour la première fois, la quantité de substances actives (herbicides, insecticides, fongicides et leurs métabolites) présentes dans les nuages circulant au-dessus du territoire de la France métropolitaine.

    « En lançant ce projet, je m’attendais à ne trouver que quelques kilos », raconte Angelica Bianco, chercheuse au laboratoire de météorologie physique (CNRS, université Clermont-Auvergne), première autrice de ces travaux. In fine, les résultats sont très différents : selon la couverture nuageuse du moment, entre 6 et 140 tonnes de pesticides circulent dans le ciel français. Et qui peuvent, ainsi, être distribués à longue distance dans l’environnement.

    (...) « L’un des points les plus alarmants de ces résultats est que, dans au moins un tiers des échantillons, la concentration totale de pesticides est supérieure à la limite de qualité pour l’eau potable » [et ce sans que le glyphosate ait pu être recherché...]

    https://archive.ph/mAI1a

    quand il fait beau, particules fines, quand il pleut, pesticides. je veux mon bunker souterrain !

    #pesticides #écologie_capitaliste

  • L’homme, un hystérique comme un autre (Le Monde diplomatique, octobre 2025)
    https://www.monde-diplomatique.fr/mav/203/A/68764

    Sans doute lassé de la monotonie des affections classiques du système nerveux, Jean- Martin Charcot (1825-1893) se lance dans l’étude de l’#hystérie (du mot grec « utérus ») à partir des années 1870. Si ses observations finissent par le mener dans une impasse, elles lui permettront d’affirmer que ce trouble n’est pas l’apanage des femmes, contrairement à ce qui était proclamé depuis Hippocrate. Elles contribuent aussi à dissiper le soupçon de simulation qui pèse sur les malades en crise. Sommité médicale et personnage mondain, ce précurseur de la neurologie moderne dont Sigmund Freud fut le stagiaire donne chaque mardi à la Salpêtrière des cours cliniques mettant en scène des malades devant un auditoire mêlant médecins, artistes, journalistes ou magistrats. Le texte ci-dessous est un extrait de sa leçon du 13 décembre 1887. MM. Blin, Charcot et Colin, Leçons du mardi à la Salpêtrière. Notes de cours, 1887-1888, Librairie Delahaye et Lecrosnier, Paris, 1889..

    "J’ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur"
    Charles Baudelaire, Mon coeur mis à nu.

    L’étymologie est trompeuse : l’hystérie n’est pas une question d’organe, elle est psychique. Il faut donc aller cherche ailleurs le sexisme de la psychanalyse.

    #hystérie_masculine #psychiatrie #psychanalyse #histoire

    • Oui, c’est très malheureusement payant, comme tout le dossier psychiatrie (qui ne doit pas contenir que des âneries) publié par le MD, et je le trouve pas. Dommage.

      De ce fait, j’ai cherché ailleurs pour me rafraîchir la mémoire quant à l’accusation erronée faite à la psychanalyse à ce propos.

      On trouve par exemple, dans la Revue française de psychanalyse, L’hystérie masculine entre mythes et réalités, par Jean-François Rabain
      https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5452294q.image.r=revue+française+de+psychanalyse.f47.pagination.lan

      L’hystérie masculine (féminine), Gérard Pommier
      https://shs.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2014-1-page-81

      L’hystérie est le régime de croisière de la névrose, celle des hommes comme celle des femmes, et son importance égale du côté masculin n’est reconnue que depuis peu.

      Socrate, Hamlet, Hegel, Dostoïevski, hystériques :

      L’Hystérie masculine (non signé, sur un site qui parait ... jungien)
      https://www.psychaanalyse.com/pdf/freud_L_Hysterie_masculine.pdf

      Pour clore une liste qui pourrait être bien plus longue, un type sérieux
      L’hystérique invente la psychanalyse, Jacques Sédat
      https://shs.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2014-1-page-113

      Mais bien sur on pourra aller répétant au nom d’un scientisme hors de propos (et dont Freud fut lui aussi le jouet à force de vouloir assurer le droit à l’existence de la psychanalyse) que la psychanalyse est un charlatanisme, voire que ce dernier est plus réactionnaire encore que d’autres, en toute ignorance de sa diversité, de ses critiques internes, de ses transformations.

      J’ai publié ce seen car je trouvait rigolo de voir comment la mention d’une étymologie (d’ailleurs mal établie dans ce cas, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Hystérie) pouvait passer pour le fin du fin, comme cela peut être le cas dans divers milieux à propos du travail, sempiternellement ramené au tripalium.

      #névrose #identification_hystérique

    • Ah mais ça reste aussi une insulte, une manière de discréditer des femmes, potentiellement disponible contre toutes les femmes (qu’elles se tiennent à carreau).

      Quant à la psychiatrie du XIXeme, elle concernait nombre de femmes, y compris pauvres (la souffrance psychique comme l’anormalité ne sont pas des luxes de bourgeois).

      Celles qui sortent et celles qui restent. « Carrières asilaires » des femmes internées dans les asiles en France au xixe siècle, Le paradoxe des sureffectifs féminins au xixe siècle
      https://journals.openedition.org/clio/18399#tocfrom1n1

      Le fait notoire est que les #femmes sont dans ces colonnes en proportions plus importantes que les hommes. Je propose d’appeler « paradoxe des sureffectifs féminins » le double fait que les femmes entrent chaque année à l’asile en moins grand nombre que les hommes, avec 46 % à 49 % des effectifs à l’admission, alors qu’elles constituent la majorité des effectifs en traitement, de 51 % à 55 % selon les années. Les sureffectifs se fabriquent à l’asile, et chez les femmes de façon plus particulière.

      Pour ce qui est du fric et de la psychanalyse, il a existé diverses tentatives de tarification variable des séances d’analyse, jusqu’à la gratuité, dès les débuts de celle-ci (en finançant les séances à bas prix par les séances coûteuses). On est bien sûr très loin de ça aujourd’hui, même si de micro réseau de psys ont tenté jusqu’à il y a peu de maintenir de telles pratiques.

    • Le fait que la psychanalyse défende encore l’usage de cette injure misogyne est révélateur du sexisme qui perdure dans la discipline. Dans les branches moins réactionnaires de la psychologie on a abandonné ce diagnostique vague et injurieux pour un vocabulaire plus précis et moins sexiste.

      En psychiatrie américaine (APA) et au niveau international, la notion d’hystérie ne fait plus partie des classifications médicales modernes comme celles du DSM (DSM-V-TR) et de la classification internationale des maladies (CIM-11). Elle y est dispersée dans les catégories trouble de conversion , trouble de la personnalité histrionique et trouble somatoforme . De nombreuses controverses existent quant à l’existence même de l’hystérie en tant que réalité scientifique.

      https://fr.wikipedia.org/wiki/Hyst%C3%A9rie

      #misogynie #sexisme #hystérie #backlash #déni

    • Sauf que la psychanalyse est précisément un progrès par rapport à la superficialité de la psychologie. Ce que bien évidement l’APA (utilitarisme, orthopédie mentale, une psychanalyse médicalisée, réservée aux médecins ! ) a toujours refusé, faisant régresser aux USA et ailleurs la psychanalyse vers une psychologie comportementaliste (ben oui, Mr Jones, something is happening here and you don’t know what it is).
      On s’en tient aux symptômes, sans analyse des causes, donc y compris des causes sociales, puisqu’il faut contre les visons uniformisantes de « la » psychanalyse insister sur des critiques internes aux catégories dominantes de la psychanalyse, dont le complexe d’Oedipe, cf la sortie du familialisme proposée par Guattari, l’empreinte occidentale, voir les tentatives de psychanalyse décoloniale, hétéronormée, etc.)

      L’orientation prétendument « athéorique » du DSM juge sa classification. Celle-ci relève d’une nomenclature fondamentalement pharmacologique (industrie pharma et santé comme industrie) largement dépendante de son articulation avec le fonctionnement des assurances privées de santé.

      E. Zarifian : « Le symptôme est apparemment univoque pour celui qui ne le considère que d’une manière comptable ; et c’est à cette dimension comptable que conduit l’usage du DSM. La situation devient caricaturale : on réduit la souffrance d’un être unique à un symptôme, décrit dans un catalogue et on ignore son contexte social ou personnel »[41].

      https://fr.wikipedia.org/wiki/Manuel_diagnostique_et_statistique_des_troubles_mentaux

      Quant à l’étymologie du terme hystérie, quel que soit par ailleurs son usage injurieux, ne désigne pas nécessairement un élément féminin de l’anatomie, mais une puissance qui agit indépendamment de la conscience.

      sur wiki, à nouveau
      https://fr.wikipedia.org/wiki/Hystérie

      Peut-être [le terme hystérie se] rattache-t-il à une racine indoeuropéenne concernant « ce qui est en arrière » (→ hysterisis), ce qui se retrouverait en anglais dans out « dehors » ; le sens fait difficulté comme pour le sanskrit úttara « ce qui est au-dessus ». Quant au rapport avec le nom du ventre (uderos en grec, udaram en sanskrit) , il n’est pas éclairci[2].

      Rien n’oblige à adopter une vision organiciste et fonctionnaliste de la psyché, fut il "neuro-scientifique. Tel est l’apport de la psychanalyse avec lequel notre société tente d’en finir.

    • Lire l’inconscient machinique avec Jean_Claude Polack : schizoanalyse et inconscient machinique
      https://chaire-philo.fr/lire-linconscient-machinique-avec-jean-claude-polack-schizoanalyse-et-i

      “La thèse de la schizo-analyse est simple : le désir est machine, synthèse de machine, agencement machinique, — machine désirante. Le désir est de l’ordre de la production, toute production est à la fois désirante et sociale. Nous reprochons donc à la psychanalyse d’avoir écrasé cet ordre de la production, de l’avoir reversé dans la représentation” (L’anti_Oedipe, p. 356).

      #vidéo #schizoanalyse #inconscient_machinique #Félix_Guattari

    • Un inédit du grand méchant Freud : Freud, critique de la raison neurologique (1885-1896)
      https://www.editions-eres.com/ouvrage/5472/freud-critique-de-la-raison-neurologique-1885-1896

      Un ouvrage qui retrace les prémices, le développement et la poursuite de la démarche engagée par Freud dans « Introduction critique à la neuropathologie », traduite et commentée ici.

      En quoi la formation scientifique de Freud le préparait-elle à ouvrir le champ d’une science nouvelle et à quels moyens eut-il recours pour cela ?

      À Paris, Freud engage en 1885, dans l’enthousiasme de sa rencontre avec Charcot, l’écriture d’un texte théorique d’envergure dont le titre envisagé reflète l’audace et l’ambition : « Critique de la raison neurologique ». Il ne put mener le projet à son terme et en offrit une ébauche en 1887 à Wilhelm Fließ qui s‘en fit le conservateur. Ce premier jalon d’un geste théoricien, qui ne devait plus cesser, restera inédit jusqu’à sa publication en 2012, accompagnée d’un texte de Katja Guenther dévoilant son importance et le contexte de de son écriture, dans la revue d’histoire de la psychanalyse Luzifer-Amor.

      Thierry Longé permet au lecteur français de prendre connaissance de ces documents resitués dans l’esprit du temps, les connaissances accumulées et les théories élaborées à l’époque du défrichement freudien d’un champ nouveau de connaissances.
      Il lui offre ainsi la possibilité d’approcher la dimension critique dont Freud use pour penser avec et contre les deux géants de la neurologie de son époque, Theodor Meynert, père de l’anatomie cérébrale viennoise, Jean-Martin Charcot, premier titulaire d’une chaire de neurologie dans le monde.

      L’ « Introduction critique » trouve son prolongement dans le texte, également traduit, de la partie anatomique de l’article sur le cerveau que Freud rédige anonymement pour l’Encyclopédie médicale de Villaret en 1888.

      #neurologie #ontogénèse