1 Depuis la fin du XIXe siècle, le statut des femmes est un sujet d’une importance capitale dans le discours des intellectuels qui s’expriment sur la modernité de la Chine, dans un contexte où le pays venait de perdre sa souveraineté politique, et où il était menacé par une colonisation économique et sociale due à l’impérialisme étranger. À cause de divers contacts et conflits militaires, politiques et socio-économiques entre la Chine et l’Occident, des intellectuels de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ont tenté d’adopter des idées occidentales comme autant de moyens de moderniser la Chine pour la sauver des influences étrangères. La « Nouvelle femme » chinoise, une construction nationaliste proposée par les intellectuels réformistes masculins, est un produit transculturel de cet effort intellectuel.
2 En 1897, dans l’article « Lun Nüxue 论女学 » (Discours sur l’éducation des femmes), Liang Qichao tient les propos suivants : « Les faiblesses que la Chine a accumulées proviennent, fondamentalement, du manque d’éducation des femmes […]. Chaque jour qui passe où l’on ne réforme pas nos positions sur les pieds bandés, est un jour de plus où l’éducation des femmes ne pourra pas s’établir » (Liang 1994 : 80). Selon lui, le retard de la Chine sur cette question est lié au manque d’éducation des femmes et à la pratique des pieds bandés : afin de les libérer de leur inutilité, cette tradition se doit de disparaître, et les femmes doivent avoir accès à l’éducation et à l’acquisition de connaissances concrètes, de compétences et de savoirs.
3 Ce n’est pas la première fois que, dans une crise nationale, les femmes sont désignées comme responsables de la décadence de l’empire. La littérature ancienne abondait déjà d’histoires où des « femmes fatales » menaient le pays à sa perte (qing guo qing cheng 倾国倾城), car, en séduisant les empereurs, elles les détournaient de leur mission et les amenaient à délaisser les affaires de l’État ; Liang Qichao ne fait que replacer ce discours dans ses propos, en l’adaptant au contexte : cette fois-ci, ce n’est pas la beauté des femmes, mais leur manque d’éducation qui explique la crise nationale en Chine, et c’est en travaillant à leur libération qu’il devient alors possible d’entrevoir une solution à cette crise.
4 Le débat autour de « la question des femmes (funü wenti 妇女问 题) » et la modernisation du pays perdure pendant le Mouvement politique du 4 mai 1919 (wusi yundong 五四运动), et le mouvement de la nouvelle culture (xin wenhua yundong 新文化运动). Les intellectuels masculins de la période du 4 mai sont convaincus que la culture traditionnelle confucéenne constitue le problème principal en Chine et que la modernisation doit passer par une totale refonte des principes ancestraux. Le culte de la famille, au centre de la culture traditionnelle chinoise, doit laisser place à l’individualisme, notion essentielle mise en avant par ces intellectuels. Selon eux, les femmes sont victimes du système confucianiste, et leur émancipation ainsi que le rejet de la morale confucéenne, qui les plaçait sous la coupe de l’homme, représenteraient la meilleure façon de promouvoir l’individualisme et les idées modernes de la démocratie.
5 Des intellectuels importants du mouvement du 4 mai, comme Chen Duxiu 陈独秀 (1879-1942), Lu Xun 鲁迅 (1881-1936), Hu Shi 胡适 (1891-1962), Li Dazhao 李大钊 (1889-1927), Zhou Zuoren 周作人 (1885-1967) et Ye Shengtao 叶圣陶 (1894-1988) etc. ont tous écrit sur la question des femmes, en l’envisageant sous différents angles. Les thèmes abordés sont très variés avec, entre autres, des discussions sur le meilleur système politique pour servir de fondement à la libération des femmes, sur le problème de la structure de la famille traditionnelle, sur l’importance et les méthodes d’éducation des femmes, la moralité, la chasteté, etc. Par exemple, dans son article « La voie de Confucius et la vie moderne », Chen Duxiu soutient que le système hiérarchique propre à la pensée confucéenne oppresse les femmes, et qu’elles occupent la position la plus basse dans l’ordre social. Il estime lui aussi que leur libération est la condition sine qua non pour que le pays puisse aspirer à la modernité (Chen 1916 : 1-7).
6 Depuis la publication à Shanghai à partir de janvier 1926 de la revue Nouvelle femme (Xin nüxing 新女性), éditée par Zhang Xichen 章锡琛, un intellectuel progressiste, le terme de « xin nüxing 新女性 » va peu à peu être adopté par les intellectuels du 4 mai pour désigner ces « nouvelles femmes » [1]. Ce périodique publie de nombreux essais écrits par les intellectuels et écrivains que nous avons évoqués précédemment, et il propose également des discussions dans ses numéros spéciaux sur des sujets comme l’amour libre (ziyou lian’ai 自由恋爱), le mariage, et la moralité sexuelle (xin xing daode 新性道德) ; les débats ainsi entretenus ont pour objectif de définir les caractéristiques des « nouvelle femmes » dans la société moderne [2].
7 En plus de ces débats sous forme d’articles publiés dans les revues comme Nouvelle jeunesse ou Nouvelle femme, les intellectuels masculins ont introduit un modèle, celui d’une femme moderne incarnant l’individualisme, pour que les Chinoises puissent s’en inspirer : dans un numéro spécial de la revue Nouvelle jeunesse en 1918, Hu Shi fait paraître un essai intitulé « Ibsénisme » (Yibosheng zhuyi 易卜生主义) [3] (Hu 1918 : 502), accompagné d’une traduction intégrale de la pièce de théâtre Une maison de poupée. Nora, l’héroïne qui ose se libérer du pouvoir de son mari afin de réclamer son individualité et son indépendance, est tenue en haute estime par les intellectuels masculins, en tant que symbole de la libération des femmes. Ce personnage, et sa version chinoise Nala 娜拉, deviennent ainsi synonyme de la « nouvelle femme », et gagnent rapidement en popularité à travers le pays [4].
8 Tout au long des années 1920 et 1930, un nombre sans précédent de représentations de la « nouvelle femme » émerge dans les fictions écrites par des intellectuels qui ont participé au Mouvement de la nouvelle culture [5]. Ces « nouvelles femmes » prennent des formes très différentes en fonction des œuvres littéraires : ce sont parfois de jeunes étudiantes (nü xuesheng 女学生) qui fréquentent des écoles à l’occidentale où elles suivent une éducation moderne, des femmes urbaines sans profession, ou des femmes qui travaillent, voire des femmes révolutionnaires participant à des manifestations et autres activités politiques. Cependant, ces personnages incarnant la « nouvelle femme » ont été construits en simple opposition aux stéréotypes propres aux intellectuels du 4 mai sur la femme chinoise « traditionnelle ». Ils perpétuent l’image d’une oppression monolithique des femmes traditionnelles soumises au système de la société prémoderne. En outre, ces œuvres ont en commun d’imaginer des intrigues dans lesquelles les héroïnes rompent résolument avec la famille traditionnelle au nom de l’épanouissement personnel dans une société moderne [6] (Jin 2004 : 2-3).
9 On se demande naturellement pourquoi les intellectuels masculins proposent ce rejet total de la structure de la famille traditionnelle comme geste symbolique important de la « nouvelle femme » ; plusieurs hypothèses ont été proposées par les chercheurs travaillant dans le domaine. La première est que ces auteurs considéraient que le fait de développer une alternative à l’unité familiale patriarcale pourrait permettre de renforcer la nation. La deuxième est que le concept même de l’amour romantique et libre (ziyou lian’ai 自由恋爱) n’était possible qu’en dehors de cette structure familiale très dominante. La dernière hypothèse est que le désir de réformer la structure de la cellule familiale fait en réalité écho au désir des jeunes citadins chinois de se construire une nouvelle identité au sein d’une société en pleine modernisation et industrialisation.
10 Dans les revues comme Études sur la famille (Jiating yanjiu 家庭研究), coéditée par deux étudiants de l’université de Pékin, Luo Dunwei 罗敦伟 (1901–1964) and Yi Jiayue 易家钺 (1899-1972), on trouve des articles écrits principalement par des intellectuels masculins, qui pensent que la structure des grandes familles sont un obstacle de taille pour les jeunes hommes actifs dans la société, et qu’avec la modernisation et l’industrialisation du pays, un nouveau système familial est nécessaire pour répondre à la pression engendrée par le développement social et économique. Les jeunes intellectuels masculins tentent de s’émanciper de leur famille d’origine, et de fonder une petite famille avec leur épouse et leurs enfants ; selon eux, choisir une femme éduquée et issue d’un bon milieu est essentiel pour favoriser leur position sociale. En fait, si les intellectuels masculins réclament une réforme du système familial, c’est précisément lié au fait que le mariage est encore un élément fondamental dans la construction de leur propre image et de leur statut social. [7]
11 Face à ces discours et aux débats sur « la question des femmes », à Nora et aux autres images de la « nouvelle femme » qui rompent avec l’ancienne famille traditionnelle comme symbole de la modernité de Chine, les écrivaines vont participer activement en offrant des points de vue liés à leurs propres expériences. Parmi cette génération d’autrices, on citera Chen Hengzhe 陈衡哲 (1893-1976), Xie Wanying 谢婉莹 (1900-1999), Lu Yin 庐隐 (1898-1934), Ling Shuhua 凌叔华 (1900-1990), Su Xuelin 苏雪林 (1897-1999), et Feng Yuanjun 冯沅君 (1900-1974), toutes nées au tournant du XXe siècle. Pendant la période du mouvement du 4 mai, elles sont étudiantes à l’université, et toutes ont publié des romans et des nouvelles à partir de l’âge de 24 et 25 ans, entre 1917 et 1927.
12 Ces écrivaines ont puisé dans leur propre expérience pour écrire, et leurs œuvres littéraires se présentent généralement sous la forme d’un journal intime, ou d’une correspondance épistolaire, ou bien avec une narration à la première personne, qui donne accès aux pensées de la protagoniste et à sa psyché. C’est ce genre littéraire et ces techniques de narration qui vont leur permettre de reconstituer la perception qu’elles ont de leur propre réalité.
13 Dans leurs œuvres souvent partiellement autobiographiques, on va assister à un conflit psychologique au travers des personnages féminins, tiraillés, dans un contexte social en transition, entre le monde ancien et le monde nouveau. Ces récits sont régulièrement taxés de triviaux, lorsqu’ils sont comparés à la littérature dominante dans laquelle les écrivains relatent les actions héroïques et patriotiques des protagonistes ; cependant, ces écritures féminines constituent des témoignages honnêtes et précieux, témoignages de première main qui soulignent leur adhésion à la modernisation en marche.
14 Dans les romans et les nouvelles de ces écrivaines de la génération du 4 mai, on relève les points communs suivants.
15 Une des thématiques les plus fréquentes consiste à mettre en scène une protagoniste qui a reçu une éducation moderne, mais qui est déchirée entre sa famille et l’amour qu’elle a rencontré à l’université. Les personnages féminins ne sont pas des Nora qui rompent avec leur famille d’une manière radicale, mais elles sont plutôt en conflit permanent avec elles-mêmes ; en outre, dans ces romans, on retrouve volontiers une figure de mère aimante, incarnant la Chinoise traditionnelle, avec laquelle l’héroïne a encore un lien d’affection très fort ; symboliquement, cela indique l’attitude ambivalente de ces femmes modernes vis-à-vis des valeurs traditionnelles.
16 L’une des nouvelles les plus représentatives autour de ce thème est celle de Feng Yuanjun 冯沅君 (1900-1974), « Gejue 隔绝 » (Séparation), qui raconte comment une jeune femme revenue voir sa mère qu’elle a quittée depuis plusieurs années pour mener une vie de « nouvelle femme », finit par se retrouver enfermée dans sa chambre. L’histoire documente de manière très vive l’expérience d’une femme prisonnière entre, d’un côté, les attentes des intellectuels du mouvement du 4 mai envers une femme libérée, et de l’autre côté les attentes d’une famille traditionnelle envers sa fille. Cette nouvelle se présente sous la forme d’une lettre écrite par conséquent à la première personne, ce qui permet au personnage de s’exprimer directement de manière subjective, dépeignant ses pensées conflictuelles entre l’amour envers son jeune amant, et celui envers sa mère. Grâce à ce procédé narratif, les jeunes femmes peuvent s’identifier facilement à la protagoniste (qui reste quasiment anonyme tout au long de sa lettre).
17 Dans cette longue missive adressée à son amoureux, l’héroïne exprime son amour filial, surtout envers sa mère, peu importe à quel point elle peut être traditionnaliste voire rétrograde, et elle questionne la position des intellectuels masculins qui souhaiteraient voir la « nouvelle femme » abandonner totalement sa famille traditionnelle :
18
世界上的爱情都是神圣的,无论是男女之爱,母子之爱。试想想六十多岁的老母六七年不得见面了,现在有了可以亲近她老人家的机会,而还是一点归志没有,这算人吗 ?
Tout amour est sacré, dit-elle, que ce soit l’amour d’un homme pour une femme, ou celui d’une mère pour son enfant. Imaginez, il s’agit d’une vielle mère de plus de soixante ans qui n’a pas pu voir sa fille pendant 6 ou 7 ans, et aujourd’hui j’ai une chance de pouvoir me retrouver auprès d’elle ; quel genre d’être humain serais-je si, dans cette situation, je ne ressentais pas la moindre envie d’y aller ? [8]
19 Est-il possible pour la « nouvelle femme » de rester fidèle à ses valeurs face à une famille qui s’oppose farouchement à sa libération et à celle de ses pareilles ? L’écrivaine pose cette question à travers l’incapacité de la narratrice à continuer de vivre en désaccord avec une famille qu’elle aime toujours, ce qui finit par compromettre son engagement amoureux. Pris dans ce conflit entre les désirs de la narratrice, les lecteurs et lectrices peuvent percevoir les souffrances et la solitude que subissait cette « nouvelle femme ».
20 À l’instar de cette nouvelle de Feng Yuanjun, on trouve chez les écrivaines non seulement des doutes sur le discours en faveur d’un rejet total de la famille traditionnelle, mais également des questionnements sur la critique uniforme menée contre l’image de la femme traditionnelle par les intellectuels masculins, qui la considèrent comme trop passive, manquant d’éducation moderne et ayant ainsi laissé passer son accès à l’indépendance. Les femmes traditionnelles sont considérées ici comme l’exact opposé de la « nouvelle femme », c’est-à-dire un frein à la modernité du pays.
21 Dans les nouvelles de ces écrivaines, au contraire, les personnages féminins qui incarnent la figure de la « nouvelle femme » manifestent leur compassion et leur affinité envers ces femmes dites traditionnelles et, dans certains des récits, elles prennent la parole sous forme de poésie ou d’une lettre pour exprimer leur incompréhension envers les discours dominants qui prônent la poursuite de l’amour libre sans se soucier des responsabilités familiales.
22 Par exemple, la nouvelle de Ling Shuhua intitulée « Wo na jian shi dui bu qi ta ? 我那件事对不起他 ? » (Qu’est-ce que j’ai bien pu lui faire ?), publiée en 1924 dans la revue Chen bao 晨报 de Shanghai, dépeint la vie d’une jeune épouse qui a accepté un mariage arrangé. Après une absence de deux ans, son mari revient des États-Unis pour lui annoncer brutalement qu’il veut divorcer et se remarier avec une certaine mademoiselle Wang, qu’il a rencontrée là-bas. Plus tard, elle découvre une lettre de la nouvelle élue, symbole de la « nouvelle femme », adressée à son mari : elle y lit qu’elle n’est pas d’accord avec son projet de rupture, et qu’elle s’inquiète pour le devenir de son épouse s’il décidait de divorcer. Dans cette nouvelle, la famille traditionnelle n’est nullement décrite comme un système autocratique oppressant qui victimiserait les femmes. En réalité, le monde des traditions, représenté par le personnage de Madame Hu et de sa belle-famille, se caractérise par la douceur et la considération, avec un grand respect mutuel. Même après avoir appris la décision de leur fils et sa détermination à divorcer, la belle-famille s’affaire à le dissuader et à consoler leur bru.
23 Après avoir compris que son mari est déterminé à divorcer, Madame Hu décide de se suicider, non sans avoir au préalable rédigé une lettre en langue classique pour manifester son indignation et son incompréhension, sur un ton de protestation : « N’ai-je pas été une belle-fille convenable ? Qu’est-ce que j’ai bien pu lui faire ? Laquelle des sept erreurs [9] capitales ai-je bien pu commettre ? » (trad. personnelle).
24 Au lieu de disparaître silencieusement, Madame Xu s’exprime dans cette lettre. La pratique traditionnelle du suicide d’une veuve comme acte de fidélité et de loyauté envers le mari défunt a été violemment critiquée par les intellectuels du 4 mai, qui la décrivent comme cruelle et oppressive. Dans cette nouvelle, le suicide est dépeint comme la seule alternative pour une femme traditionnelle, lorsqu’elle est confrontée à l’infidélité de son mari (qui incarne ici l’homme moderne) et à la perspective du divorce.
25 Dans la nouvelle, Ling Shuhua confère une voix aux femmes traditionnelles, par l’intermédiaire de ce personnage autonome, actif et conscient de sa condition difficile, contrastant avec la représentation habituelle des femmes traditionnelles qui sont souvent muettes et passives dans les œuvres littéraires écrites par les intellectuels masculins. Dans ses premières nouvelles, Ling Shuhua exprime un profond scepticisme envers la rhétorique de « l’amour libre » proposé par les intellectuels masculins, car l’inégalité entre les deux sexes persiste, et les conventions sociales restent inchangées à cette époque ; aussi la politisation de « l’amour libre » par les intellectuels masculin risque-t-elle de fragiliser les femmes [10].
26 Une autre thématique commune présente dans les œuvres littéraires de ces écrivaines est la quête de l’autonomie individuelle [11] des personnages féminins et leurs questionnements sur leur rôle social de « bonnes mères et épouses vertueuses » [12].
27 Dans de nombreuses nouvelles, on retrouve des questionnements concernant la vision du mariage comme l’unique échappatoire de la « nouvelle femme » : les personnages féminins de ces récits sont de jeunes étudiantes qui se rebellent contre le mariage arrangé, et qui explorent leurs relations amoureuses avec de jeunes hommes éduqués qu’elles ont rencontrés à l’université. Toutefois, après leur mariage et un bref moment de vie commune et de bonheur éphémère, les femmes deviennent épouses et mères et doivent de nouveau se conformer à leur rôle traditionnel. Ce rôle dévolu aux femmes, une fois qu’elles sont mariées, maîtresses de maison et mères, n’ayant été aucunement redéfini, il entre en contradiction totale avec les idéaux libertaires des jeunes filles.
28 En explorant la place faite aux femmes dans le couple et la famille, les écrivaines du 4 Mai ont vraiment entamé une réflexion sur les rôles réservés aux femmes au sein de la nouvelle société, soulignant à la fois l’ambivalence qui caractérise l’émancipation féminine et le peu de changements que le mouvement du 4 Mai a apporté à leur condition domestique.
29 Citons la nouvelle « Après la victoire » de Lu Yin [13], qui se compose d’une lettre écrite par Qinzhi (沁芝) à son amie Qiongfang (琼芳), où elle lui donne des nouvelles concernant leurs anciennes amies et camarades d’université. Après avoir fini leurs études, elles étaient débordantes d’espoir pour un meilleur avenir en tant que « nouvelles femmes » ; toutes ont réussi à épouser leur véritable amour, contre la volonté des parents et leurs mariages arrangés. Mais au bout de quelques années de vie matrimoniale, ces femmes découvrent que derrière la victoire se cache une désillusion : le fait de rompre avec les conventions sociales pour poursuivre une éducation moderne et contracter un mariage fondé sur « l’amour libre » ne leur permettra pas d’avoir un avenir aussi prometteur et une vie aussi heureuse qu’elles auraient pu l’espérer. Dans la nouvelle, ces personnages féminins souffrent tous de dépression et de solitude, et s’exprime au travers de cette lettre une profonde nostalgie envers leur vie passée, en tant que jeunes étudiantes. Cette nostalgie porte sur leurs désirs d’avoir un autre mode de vie, qui ne faisait pas partie du discours dominant du 4 mai initié par les intellectuels masculins sur la « liberté d’amour » et le « mariage moderne », ce qui les restreint au cadre du mariage en excluant tout autre choix d’existence possible.
30 Qinzhi soulève une autre question dans sa lettre, à savoir est-ce que les femmes éduquées peuvent assumer d’autres rôles sociaux que ceux d’épouse vertueuse et de bonne mère ? Le personnage de Qinzhi a bien tenté de trouver une réponse à cette question : après s’être mariée par amour avec celui qu’elle a rencontré à l’université, elle ne s’est pas contentée de se replier sur la sphère domestique pour remplir son rôle d’épouse, elle a trouvé un poste d’enseignante dans un cours pour jeunes filles. Son ancienne camarade de classe, Wenqi (文琪), une femme mariée et devenue professeure elle aussi, lui écrit une lettre dans laquelle elle partage son témoignage : elle a assisté à une conférence sur l’éducation des femmes à Nankin, où les interventions de certains intellectuels lui ont fait douter de l’utilité des femmes instruites :
31
现在我国的女子教育,是大失败了。受了高等教育的女子,一旦身入家庭,既不善管理家庭琐事,又无力兼顾社会事业,这班人简直是高等游民 !
L’éducation des femmes dans notre pays est actuellement un grand échec. Une fois mariées et rentrées dans la sphère familiale, non seulement les femmes qui ont reçu une éducation supérieure ne sont pas douées pour gérer les travaux ménagers, mais elles ne sont pas capables non plus de prendre part à la vie active de la société. Ces femmes sont vraiment des vagabondes d’un niveau supérieur.
32 Face à un tel mépris pour les femmes éduquées, ainsi qu’aux doutes sur la valeur des femmes instruites, Qinzhi choisit de défendre ouvertement l’importance de l’éducation des femmes, tout en soulignant les difficultés que ces femmes éduquées rencontrent lorsqu’elles tentent d’intégrer la sphère publique :
33
但是我觉得女子入了家庭,对于社会事业,固然有多少阻碍,然而不是绝对没有顾及社会事业的可能。现在我们所愁的,都不是家庭放不开,而是社会没有事业可做。
Mais je trouve qu’une fois mariées, par rapport à la perspective d’être actives et de faire carrière dans la société, les femmes auront beau faire face à de nombreux obstacles les en empêchant, ça ne signifie pas pour autant qu’elles ne peuvent pas y prétendre. Ce qui nous inquiète à l’heure actuelle, ce n’est pas de ne pouvoir laisser de côté les affaires familiales, mais plutôt la crainte que la société n’ait aucune forme d’activité ou de carrière à nous proposer.
34 À travers les remarques de Qinzhi, son personnage féminin, Lu Yin expose la double contrainte que les « femmes nouvelles » rencontrent à leur époque. D’un côté, le rôle des femmes au sein de la sphère familiale n’est pas encore redéfini, et on continue à insister sur la vocation familiale et maternelle à laquelle même les femmes éduquées doivent se plier. D’un autre côté, les normes sociales et les conventions restent inadaptées pour qu’une femme éduquée puisse intervenir librement sans contrainte dans la sphère sociale.
35 Ling Shuhua, comme Lu Yin, livre aussi son observation via les personnages féminins de ses nouvelles. Elle tente de montrer à son lectorat ce que deviennent ces « nouvelles femmes » une fois mariées. On retrouve ainsi le même questionnement dans la nouvelle Qi Xia 绮霞 [14] : la protagoniste qui donne son nom à l’œuvre est une « femme nouvelle » qui a reçu une éducation moderne, mais que le mariage avec un ami étudiant ramène au rôle traditionnel réservé aux femmes : épouse vertueuse qui s’occupe des affaires du domicile, et belle fille obéissante et respectueuse envers sa belle-famille.
36 Étant une passionnée de musique classique occidentale, Qi Xia pratiquait le violon depuis son enfance, mais après son mariage, elle consacre tout son temps et son énergie à la gestion des tâches domestiques, à s’occuper de sa belle-famille, laissant de côté ses passions personnelles. Ce n’est qu’après avoir revu ses amies de l’université et discuté de sa vie maritale, qu’elle prend pleinement conscience de ses renoncements sous le poids du code éthique conventionnel :
37
她忽觉到自己性灵堕落,以前自己对男女平等问题,自己曾经如何的唱高调,讥诮闺阁女子之易于满足,故学艺不能与男子比并,现在自己怎样呢?
Tout à coup, elle se rendit compte qu’elle était tombée dans la décadence. Elle qui jadis tenait un discours haut et fort sur la question de l’égalité homme-femme, et qui se moquait des femmes de boudoir qui se contentaient de si peu, les empêchant de développer leurs savoirs et leurs talents et les condamnant à ne jamais égaler ceux des hommes. Qu’était-elle devenue à présent ?
38 Dans sa nouvelle, Ling Shuhua tente de montrer les combats de ces « nouvelles femmes » après le mariage, elle s’interroge sur comment garder une personnalité et un espace indépendant en tant que « nouvelle femme » malgré les pressions familiales et sociales ; on peut surtout lire les doutes qui la tiraillent sans cesse tout au long du récit entre l’amour de son personnage pour son mari, la conscience de ses responsabilités et obligations en tant qu’épouse envers sa belle-famille, et ses désirs personnels et sa passion pour la musique. Son dilemme reste insoluble jusqu’au jour où elle va assister à un concert à Pékin, donné par un violoniste Italien mondialement connu : le spectacle est impressionnant et touche profondément son public. Après la représentation, Qi Xia a une discussion avec son mari sur le talent et la valeur de ce violoniste italien, et elle engage une réflexion sur le sens de la vie d’un individu :
39
“一个人象这样才不白过一世!”绮霞坐在车里向卓群说。 “你羡慕他吗?女人的虚荣心真是……”卓群带笑说。 “你真是看不起人,我说的是做人能象他这样在艺术上取得这样成就,一个人能引千百人进了快活境界, 虽然只是四个钟头的事,但是一千个四点钟,那也很不少时间 了。”她急急回答。“哪里看你不起,”他赔笑,恐她生气,“我不过说着玩!自然, 社会的幸福,很不少是艺术家造成的。”“那末,你说做了一个能造福于社会的音乐家是不是就不白过一世?”
« Une personne comme lui n’a pas vécu sa vie en vain ! dit Qi Xia à Zhuo Qun, assis dans leur voiture.
« Quoi, tu l’envies ? Ah vraiment, la vanité des femmes… Zhuo Qun se mit à rire.
« Tu as vraiment peu d’estime pour moi, se hâta-t-elle de lui répondre. Ce que je voulais dire, c’est que si on parvient à atteindre un tel accomplissement de son art, comme lui, alors une seule personne peut guider des centaines, voire des milliers d’autres personnes dans le monde du plaisir. Même si c’est seulement pour quatre heures, ce sont quatre heures multipliées par plusieurs milliers, ça commence à faire un sacré long moment.
« Je ne voulais pas te manquer de respect, s’excusa-t-il, craignant qu’elle soit fâchée. C’était une plaisanterie ! Évidemment, le bonheur de la société passe pour la plus grande partie par l’art et les artistes.
« Alors, à ton avis, peut-on dire d’un musicien qui peut contribuer ainsi au bonheur de la société qu’il n’a pas vécu sa vie en vain ?
40 À l’issue du concert, Qi Xia trouve une nouvelle raison d’être dans sa passion pour la musique, et elle devient violoniste professionnelle. Sa pratique de la musique n’est plus limitée à son seul plaisir personnel, mais elle se transforme en une cause plus importante : le bonheur de l’humanité. Elle s’abandonne complètement dans sa pratique du violon, du matin jusqu’au soir, tout en oubliant ses devoirs et obligations domestiques. Elle trouve une réponse sur le sens de sa vie :
41
她自己常常解说:音乐家可以给社会造福,练习音乐也许就不能算作自私与满足私人欲望。
Comme elle l’expliquait souvent, les musiciens peuvent profiter à la société, aussi pratiquer la musique ne devrait pas être considéré comme une activité égoïste ne visant qu’à satisfaire ses désirs personnels.
42 Comme son rêve et objectif de devenir une violoniste professionnelle ne pourra pas se réaliser si elle se limite à son rôle traditionnel d’épouse et de belle-fille, elle décide de quitter le foyer et de poursuivre ses études de musique en Europe pendant quatre ans. Le mariage est traité ici comme un emprisonnement des aspirations féminines, dont elle se libère pour retrouver sa liberté. À la fin du récit, elle est revenue dans son pays d’origine pour travailler en tant que professeure de musique dans une école privée destinée aux jeunes filles. Dans les yeux de ses élèves, c’est une enseignante talentueuse « pleine de vivacité en plus d’être charmante », une image qui jure très nettement avec l’ancienne Qi Xia que l’on voyait soucieuse, mélancolique et coincée dans ses rôles d’épouse et de bru.
43 Comment conserver sa personnalité indépendante et son individualité en tant que « nouvelle femme » ? Ces écrivaines tentent d’explorer d’autres modèles dans leurs récits, pour construire leurs nouvelles identités. C’est dans ces questionnements que certaines autrices souhaitent explorer les autres possibilités auxquelles une femme moderne peut avoir accès, surtout en ce qui concerne le mariage et les relations hétérosexuelles, c’est-à-dire la structure familiale réduite promue par les intellectuels masculins, au sein de laquelle l’inégalité des sexes persiste. Ainsi, on voit émerger, dans certaines nouvelles, des thématiques liées à la sororité. Celles-ci, qui mettent en avant des relation intimes et fortes entre des personnages féminins, tentent subtilement d’explorer des alternatives à la vie privée ou familiale de la femme, en dehors de tous modèles dominants construits par les intellectuels masculins.
44 Par exemple, dans plusieurs de ses romans et nouvelles, Lu Yin construit des personnages féminins qui entretiennent des liens très intimes pendant leur vie à l’université, et qui expriment leurs doutes sur l’institution matrimoniale et sur l’amour hétérosexuel. Une des écrivaines de sa génération les plus représentatives et les plus prolifiques, Lu Yin a écrit de nombreux romans, nouvelles et essais sur la condition féminine, les inégalités et l’éducation des femmes ; on peut citer des articles comme « Quelle issue pour les femmes à l’avenir » (Jinhou funü de chulu 今后妇女的出路), « L’amélioration de la vie des femmes » (Funü shenghuo de gaishan 妇女生活的改善), ou encore « Le problème du mouvement féministe en Chine » (Zhongguo de funü yundong wenti 中国的妇女运动问题). Tous ces articles insistent sur l’importance de l’éducation moderne généralisée pour les femmes, au cours de laquelle ces dernières doivent non seulement apprendre à lire et écrire, mais être conscientes des responsabilités qui leur incombent en tant que citoyennes de la société moderne. Pour Lu Yin, il est impensable que les femmes aient à dépendre de l’initiative et des conseils des hommes pour chaque aspect de leur vie, mais surtout, il est essentiel qu’elles résolvent par elles-mêmes la question de leur émancipation afin qu’elle prenne réellement son sens [15].
45 En ce qui concerne les œuvres littéraires de Lu Yin, on s’aperçoit dans plusieurs d’entre elles qu’elle tente de dépeindre une communauté de femmes, en décrivant leurs relations et leurs amitiés, et plus particulièrement un amour spirituel et idéalisé entre elles. Dans sa nouvelle Vieilles connaissances du bord de mer (Haibin guren 海滨故人) écrite en 1920, elle décrit un épisode du développement des femmes au travers de la transformation physique et psychologique de cinq jeunes étudiantes, qui passent de jeunes filles aspirant à devenir les « nouvelles femmes » de l’époque du 4 mai, à l’âge prédéterminé où se pose la question du mariage hétérosexuel. Dans cette histoire, la protagoniste Lu Shan et ses camarades de classe se soutiennent mutuellement, tant sur le plan intellectuel qu’intime et émotionnel, pendant leurs années à l’université. Les amitiés entre étudiantes occupent une place très importante dans les vies des nouvelles femmes intellectuelles de la génération du 4 mai, et le rapprochement entre les étudiantes n’était pas seulement une question de recherche du plaisir, il s’agissait surtout de camaraderie et d’une quête de soi. Lu Yin entretenait elle-même des relations très étroites avec les amies rencontrées pendant ses études à l’école normale supérieure pour femmes de Pékin.
46 Ces femmes instruites décrites dans l’œuvre de Lu Yin considèrent l’amour des hommes comme une menace, dans la mesure où il risque de les emprisonner, à un moment où elles s’éveillent tout juste à la conscience féministe, et viennent à peine de se défaire de l’emprise de leur père en quittant la maison familiale ; cet amour risque de les réenfermer dans un mariage, et donc dans la prison d’un nouvel homme.
47 Notons que certains chercheurs, surtout en Chine continentale, sont très réticents à qualifier d’homosexuelles les relations entre personnages féminins décrites dans des nouvelles comme Vieilles connaissances du bord de mer. Pour eux, comme on n’y trouve aucune description explicite du désir physique, il ne s’agit pas d’homosexualité. On peut toutefois légitimement penser que la nouvelle fournit une illustration emblématique de l’amour spirituel entre les femmes : l’écrivaine a essayé d’imaginer une communauté féminine utopique comme alternative au système du mariage hétérosexuel. En quelque sorte, la camaraderie et la solidarité entre femmes y est également une forme d’alliance pour parvenir à se rebeller contre le patriarcat et l’androcentrisme, en empêchant les hommes de s’y impliquer d’aucune manière.
48 Pour conclure, encore dans l’ombre de l’image idéale de la « nouvelle femme » construite par les intellectuels masculins, les femmes intellectuelles de la Chine du début du XXe siècle n’ont aucunement l’intention d’attendre passivement que ces derniers dissertent sur le rôle que la « nouvelle femme » est censée jouer dans la construction de la modernité chinoise. Elles vont au contraire s’engager de manière très active et prendre part au débat pour participer à la reformulation de ce que veut dire être une « nouvelle femme » dans un contexte culturel moderne.
49 Toutes ces œuvres littéraires se préoccupent de construire l’identité de la femme dans un environnement social changeant, de définir la subjectivité des femmes dans une période de transformation, et d’articuler les désirs des femmes et leurs voix. Ainsi, ces romans et ces nouvelles, inspirés par l’expérience de leurs autrices, constituent autant de témoignages sur la quête de soi et l’identité de la « nouvelle femme » par elle-même. Les détails intimes sur la vie privée des femmes partagés dans ces écrits deviennent alors des arguments politiques à propos du conditionnement du genre en Chine, de l’oppression et de l’éveil des femmes, et de la modernité dont elles proposent une interprétation personnelle et originale.
Références
Bo, W. (2009) “‘Breaking the Age of Flower Vases’ : Lu Yin’s Feminist Rhetoric”, Rhetoric Review, 28(3) : 246–264. Consulter
Chen, Duxiu陈独秀 (1916) « Kongzi zhidao yu xiandai shenghuo 孔子之道与现代生活 » (La Voie de Confucius et la vie moderne), Xin qingnian, 2(4) : 1–7.
Cheng, E. J. (2007) “Virtue in Silence : Voice and Femininity in Ling Shuhua’s Boudoir Fiction”, Nan Nü, 9 : 330–370. Consulter
Glosser, S. L. (2002) “‘The Truths I Have Learned’ : Nationalism, Family Reform, and Male Identity in China’s New Culture Movement, 1915–1923”, dans S. Brownell (dir.), Chinese Femininities/Chinese Masculinities : A Reader, pp. 120-144. Berkeley : University of California Press. Consulter
Hu, Shi胡适 (1918) « Yibu Sheng zhuyi (易卜生主义, Ibsénisme) », Xin qinnian新青年, 4(6) : 502.
Hsu, R. H. (2018) “Rebellious yet constrained : dissenting women’s views on love and sexual morality in The ladies’ journal and The new woman”, dans M. Hockx, J. Judge, B. Mittler, (dir.), Women and the periodical press in china’s long twentieth century, pp. 158–175. Cambridge : Cambridge University Press. Consulter
Hubbard, J. A. (2012) Troubling the "New Woman :” Femininity and Feminism in The Ladies’ Journal (Funü zazhi)《婦女雜誌》, 1915-1931. Colombus : The Ohio State University.
Jin, F. (2004) “The New Woman in Early Twentieth-Century Chinese Fiction”, Comparative Literature and Culture, 6(4) : 4–10. Consulter
Judge, J. (2001) “Talent, Virtue, and the Nation : Chinese Nationalisms and Female Subjectivities in the Early Twentieth Century”, The American Historical Review, 106(3) : 765–803. Consulter
Ke, Ling 柯灵(éd.) (1997) Feng Yuanjun xiaoshuo, Chun Heng冯沅君小说 :春痕. Shanghai : Shanghai guji.
Liang, Qichao 梁启超 (1994) « Lun nüxue 论女学 », dans Liang Q., Yinbingshi heji 饮冰室合集(vol. 1), p. 80. Beijing : Zhonghua shuju.
Ling, Shuhua 凌叔华 (1998) Ling Shuhua wencun 凌叔华文存. Chengdu : sichun wenyi.
Lu, Yin 庐隐(1985) Haibin gu ren海滨故人. Beijing : renmin wenxue.