/2025

  • Penser l’#après-voiture, une #utopie nécessaire

    L’inertie qui entoure la place prépondérante de la #voiture_individuelle est telle que seul un choc d’investissements massifs peut permettre de sortir de cette #dépendance.

    On ne sortira pas facilement d’un système du #tout-voiture autour duquel l’organisation de la société a été pensée. La toute-puissance de l’#automobile est telle, son #inertie si grande, que même la certitude de la catastrophe climatique ne change rien ou pas grand-chose à nos usages. Les déplacements sont le seul domaine où les émissions de gaz à effet de serre ne reculent pas. Et les voitures en sont responsables pour plus de la moitié.

    Sans même parler de #climat, que certains ont encore la naïveté de penser comme un problème lointain, la liste des méfaits du #tout-automobile est déjà très longue. La #pollution aux #particules_fines ou aux #oxydes_d’azote tue. La #mortalité_routière, même si elle a baissé dans des proportions incroyables, demeure à un niveau intolérable sans susciter l’émotion que devrait provoquer la perte de plus de 3 000 de nos concitoyens chaque année. La #sédentarité induite par la voiture est un problème de #santé public majeur, tout comme les #nuisances_sonores ; son omniprésence a confisqué l’#espace_public. A cela s’ajoutent tout un ensemble de dépendances économiques qu’elle entretient. Le statu quo n’est ni tenable ni enviable.

    Si l’on admet qu’un changement de paradigme est indispensable, nous devons être prêts à des renoncements. Mais le sommes-nous ? « Circuler librement » est un droit consacré par la Déclaration universelle des droits de l’homme. Mais il n’est nulle part écrit que celui-ci doit s’exercer grâce à un véhicule à moteur à quatre roues, que possèdent certains foyers en un ou deux exemplaires, et qui assure plus de 80 % des kilomètres parcourus en France.

    Dans ce contexte, toutes les initiatives pour réduire notre dépendance devraient être saluées. Non parce qu’elles sont parfaites – aucune ne l’est –, mais parce que, si elles fonctionnent, elles pourraient faire tache d’huile, si l’on ose dire. A Paris, la politique de la Mairie a été accusée de tous les maux, jusqu’à l’absurde. Pourtant, les résultats sont là : la #circulation_automobile y a baissé de moitié depuis le début du siècle et, entre 2012 et 2022, selon Airparif, les émissions de gaz à effet de serre ont baissé de 35 %.

    L’exemple de #Paris, une métropole dense avec un maillage exceptionnel de transports en commun, n’est guère transposable. Pourtant, un phénomène de rééquilibrage similaire s’observe dans bien des villes : 57 % des personnes interrogées pour une étude de l’IFOP commandée par Keolis, filiale de la SNCF exploitant des réseaux de transport, plébiscitent une réduction forte (15 %) ou progressive (42 %) de la place de la voiture en ville. « Globalement, le choix de réduire la place de la voiture est accepté, même si le rythme est questionné », résume le directeur de l’IFOP, Jérôme Fourquet, dans l’étude, publiée le 19 novembre.

    On rétorquera que certains n’ont pas le choix. Lancez un débat et ils seront nombreux à soudainement se soucier des personnes âgées ou en situation de handicap, des artisans, des taxis ou des travailleurs de nuit. Certains ont besoin de leur voiture, c’est un fait que personne ne devrait contester, pas même les plus zélés défenseurs du vélo ou des transports en commun. Mais ce ne sont pas les pistes cyclables, ni les voies de bus, ni même les plans de circulation qui gênent ces obligés de la voiture. Ce sont les #bouchons créés par ceux qui sont automobilistes par choix et par flemme, tous ceux qui auraient les moyens physiques et géographiques d’agir autrement.

    Un système qui exclut

    Le nœud du problème n’est pas en #ville, il est dans sa périphérie et au-delà. C’est autant un enjeu écologique que de #cohésion_sociale. Une partie de la réponse se trouvera dans les #services_express_régionaux_métropolitains (#SERM), lancés par Emmanuel Macron en 2023 sous le nom de « #RER_métropolitains ». Les 26 projets labélisés sont fondés sur des études locales de besoins, ne nécessitent pas de travaux pharaoniques, franchissent les barrières administratives, et mêlent trains, bus, cars et pistes cyclables, selon leur pertinence respective. Ils ont l’ambition de révolutionner la #mobilité autour des grandes villes, hors Paris. L’année 2026 sera cruciale, car les projets doivent obtenir du ministère leur « statut » de SERM, ouvrant les discussions concrètes sur leur financement et leur développement.

    Les SERM parviendront-ils à faire baisser la part modale de la voiture ? Même dans les pays cités comme exemple – les Pays-Bas pour sa politique du tout-vélo ou la Suisse comme paradis des trains à l’heure –, cette part est à peine plus faible qu’en France, de l’ordre de 70 %. Sans révolution dans nos #infrastructures, sans un colossal « choc d’offre » dans les #transports_collectifs, il est peu probable que des changements majeurs adviennent.

    Le groupe de réflexion #Forum_vies_mobiles, financé par la SNCF, a imaginé dans une vaste étude en septembre ce que pourrait être un « système alternatif de mobilité ». Pas question de grands travaux, mais de #réaffectation de 40 % du million de kilomètres de routes françaises à d’autres usages, du #vélo aux #transports_en_commun cadencés. Le #coût pourrait paraître rédhibitoire – 177 milliards d’euros d’investissement et 55 milliards d’euros de fonctionnement par an –, mais il est « tout à fait raisonnable, en comparaison avec le coût du “système voiture”, estimé à plus de 300 milliards d’euros annuels », selon Sylvie Landriève.

    La directrice du Forum vies mobiles et autrice de l’étude rappelle que ce système exclut plus qu’il n’inclut : un tiers des Français ne conduisent pas et seuls 18 % des détenteurs du permis se disent libres de conduire quand ils le souhaitent. La proposition a eu droit à son procès en irréalisme. Mais on aurait tort de se gausser de ces travaux, fussent-ils utopiques. C’est une base réfléchie et chiffrée pour penser un après-voiture dont l’usage sera probablement bouleversé par l’arrivée de la voiture autonome, qui en est à ses balbutiements.

    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/18/penser-l-apres-voiture-une-utopie-necessaire_6658466_3232.html
    #aménagement_du_territoire #urbanisme #espace

  • « Avec son entrée dans le #nucléaire, Trump se livre à un conflit d’intérêts monumental »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/31/avec-son-entree-dans-le-nucleaire-trump-se-livre-a-un-conflit-d-interets-mon

    Que Donald Trump mêle allègrement ses intérêts personnels et son action politique n’est pas une découverte. […] Mais avec l’accord qui a été scellé le 18 décembre 2025, il franchit un seuil bien plus inquiétant. Le président américain se lance en effet dans l’industrie nucléaire, une activité extrêmement dangereuse dont la surveillance relève de la compétence de l’administration fédérale… donc de la sienne. Le conflit d’intérêts est monumental.

    Cet accord est d’une étrange nature : il s’agit d’une union, par échange d’actions, entre la carpe Trump Media & Technology Group (qui coiffe notamment son réseau social Truth Social) et le lapin TAE Technologies, spécialisé depuis 1998 dans le développement de la fusion nucléaire. La fusion nucléaire – à ne pas confondre avec la fission, procédé utilisé dans les centrales nucléaires actuelles – est une sorte de Graal, puisqu’elle promet une énergie illimitée, décarbonée et presque sans déchets.

    Le seul point commun entre les deux sociétés est leur fragilité. Trump Media perd des dizaines de millions de dollars par an, et TAE n’est… qu’un projet. Certes, cette société se targue d’avoir construit « cinq réacteurs », mais il ne s’agit que de prototypes de laboratoire. Pas un seul n’a encore réussi à générer plus d’énergie que celle qui est utilisée pour produire des réactions.

    Ce qui intéresse TAE dans le rapprochement avec Trump Media, c’est l’accès aux marchés financiers (la holding de Trump étant cotée au Nasdaq) et sans doute aussi l’appui du plus haut décideur politique ; ce qui motive Trump, c’est de valoriser sa société en faisant miroiter la gigantesque production d’énergie que l’intelligence artificielle (IA) va nécessiter. Et ça marche : dès l’annonce de l’accord, la fortune du président a instantanément gonflé de 400 millions de dollars, passant à 6,7 milliards de dollars dans le classement Forbes.

    […] ce mariage peut avoir des conséquences immédiates et très concrètes sur la sécurité des Américains. Car Trump est désormais incité à balayer tout ce qui fait obstacle au développement du nucléaire aux #Etats-Unis, y compris les garde-fous.

    En mai, il a signé quatre décrets : ils accélèrent l’autorisation de nouvelles installations nucléaires, allègent les procédures de sûreté, affaiblissent l’indépendance du régulateur (la Commission de réglementation du nucléaire, NRC) et élèvent les seuils acceptables d’exposition aux radiations. En juin, il a brusquement limogé le président de la NRC, du jamais-vu. Deux des quatre autres commissaires ont exprimé leur crainte d’être à leur tour renvoyés s’ils s’opposaient à ses souhaits. Citée par le New York Times, Allison Macfarlane, ancienne présidente de la NRC, juge qu’une telle érosion de l’indépendance de cette agence met le pays en danger.

    Après l’annonce du mariage entre TAE et Trump Media, il faut s’attendre à ce que l’administration Trump poursuive ces pressions sur la NRC, tout en arrosant de subventions le secteur. Dans la novlangue habituelle de ses communiqués, la Maison Blanche nie tout problème : « Ni le président ni sa famille n’ont jamais été, ni ne seront jamais, en situation de conflit d’intérêts. » Circulez, il n’y a rien à voir.

  • « La majorité de nos élus ne respecte pas le droit d’accès aux informations publiques »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/29/la-majorite-de-nos-elus-ne-respecte-pas-le-droit-d-acces-aux-informations-pu

    Dans une tribune au « Monde », les membres du conseil d’administration de l’association Ma Dada, qui œuvre à la transparence de la vie publique, réagissent aux polémiques récentes autour des frais de mandat. Selon eux, un grand nombre d’élus et d’institutions refusent le droit à la transparence, en toute illégalité.

    Publié aujourd’hui à 09h00 Temps de Lecture 3 min.

    Article réservé aux abonnés

    Dépenses en vêtements de luxe, en parfums ou en articles pour enfants… Voilà plus d’un an que l’actualité révèle, à intervalles réguliers, des frais de mandat controversés mais légaux. Alors que les élections municipales approchent, nous soutenons que la mise en lumière de quelques factures ne doit pas occulter le vrai scandale que notre association constate au quotidien sur madada.fr : l’opacité persistante qui entoure nos institutions.

    Derrière chaque polémique sur une note de frais se cache un problème bien plus profond : le refus opposé silencieusement par la majorité de nos élus et administrations, en contradiction avec la loi sur le droit d’accès aux informations publiques.

    Ce droit d’accès est ancien : il a été créé en 1978 par la loi qui a fait advenir la Commission d’accès aux documents administratifs chargée d’évaluer, avant un éventuel recours en justice, si un secret peut s’opposer au principe de libre accès aux informations publiques. On peut même faire remonter ce principe de transparence encore plus loin dans le temps : l’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 précise en effet que « la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ».
    Politique de l’autruche

    Alors que le Conseil constitutionnel a reconnu une valeur constitutionnelle à ce droit depuis 2020, il est aujourd’hui largement bafoué. Les données recueillies sur notre plateforme associative le montrent : sur les 3 000 demandes de notes de frais effectuées à ce jour sur Ma Dada, une grande majorité se sont terminées par une fin de non-recevoir. Dans 75 % des cas, les administrations n’ont même pas répondu, se réfugiant dans un silence équivalent juridiquement, au bout d’un mois, à un « refus implicite ».

    Cette politique de l’autruche, motivée parfois par calcul politique ou simplement par l’absence de circuits administratifs axés sur la transparence, entrave l’évaluation des politiques publiques et empêche les citoyens de porter un jugement éclairé sur des sujets parfois clés pour le débat public, tels que l’environnement, la santé ou l’éducation.
    Lire aussi | Article réservé à nos abonnés René Dosière, président de l’Observatoire de l’éthique publique : « Nous appelons à la création d’une plateforme donnant accès à la rémunération des élus »

    Certains élus regrettent qu’un sujet qu’ils considèrent comme anecdotique suscite autant d’attention médiatique et citoyenne. Il faut leur répondre que la question de l’exemplarité n’est jamais anecdotique, au moment où seuls 26 % des Français déclarent avoir confiance dans la politique, selon le baromètre de la confiance politique du Cevipof publié en février. De plus, l’attention médiatique et citoyenne sur ces factures est nourrie par l’obstruction systématique mise en œuvre par beaucoup d’élus pour s’opposer à leur publication. Les citoyens peuvent légitimement se dire que là où autant d’énergie est volontairement utilisée pour retarder la publication inévitable de documents, c’est qu’il y a nécessairement quelque chose à cacher.
    Mis en œuvre au Royaume-Uni

    Le train de vie des élus a toujours constitué un sujet d’application privilégié du droit d’accès, et pas uniquement en France. Ainsi, au Royaume-Uni, en 2009, le scandale des notes de frais abusives des parlementaires, qui a mené à plusieurs condamnations pénales d’élus, a éclaté grâce à la mise en œuvre du droit d’accès à l’information britannique. Depuis la publication proactive des frais de mandat des parlementaires, les scandales de détournement des notes de frais sont de l’histoire ancienne outre-Manche.
    Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Anne Hidalgo prise dans une polémique sur ses frais de représentation

    Au-delà des notes de frais, tout un ensemble de documents mériteraient d’être publiés au moins en réponse à des demandes d’accès, comme la loi l’impose, voire de manière anticipée : les registres d’épandage de pesticides – sollicités, dès 2022, par l’association Générations futures –, les agendas des élus – demandés par Transparency International France –, les documents de marchés des centrales d’achat publiques – réclamés par les journalistes de Ouest-France –, les subventions publiques aux entreprises qui ont intéressé la commission d’enquête du Sénat…
    Newsletter abonnés
    « La lettre des idées »
    Votre rendez-vous avec la vie intellectuelle
    S’inscrire

    Or, nous constatons plutôt une tendance inverse de renfermement de la part des élus et des institutions. Pire encore : de plus en plus d’utilisateurs de Ma Dada nous demandent comment formuler une demande de documents « de manière anonyme », de peur de représailles dans leur commune ou de la part de telle administration. Qu’un simple citoyen puisse craindre d’exercer un droit à valeur constitutionnelle en dit long sur la fragilité de notre culture démocratique. Le droit d’accès ne doit pas être un acte courageux pratiqué par quelques journalistes ou juristes initiés ; il devrait être un acte administratif normal, comme le prévoit le code des relations entre le public et l’administration.
    Lire aussi archives de 2023 | Article réservé à nos abonnés « L’accès aux documents administratifs est une obligation juridique »

    Pour pouvoir débattre démocratiquement des sujets qui comptent, sur des bases factuelles, et arrêter de perdre notre énergie dans des polémiques, il est urgent que les élus respectent au minimum la loi sur le droit d’accès à l’information. Cette proposition peut sembler manquer d’ambition formulée ainsi, mais pour les praticiens de la transparence que nous sommes, elle permettrait pourtant des progrès démocratiques majeurs.

    Xavier Berne, Pierre Chrzanowski, Elsa Foucraut, Kevin Gernier, Samuel Goëta, Samuel Le Goff, David Libeau, Laure Lucchesi, Noël Lucia et Laurent Savaëte sont tous membres du conseil d’administration de l’association Ma Dada.

    #Données_ouvertes #Données_publiques #Samuel_Goëta

    • Les auteurs ont ensuite proposé aux membres de leurs panels de déterminer leur adhésion à l’ensemble des idées saillantes de la décroissance (mais sans mentionner le mot), telles qu’elles apparaissent dans la littérature scientifique : réduction de la production des biens et services inutiles et nuisibles à la santé et-ou l’environnement, accès universel aux services publics et à des logements abordables, mise en place progressive d’un contrôle démocratique de l’économie, abolition des mécanismes d’appropriation des ressources du Sud global par les pays riches, innovation et recherche d’efficacité technologique en accord avec des impératifs de durabilité, etc.
      L’idée des chercheurs n’était pas de détailler les moyens par lesquels ces objectifs pourraient être atteints mais simplement de jauger l’adhésion qu’ils pouvaient rencontrer. Résultat : cette « proposition complète » recueille un large soutien, de 74 % à 84 % au Royaume-Uni et de 67 % à 73 % aux Etats-Unis.
      Bavardage médiatique
      Autre enseignement : l’adhésion à la décroissance ne dépend pas, chez les individus interrogés, de leur niveau de revenus ou de la satisfaction qu’ils en tirent. Les plus riches n’y étaient en moyenne pas moins favorables que les moins fortunés. « Notre étude montre que l’opinion soutient fortement la perspective d’une réduction de la production nocive et d’une priorité donnée au bien-être. La résistance du public à la décroissance ne tient donc pas à une opposition à ses fondements, mais à un manque d’occasions d’en débattre en tant que politique cohérente et ciblée, selon Dario Krpan (London School of Economics). Cela indique que les responsables politiques devraient entamer un dialogue plus ouvert avec leurs citoyens sur la décroissance et d’autres approches économiques alternatives, car il est clair que l’opinion n’est pas un obstacle à l’ouverture de ces débats. »
      C’est la première fois, écrivent les auteurs, que le niveau de soutien de populations occidentales aux grands principes de la décroissance est ainsi testé, avec comme conclusion le fait qu’« une très large majorité des gens aspirent à une économie radicalement différente », selon Jason Hickel (université autonome de Barcelone).

      En France, la convention citoyenne sur le climat, d’octobre 2019 à juin 2020, l’a déjà montré : des citoyens tirés au sort, peu ou pas politisés, lorsqu’ils sont confrontés à l’état de la connaissance et qu’ils sont extraits de l’océan d’insignifiances et de diversions du bavardage médiatique, peuvent proposer des mesures de protection de l’environnement et du climat plus fortes que les plus ambitieuses portées par les partis écologistes. Et ce, en assumant explicitement de faire décroître certains secteurs, comme le transport aérien, la chimie ou l’agroalimentaire.

      Le débat public occulte largement ce désir d’un changement profond dans le fonctionnement de l’économie tel qu’il a été posé à l’après-guerre, c’est-à-dire aligné sur la recherche de croissance au détriment de toute autre considération. La recherche académique, aux confins de l’économie et des sciences de la durabilité, s’investit pourtant de plus en plus dans la construction d’une économie « post-croissance ». « La théorie économique telle qu’elle existe aujourd’hui ressemble de plus en plus à une remise remplie d’outils cassés », écrivait David Graeber dans la New York Review of Books, quelques mois avant sa mort. « Cela ne veut pas dire qu’elle ne contient aucune idée utile, mais qu’elle a été fondamentalement conçue pour résoudre les problèmes d’un autre siècle. »

  • Bernard Duterme, essayiste : « Le tourisme, de masse ou de niche, sature ou exclut »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/28/bernard-duterme-essayiste-le-tourisme-de-masse-ou-de-niche-sature-ou-exclut_

    L’avenir est prometteur : le secteur a injecté cette année près de 12 000 milliards de dollars [10 193 milliards d’euros] dans l’économie mondiale, plus de 10 % du produit intérieur brut (PIB) mondial. C’est quelque 1 000 milliards de plus qu’en 2024 et environ 1 500 milliards de plus que lors du précédent record, prépandémique, de 2019.

    [...] Selon une énième étude sur le sujet, les seules émissions de gaz à effet de serre du secteur accusent un rythme de progression de 3,5 % l’an, c’est-à-dire plus du double que celui de l’ensemble des activités économiques à l’échelle planétaire.

    https://justpaste.it/gtjlg

    #tourisme #écologie #inflation

  • Juan Carlos Martinez Lazaro, économiste : « L’Espagne en est à sa troisième année de croissance, mais le chômage reste autour de 10 % »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/21/juan-carlos-martinez-lazaro-economiste-l-espagne-en-est-a-sa-troisieme-annee

    Portée par l’#immigration, le #tourisme et les fonds européens, l’économie espagnole affiche une croissance nettement supérieure à celle de ses voisins. Mais derrière ces performances, des fragilités structurelles persistent, explique l’économiste Juan Carlos Martinez Lazaro dans un entretien au « Monde ».

    Juan Carlos Martinez Lazaro est professeur d’économie à l’IE University, à Madrid. Selon lui, à court terme, la #croissance espagnole devrait se poursuivre. Mais les faiblesses structurelles qui pèsent de longue date sur l’économie du pays, en particulier le #chômage et la #crise_du_logement, contribuent à une croissance inégalement ressentie dans la population.

    Quels facteurs expliquent qu’aujourd’hui l’Espagne soit l’économie à la croissance la plus rapide en Europe ?

    La croissance actuelle repose sur une conjonction de facteurs qui se renforcent mutuellement. Le premier tient à l’arrivée d’immigrés ces dernières années, qui a entraîné une hausse significative de la population : près de 1,5 million de personnes en plus depuis 2023, pour un pays d’environ 49 millions d’habitants. Cet afflux élargit à la fois le marché du travail et la consommation.

    Le deuxième facteur, étroitement lié au précédent, est la progression de l’emploi. L’#Espagne a dépassé les 22 millions de personnes en activité. Le taux de chômage demeure élevé, autour de 10 %, mais l’emploi continue d’augmenter. Troisièmement, le tourisme. Depuis 2023, les records historiques se succèdent. Le nombre de visiteurs devrait frôler les 100 millions cette année et, surtout, les recettes touristiques progressent d’environ 7 %, ce qui représente des montants considérables. En 2024, plus de 126 milliards d’euros sont ainsi entrés dans l’économie.

    Enfin, il faut mentionner le déploiement des #fonds_européens de relance mis en place après la pandémie (programme NextGenerationEU, en tout 56,7 milliards d’euros, selon les chiffres du gouvernement publiés en octobre), que l’Espagne a su mobiliser efficacement. L’ensemble de ces facteurs s’autoalimente, entraînant l’économie dans une spirale positive.

    Vous parliez de l’importance de l’immigration. L’Espagne va à contre-courant de l’Europe en la matière. Cet afflux migratoire n’a pas suscité de rejet social, du moins pour le moment…

    Les #travailleurs_étrangers sont devenus indispensables, faute de main-d’œuvre suffisante en Espagne. Les entreprises en demandent de plus en plus, notamment dans le secteur de la #construction. Il me semble aussi que l’immigration latino-américaine suscite moins de rejet que celle en provenance d’autres régions du monde, essentiellement pour des raisons culturelles : la langue, les références communes facilitent grandement l’intégration. Cela n’efface pas les difficultés : il existe des tensions, bien sûr, et du racisme.

    La demande intérieure soutient aussi la croissance, alors que les salaires restent bas. Le gouvernement a relevé le #salaire_minimum de 61 % en sept ans (actuellement de 1 184 euros brut sur quatorze mois), et la réforme du marché du travail de 2021 a fait reculer la précarité. Ces mesures ont-elles eu un effet positif ?

    Je ne pense pas que la réforme du marché du travail ait eu un impact significatif. Le chômage demeure aujourd’hui intolérablement élevé lorsqu’on compare l’Espagne au reste de l’Union européenne. Je donne toujours cet exemple à mes élèves : l’Espagne en est à sa troisième année de croissance, avec des taux proches de 3 %, et pourtant le chômage s’établit encore autour de 10 % en 2025. A l’inverse, l’Allemagne est en récession depuis deux ans ; cette année, elle ne devrait croître que de 0,2 %, mais son taux de chômage est seulement de 3,9 %.

    La réforme du marché du travail a surtout permis de masquer la réalité de nombreux travailleurs, notamment dans le secteur touristique : ceux que l’on appelle les « salariés en CDI intermittents » (fijos discontinuos, « fixes discontinus »). Lorsque la saison s’achève, ils perçoivent des #allocations-chômage sans apparaître dans les statistiques officielles. La fragilité structurelle du marché du travail espagnol, une constante historique, n’a pas été résolue.

    https://justpaste.it/dv1mj

    #emploi_discontinue #fixes_discontinus #discontinuité_de_l'emploi #saisonniers

    • foin d’idéologie du travail, le réalisme minimal à ce sujet, c’est qu’un gouvernement de gauche (sans plus, Israel mis à part, et corruption incluse) distribue du revenu de manière relativement indépendante de l’emploi.

      spécialement si celui-ci est, dans la forme qu’il revêt par nécessité, une ressource économique décisive (le tourisme, manne de nombreux états européens, dont la France).

      #emploi_précaire #gauche

  • Le Salvador et xAI ont signé un accord : Grok, le chatbot controversé d’Elon Musk, sera désormais en charge de l’éducation d’un million d’écoliers dans plus de 5.000 écoles publiques
    https://www.bfmtv.com/tech/intelligence-artificielle/le-salvador-et-x-ai-ont-signe-un-accord-grok-le-chatbot-controverse-d-elon-mu

    La société xAI d’Elon Musk s’associe au gouvernement du Salvador pour lancer le premier programme national d’éducation basé sur l’IA, offrant un tutorat personnalisé à plus d’un million d’élèves dans plus de 5.000 écoles publiques.

    #totalitarisme

  • La diplomatie avec les Emirats, outil crucial dans la lutte contre les narcotrafiquants
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/19/la-diplomatie-avec-les-emirats-outil-crucial-dans-la-lutte-contre-les-narcot


    Vue de Dubaï (Emirats arabes unis), le 10 mars 2022. OLE MARTIN WOLD

    Si la capitale, Abou Dhabi, est une alliée historique de la France, il en va différemment de Dubaï, au centre des sollicitations de la justice française et de nombreux pays occidentaux lancés aux trousses de leurs ressortissants criminels ayant trouvé refuge sur les bords du Golfe persique. Les autorités judiciaires dubaïotes, capables de refuser des demandes d’extradition en raison de formalités administratives prétendument incomplètes, adoptent un comportement incompréhensible.

    Côté français, un canal de discussion s’est ouvert à force de visites officielles. Depuis le début de l’année, le ministre de la justice français, la directrice de l’agence de gestion des avoirs saisis français et plusieurs magistrats et enquêteurs se sont rendus sur place. Cette stratégie n’est pas étrangère aux résultats inédits obtenus de la part des autorités de Dubaï : vendredi 12 décembre, deux nouvelles extraditions ont eu lieu, portant le total à 17 depuis janvier, date à laquelle Gérald Darmanin, le ministre de la justice, avait remis officiellement une liste de 27 « cibles prioritaires » visées par une notice rouge et recherchées par la justice française.
    Cette stratégie qui consiste à « gratter à la porte » ne semble pas laisser les autorités émiraties indifférentes, mais ne suffira pas à faire changer radicalement la position des Emirats, dont les efforts apparents sont avant tout le fruit d’un calcul économique et diplomatique.

    Les Emirats ont en effet une échéance très importante à préparer : le pays doit faire l’objet en 2026 d’une visite d’évaluateurs internationaux du Groupe d’action financière (GAFI), organisation mondiale de surveillance du blanchiment de capitaux et du financement du terrorisme. L’enjeu réputationnel est de taille : si les résultats ne sont pas satisfaisants, les Emirats pourraient de nouveau être inscrits sur la liste grise du GAFI. Ils l’avaient été en juin 2022, ce qui avait entraîné leur inscription sur la liste des pays à haut risque de #blanchiment publiée par l’Union européenne, avant d’en être retirés en juillet.
    Plus généralement, le pays ne peut plus se permettre de renvoyer l’image, justifiée, d’un refuge pour l’argent sale du monde entier investi massivement et en toute impunité notamment dans l’immobilier, comme l’a montré l’enquête journalistique internationale « Dubai Unlocked », au printemps 2024.

    La France pourrait donc profiter de cette période pendant laquelle les #Emirats ont besoin de montrer patte blanche, d’autant qu’elle fait partie des pays participant aux travaux d’évaluation, pour obtenir des succès sur un autre terrain, celui de la saisie des biens immobiliers et des comptes bancaires des personnes suspectées d’avoir investi le fruit de leurs trafics. Fin novembre, Gérald Darmanin, a annoncé avoir été informé par les autorités émiraties de la saisie de 82 appartements détenus par des trafiquants de drogue marseillais après une demande d’entraide pénale internationale du parquet de Marseille.

    Bientôt des logements sociaux « hexagonaux » à Dubaï ?

  • Alain Policar, politiste : « La #laïcité se transforme en valeur coercitive, visant quasi exclusivement les #musulmans »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/18/alain-policar-politiste-la-laicite-se-transforme-en-valeur-coercitive-visant

    A l’occasion des 120 ans de la loi de 1905, le chercheur déplore, dans un entretien au « Monde », le dévoiement de l’esprit initial de ce texte. Il dénonce les partisans d’une laïcité « hypertrophiée » et contre-productive, voyant même une « forme d’alliance objective entre laïcisme intransigeant et fondamentalisme islamiste ».

    • Ces courants interprètent la laïcité comme une valeur qui ferait partie du substrat de civilisation de notre pays, une sorte d’héritage auquel certains de nos concitoyens, par leur culture, leur religion ou leur origine, ne pourraient pas adhérer. La laïcité devient ainsi une valeur identitaire hypertrophiée, invoquée dans des domaines toujours plus nombreux – la sécurité, la liberté de la presse, l’égalité femmes-hommes, etc. – comme un bouclier contre l’obscurantisme religieux. Elle se transforme en valeur coercitive, visant quasi exclusivement les musulmans.

      Il y a là un dévoiement de la loi de 1905, texte au fondement de notre principe républicain de laïcité. Il s’agit d’une loi libérale, qui vise la paix civile. Elle contient, dès ses premiers articles, le respect de la liberté de conscience, laquelle s’accompagne de la liberté du culte. Ce texte impose l’abstention d’exprimer sa foi aux représentants de l’Etat. Mais, dans l’esprit de son rapporteur, Aristide Briand, il s’agissait d’assurer le pluralisme au sein de la société. Longtemps, l’Eglise avait imposé sa vérité. La laïcité permet, à l’inverse, diversité et confrontation des points de vue. Aujourd’hui, cette idée semble ne plus autant convaincre qu’auparavant.

      https://justpaste.it/kzolh

      #laïcité #laïcisme #racisme

  • Etienne Allais, ancien dirigeant de SOS Racisme : « En ciblant les demandeurs d’asile, Keir Starmer et Mette Frederiksen reprennent le discours de l’extrême droite »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/16/etienne-allais-ancien-dirigeant-de-sos-racisme-en-ciblant-les-demandeurs-d-a

    Etienne Allais, ancien dirigeant de SOS Racisme : « En ciblant les demandeurs d’asile, Keir Starmer et Mette Frederiksen reprennent le discours de l’extrême droite »
    Tribune Etienne Allais
    Consultant spécialiste des politiques de non-discrimination
    Dans une tribune au « Monde », le membre du conseil national du Parti socialiste s’inquiète des propositions de réforme de la Convention européenne des droits de l’homme formulées par les premiers ministres britannique et danois, et estime que l’Europe a besoin de l’immigration pour son économie et sa démographie.
    Le 9 décembre, les premiers ministres britannique et danois, Keir Starmer et Mette Frederiksen, ont publié une tribune dans The Guardian appelant à une réforme de la Convention européenne des droits de l’homme au nom de la lutte contre l’extrême droite. Présentée comme une solution pour « sauver la démocratie », leur proposition ne fait en réalité que légitimer les thèses populistes et affaiblir les fondements mêmes de l’Etat de droit. Pire : elle repose sur une manipulation des chiffres et une occultation des enjeux réels de l’immigration en Europe.
    M. Starmer et Mme Frederiksen justifient leur projet par la nécessité de répondre aux peurs des électeurs face à l’immigration. Pourtant, leurs arguments reposent sur des contre-vérités et une focalisation sélective sur les demandeurs d’asile, qui ne représentent qu’une infime partie des flux migratoires. Au Royaume-Uni, entre juin 2023 et juin 2024, 1,16 million de visas (travail, études, regroupement familial) ont été délivrés pour pallier la pénurie de main-d’œuvre post-Brexit et post-Covid – notamment dans les domaines de la santé, de l’agriculture ou de la tech. Pourtant, le débat public se concentre sur les traversées illégales de la Manche, alors qu’elles étaient à peine plus de 38 000 sur la même période, soit moins de 5 % de l’immigration totale. Une distraction opportuniste pour éviter de parler de l’immigration économique, pourtant indispensable à l’économie britannique.
    Au Danemark, seulement 2 200 demandes d’asile ont été enregistrées en 2024 (0,2 % des demandes dans l’Union européenne). Le pays n’est donc pas « submergé », mais son gouvernement utilise la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) comme bouc émissaire pour justifier des restrictions symboliques. Pourtant, la CEDH [qui veille à l’application de la Convention européenne des droits de l’homme] n’a jamais empêché le Danemark de protéger son modèle social – elle lui a simplement rappelé ses obligations en matière de droits humains.
    En ciblant les demandeurs d’asile et la Convention européenne des droits de l’homme, M. Starmer et Mme Frederiksen reprennent le discours de l’extrême droite : celle-ci dénonce depuis des années la Convention comme un « obstacle à la souveraineté nationale ». En critiquant la Convention, ils normalisent ce discours et affaiblissent les garde-fous juridiques qui protègent les droits fondamentaux.
    Pénurie de main-d’œuvre
    La réalité est pourtant claire : l’Europe a besoin de l’immigration pour compenser le vieillissement démographique et la pénurie de main-d’œuvre. Plutôt que de l’assumer, les dirigeants préfèrent alimenter les peurs et éviter le vrai débat. Pourtant, au lieu d’expliquer cette réalité complexe, M. Starmer et Mme Frederiksen préfèrent surfer sur l’émotion et reprendre les thèmes de l’extrême droite : la « submersion migratoire », la « perte de contrôle », ou la « menace pour le modèle social ». En faisant cela, ils légitiment les solutions radicales proposées par ces mêmes partis.
    En adoptant un discours sécuritaire et restrictif, les partis traditionnels commettent trois erreurs majeures. Premièrement, ils normalisent les idées d’extrême droite : plus un thème est repris par le « centre », plus il devient acceptable dans le débat public. En attaquant la CEDH ou en durcissant les frontières, M. Starmer et Mme Frederiksen banalisent les propositions du Rassemblement national, du UKIP britannique, d’Alternative pour l’Allemagne ou de Fratelli d’Italia, qui vont encore plus loin.
    Deuxièmement, ils affaiblissent les contre-discours : en abandonnant le terrain des valeurs humanistes – accueil, intégration, droits humains –, ils laissent le champ libre à l’extrême droite pour monopoliser le débat. Résultat : celle-ci peut se présenter comme la « seule alternative cohérente », car elle va « plus loin » que les mesures symboliques des gouvernements en place. Enfin, ils repoussent les solutions réelles : plutôt que de restreindre l’immigration, les gouvernements devraient se concentrer sur l’intégration (langue, reconnaissance des diplômes, accès à l’emploi), la lutte contre les discriminations dans le recrutement et le logement et la défense de la CEDH, qui protège les droits fondamentaux et limite l’arbitraire.
    La seule réponse durable à l’extrême droite, c’est un discours de vérité. Oui, l’Europe a besoin de l’immigration pour son économie et sa démographie. Non, les demandeurs d’asile ne sont pas une menace – ils peuvent devenir une chance si on leur en donne les moyens. Oui, la Convention européenne des droits de l’homme et les droits humains doivent être défendus, car ils sont le ciment de nos démocraties. En cédant à la tentation du populisme, M. Starmer et Mme Frederiksen ne font que préparer le terrain pour ceux qu’ils prétendent combattre. Il est temps que les partis républicains assument leurs responsabilités : expliquer, éduquer, et proposer des solutions justes et réalistes – plutôt que de jouer les pyromanes pour mieux se présenter en pompiers.

    #Covid-19#migrant#migration#royaumeuni#politiquemigratoire#extremedroite#immigration#asile#danemark#droit#sante

  • « Le sauvetage de vies humaines est un acte humanitaire et les personnes qui l’accomplissent doivent être protégées »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/16/le-sauvetage-de-vies-humaines-est-un-acte-humanitaire-et-les-personnes-qui-l

    « Le sauvetage de vies humaines est un acte humanitaire et les personnes qui l’accomplissent doivent être protégées »
    Tribune
    Collectif
    Dans une tribune au « Monde », un collectif de parlementaires, parmi lesquels Jimmy Pahun, Thomas Portes et Mélanie Vogel, déplore l’absence de réaction diplomatique à la suite de l’attaque, au mois d’août, du navire humanitaire « Ocean Viking ».
    Le dimanche 24 août, l’équipe de l’association SOS Méditerranée a été la cible de tirs de gardes-côtes libyens alors qu’elle naviguait sur les eaux internationales dans le cadre d’une mission de sauvetage. Le sauvetage, qu’il s’agisse de migrants ou non, est pourtant régi par les mêmes règles internationales partout.
    L’ONG SOS Méditerranée est basée en France, son siège est enregistré à Marseille, et plusieurs membres de l’équipage victimes de cet incident sont de nationalité française. Nous, parlementaires français, déplorons l’absence de réaction diplomatique à la hauteur de cette tragédie.
    Le jour de l’attaque, les membres de l’équipage à bord de l’Ocean Viking, alertés par un cas de détresse, s’apprêtaient à réaliser un troisième sauvetage en Méditerranée centrale. Conformément au droit maritime international, en raison de la défaillance des autorités libyennes pourtant garantes de la coordination du sauvetage dans cette zone, les autorités maritimes italiennes ont autorisé l’équipage à effectuer un détour pour aller chercher cette troisième embarcation.
    Alors que l’Ocean Viking prenait la direction de l’embarcation en détresse, un patrouilleur libyen s’est approché à vive allure du navire et a exigé de façon illégale que le navire quitte la zone puis a engagé une séquence de tirs d’une vingtaine de minutes, mettant gravement en danger l’équipage, les rescapés et le navire. Grâce au professionnalisme des équipes à bord, aucune victime n’a été à déplorer, mais cette agression sur les membres de l’équipage et les rescapés à bord a causé un traumatisme important, et les dégâts matériels sur le navire et les équipements de sauvetage sont lourds.
    La mise en danger, dans le cadre d’une opération humanitaire, au mépris du droit international et maritime, ne peut rester sans conséquences. Nous rappelons que ces humanitaires ont agi dans le plus strict respect du droit maritime international. En effet, la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (1982) établit l’obligation de prêter assistance, obligation renforcée par la Convention internationale pour la sauvegarde de la vie humaine en mer (1974) et la Convention internationale sur la recherche et le sauvetage maritimes (1979).
    L’obligation de secourir s’applique à toute personne se trouvant en situation de détresse en mer, indépendamment de sa nationalité ou de son statut juridique, de sa destination, de ses intentions, ou encore des circonstances dans lesquelles elle est retrouvée.
    Nous affirmons que le sauvetage de vies humaines est un acte humanitaire et qu’à ce titre les personnes qui l’accomplissent doivent être protégées. Nous demandons au gouvernement d’exiger une enquête indépendante sur cette dramatique agression et d’agir sur le plan européen pour la suspension de tout soutien financier, matériel et opérationnel de l’Union européenne et de l’Italie aux gardes-côtes libyens. Elsa Faucillon, députée (Parti communiste français, PCF) des Hauts-de-Seine ; Jérémy Bacchi, sénateur (PCF) des Bouches-du-Rhône ; Colette Capdevielle, députée (Parti socialiste, PS) des Pyrénées-Atlantiques ; Hendrik Davi, député (L’Après, ex-La France insoumise, LFI) des Bouches-du-Rhône ; Fanny Dombre-Coste, députée (PS) de l’Hérault ; Stella Dupont, députée sans étiquette du Maine-et-Loire ; Jimmy Pahun, député (MoDem) du Morbihan ; Thomas Portes, député (LFI) de Seine-Saint-Denis ; Mickaël Vallet, sénateur (PS) de la Charente-Maritime ; Mélanie Vogel, sénatrice (Les Ecologistes) des Français de l’étranger.

    #covid-19#migrant#migration#mediterranee#ONG#humanitaire#droit#sante

  • Caroline Ibos, sociologue : « La neutralité scientifique est au mieux une illusion, au pire une injonction politique »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/15/caroline-ibos-sociologue-la-neutralite-scientifique-est-au-mieux-une-illusio

    Caroline Ibos est professeure de sociologie et d’études de genre à l’université Paris-VIII-Vincennes-Saint-Denis, chercheuse au Sophiapol, et travaille notamment sur les éthiques du care (le soin, en anglais, au sens non médicalisé du mot) et les domesticités. Elle a publié, avec Eric Fassin, La Savante et le Politique. Ce que le féminisme fait aux sciences sociales (PUF, 328 pages, 20 euros).

    Votre livre se présente comme une réponse aux attaques visant la recherche scientifique, en particulier les sciences humaines et sociales. Comment expliquez-vous cette virulence ?

    Ces attaques sont en effet massives, de la part de forces politiques qui revendiquent une lecture biologisante du monde : les milliardaires y sont vus comme des génies qui méritent leur fortune, les pauvres comme des faibles, nés pour être pauvres, les femmes sont définies par leur « nature », légitimant un ordre social qui les renvoie à la maison…

    Les sciences sociales viennent déranger cet ordre établi, parce qu’elles portent un regard critique qui interroge, justement, ce qui semble si évident. En dénaturalisant les rapports sociaux et les inégalités, elles déstabilisent les discours d’autorité. Il faut donc les faire taire.

    Aux Etats-Unis, l’offensive a d’abord été dirigée contre les sciences sociales, avant de cibler aussi celles du climat ou la microbiologie et même les vaccins… En Europe, les études de genre sont attaquées depuis longtemps dans des pays comme la Hongrie. En France, l’intervention de la ministre Frédérique Vidal réclamant, en 2021, une enquête sur certains champs d’études critiques a marqué les esprits.

    Dans ce contexte d’intimidation et d’incertitude, il nous a semblé important de mettre en lumière les protocoles et les principes qui légitiment le travail scientifique. Nous voulions également revenir à la seule question qui vaille au fond : à quelles conditions les sciences sociales peuvent-elles remettre en cause ce qui semble évident, c’est-à-dire être véritablement critiques ?

    https://justpaste.it/m2tie

    #livre #sciences_sociales #neutralité_scientifique #naturalisation

    • L’apport des études féministes pour plus d’objectivité scientifique
      https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/15/l-apport-des-etudes-feministes-pour-plus-d-objectivite-scientifique_6657712_

      Livre. Des Etats-Unis à l’Europe, du Brésil à la Russie, les sciences sociales sont les cibles d’attaques violentes. La France n’échappe pas à ces offensives émanant de figures politiques de #droite et d’#extrême_droite, mais aussi d’#universitaires reprochant à leurs collègues de confondre #recherche et idéologie. C’est parce qu’ils jugent nécessaire de « prendre au sérieux la controverse épistémologique » que les sociologues Eric Fassin et Caroline Ibos, professeurs à l’université Paris-VIII-Vincennes-Saint-Denis, ont eu l’idée de cet essai dense et éclairant dont le titre emprunte à la fois à Max Weber et aux travaux féministes (La Savante et le Politique. Ce que le féminisme fait aux sciences sociales, PUF, 328 pages, 20 euros).

      Les deux spécialistes des études de genre y proposent un retour aux sources théoriques pour interroger le positionnement du chercheur et montrer que les sciences sociales ont toujours été politiques. Parce que la neutralité est illusoire, l’ouvrage s’attache à mettre en lumière l’apport des #études_féministes dans la quête d’objectivité. Plutôt que de vouloir corriger les biais par le dépassement des points de vue, elles engagent au contraire à situer les savoirs, et à ouvrir grand la recherche aux expériences, avec une attention particulière à celles des #minorités.

      Une dernière partie questionne l’éthique des enquêtes de terrain en sociologie à partir d’un épisode méconnu de l’histoire de la discipline, lorsque, autour de Jane Addams (1860-1935), les #femmes de la Hull House à Chicago réalisent des enquêtes dans des ateliers ou des tribunaux pour enfants, dans une perspective de réforme sociale. Ces travaux, jugés – déjà – trop politiques, seront écartés, avec leurs autrices, par les universitaires – masculins – de l’école de Chicago.

      S’il est plutôt destiné à un public universitaire, nul doute que cet essai, présenté par ses auteurs comme « une sorte de guide scientifique de l’engagement savant », contribuera utilement à nourrir le débat.

      #féminisme #point_de_vue_situé

  • « Le Sénat doit ouvrir l’assurance-chômage aux artistes-auteurs et autrices »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/15/le-senat-doit-ouvrir-l-assurance-chomage-aux-artistes-auteurs-et-autrices_66

    Nous chérissons la création : celle qui nous relie, nous éveille, nous interroge et nous rend libres. Elle accompagne nos vies, façonne notre imaginaire collectif et demeure l’un des lieux où se construit notre capacité d’émancipation. Pourtant, celles et ceux qui sont à l’origine de toute œuvre continuent d’exercer dans un angle mort de la protection sociale. Créer est un métier ; il est temps de reconnaître pleinement la condition des #artistes-auteurs en leur ouvrant les droits à l’#assurance-chômage.

    L’#économie_culturelle s’appuie massivement sur notre travail. Nos créations génèrent une activité économique qui fait vivre les secteurs de la musique, de l’art contemporain, du cinéma, de l’audiovisuel, de l’édition ou du design, soit près d’un million d’emplois. En 2022, le secteur de la culture représentait 100 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

    Les montants dégagés par ce marché sont colossaux, mais sans rapport avec nos conditions de vie.

    Le récent rapport des députées Soumya Bourouaha (Parti communiste) et Camille Galliard-Minier (Ensemble pour la République) sur la « continuité de revenus pour les artistes-auteurs » l’a confirmé, notre secteur est traversé par une précarité systémique, des inégalités massives et exclusion du partage de la valeur. L’ensemble couplé par une carence en droits sociaux – nous ne bénéficions ni de la reconnaissance en cas d’accident du travail ou de maladie professionnelle, ni des congés payés, ni de l’assurance-chômage.

    Jamais rémunérés pour le temps de recherche

    Nous ne sommes rémunérés que lorsque l’œuvre est exploitée, jamais pour le temps de recherche et de création qui la fait naître. Or, créer nécessite du temps. Une fois l’œuvre achevée, nous pourrons éventuellement percevoir des revenus en fonction de sa vente ou de sa diffusion. En attendant ces hypothétiques retombées financières, nous devons assumer seuls ce temps de travail et les dépenses qu’il occasionne.

    Durant tout ce temps, les artistes sont actifs et travaillent. Du fait de la discontinuité de nos rémunérations, la plupart des artistes sont contraints de passer à un moment ou à un autre par la case revenu de solidarité active (#RSA). C’est le seul filet de sécurité, inadapté, qui nous est proposé, ce qui n’est pas sans provoquer des tensions avec les administrations chargées des minima sociaux.

    Une telle insécurité empêche d’exercer sereinement nos métiers, d’accéder au crédit ou au logement, d’imaginer avoir des enfants ou simplement de refuser des contrats déséquilibrés. Elle fragilise l’entrée dans la profession, restreint la diversité sociologique des auteurs et accroît la vulnérabilité aux violences morales, sexistes et sexuelles.

    Cette réalité est aujourd’hui aggravée par l’irruption de l’intelligence artificielle générative, qui menace d’entraîner une chute supplémentaire de nos revenus. A l’heure où s’ouvre un bouleversement technologique majeur, nous devrions pouvoir compter sur un système de protection adapté à la nature de nos activités. Ce n’est pas le cas.

    La France accuse un retard inquiétant. Le Parlement européen a rappelé en 2023 que les artistes doivent, comme tous les travailleurs, bénéficier d’un salaire minimum, de congés payés, d’une protection contre les accidents du travail, de pensions contributives et d’allocations chômage. Plusieurs pays ont déjà avancé en ce sens : la Belgique a intégré les artistes dans l’assurance-chômage. Rien ne justifie que la France reste à l’écart plus longtemps.

    Réparer une injustice

    La proposition de loi portée au Sénat par la sénatrice Monique de Marco (Les Ecologistes), soutenue par la quasi-totalité des organisations syndicales et professionnelles du secteur, propose d’intégrer enfin les artistes-auteurs dans la caisse commune de l’assurance-chômage. Une précédente tribune en faveur de cette intégration avait recueilli en quelques semaines plus de 20 000 signatures d’artistes-auteurs. Dans nos secteurs, cette revendication ne fait plus débat.

    Le financement de cette mesure repose sur une contribution des diffuseurs passant de 1,1 % à 5,15 %. Les artistes-auteurs s’acquittent déjà d’une part salariale de la contribution chômage par la contribution sociale généralisée (#CSG). Comment peut-on justifier que des travailleurs contribuent à un dispositif sans pouvoir en bénéficier ?

    L’accès au dispositif serait #conditionné à un seuil annuel minimal d’activité, comme c’est le cas dans le régime des intermittents. Il ne représente pas un privilège, mais la suite logique du rattachement des artistes-auteurs au régime général de la Sécurité sociale, commencé dans les années 1970 pour la retraite, la maladie et la famille.

    Adopter cette réforme, ce n’est pas seulement réparer une injustice ; c’est transformer concrètement les conditions d’exercice de la création. Cette proposition de loi améliorerait la qualité des œuvres de demain, en rééquilibrant la relation entre artistes, diffuseurs et commanditaires. Une continuité de revenus redonnerait du pouvoir à celles et ceux qui doivent négocier leurs contrats pendant toute leur carrière, elle permettrait de résister aux pressions économiques et d’ouvrir plus largement nos métiers à des profils sociologiques divers.

    Si cette avancée était refusée, les créateurs seraient maintenus dans un ordre social hérité du XIXᵉ siècle ; en l’acceptant, nous renforçons durablement notre avenir culturel.

    Mesdames et messieurs les sénateurs, nous vous appelons à voter ce texte qui reconnaîtra enfin le #travail des artistes-auteurs pour ce qu’il est : un travail. Protéger les auteurs, c’est protéger la liberté de créer et, par là même, la vitalité démocratique de notre pays.

    Premiers signataires : Pénélope Bagieu, dessinatrice de BD ; Ruedi Bauer, designer ; Mona Chollet, autrice ; Yves Citton, écrivain ; Cécile Coulon, autrice ; Matali Crasset, designeur ; Etienne Davodeau, auteur de bande dessinée ; Dugudus, affichiste ; Valérie Jouve, photographe ; Pierre-Yves Macé, compositeur ; Maguy Marin, chorégraphe ; Fanette Mellier, graphiste ; Oklou, autrice-compositrice, musicienne ; Ernest Pignon-Ernest, artiste ; Lewis Trondheim, auteur de bande dessinée ; Seumboy Vrainom, artiste.

    #revenu

  • Dominique Simonnot : « Il est désespérant de constater que trois évasions semblent beaucoup plus graves que cinq tués en prison sur une année »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/14/dominique-simonnot-il-est-desesperant-de-constater-que-trois-evasions-semble

    Depuis octobre 2024, cinq prisonniers ont été tués en France par leur codétenu, dans d’horribles circonstances. Parmi eux, un jeune homme, incarcéré aux Baumettes [à Marseille], terrorisé par son compagnon de cellule qu’il disait « fou ». Il a parlé, crié, il a écrit, appelé à l’interphone. En vain. Dans une question au gouvernement, la sénatrice [Les Républicains, Bouches-du-Rhône] Valérie Boyer a retracé la scène : « Son bourreau s’est servi d’un bol cassé pour le tuer, jusqu’à pratiquement le décapiter. » Le garde des sceaux lui a fait répondre : « Les deux procédures, judiciaire et administrative, sont toujours en cours. Dès lors, vous le savez bien, je ne peux pas m’exprimer sur l’affaire. Lorsque les conclusions de ces procédures seront rendues, M. le garde des sceaux, Gérald Darmanin, en tirera toutes les conséquences et prendra, le cas échéant, les mesures qui s’imposent pour qu’un tel drame ne se reproduise pas. »

    Sauf que, depuis, « un tel drame » s’est reproduit quatre fois. A Poitiers-Vivonne [en juin], à Bois-d’Arcy [dans les Yvelines, en mai], à Aix-Luynes [dans les Bouches-du-Rhône, en février], à Rennes-Vezin [en juin], où un homme souffrant d’incontinence fécale a succombé sous les coups de son codétenu, qui « ne supportait pas son odeur ».

    La répétition de « tels drames » n’a inspiré au gouvernement ni déclarations ni condoléances publiques. Non, au cours de l’année, l’indignation du ministre de la justice a visé bien d’autres sujets : des soins du visage prétendument dispensés aux détenus à Toulouse-Seysses – ce qui était faux –, une table de massage à la prison de Nîmes, qui lui a fait faire demi-tour juste avant sa visite, puis qui l’a conduit à interdire « les activités ludiques » pourtant inscrites dans la loi, oubliant leurs vertus de réinsertion ; interdictions heureusement démenties par le Conseil d’Etat.

    Quant à l’évasion d’un détenu – vite repris – lors d’une permission de sortie collective à Rennes-Vezin [en novembre], elle a causé le renvoi expéditif du directeur de la prison. Et, dans la foulée, [à Dijon], deux autres évasions « à l’ancienne », une scie pour les barreaux, des draps pour grimper sur le toit, devraient faire réfléchir au temps compté des surveillants, au sureffectif alarmant de résidents en cellules et au sous-effectif du personnel. Il manque 4 000 à 5 000 surveillants et 1 000 conseillers d’insertion et de probation. Le tout transforme en enfer la vie des cellules et des coursives.

    Pourtant, le ministre de la justice a annoncé des fouilles de cellules « XXL », pour que plus un portable ni 1 gramme de cannabis ne traînent dans les prisons. Voilà qui a contraint les surveillants à délaisser leurs tâches au bénéfice de fouilles et de saisies, mais les « stocks » se reconstitueront aussi vite. Autre conséquence, la suppression des permissions de sortie dites « collectives », sauf à être très encadrées de beaucoup de surveillants. Impossible, tant il manque de personnel. Toutes sont donc annulées, réduisant à zéro les efforts de celles et ceux qui les ont organisées, afin de préparer des détenus à une reprise de vie en société, à une voie vers la réinsertion qui, faut-il le rappeler, est inscrite dans la loi, mais si peu respectée.

    Entassement et mauvais traitements
    Il est désespérant de constater que trois évasions semblent beaucoup plus graves que cinq tués en une année. Plus graves que les suicides, en hausse perpétuelle – 141 en 2024 – au fur et à mesure que croît la surpopulation. Il y a une hiérarchie dans l’indignation. Des familles de ces victimes, tuées dans l’indifférence, se sont retournées contre l’Etat, invoquant des dysfonctionnements graves. Car ces crimes ont en commun la surpopulation carcérale effarante qui frappe les établissements où ils ont eu lieu, 150 %, 200 %, voire 270 % d’occupation. Faute de place, de temps, d’effectifs, le personnel, débordé, n’a pas prêté aux alertes l’attention qu’il fallait.

    Le garde des sceaux reconnaît, lucidement, des conditions de détention « indignes ». Il sait que les violences montent de manière exponentielle au fur et à mesure que s’accroît la surpopulation carcérale. Tous les professionnels s’inquiètent d’incidents graves, devenus quotidiens dans des prisons de plus en plus ingérables. Il y a peu, un avis du contrôleur général des lieux de privation de liberté dénonçait la honteuse vétusté des prisons. Hélas, a répondu le ministre, il n’y a pas le budget pour les rénover. Pas le budget pour que cessent l’humiliation de cellules pourries, l’entassement et les mauvais traitements qui en découlent. Pourtant 29 millions d’euros viennent d’être miraculeusement trouvés pour des brouilleurs de portables qui, comme les précédents – ayant coûté d’autres millions –, risquent de devenir vite obsolètes. Ainsi se résume la politique pénitentiaire menée, sans vision, à coups de déclarations fracassantes.

  • « Les reculs environnementaux de l’Europe sont les premiers marqueurs de sa trumpisation »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/14/les-reculs-environnementaux-de-l-europe-sont-les-premiers-marqueurs-de-sa-tr


    Donald Trump et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, après l’annonce d’un accord commercial entre les Etats-Unis et l’Union européenne, à Turnberry (Ecosse), le 27 juillet 2025. EVELYN HOCKSTEIN / REUTERS

    « Nous ne combattons pas les combustibles fossiles, mais uniquement les émissions [de gaz à effet de serre] qui en sont issues. » L’auteur de cette déclaration aux relents de rhétorique orwellienne n’est pas Chris Wright, l’ancien magnat du gaz de schiste devenu secrétaire à l’énergie des Etats-Unis, ou un quelconque climatosceptique de l’administration Trump : c’est Ursula von der Leyen. La présidente de la Commission européenne s’exprimait ainsi au cours de la conférence de presse clôturant la réunion du G20, le 21 novembre à Johannesburg (Afrique du Sud), à un moment qui ne doit rien au hasard. Le même jour, à Belem (Brésil), les délégations des Etats parties à la Convention des Nations unies sur le climat tentaient de s’accorder sur un texte commun à l’issue de la COP30.

    Cette déclaration n’est pas un mot maladroit. Elle est, au contraire, symptomatique du mouvement d’alignement en cours de l’Union européenne (UE) sur l’Amérique de Donald Trump. Cet alignement prend la forme, ces derniers mois, d’une série de reculs réglementaires et de renoncements sur l’environnement, la santé ou encore la responsabilité sociale et environnementale des entreprises. Autant de marqueurs de la singularité du Vieux Continent qui s’effacent ou sont remis en cause à un rythme étourdissant.

    https://justpaste.it/lrqyt

    #écologie

  • « Nous refusons une psychiatrie de vitrine », alerte un collectif de psychiatres

    La proposition de loi n° 385 déposée au Sénat et qui vise à inscrire dans le code de la santé publique les « centres experts en santé mentale », pilotés par la Fondation FondaMental, suscite une profonde inquiétude parmi les professionnels et les usagers de la psychiatrie. Sous couvert d’innovation scientifique, ce texte entérine un choix politique : substituer à une #psychiatrie_publique déjà fragilisée un modèle sélectif, orienté par pathologie, incapable de répondre aux besoins immenses auxquels la société est confrontée, mais tout à fait conforme à l’idée de rationalisation des coûts, ce qui fait, n’en doutons pas, son succès politique.

    Depuis la création de ces structures en 2007, 54 centres ont été mis en place et sont consacrés aux troubles bipolaires, à la schizophrénie, à la dépression résistante et à l’autisme adulte. Ils fonctionnent comme des dispositifs de troisième niveau : ils effectuent des diagnostics, prescrivent des recommandations, mais ne soignent pas. Leur promotion politique s’appuie sur des chiffres spectaculaires : une prétendue réduction de 50 % des hospitalisations après un passage en centre expert, promettant jusqu’à 18 milliards d’euros d’économies pour l’Assurance-maladie.

    Or, ces chiffres proviennent d’une seule étude non contrôlée, dont les auteurs eux-mêmes reconnaissent qu’elle ne peut démontrer un effet direct des centres experts. De plus, concernant la schizophrénie ou la dépression résistante, il n’existe aucune donnée ni aucune étude pour avancer la promesse de ces résultats d’économie.

    Effondrement du secteur

    La fragilité scientifique de ces travaux est régulièrement soulignée, comme l’expliquait un article de Stéphane Foucart dans Le Monde du 3 juin 2025. De plus, Alain Milon [élu Les Républicains du Vaucluse], l’un des sénateurs à l’origine de la proposition de loi, a été administrateur de la #Fondation_FondaMental entre 2011 et 2015. Cela n’empêche pas les promoteurs d’en faire le fondement d’une réforme, élaborée sans concertation avec les praticiens du terrain, ni les syndicats. On cherche ainsi à transformer une décision gestionnaire en choix scientifique éclairé, au prix d’une confusion entre recherche et politique sanitaire.

    Car, pendant ce temps, la psychiatrie de #secteur – seule organisation capable d’assurer une continuité du soin, de l’ambulatoire à l’hospitalier – s’effondre. Fermeture de services, crise de vocation, équipes exsangues, des délais de consultation qui s’allongent : tout témoigne d’une crise structurelle profonde, liée à un manque de moyens humains et financiers. Dans ce contexte, détourner des ressources pour financer des structures ultra-spécialisées revient à amplifier la pénurie plutôt qu’à la résoudre.

    Surtout, ce modèle véhicule une vision réductrice de la #psychiatrie. Les #centres_experts promeuvent une approche fondée sur les biomarqueurs, l’imagerie, la génomique. Mais, à l’heure actuelle, ces examens complémentaires n’ont aucune validité pour établir un diagnostic psychiatrique. L’utilisation de ces techniques va engendrer un coût exponentiel qui n’est pas chiffré par ses promoteurs.

    La recherche est nécessaire, mais ne peut se faire à la place de l’organisation des #soins, au risque de pénaliser directement les usagers. Rien ne peut venir remplacer l’accompagnement proposé par le secteur psychiatrique, qui assure en grande partie les urgences, les hospitalisations, les soins ambulatoires, les visites à domicile, les médiations thérapeutiques dans les hôpitaux de jour et les centres d’accueil thérapeutique à temps partiel, l’accompagnement social et familial.

    Reconstruire une psychiatrie publique engagée

    En l’état actuel du champ de la santé mentale, orienter des patients vers des centres experts pour ensuite les renvoyer vers des services déjà saturés ne fera qu’aggraver leur souffrance et leur errance. Nous refusons une psychiatrie de vitrine, destinée à masquer l’effondrement du service public. La santé mentale n’est pas un marché. Elle n’est pas un outil de communication ni un terrain d’expérimentation politique. Elle est un droit et, pour beaucoup, une nécessité.

    En conséquence, nous demandons le retrait immédiat de cette proposition de loi, mais aussi l’arrêt de toute extension du modèle des centres experts et la mise en place d’un plan national massif de renforcement de la psychiatrie de secteur, seule garante de l’égalité d’accès aux soins et de la continuité thérapeutique.

    Le véritable courage politique consisterait à reconstruire une psychiatrie publique engagée, proche et humaine, et qui a largement prouvé, depuis de nombreuses années, sa capacité à répondre aux besoins réels de la souffrance psychique de toutes et de tous.

    Xavier Bonnemaison, psychiatre, membre de l’Association de santé mentale du 13ᵉ arrondissement de Paris(ASM 13) ; Sarah Bydlowski, psychiatre, membre de l’ASM 13 ; Nicolas Dissez, psychiatre, membre de la revue « Evolution psychiatrique » ; Clément Fromentin, psychiatre, membre de l’ASM 13, de la revue « Evolution psychiatrique », de l’Ecole de la cause freudienne (ECF) ; Pascale Jeanneau-Tolila, psychiatre, membre de l’ASM 13 ; Isabelle Secret-Bobolakis, membre de la revue « Evolution psychiatrique » ; Benjamin Weil, psychiatre, membre de l’ASM 13 et de la revue « Evolution psychiatrique ». La liste complète des signataires est à retrouver ici https://levolutionpsychiatrique.fr/2025/12/10/signataires-de-la-tribune.

    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/11/nous-refusons-une-psychiatrie-de-vitrine-alerte-un-collectif-de-psychiatres_

  • Plan Trump pour Gaza : « Le Conseil de sécurité de l’ONU a institutionnalisé un protectorat illégal sur Gaza »

    Présentée comme « historique », la résolution 2803 adoptée le 17 novembre par le Conseil de sécurité des Nations unies l’est surtout par l’ampleur du précédent qu’elle crée : jamais l’#ONU n’avait validé la mise sous tutelle d’un territoire occupé au profit d’un plan négocié exclusivement entre les Etats-Unis et Israël, puis consacré comme norme internationale.
    Sous le couvert de la paix, le Conseil de sécurité entérine un dispositif contraire aux principes du droit international, du droit international humanitaire et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le texte se « félicite » d’un « plan d’ensemble » rédigé hors de tout cadre multilatéral, ignoré pendant deux ans puis réapparu sous la forme d’une annexe inspirée d’accords bilatéraux conclus à Washington et Jérusalem. Aucun acteur palestinien – ni le Hamas, ni l’Autorité palestinienne, ni la société civile – n’a participé à son élaboration. Comme l’a rappelé la professeure de droit public Monique Chemillier-Gendreau, autrice de Rendre impossible un Etat palestinien (Textuel, 160 pages, 17,90 euros), aucun processus de paix ne peut être légitime s’il est défini par une seule partie au conflit et son allié stratégique. Ici, tout contredit l’idée même de négociation.

    Certes, la présidence palestinienne a salué la résolution après son adoption, dans l’espoir d’un cessez-le-feu immédiat et d’un accès humanitaire. Mais un tel appui tardif, exprimé dans un contexte de contrainte extrême, ne vaut ni participation ni consentement libre aux mécanismes institutionnels imposés. Le droit international distingue clairement l’acceptation politique d’un arrêt des hostilités du consentement valide à un régime quasi tutélaire. L’endossement ultérieur ne saurait donc régulariser un plan conçu en dehors de tout cadre onusien.

    L’élément le plus préoccupant est pourtant ailleurs : la création d’un « conseil de paix » , doté d’une personnalité juridique internationale, chargé de gouverner Gaza jusqu’à la réalisation d’un programme de réformes imposé à l’Autorité palestinienne. Cette structure n’est pas une mission de l’ONU, n’est pas placée sous l’autorité du secrétaire général et serait dirigée par Donald Trump, entouré d’anciens dirigeants et de personnalités privées.

    Coalition ad hoc

    C’est la première fois que le Conseil de sécurité délègue des prérogatives quasi gouvernementales à une entité externe financée par des contributions volontaires, habilitée à administrer un territoire et à exercer des fonctions régaliennes. Un tel schéma ne correspond à aucune catégorie prévue par la charte des Nations unies : il s’agit d’une privatisation de la gouvernance internationale, au mépris du droit à l’autodétermination.

    La résolution autorise également la création d’une force internationale de stabilisation, qui n’est pas une force de l’ONU mais une coalition ad hoc, opérant « en consultation étroite » avec Israël et l’Egypte. Dotée d’un mandat exceptionnel – démilitarisation, destruction d’infrastructures, contrôle des frontières –, elle placerait un territoire ravagé par deux ans de bombardements et de crimes internationaux sous un régime sécuritaire dominé par les puissances responsables des hostilités. La neutralité, principe cardinal des opérations de paix, disparaît totalement.

    Plus grave encore, la résolution évince l’acquis normatif de l’ONU : silence sur la résolution 2334 (colonisation), sur les décisions de la Cour internationale de justice (CIJ) concernant l’occupation, le risque de génocide ou l’aide humanitaire ; absence des résolutions 242 et 338, pourtant fondatrices du cadre de paix. Elle ignore l’interdiction absolue d’utiliser la faim comme méthode de guerre – pourtant documentée et rappelée par la CIJ – et n’impose aucune obligation concrète à Israël en matière de protection des civils ou d’accès humanitaire, alors que Gaza demeure, selon l’ONU, la région la plus affamée du monde.

    En normalisant la déradicalisation forcée, la démilitarisation totale, le contrôle absolu des mouvements et la gestion externe de la gouvernance, le texte crée les conditions structurelles de violations graves du droit international humanitaire. Il rappelle les anciens mandats coloniaux : un territoire sous contrôle sécuritaire étranger, administré par un conseil international non élu, où la population est sommée d’accepter un cadre politique façonné de l’extérieur. Rien n’y garantit la sécurité des civils, l’accès généralisé à l’aide, la cessation des bombardements, ni la justice – aucune mention de la Cour pénale internationale, des enquêtes en cours ou de l’exigence de réparations. En somme, le Conseil de sécurité de l’ONU a institutionnalisé un protectorat illégal sur Gaza.

    L’argument selon lequel l’Autorité palestinienne aurait « approuvé » le dispositif repose sur une confusion : ce qu’elle a salué, c’est la perspective d’un cessez-le-feu, non la création d’un « conseil de paix » doté de prérogatives quasi gouvernementales. Aucune déclaration postérieure, formulée dans un contexte de détresse extrême, ne saurait valider la privation durable du droit d’un peuple à décider de ses institutions.

    La résolution 2803 n’est pas un pas vers une paix juste. C’est un recul majeur pour le droit international et pour la crédibilité même de l’ONU. Il appartient désormais aux Etats, aux juridictions et aux citoyens d’empêcher qu’elle devienne la nouvelle normalité.

    Alfonso Dorado, avocat et membre de Juristes pour le respect du #droit_international (Jurdi) ; Patrick Zahnd, président de Jurdi.
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/09/plan-trump-pour-gaza-le-conseil-de-securite-de-l-onu-a-institutionnalise-un-

  • Camille Chamois, philosophe : « Les écrits de Deleuze sont d’une actualité criante »

    Trente ans après la mort du philosophe, l’œuvre de l’auteur de « Mille plateaux » inspire les penseurs contemporains sur l’écologie ou le fascisme. Mais connaît aussi des réappropriations contre-intuitives par des mouvements réactionnaires, observe le chercheur, dans un entretien au « Monde ».

    « Un jour, peut-être, le siècle sera deleuzien », écrivait Michel Foucault en 1970. Cent ans après la naissance de Gilles Deleuze (1925-1995), cette citation s’avère-t-elle juste ? Grand penseur de #gauche après 1968, il incarne la pensée la plus novatrice de son époque : une #philosophie toujours en mouvement. A l’université expérimentale de Vincennes (aujourd’hui université Paris-VIII-Vincennes-Saint-Denis) où il enseignait entre 1979 et 1987, ses cours étaient bondés d’un public très large, et son bureau couvert de magnétophones − près de quatre cents heures de ses cours ont été enregistrés. L’Abécédaire, entretien filmé dans les années 1980, l’a définitivement rendu célèbre. De la société de contrôle au devenir du capitalisme, les concepts de son invention (« rhizome », « pli », « ritournelle », « nomadisme » ou encore « déterritorialisation ») constituent une boîte à outils pour comprendre les enjeux du monde actuel.
    En 2025, quels usages pouvons-nous faire de la pensée de Deleuze ? C’est la question que pose le philosophe Camille Chamois dans un ouvrage collectif intitulé Deleuze aujourd’hui (PUF, 156 pages, 12 euros) qu’il coordonne avec Thomas Detcheverry. Rattaché à l’Université libre de Bruxelles et au laboratoire Sophiapol de l’université de Nanterre, Camille Chamois est spécialiste de l’histoire de la philosophie contemporaine française. En 2022, il a publié Un autre monde possible. Gilles Deleuze face aux perspectivismes contemporains aux Presses universitaires de Rennes.

    Pourquoi la pensée de Deleuze est-elle actuelle ?

    Le pari de notre livre est de présenter la pensée de Deleuze telle qu’elle peut être utile et pertinente aujourd’hui. Beaucoup de ces propos sont absolument contemporains. Si, par le passé, le philosophe vedette était un totem intouchable, aujourd’hui la fascination autour de sa pensée – entendue comme une métaphysique aux concepts complexes tels que le « rhizome », le « corps sans organes » – est révolue. On peut appliquer la pensée deleuzienne à des enjeux propres au XXIe siècle, tels que la gouvernance algorithmique, la crise écologique, le conflit israélo-palestinien ou le fascisme.

    Quelle est la définition de Deleuze du fascisme ?

    Pour Gilles Deleuze et le psychanalyste #Félix_Guattari, le #fascisme correspond au désir d’avoir un chef et d’être opprimé : c’est le paradoxe de la « servitude volontaire » déjà identifié par la philosophie classique. Par exemple, on peut accepter d’être asservi par un chef à condition de s’assurer que d’autres sont plus asservis que nous – toute l’idéologie raciste et suprémaciste semble passer par là. Cette logique est importante pour comprendre la montée des fascismes contemporains. Félix Guattari décrit cette fascination morbide à propos de Jean-Marie Le Pen, dans les années 1980 : selon lui, l’individu accepte d’être opprimé par le Front national [actuel Rassemblement national] à condition de s’assurer que les populations immigrées soient plus opprimées que nous. Les ressorts affectifs sont le lit du fascisme.

    Trente ans après la mort de Deleuze, y a-t-il eu des usages surprenants de sa pensée ?

    Sa pensée a fait l’objet de nombreuses réappropriations contre-intuitives, notamment par les néoréactionnaires américains. Cette récupération tient à la définition du capitalisme que donnent Deleuze et Guattari. Dans leur ouvrage L’Anti-Œdipe [1972], ils affirment qu’il faut « accélérer le processus » du capitalisme. Mais rappelons-le : cette thèse trouve son origine dans un débat interne à la gauche radicale de l’époque. Elle consiste à précipiter le développement du capitalisme afin que les pays du tiers-monde puissent le dépasser, plutôt que de se replier sur des économies nationalistes réactionnaires et, de ce fait, favoriser son anéantissement.

    Bien plus tard, cette théorie connaîtra une trajectoire assez surprenante : sous la plume de l’écrivain britannique Nick Land, elle est devenue un argument pour développer une politique libertarienne, explicitement réactionnaire et racialiste – plus connue sous le nom d’#accélérationnisme de droite, incarné par un mouvement cyberpunk de la Silicon Valley via [le blogueur américain] Curtis Yarvin, le fondateur de Paypal Peter Thiel, jusqu’au vice-président américain, J. D. Vance, ou encore le personnage influent dans le monde de la technologie Marc Andreessen. Tous ont une philosophie très éclectique : ils aiment plutôt citer [l’anthropologue] _René Girard ou [le juriste allemand] Carl Schmitt, mais ils ont détourné cette formule de Deleuze et Guattari pour affirmer qu’il faut accélérer, à savoir, pour eux, en finir avec les droits sociaux et la perspective démocratique. Voilà comment un texte d’abord gauchiste des années 1970 peut avoir une destinée fasciste…

    Dans votre livre, vous rappelez que la philosophie de Deleuze est justement « inséparable d’un engagement à gauche ». Quel engagement du penseur entre en résonance avec les enjeux du monde contemporain ?

    Gilles Deleuze s’est, par exemple, intéressé à la Palestine dès le début des années 1970 car il a côtoyé des mouvements militants, comme les comités Palestine qui deviendront plus tard le Mouvement des travailleurs arabes. Et sa vision du conflit israélo-palestinien s’est profondément transformée. Il a notamment fréquenté Ilan Halevi, ex-membre juif du Fatah, et l’historien palestinien Elias Sanbar, deux auteurs qui ont nourri d’un point de vue théorique sa pensée sur la question des « peuples sans terre », par comparaison avec les populations sédentaires, les « nomades », que l’on retrouve essentiellement dans son ouvrage Mille plateaux (1980). Dans les colonnes du Monde, de Libération et de la Revue d’études palestiniennes, Deleuze a appelé au cessez-le-feu et a dénoncé le « génocide » − c’est son terme de l’époque − en Palestine. Ses prises de position sont d’une actualité criante.

    La notion de « société de contrôle » est également abordée dans votre ouvrage collectif. Pourquoi reste-t-elle pertinente à notre époque ?

    Dès lors que des caméras surveillent en permanence les rues, que des métadonnées enregistrent l’ensemble de votre historique de navigation sur Internet, il en résulte un phénomène d’autocensure. Vous serez tenté de vous dire : je vais faire ceci, mais pas cela. Dans son Post-scriptum sur les sociétés de contrôle [1990], Deleuze analysait la société depuis l’arrivée des technologies numériques et distinguait la « société de contrôle » de la « société de discipline ». Il se demandait : comment un gouvernement procède-t-il pour tenir sa population ?
    Si les individus ont tendance à se révolter, la « société de discipline » déploie en retour toute son agressivité. C’est ce qu’empruntait Deleuze à Michel Foucault dans Surveiller et punir [1975] : par exemple, le supplice de Robert-François Damiens écartelé sur la place publique en 1757 pour avoir tenté d’assassiner Louis XV. Sur le plan politique, l’efficacité de cette méthode n’est pas parfaite : elle laisse une grande marge de résistance à la population. Alors que la « société de contrôle » n’effraie pas les individus : elle oriente leur comportement en se basant sur des techniques psychologiques – c’est une douce manière de contenir un peuple. On peut aisément appliquer ce concept à notre époque.

    L’écologie est absente des écrits de Deleuze : en quoi sa philosophie peut-elle éclairer les problématiques environnementales actuelles ?

    De grands penseurs de l’écologie ont réactualisé sa pensée. En étudiant l’histoire des représentations du paysage, Deleuze a raconté l’évolution de l’attention que l’on prête à l’environnement : la forme d’un chêne, la densité de la terre. Dans son cours sur la peinture donné en mars 1981, il a déployé toute une histoire du regard sur la nature assez proche de ce que développent aujourd’hui les penseurs du vivant comme le philosophe Bruno Latour, l’anthropologue Philippe Descola, ou encore l’historienne Estelle Zhong Mengual. Tous mobilisent l’histoire de l’art comme une porte d’entrée dans la question écologique.
    Mais, à la différence de ce premier courant, Deleuze et Guattari n’ont pas seulement abordé la question écologique à partir de considérations sensibles ou cosmologiques. Ils en ont étudié les dimensions techniques et matérielles : les manières d’approvisionner l’eau dans les rizicultures, les manières de couper le bois, de domestiquer le bétail. Ce second aspect se rapproche davantage de l’écomarxisme contemporain que des penseurs du vivant.

    Et force est de constater que la prise de conscience de l’actuel désordre environnemental conduit à penser la terre comme un véritable « événement » au sens que Deleuze donne à ce terme. L’événement chez Deleuze ne désigne pas seulement un fait particulièrement important, il correspond à une transformation des manières de penser et de sentir. La question écologique a percuté les sociétés contemporaines.

    Pour nous, contemporains qui vivons depuis une vingtaine d’années sous la pression de catastrophes, l’impact écosystémique de l’ensemble de nos actions quotidiennes – comme prendre un bain, manger de la viande ou faire un voyage en avion – devient une préoccupation majeure. Les sociétés occidentales doivent composer avec cet événement, alors même qu’elles avaient tenté de le négliger. En présentant les choses ainsi, le réchauffement climatique et la crise de la biodiversité ne sont pas des phénomènes strictement scientifiques, ils sont appréhendés à travers la diversité des relations sociopolitiques à l’environnement.

    Selon vous, quelle branche de la philosophie deleuzienne résiste particulièrement au temps ?

    Deleuze reste le philosophe de la révolution. Contrairement à ce qu’affirment l’historien François Furet et le philosophe André Glucksmann, ce n’est pas parce que les révolutions tournent mal qu’il faut condamner celles et ceux qui se sont révoltés. Certes, les révolutions sont réprimées ou récupérées – des « gilets jaunes » à Sainte-Soline –, les exemples actuels ne manquent pas – sans parler de la situation internationale. Mais face à un ordre médiatique et politique oppressif, selon Deleuze, la révolution est le seul horizon possible. Il me semble que c’est là l’une de ses grandes thèses – et que, contrairement à ce qu’on dit parfois, elle n’a pas du tout vieilli.

    A la BNF, « L’Abécédaire » de Deleuze se réinvente
    A l’occasion du centenaire de la naissance du philosophe Gilles Deleuze, a eu lieu du 7 au 9 novembre « L’inventaire Deleuze », un événement organisé par le Centre Pompidou. Pour ce moment particulier, la Bibliothèque nationale de France a fusionné avec le cinéma MK2 Bibliothèque. Les deux bâtiments adjacents, dans le 13e arrondissement parisien, ont ouvert une porte commune permettant au public de circuler de l’un à l’autre, formant une même zone libre et lisse si chère au philosophe de la pensée spatiale.
    Des intellectuels, des écrivains et des artistes étaient réunis pour une programmation foisonnante. Sur le modèle de L’Abécédaire, un entretien filmé dans les années 1980, se sont tenues simultanément des conférences, des rencontres, des projections de films, des performances – le public devait faire des choix. Dès le hall d’entrée du cinéma, on entendait la voix rauque du dandy philosophe, diffusée par de multiples canaux.

    Comme pour en proposer une relecture subversive, L’Abécédaire a délibérément été inversé : c’est donc avec la lettre Z comme Zone qu’a été inaugurée la première soirée. L’écrivain Alain Damasio a ouvert le bal [en vedant des bières artisanales et de formations, ndc] sur fond de guitare électrique saturée, qui distille les vibrations d’un rock psychédélique des années 1970, à la croisée des explorations conceptuelles deleuziennes. L’écrivain a livré son admiration pour le philosophe dans une hypnotique confession musicale.

    La lettre V nous a transportés devant Vincennes, l’université perdue, un film documentaire de Virginie Linhart, sorti en 2016. D’une zone à l’autre, on naviguait dans la pensée deleuzienne, et on découvrait parfois des endroits méconnus, tel que P comme Palestine. Enfin, sur la scène du petit auditorium de la Bibliothèque nationale de France, l’idiot, l’Indien, le fabulateur, et d’autres personnages conceptuels deleuziens ont été conviés : le philosophe Matthieu Potte-Bonneville a incarné à la perfection la figure du « coureur », Pierre Zaoui, lui, a théâtralisé son intervention sur le « sujet larvaire » [était-ce un autoportrait en philosophe ? ndc].

    Deleuze se méfiait de la célébrité. Le philosophe rejetait toute mise en avant. Car si on se rappelle de lui comme d’un penseur vedette, celui qui remplissait abondamment ses salles de classe plaidait toujours pour une certaine humilité.

    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/08/camille-chamois-philosophe-les-ecrits-de-deleuze-sont-d-une-actualite-criant

    hum hum

    #Gilles_Deleuze

  • Comment les idées d’extrême droite se sont diffusées dans les discours institutionnels de la Vᵉ République
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/05/comment-les-idees-d-extreme-droite-se-sont-diffusees-dans-les-discours-insti

    Pour mesurer la pénétration de ces thématiques au sein même des discours gouvernementaux, ils se sont intéressés aux déclarations de politique générale des premiers ministres de la Ve République entre 1959 et 2024, ces « grands oraux » programmatiques prononcés devant la représentation nationale.

    [...]

    (...) A l’aide d’outils de traitement automatique du langage naturel, ils ont ensuite recherché ces thématiques dans les discours et attribué à chacun un « score idéologique d’extrême droite ».

    Pic lors de la guerre d’Algérie

    Premier enseignement, l’influence de ces idées est loin d’être uniforme. La courbe chronologique des scores forme un U dont les deux bords culminent à peu près au même niveau. Un premier pic apparaît au début des années 1960 au moment de la guerre d’Algérie. Ainsi, le discours de Michel Debré en 1959 est-il « imprégné d’éléments couramment mobilisés en période de guerre et souvent rattachés à l’extrême droite ». A partir de 1968, les occurrences se raréfient, les déclarations s’inspirant plus du gaullisme social, pour grimper à nouveau de façon « continue, progressive et transpartisane » entre 1976 et 2024.

    L’étude publiée dans la [Revue française de science politique (volume 75, numéro 2, met ainsi en évidence que les plus hauts scores concernent les premiers ministres de droite en période de cohabitation ainsi que ceux du centre. Cette tendance s’expliquerait par la « plasticité idéologique » du centre et son pragmatisme, évaluent les politistes. « En se présentant comme l’arbitre des extrêmes, le centre s’affranchit beaucoup plus facilement que les partis de droite et de gauche des barrières idéologiques existantes », écrivent-ils, se référant aux travaux de l’historien Pierre Serna sur l’« #extrême_centre ».

    S’ils restent prudents, ils estiment que la stratégie engagée par l’#extrême_droite dans les années 1970 pour diffuser ses idées dans la société et les rendre désirables pourrait constituer une « explication plausible » à la progression constatée.

  • Donald Trump et la contagion de l’impunité
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/02/donald-trump-et-la-contagion-de-l-impunite_6655687_3232.html

    La coïncidence est troublante. Le 21 novembre, l’administration des Etats-Unis a présenté un « plan de paix » pour mettre un terme à la guerre en Ukraine dont le point 26 prévoit « une amnistie totale » pour les actions de « toutes les parties impliquées dans ce conflit », mettant sur un pied d’égalité l’agresseur, Moscou, et l’agressé, Kiev. Selon ce plan favorable à la Russie, les deux camps doivent s’engager « à ne faire aucune réclamation, ni envisager aucune plainte à l’avenir ».

    Une semaine plus tard, le 28 novembre, le président des Etats-Unis, Donald Trump, a annoncé son intention de gracier l’ancien président de droite du Honduras Juan Orlando Hernandez, condamné en 2024 à quarante-cinq ans de prison aux Etats-Unis pour narcotrafic.

    Le 30 novembre, le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, poursuivi pour corruption, a adressé une demande de grâce officielle au président Isaac Herzog, assurant que « la fin immédiate du procès contribuera grandement à apaiser les tensions et à promouvoir la réconciliation générale dont [Israël] a tant besoin ». Une telle grâce simplifierait surtout son avenir politique, à la veille d’élections législatives cruciales pour le devenir d’Israël et de la question palestinienne.