Pour l’historien Julien Théry, mis en retrait par son université, l’antisémitisme de gauche n’est qu’une « fiction polémique stigmatisante ». Ce faisant, il sacrifie le vrai au nom du bien, fait valoir le spécialiste du socialisme et du judaïsme français Milo Lévy-Bruhl, pour qui l’antisémitisme de gauche est une tradition prégnante.
Publié le 16/12/2025
Julien Théry est professeur d’histoire médiévale à l’université de Lyon-II et producteur et animateur de la Grande H., émission d’histoire du Média, site et chaîne de télévision proche de La France insoumise. A ce titre, il est un membre éminent du groupe social des universitaires de gauche, au sein duquel il symbolise une tendance particulière. Ce groupe social se caractérise, en effet, par une tension entre son ethos universitaire et son inclination politique de gauche. Serviteur d’un idéal du vrai d’un côté, chevalier d’un idéal du bien de l’autre, les universitaires de gauche vivent structurellement une politisation contrariée.
Bien que leur fonction sociale dépende de leur conformité à ce double idéal, chacun sait qu’il est difficile de servir deux maîtres. La tentation est grande de neutraliser la tension entre deux idéaux en renonçant au bien au nom du vrai, ou au vrai au nom du bien. C’est cette deuxième tendance dont Julien Théry constitue un modèle.
Absurdité argumentative
Pour s’en convaincre, il suffit de se plonger dans le premier acte de l’affaire Théry. A la fin du mois d’octobre, le médiéviste s’aventure sur un terrain dont il n’est absolument pas spécialiste, et commet un texte indigent sur l’antisémitisme de gauche. La thèse de l’article est simple : l’antisémitisme de gauche est une « fiction polémique stigmatisante » résultant d’une « manipulation néolibérale-sioniste ». Aucune enquête ne sous-tend cette théorie, seulement des notions obèses et un schéma explicatif simpliste, qui emprunte davantage au complotisme qu’à la recherche empirique. Selon Théry, les « forces politiques de gouvernement » auraient inventé cet antisémitisme pour disqualifier les « grands mouvements de gauche », qui représenteraient une menace à leur hégémonie. Les dirigeants israéliens s’associant à cette machination afin de jeter l’opprobre sur des forces antisionistes repeintes en antisémites.
La thèse n’a rien de neuf, mais l’universitaire l’assoit ici sur une prétendue démonstration scientifique de l’inexistence d’un antisémitisme de gauche dans l’histoire. L’article commence ainsi par une synthèse démonstrative lapidaire, qui aligne les citations sélectives de figures de gauche, et les explications de texte orientées. Le sommet de l’absurdité argumentative est atteint dans les deux paragraphes consacrés au bloc soviétique.
L’auteur y réfute que les politiques de discriminations, puis de persécutions des juifs d’URSS, aient pu résulter d’une politique de gauche par l’argument déshistoricisant selon lequel les cas d’antisémitisme repérables durant les soixante-dix ans d’histoire des pays du bloc « ne ressortissent évidemment pas à l’idéologie communiste propre à ces régimes, mais à une tradition enracinée de très longue date dans la culture des sociétés concernées ».
Pétition de soutien
Qu’importe que l’antisémitisme de gauche, distinct de l’antisémitisme de droite, soit une tradition prégnante et d’ailleurs protéiforme selon qu’elle s’inscrit, par exemple, dans une matrice chrétienne de communion, laïcisée en injonction à la fraternité, qui voit d’un mauvais œil le résidu de particularisme juif ; dans des critiques sociales insuffisamment réflexives ; ou encore dans des formes pathologiques de revendications de justice promptes à fantasmer un privilège juif qui serait à niveler. Qu’importe également que l’accusation d’antisémitisme de gauche soit chronologiquement bien plus facile à rapprocher de l’explosion de l’antisémitisme depuis deux décennies que de la prétendue crainte néolibérale d’une perte d’hégémonie, ou de « la radicalisation du projet de colonisation de la Palestine après l’abandon des accords d’Oslo ». Le vrai importe peu à Théry quand le bien est en jeu.
Quelques semaines après la publication de cet article, le même Julien Théry est publiquement pris à partie par la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) en raison de sa publication d’une liste de noms de « génocidaires à boycotter » sur le groupe Facebook de son émission, la Grande H. Cette liste, rapprochée par la Licra d’une « liste de noms comme sous l’Occupation », reprend celle des signataires d’une tribune parue avant l’été demandant au Président de s’en tenir aux conditions qu’il avait lui-même posées, dans un premier temps, pour la reconnaissance de la Palestine.
La mise en cause, relayée par certains médias nationaux, occasionnera une campagne de « diffamation et de harcèlement, d’insultes et de menaces de mort ». C’est en tout cas ce qu’affirme une pétition de soutien, signée par plusieurs centaines d’universitaires, titrée « Contre un maccarthysme à la française – pour tous les Julien Théry à venir ».
Malheureusement, la pétition ne se place pas sur le strict terrain du bien en défendant un universitaire présenté comme injustement accusé d’antisémitisme, puisqu’elle endosse, elle aussi, les thèses de l’article de Julien Théry : il n’y a structurellement pas d’antisémitisme de gauche et l’invention de cet antisémitisme est une manipulation des sionistes – les néolibéraux ayant étrangement disparu de la machination. Collectivement, les universitaires de gauche sacrifient, à leur tour, le vrai au nom du bien.
Publications antisémites
Du bien apparent du moins, car quelques heures avant la publication de la tribune, plusieurs publications antisémites, partagées par Julien Théry lui-même, sont retrouvées sur le groupe Facebook de la Grande H. : l’image d’un juif au long nez, étoile de David en or autour du cou, qui pioche discrètement dans le sac à main d’une femme tenant un drapeau palestinien en s’exprimant « God promised me this wallet » ; une citation de Denis Olivennes (1) « Les Juifs sont présents en France depuis deux mille ans, bien avant les Francs et les Burgondes » assortie du commentaire « Ça commence comme ça et on se retrouve 65 millions enclavés à Gaza-sur-Brest au nom de Grand Israël » ; des textes euphémisant l’antisémitisme de Dieudonné, d’autres relayés depuis les comptes d’antisémites notoires comme Paul-Eric Blanrue ou Marc-Edouard Nabe…
Au-delà de Julien Théry lui-même, on constate rapidement que ce groupe Facebook, dont il est l’administrateur, accueille des dizaines de posts antisémites jamais modérés, même quand ils étaient signalés par certains utilisateurs. Autant d’idées qui préparent depuis vingt ans les passages à l’acte violents, trop souvent meurtriers, que subissent les juifs de notre pays. Les universitaires avaient sacrifié le vrai au bien que représentait la défense d’une victime innocente du « maccarthysme », ils défendaient en fait un antisémite de gauche : plus de trace de bien non plus.
Pourtant, comme si le bien ne les intéressait subitement plus, aucun signataire de la tribune ne s’est publiquement manifesté depuis pour retirer son soutien ou critiquer l’antisémitisme désormais tout à fait indéniable de Julien Théry. Nous voilà donc réduits à espérer que cette affaire puisse au moins avoir le mérite de rendre l’antisémitisme de gauche plus difficile à nier, à l’avenir, par les universitaires de gauche. Peut-être seront-ils moins nombreux, la prochaine fois, à renoncer à leur idéal du bien en volant au secours d’un antisémite, et à leur idéal du vrai en endossant des thèses tellement absurdes que les propres pratiques de celui qui les énonce les dénoncent dans la foulée. La crédibilité de leur prétention à assumer leur fonction sociale dépend de la leçon qu’ils sauront tirer, ou non, de cette affaire.