• Résolutions !

    « Le Monde diplomatique » inaugure sur son site Internet un instrument d’un type particulier : un poste d’observation et d’analyse des résolutions votées au #Conseil_de_sécurité et à l’Assemblée générale des #Nations_unies, de 1946 à nos jours. En quelques clics, chacun peut désormais comparer les comportements diplomatiques des États, découvrir qui vote pour quoi et avec qui. Et tâcher de comprendre pourquoi.

    https://www.monde-diplomatique.fr/2025/12/GAIDOZ/69059

    https://www.monde-diplomatique.fr/resolutions

    #ONU

  • Île-Longue survolée par des drones : plutôt la marque d’une opération malveillante | Le Télégramme
    https://www.letelegramme.fr/finistere/crozon-29160/ile-longue-survolee-par-des-drones-la-menace-hostile-se-precise-6941586


    Interdiction formelle de survoler en aéronefs non autorisés et drones la zone P 112 autour de l’Île-Longue.
    Infographie Le Télégramme / Jean-Philippe Delattre

    Le survol de plusieurs drones, ce jeudi soir, à proximité ou au-dessus de la base ultra-sécurisée de l’Île-Longue, à la pointe bretonne, tend à conforter l’hypothèse d’observations malveillantes.

    Les experts sont unanimes sur la question : le survol multiple de drones d’une zone militaire ne peut être que le fait d’une initiative ou d’une organisation hostile. Pour Alexandre Font (Drone Result à Brest), « un vol de nuit en zone interdite est fort probablement une opération d’espionnage industriel ou militaire ». Mais qui peut avoir intérêt à venir survoler la base ultrasecrète de l’Île-Longue, le sanctuaire naval de la force nucléaire de la dissuasion française ? Tous les regards se tournent évidemment vers la Russie, quand, dans la nuit du lundi 1er décembre 2025, des drones ont également été repérés par la Marine irlandaise sur la trajectoire du vol de Volodymyr Zelensky en visite officielle dans la verte Erin. En Bretagne, qui peut bien se cacher derrière ces déploiements nocturnes de drones ? D’où opèrent les pilotes ? Les autorités se font très discrètes sur les enquêtes en cours, ainsi que sur le matériel éventuellement récupéré.

    Lourdement équipés
    En presqu’île de Crozon, services spéciaux et gendarmes sont sur les dents. Leur objectif est de réussir à intercepter ces pilotes pour cesser ces survols récurrents et tenter d’en savoir davantage sur les buts recherchés.

    Selon plusieurs formateurs en drone de Bretagne, des survols simultanés ne peuvent être que le fait d’initiatives ou d’organisations hostiles. L’objectif est de venir prendre des renseignements de la zone à haute valeur ajoutée stratégique, tout en entretenant un faisceau régulier d’intimidation. Dotés de caméras infrarouges, de capteurs thermiques et/ou de systèmes de lidar pour lire un terrain en trois dimensions, ces drones peuvent recueillir un grand nombre d’informations, au-delà des images satellites conventionnelles qui trouvent rapidement leurs limites.

    Forte allonge et grande autonomie
    Ces survols malveillants sont réalisés par des drones customisés, non enregistrés, le plus souvent non éclairés et dotés de modes de propulsion des plus discrets. « Leur allonge et leur autonomie leur permettent d’être opérés à plus de 10 km des zones d’observation », selon le formateur Stéphane Le Bihan (Drone réponse à Lorient). Ces drones sont rapides et capables d’évoluer à haute altitude si besoin. Les organisations les plus puissantes sont capables de déployer des drones avec des ailes (type avion), bien plus rapides et endurants que les modèles à hélices. « Ce genre de drone peut tourner entre 1 h 30 et 2 h », confiait Stéphane Le Bihan, il y a trois semaines, au Télégramme.

    Points hauts sous surveillance
    Les bonnes conditions de vol de ce jeudi soir (ciel dégagé et pleine lune très brillante) ont sans doute motivé ce nouveau déploiement interdit.

    L’éloignement des zones de décollage complique évidemment la tâche des autorités militaires qui tentent d’interpeller ces pilotes, dès lors que les alertes sont relayées. Plus les drones partent de loin, plus la zone de recherche s’élargit, surtout si les engins volants sont déployés depuis la mer. De manière générale, les zones hautes sont prioritairement ciblées, la hauteur permettant de garder le meilleur contrôle entre la console et un drone évoluant à grande distance. On pense naturellement aux abords du Menez-Hom, à l’entrée de la presqu’île de Crozon et à d’autres points hauts du secteur désormais sous étroite surveillance.

    • Face aux intrusions de drones, la France réfléchit à changer la loi pour pouvoir plus facilement les abattre [23 nov. 25]
      https://www.lemonde.fr/international/article/2025/11/23/face-aux-intrusions-de-drones-la-france-reflechit-a-changer-la-loi-pour-pouv

      En l’état actuel du droit, les armées et tous les opérateurs d’importance vitale, comme ils sont désignés, n’ont en effet pas les mains libres pour se doter de systèmes anti-drones « sur étagère » et les utiliser comme bon leur semble. Les freins sont en partie financiers, mais aussi normatifs. L’acquisition de ces équipements est en effet soumise au feu vert de la direction générale de l’aviation civile, qui a longtemps été frileuse sur le sujet. Face à la multiplication des intrusions, on envisage toutefois au SGDSN de ne plus attendre, d’acheter toutes les solutions disponibles sur le marché, de les évaluer, puis de faire un choix dans un délai de six mois.

      Radars de l’armée de l’air
      Dans l’immédiat, seule la menace liée aux très grands drones ou aux drones pouvant être assimilés à des armes de guerre est maîtrisée. Leur surveillance revient à l’armée de l’air. Si un Shahed de conception iranienne ou un Geran (sa version russe), très employés sur le front ukrainien, pénétrait l’espace aérien français, comme cela a pu arriver dans certains pays d’Europe de l’Est en septembre, ce sont principalement les radars de l’armée de l’air qui le détecteraient. L’Etat-major pourrait alors décider de faire décoller des avions de chasse pour le détruire, étant précisé que ses dimensions (3,5 mètres de long et 2,5 mètres pour le Shahed ou le Geran) imposent de l’abattre au-dessus d’une zone non habitée.

      Ce cas de figure est cependant le moins probable, car ces drones suspects pourraient être repérés avant de franchir les frontières. Et ce, grâce au partage d’informations entre les pays de l’OTAN, affirmait, le 2 octobre, le général Olivier Poncet, chef d’état-major du commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes, lors d’un point presse. Soixante-dix radars couvrent le territoire, et dans le ciel, des patrouilles de renseignement de type AWACS complètent le dispositif. A Lyon, un centre consacré à la sûreté aérienne tient en permanence à jour une grande carte où s’affichent en temps réel tous les aéronefs en vol dans le ciel européen.

      La préoccupation concerne surtout les petits drones « pirates », capables de perturber tout un trafic aérien ou de susciter le doute au-dessus des emprises sensibles. Le cadre légal en vigueur permet théoriquement aux militaires de dégainer leurs armes (canon, fusil ou brouilleur de courte portée) pour les contrer. Mais ils ne peuvent le faire qu’à l’intérieur de leurs enceintes. Dès qu’ils sont en dehors, ils doivent appeler la gendarmerie, qui ne peut agir que sous le contrôle du préfet. Un cadre d’intervention qui semble dépassé compte tenu de l’imminence du danger en cas de survol d’un site sensible, mais aussi des risques liés au tir lui-même, avec des retombées de munitions sur plusieurs kilomètres, selon l’armement utilisé.

      [...] Seuls des aménagements juridiques permettraient d’assouplir le recours aux brouilleurs ou aux armes à feu par les militaires et agents de sécurité privés pour neutraliser ces drones. L’armée de terre disposera, par exemple, dès 2026, d’une centaine de nouveaux systèmes pour cette menace. Baptisés Proteus, il s’agira de vieux canons anti-aériens de 20 millimètres montés sur des camions militaires légers recyclés, dotés d’une caméra thermique et d’intelligence artificielle capable de cibler un drone jusqu’à 1 500 mètres d’altitude.

      Le souhait de faire évoluer la législation vient notamment du constat des limites du durcissement de la législation sur les drones ces dernières années. Depuis 2016, la plupart des utilisateurs de drones, même de faible poids (autour de 250 grammes), doivent s’enregistrer auprès de la direction générale de l’aviation civile. Depuis 2019, la France exige aussi que tout drone de plus de 800 grammes soit équipé d’un dispositif de signalement électronique à distance. Cette « balise » doit permettre aux forces de l’ordre situées à proximité de localiser précisément le drone et d’identifier l’exploitant (grâce à son autorisation de fabrication et de mise en vente, ou « numéro FRA »).

      Mais, face à des drones qui peuvent être lancés de plus en plus loin et voler de plus en plus vite, les enquêtes judiciaires ouvertes en cas d’intrusion permettent rarement de remonter jusqu’aux télépilotes. Les investigations lancées ces dernières semaines concernant le survol du camp de Mourmelon (Marne), de l’usine de poudre explosive Eurenco située à Bergerac (Dordogne), ou encore du convoi de chars Leclerc revenant d’un exercice de l’OTAN, près de Mulhouse (Haut-Rhin), n’ont permis, à ce stade, d’interpeller aucun auteur de ces actes malveillants. Et ce alors que les sanctions en cas d’infraction, même en cas de survol par « maladresse », sont au minimum de six mois d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende.

      En Allemagne, le verrou de l’intervention des forces armées et de la police pour abattre des drones a ainsi sauté, début octobre. Après la multiplication des vols de drones malveillants, notamment près des aéroports, le gouvernement du chancelier, Friederich Merz, a décidé de faire évoluer le cadre réglementaire et de soumettre un texte au Parlement pour autoriser les forces de la Bundeswehr à détruire des appareils si nécessaires.

      Reste le débat sur l’attribution de ces survols illégaux. Si un pays comme le Danemark a décidé d’attribuer d’emblée à la Russie, début octobre, le survol de plusieurs de ses aéroports par des drones, l’ensemble de la chaîne sécuritaire, militaire et administrative française a, elle, choisi, jusqu’à présent, de faire profil bas sur ces affaires. « Tant qu’aucun auteur n’est identifié, vous ne pouvez pas avoir d’explications formelles. La surréaction est un piège qu’on nous tend. Il faut éviter d’alimenter le storytelling qui consiste à dire que ce sont les Russes à chaque fois, au risque de les faire passer pour plus puissants qu’ils ne sont », estime une source proche du dossier. « En démocratie, quand on dit quelque chose de faux, on met du temps à s’en remettre, c’est délétère », ajoute cette source.

      [...] Même si aucune attribution publique à une puissance étrangère n’a été effectuée pour l’instant concernant les survols de drones, l’ensemble de la sphère sécurité-défense française a bien noté un « passage à l’échelle supérieure », dans la nature et l’intensité des actes hybrides affectant globalement la France, admet un responsable français. Depuis l’intensification des actes de sabotages d’infrastructures ou d’incendies criminels dans de nombreux pays du flanc Est, ou au Royaume-Uni, la France s’attend à être ciblée à son tour.

    • Psychose

      https://www.monde-diplomatique.fr/2025/12/RIMBERT/69056

      En Allemagne, un hebdomadaire a eu l’idée saugrenue de vérifier les informations qui ont alimenté la psychose automnale : ces survols de drones, aussitôt attribués à la Russie sur LCI et France Info. Die Zeit (6 novembre) a contacté les autorités aéroportuaires, policières et judiciaires des États concernés pour tenter de rassembler les faits. « Leurs réponses sont… vaporeuses », notent les auteurs. Photos floues, observations non confirmées, ministre des transports qui « minimise plutôt la situation » : non seulement rien n’atteste l’origine militaire ou russe des aéronefs, mais on recense chaque année plus de cent cinquante survols d’aéroports allemands par des drones, souvent guidés par de jeunes passionnés d’aviation. Certes, il ne fait aucun doute que Moscou a à cœur de montrer leur vulnérabilité aux pays engagés contre elle aux côtés de l’Ukraine. Mais, conclut l’enquête, « peu importe que les drones volent ou non pour le compte de la Russie : c’est la réaction européenne qui plaît à Poutine » — l’affolement. Généraux, journalistes et dirigeants, tous habitués à répandre la peur, confondent-ils panique et force d’âme ?

  • Il mérite le #Nobel !, par Benoît Bréville (Le Monde diplomatique, novembre 2025)
    https://www.monde-diplomatique.fr/2025/11/BREVILLE/68936

    Depuis cinquante ans, le comité Nobel rejette les candidatures de dissidents du monde occidental. MM. Julian Assange ou Edward Snowden, par exemple, ont œuvré à la paix autrement que Mme Machado. Mais ils présentent ce travers rédhibitoire : ils balaient devant leur porte — la nôtre.

  • Pour en finir avec le chantage à la dette (Frédéric Lordon, octobre 2025)

    Un ministre américain vient de suggérer un moyen pour l’État de reprendre le contrôle du financement de l’économie. D’orienter l’épargne vers les secteurs industriels stratégiques. De gérer la dette publique sans dépendre des caprices des marchés. Délicieux paradoxe ou occasion à saisir ?

    C’est le cœur de l’été et personne ou presque ne prête attention. M. Scott Bessent, le secrétaire au Trésor de M. Donald Trump, se produit sur Fox News (13 août 2025) et, avec la décontraction dont le nouveau pouvoir américain est désormais coutumier, lâche sa bombinette : les épargnes non résidentes investies aux États-Unis pourraient être, pour une part, regroupées dans une sorte de « fonds souverain interne » à la discrétion du gouvernement — du président —, qui déciderait comme bon lui semble de leur allocation dans les secteurs qu’il entend développer.

    Seuls quelques internautes qui ne se sont pas affranchis de la veille estivale voient passer la déclaration, en mesurent l’énormité… mais pour aussitôt l’agonir, à la manière réflexe dont à peu près tout ce qui émane du trumpisme peut être reçu. Or, ici, précisément, il faudrait prendre le temps de la réflexion. Car MM. Trump et Bessent, en toute inconscience évidemment, ne font rien d’autre que réinventer le principe du « circuit du Trésor ». Soit l’instrument de reprise de contrôle sur le financement de l’économie.

    Installé d’abord sous Vichy, mais mobilisé surtout pendant la reconstruction, le circuit du Trésor consistait en la mise à disposition de l’État des liquidités déposées par les agents auprès d’institutions financières publiques ou parapubliques, à l’image par exemple des comptes chèques postaux. Ces institutions, recevant le statut de « correspondants du Trésor », avaient aussi obligation de diriger une partie des épargnes qu’elles collectaient vers les titres de la dette publique, dont la souscription était ainsi garantie, en une époque où l’étroitesse des marchés obligataires empêchait d’en faire un lieu de financement de l’État.

    Ramené à son principe, le circuit du Trésor peut donc en toute généralité être redéfini comme un mécanisme d’allocation dirigiste des épargnes privées. À l’avantage de l’État dans le cas historique français. En faveur du développement de certains secteurs industriels jugés stratégiques dans le cas bizarre des États-Unis de M. Trump, et par application sélective aux seules épargnes non résidentes — puisqu’il va sans dire que la liberté d’investir des citoyens américains est inaliénable… C’est cette dernière clause restrictive qui a induit en erreur jusqu’aux esprits les plus déliés, pour ne leur faire voir dans l’idée Trump-Bessent qu’un grossier avatar de « colonialisme financier », doublé d’une humiliation supplémentaire infligée dans l’ordre économique aux Européens, vassalisés par captation d’épargne interposée (1). Qu’on puisse en dire autant, la chose n’est pas douteuse. L’erreur cependant serait de s’en tenir là et de ne pas voir le délicieux paradoxe par lequel M. Trump réveille dans nos esprits ni plus ni moins que le souvenir d’un mécanisme antimarché de financement de l’économie. Dans son cas, aux fins d’une politique industrielle — ce qui est loin de manquer d’intérêt. Pour notre compte, à l’usage du financement de la dette publique — le moins qu’on puisse dire étant qu’en ces temps de « pédagogie » apocalyptique, la question se pose à nouveau, et de manière aiguë.

    Le tiers intrus

    Du moment où le financement de l’État a été remis aux marchés de capitaux, d’ailleurs libéralisés à cette fin expresse, la prise d’otages a été armée. Pas celle des cheminots ni celle des éboueurs : celle des investisseurs institutionnels. Selon une anecdote désormais bien connue, M. James Carville, qui fut directeur de campagne de M. William Clinton, et qui n’était pas exactement un demi-sel en matière de rapport de forces, avait déclaré que, s’il devait être réincarné, il souhaitait que ce soit en « marché obligataire » — dont il avait fini par comprendre qu’il était le lieu du vrai pouvoir : le lieu d’un pouvoir supérieur à celui des États, puisque les investisseurs, par leur réaction collective, y forment les conditions, notamment de taux, dans lesquelles la dette publique peut être émise. Et que ces conditions reflètent très exactement leur opinion, et leurs desiderata, quant à ce que doit être, pour eux, la « bonne politique économique ». Hors de ce respect de leur norme, les gouvernements s’exposent à rencontrer des conditions d’émission si défavorables que la charge de la dette peut leur devenir insupportable, le cas échéant jusqu’à les conduire à un défaut. Avant d’en arriver à ces aberrantes extrémités, les États ont le temps de souffrir et de serrer la vis — au nom des « marchés », de la « note du pays » et de la « crédibilité » réunis. Alors il faut se soumettre, tout accepter de ce qui peut complaire aux « investisseurs », et ceci jusqu’au point d’absurdité où les gouvernements, ayant épousé le dogme néolibéral avec la foi du charbonnier, finissent par soutenir que l’indépendance du pays n’est gagnée que par le respect scrupuleux de cette discipline, c’est-à-dire par le dernier degré de la soumission et de l’hétéronomie. Asservissons-nous, et ainsi nous serons libres…

    C’est le moment où il va falloir cependant commencer à faire quelques distinctions dans le « nous ». Car tout le monde n’y est pas logé à la même enseigne. La camisole des « marchés » a été conçue à l’avantage exclusif des investisseurs, pour les garantir contre l’inflation, qui éroderait leurs avoirs, et bien sûr contre le défaut, qui leur en ferait perdre tout ou partie. C’est bien pourquoi les politiques économiques nationales sont priées de filer doux — en réalité de ne veiller qu’aux « cibles » qui intéressent la finance : la stabilité nominale (celle des prix) et la stabilité financière (celle du service de la dette et de la trajectoire de solvabilité). De là que la « stabilité » soit devenue par excellence la catégorie du discours économique néolibéral : c’est la stabilité des, la stabilité pour les investisseurs — et ceci jusqu’à la stabilité politique, qui est comme la garantie des deux autres : que rien ne vienne inopportunément déranger l’ordre du bon plaisir de la finance.

    Une souveraineté en a donc évincé une autre, celle des investisseurs est venue se substituer à celle des citoyens — à quelques ultraminoritaires près, dont les intérêts sont alignés sur les vues de la finance, parce qu’ils sont riches et assis sur de gros patrimoines-titres. Les intérêts de tous les autres passeront après — si seulement ils passent. Les structures de la finance déréglementée ont donc fait entrer dans le contrat social un tiers intrus, à qui tout est consacré, autour de qui tout est organisé, pour qui toute la politique économique est faite, négation absolue du principe démocratique, dont on découvre ce qu’il vaut en capitalisme néolibéral. Les dirigeants tiennent donc systématiquement un double discours, le premier fait de mots creux à l’adresse du bon peuple qu’on promène entre « bon sens » et terreur, le second en direction des investisseurs, à qui les choses sérieuses sont réservées. Discours clivé en raison d’un contrat clivé, où tout a été fait pour que le contractant intrus évince le contractant historique.

    L’Union européenne, par excellence machine à dé-démocratiser, pour reprendre les termes de la philosophe Wendy Brown, machine à annuler les souverainetés politiques pour instituer le règne de la souveraineté du capital, ne s’y est pas trompée. Toute son organisation, et notamment l’article 63 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), qui interdit d’attenter si peu que ce soit à la liberté des mouvements de capitaux, a été pensée à cette fin d’en finir avec les foucades de la politique pour garantir la paix des investisseurs, c’est-à-dire l’éternité de leur empire sur les politiques économiques.

    Attenter, il va donc falloir commencer à y songer, et un peu sérieusement. Merveilleuse providence, c’est à ce moment que M. Trump nous en remet en tête le moyen par excellence : un circuit du Trésor. Telle est bien, par construction, la vertu première de la chose puisqu’elle nous dispense d’avoir à plonger dans les marchés de taux internationaux pour financer les déficits en permettant d’orienter directement — et, oui, coercitivement — une partie des épargnes privées vers les titres publics. M. Trump, avec son circuit à lui, fait de la politique industrielle, nous pouvons parfaitement en faire autant, si c’est à notre manière, pour financer par exemple de grands programmes d’investissement public, dont il est très légitime qu’ils donnent lieu à déficit puisque, engageant l’avenir, ils échappent à la logique des dépenses courantes. Et sans préjudice d’autres usages plus étendus.

    Sans préjudice de vues stratégiques plus larges également. Car un circuit du Trésor est par excellence également l’instrument de la sortie de l’Union européenne. La zone euro nous tient par l’enfermement dans les marchés ? C’est simple comme l’œuf de Colomb : sortons des marchés. Mais qui, dans le champ politique institutionnel, cette perspective peut-elle intéresser ? Plus le Rassemblement national (RN), dont la normalisation eurolibérale est parachevée. La France insoumise (LFI) ? La question est des plus indécises. À l’évidence, la sortie de l’euro a disparu de son discours. L’idée a jeté ses derniers feux lors de la campagne de 2017. Deux ans après le pic de la crise grecque, et sa résolution dramatique par la renégation- Tsipras, il y avait assurément lieu d’en parler encore. Plus rien ou presque depuis.

    Une interprétation charitable mettrait cette disparition au compte d’une rationalité tactique bien comprise : la sortie de l’euro, comme celle des marchés de capitaux, fait partie de ces questions qu’il est impossible de poser dans le débat public de la fausse démocratie bourgeoise, celle qui se targue pourtant de pouvoir discuter de tout, et qui laisse en fait discuter de si peu. Impossible, en effet, car il suffit que le débat renaisse pour qu’aussitôt la finance s’en émeuve — on la comprend : c’est bien elle qui est visée — et réagisse, comme à son habitude, en abandonnant les titres de la dette publique, donc en en faisant monter les taux, on ne sait pas jusqu’où, possiblement très haut si la crise s’envenime, le cas échéant au point de rendre l’équation budgétaire insoluble. Régis Portalez, polytechnicien passablement dissident et intervenant, disons, tonique sur les réseaux sociaux, écrit fin août, au moment où se profile la chute de M. François Bayrou : « Les macronards seraient capables de lancer une attaque des marchés spéculatifs de la dette française, juste pour se dédouaner et conserver un pouvoir qu’ils ont usurpé après les dernières législatives » (26 août 2025). Le style est fleuri mais on pourra difficilement lui en vouloir : car l’analyse est bien fondée — et d’une grande généralité. On s’en apercevra lorsque LFI, à la prochaine élection présidentielle, s’approchera du pouvoir — et cela sans même avoir dit « sortie de l’euro ». Tout projet politique de modification significative du rapport de pouvoir entre le corps social et le capital se heurtera à la fureur du capital, et celle-ci aura pour premier lieu d’expression les marchés obligataires. On en ferait presque un baromètre de la teneur « en gauche » d’une ligne politique : déclencher, ou non, la tempête spéculative.

    Avant l’ouverture des hostilités

    Il reste que, déclenchée, la tempête met en grande difficulté, peut-être en échec, sa politique, et ceci possiblement, c’est d’ailleurs la chose la plus remarquable, avant même l’arrivée au pouvoir de cette gauche. Tel est le pouvoir insensé des anticipations financières, qui ramènent dans le présent immédiat une représentation de l’avenir et, ce faisant, refaçonnent entièrement la trajectoire temporelle. On comprend qu’une telle arme ne restera pas inutilisée dans le combat politique, et que le camp de la bourgeoisie radicalisée, déjà prêt à tout, ne se privera pas d’en faire usage : mettre en échec l’opposant politique qui menace de prendre le pouvoir avant même qu’il ait pris le pouvoir, quelle merveilleuse possibilité. Voilà les conditions dans lesquelles « on peut débattre de tout » dans la démocratie capitaliste. On comprend, dans telles conditions, que la prudence s’impose, que l’évitement des questions explosives puisse être de rigueur — et même que la dissimulation soit entièrement légitime.

    La question reste cependant ouverte de savoir où en est réellement la principale force de gauche institutionnelle sur l’euro et la finance : dissimulation… ou abandon ? L’hypothèse de l’abandon ne peut malheureusement être complètement écartée. On pourrait en effet prêter à LFI une ligne d’accommodation qui convaincrait la Commission européenne de laisser faire le relèvement de fiscalité sur les riches et les grosses entreprises, solution somme toute simple et logique pour revenir dans les clous budgétaires. Et pour qu’on ne se fâche pas inutilement.

    Il ne faut pas se faire d’illusions pour autant : la construction européenne a été fondamentalement conçue pour écarter des projets politiques de gauche. En fait : pour les rendre impossibles — et ceci, de nouveau, grâce à, et par, la coercition des marchés, dont elle a très sciemment organisé le règne. Il existe donc quelque part (mais on ne sait pas où) un point critique au-delà duquel, mis bout à bout, orientations impies, projets de régulation variés, nationalisations et aides publiques, désobéissances à des traités (marchés de l’électricité, traités commerciaux aux pesticides, etc.) conduiraient à l’ouverture des hostilités. Aussitôt mise en cacophonie par la caisse de résonance des marchés. Nul ne peut dire ex ante jusqu’où celle-ci portera les niveaux de l’adversité financière par taux d’intérêt interposés, dûment encouragée par les discours incendiaires des institutions européennes, des médias capitalistes (comme de service public…) et de tous ceux qui ne louperont pas pareille occasion d’en finir immédiatement avec un pouvoir de gauche. Car, en effet, ce peut être au point d’en finir — comme le savent les Grecs après l’expérience Syriza-Tsipras.

    Dans un long entretien, M. Jean-Luc Mélenchon, il y a quelques années, a répondu par anticipation à l’objection. La France n’est pas la Grèce, dit-il, et on ne joue pas avec une économie à banques systémiques et à 3 000 milliards de dette publique. « Je recommande à tout le monde d’être raisonnable », laisse-t-il planer en guise de menace — ce qui est, en effet, la meilleure façon de parler aussi bien aux marchés qu’aux institutions européennes. Le fait est qu’on imagine à peine l’ampleur du désastre financier que représenterait un défaut sur la dette française. Mais qui est ce « tout le monde » appelé à être raisonnable ? La Commission et le Conseil européen bien sûr. Et « les marchés » ? Le problème avec « les marchés » est qu’on n’en a pas le numéro de téléphone, et qu’on ne négocie pas avec eux. En première approximation, les marchés sont une entité acéphale, sans aucune rationalité d’ensemble, et sans autre coordination que les bourrasques mimétiques qui les parcourent parfois dans les crises. Or ce sont bien eux qui font l’état — ou les cataclysmes — de la finance… le cas échéant jusqu’à leur propre ruine collective. Tous ceux qui connaissent les charmes de la finance savent que des ruées peuvent survenir du seul et simple fait que les investisseurs ont peur d’une ruée — des autres. Il suffit que quelques éléments objectifs traînent dans le paysage, un gouvernement de gauche-épouvantail, des données économiques qu’on ne lui passera pas alors qu’on les passerait à n’importe quel gouvernement de droite, une situation de conflit empoisonné avec l’Union européenne, pour que tout parte en fusée. Et peut-être jusqu’au point où, en retour, Bruxelles préférerait sortir le plan de sauvetage du siècle, pour toutes ses banques… sauf celles du pays qu’elle aura choisi de jeter dehors.

    On peut bien espérer que les institutions européennes « n’oseront pas ». Et c’est vrai : elles préféreraient ne pas. Mais c’est un espoir joueur. Et si le pari tourne mal, il s’agira de ne pas se retrouver à poil. Seule la disposition d’un plan en bonne et due forme, peut-être tenu dans les cartons jusqu’ici, mais prêt à en sortir à tout instant, nous extirpe de la passivité. Dans ce plan, il y aura nécessairement un circuit du Trésor.

    Il y en aura nécessairement un car, que ce soit pour une sortie voulue ou pour une sortie forcée, il faudra être équipé. Il le faudra d’autant plus qu’au-delà de l’Union européenne et de l’euro un circuit du Trésor est la silver bullet contre le chantage par « la dette », contre ses gramophones médiatiques et gouvernementaux, contre le tiers intrus qu’il est temps de dégager du contrat social. Que ce soit M. Trump qui nous fasse nous en ressouvenir est sans doute une ironie à mettre au compte de temps décidément troublés. Mais il est différentes manières de troubler les temps, et pourvu qu’on ait la bonne, il ne faut pas craindre d’y ajouter. En finir avec le règne de la finance et des investisseurs est indiscutablement la meilleure. En réalité, elle est même l’étalon, le critère de ce en quoi consiste, de ce que doit être une politique de gauche. À force de renoncements, nous en sommes arrivés à un point de rétrécissement de nos ambitions où les patchs fiscaux à la Piketty-Zucman nous semblent un summum d’audace, peut-être même les ultimes marqueurs de « la gauche », le seuil au-delà duquel commencerait la déraison — comme en témoigne l’assaut de prudents codicilles dont Gabriel Zucman assortit ses propositions : « Non, non, non, pas d’inquiétude, les riches ne partiront pas. » La demeure des riches, ou l’indice de la raison aliénée.

    Liquider les liquidateurs

    Or on pourrait imaginer de se désorbiter des riches, de leur approbation ou de leur présence supposée bienfaisante à maintenir — dit autrement : de cesser d’en faire les preneurs d’otages de la société entière. On pourrait rappeler aussi que les corrections fiscales, précisément, ne sont que des corrections, qui laissent largement inchangés les mécanismes structurels générateurs des inégalités — soit la social-démocratie réduite au passage de la serpillière. Il est maintenant plus qu’établi que la financiarisation est le facteur numéro un des enrichissements obscènes, en même temps que des épreuves subies par tous les autres, comme salariés, comme (petits) contribuables au nom de la dette, ou comme usagers des services publics paupérisés (pour mieux faire place aux services privés). Il n’y a pas d’autre critère de « la gauche » — précisons tout de même : de la gauche dans le capitalisme… — que la rupture avec la finance. Le circuit « Donald » n’est donc même pas une affaire d’Europe et d’euro, de sortie dissimulée ou de sortie subie. Il est l’un des indispensables instruments d’une politique déterminée à en finir avec la financiarisation, c’est-à-dire à refermer une parenthèse historique maintenant vieille de quatre décennies. Dont on ne se lassera jamais de rappeler qu’elle fut ouverte par une autre « gauche », celle des prétendus socialistes, en les personnes de François Mitterrand, Jacques Delors, Pierre Bérégovoy et tous leurs continuateurs, à qui l’on devra les règnes combinés de la finance et de l’Europe libérale, c’est-à-dire la liquidation de toute politique de gauche. Nous savons donc quel sens politique prendrait la « refermeture » de cette séquence historique : celui de la liquidation des liquidateurs. Et de la réouverture d’autre chose.

  • Les coupables et leurs complices
    https://www.monde-diplomatique.fr/2025/10/BREVILLE/68861

    Monsieur Emmanuel Macron voulait attendre « un moment utile » pour reconnaître l’État de Palestine. Quand l’Espagne, l’Irlande et la Norvège ont décidé de sauter le pas en mai 2024, c’était encore trop tôt. La Suède n’avait reconnu la Palestine que depuis dix ans, le pilonnage de Gaza n’avait duré que huit mois, la Palestine n’avait déclaré son indépendance que depuis trente-six ans et seuls les trois quarts des pays de la planète avaient franchi le cap : le président français pouvait bien attendre encore quelques mois.

    [...]

    65 000 morts et 170 000 blessés, 90 % des habitations endommagées ou détruites… Le temps aurait pu venir plus vite. [...] Depuis le début de la guerre, les rapports s’empilent : qu’ils évoquent une destruction méthodique, une extermination ou un génocide, tous concluent qu’Israël veut anéantir le peuple de Gaza.

    [...]

    Une vision optimiste de la marche du monde condamne les révisionnistes aux poubelles de l’histoire, et promet tôt ou tard la libération aux peuples opprimés. Mais c’est vers l’anéantissement qu’Israël, son allié américain, ses complices européens et arabes conduisent la Palestine et les Palestiniens. À défaut de sanctions, voire d’actions, la reconnaissance de Paris et des capitales occidentales sonne comme un viatique pour l’enfer — un adieu.

  • L’étrange plume de ChatGPT

    Frédéric Kaplan - Le Diplo, Juillet 2025

    Identifier un texte généré par ChatGPT ou tout programme équivalent : enseignants, éditeurs et journalistes se posent quotidiennement le problème. Une solution consiste à détecter les formes linguistiques récurrentes utilisées par ces outils. Des structures dont l’omniprésence risque d’altérer la diversité du langage.

    https://www.monde-diplomatique.fr/2025/07/KAPLAN/68530

    Une rythmicité singulière s’impose, de manière discrète mais généralisée, dans de nombreux textes produits et diffusés dans l’univers numérique. Elle se retrouve sur les réseaux sociaux, les billets de blog, et parfois même dans des articles de presse, en anglais, en français et dans bien d’autres langues.

    Cette « signature » nouvelle repose sur l’usage récurrent de deux figures de style élémentaires. La première consiste à enchaîner deux syntagmes de sens contrastés, selon une structure du type : « Ce n’est pas ceci, c’est plutôt cela », ou encore « Ce n’est pas seulement…, mais c’est aussi… ». L’une installe une attente, une hypothèse ou une croyance ; l’autre la renverse. Appelons cette figure un « diptyque pivot ».

    La deuxième structure repose sur un rythme ternaire : une séquence de trois propositions qui s’amplifient ou se complètent. Il peut s’agir de trois verbes, de trois phrases brèves ou d’une montée progressive en trois temps vers une idée plus dense : « C’est un système qui contraint, qui renforce, qui verrouille. » Nommons-la simplement « triptyque rythmique ».

    Voici, par exemple, une séquence composée de deux diptyques pivots : « Des figures telles que Sam Altman, Elon Musk ou Peter Thiel ne se contentent pas de diriger des entreprises technologiques ; elles façonnent activement les politiques publiques et les visions du futur. Leur pouvoir ne réside pas seulement dans leur richesse, mais dans leur capacité à définir ce qui est perçu comme inévitable ou souhaitable. » Cet extrait provient d’un texte généré par le modèle de langage GPT-4o utilisé par ChatGPT, en réponse à l’instruction suivante : « Écris un billet de blog à partir du contenu d’un article d’Evgeny Morozov dont voici le lien (1). » Ces phrases ne figurent bien sûr pas dans le texte original, qui ne contient aucun diptyque pivot.

    Si l’on réitère la demande, le nouvel écrit généré par GPT comporte dès la première phrase un diptyque pivot et quelques lignes plus loin un triptyque rythmique : « Ils ne se contentent plus de financer l’innovation. Ils veulent écrire l’histoire. Et pas n’importe laquelle : la leur. Dans la Silicon Valley, une nouvelle espèce d’acteurs s’impose dans le débat intellectuel global — les intellectuels-oligarques. Leur ambition ? Redéfinir ce que signifie vivre, travailler, penser… à l’ère de l’intelligence artificielle. » Une troisième version du billet inclut quant à elle un diptyque pivot comportant lui-même un triptyque rythmique : « Il ne s’agit pas de rejeter en bloc toute idée née dans la tech. Mais de réintroduire du pluralisme, du débat, du dissensus. » Chacun peut facilement répéter cette expérience simple et constater par lui-même la présence constante de ces deux figures stylistiques dans la plupart des textes générés.

    Ces structures paraissent sans doute familières — comme des suites d’accords écoutés depuis l’enfance. Elles résonnent à la manière d’un slogan et s’impriment dans la mémoire. « Ce n’est pas la destination qui compte, c’est le chemin », « Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu ».

    Leurs origines remontent au moins à la rhétorique latine. Cicéron, par exemple, traite de l’usage des structures compactes et symétriques alternant des oppositions thèse/antithèse et des énumérations ternaires appelées « tricolons ». Diptyque pivot et triptyque rythmique constituent déjà dans l’Antiquité une grammaire stylistique minimale, capable d’organiser des discours courts et percutants. L’un crée une bascule narrative ; l’autre met en œuvre une élévation d’intensité.
    Homogénéisation formelle

    Sur les plates-formes numériques, certains textes sont presque entièrement construits à partir de ces deux schèmes. Comme s’ils provenaient d’une procédure combinatoire reposant sur un ensemble restreint d’opérations : une introduction en rythme ternaire, suivie d’un diptyque pivot, lui-même enchaîné à un second diptyque dont la chute intègre un nouveau triptyque, et ainsi de suite. Cette systématicité mécanique constitue un indice fiable de génération algorithmique. Car une telle homogénéisation formelle découle du processus même d’apprentissage des modèles de langage, fondé sur la compression statistique de vastes corpus textuels afin d’optimiser la prédiction des séquences suivantes. Cette technique tend à produire des formes linguistiques récurrentes — appelées « attracteurs » — vers lesquelles la machine revient spontanément.

    À ce stade de notre compréhension, il demeure mystérieux que la compression et le traitement statistiques des masses textuelles utilisées pour l’apprentissage fassent réémerger ces formes de rhétorique — comme si l’influence de l’art oratoire latin avait été redécouverte par le modèle dans des milliards d’extraits, structure sous-jacente, invisible mais fondamentale dans l’ordre du discours, aujourd’hui utilisable comme un gabarit afin de générer des textes calibrés pour intéresser le lecteur.

    L’absence de ces figures ne garantit évidemment pas l’origine humaine d’un texte. On peut tout à fait contraindre un modèle linguistique à éviter les attracteurs les plus visibles, en lui interdisant, par exemple, l’usage de diptyques pivots ou de rythmes ternaires. Mais on ne fait alors que déplacer le problème : la séquence produite retombe spontanément dans d’autres attracteurs, simplement moins fréquents. Aucun texte passé par un modèle de langage n’échappe à l’influence des paysages statistiques.

    Cette régularisation de la langue était prévisible. Elle résulte de la logique économique d’accumulation, de modélisation et de médiation propre au capitalisme linguistique (2). Le fait qu’on puisse identifier à l’œil nu ces deux figures, certes anecdotiques en elles-mêmes, témoigne peut-être d’un processus de recomposition textuelle de grande ampleur.

    Le phénomène apparaît d’autant plus préoccupant que les textes générés servent désormais à l’entraînement des futurs modèles de langage. Ces derniers ne seront bientôt plus alimentés majoritairement par des ressources primaires produites par des humains, mais intégreront une proportion croissante de textes « pollués » par l’intervention d’autres modèles. Cette boucle amplifiera ainsi des formes et des rythmes spécifiques, orientant itération après itération l’évolution des langues vers une destinée profondément incertaine.

    Une course contre la montre s’engage : identifier au plus vite la signature de ces textes afin de les exclure des futurs jeux de données d’entraînement, un exercice auquel les modèles de langage eux-mêmes peuvent contribuer. Et, au-delà, découvrir d’autres motifs plus discrets mais tout aussi structurants qui sous-tendent les textes générés. Comme l’écrirait GPT : ce n’est pas seulement une question de rhétorique, c’est un enjeu pour la diversité, le langage, la pensée.

  • Triomphe du « beauf », par Élie Guéraut & Laélia Véron (Le Monde diplomatique, août 2025)
    https://www.monde-diplomatique.fr/2025/08/GUERAUT/68622

    On pourrait croire que ce mot dessine un clivage entre la gauche (qui traiterait ses adversaires de « beaufs ») et la droite (dont certains représentants revendiqueraient le terme). Or deux livres récents, Beaufs et barbares, de Houria Bouteldja (La Fabrique, 2023), et Ascendant beauf (Seuil, 2025), de Rose Lamy, reviennent sur cette catégorie pour en interroger la charge méprisante et tenter, chacune à leur manière, de la réhabiliter afin de (re)construire des alliances de classe favorables à la gauche.

    L’article qui suit étant censé critiquer cette posture. Quelqu’un l’a vu quelque part ?

    #paywall #beauf #Laélia_Véron #Élie_Guéraut

    • (...) dès ses débuts, le « beauf » peut déborder le #populaire et appartenir à la (petite) bourgeoisie économique. Ce qui le caractérise, c’est une distance aux cultures scolaire et savante ainsi qu’aux mondes intellectuels qui les portent. Il se tourne au contraire vers un consumérisme de masse, voire étale sa richesse de manière ostentatoire. Ainsi, l’ancien président français Nicolas Sarkozy - lorsqu’il se moquait du « sadique ou de l’imbécile » qui a mis La Princesse de Clèves au programme d’un concours de la fonction publique ou quand il rencontrait le pape accompagné de l’humoriste Jean-Marie Bigard - a largement été qualifié de « beauf » par certains journalistes, par exemple dans les colonnes de L’Humanité (2). Aujourd’hui, on peut se demander si des figures politiques contemporaines de premier plan comme MM. Javier Milei ou Donald Trump ne correspondent pas, elles aussi, à cette vision du « beauf ». Incarnations idéal-typiques de la « fragilisation des liens entre culture savante et classes supérieures (3) », tous deux mettent en scène une distance maîtrisée à la culture légitime dans le cadre d’une communication politique populiste.

      [...]

      De manière plus générale, la réhabilitation de l’étiquette « beauf » fait l’impasse sur le problème politique suivant : que faire lorsque des personnes de classes populaires ont des comportements qui ne relèvent pas de simples pratiques culturelles, mais de rapports de domination, voire de violence, vis-à-vis d’autres groupes dominés, tels que des propos ou actes sexistes et racistes ? Faudrait-il ne pas les dénoncer par crainte d’être taxé de mépris de classe ? Autre difficulté : la représentation caricaturale des classes populaires en tant que « beaufs » tend à rétrécir leur univers culturel à des pratiques consuméristes normées par l’industrie culturelle de masse. Un tel raccourci tend à figer les classes populaires dans un imaginaire de désir uniquement orienté vers les standards du capitalisme marchand et à sanctuariser ainsi les rapports sociaux existants, tout en faisant fi des tentatives historiques de création de contre-cultures populaires liées à des projets de transformation sociale (telles qu’elles ont pu exister au sein de mouvements d’éducation populaire souvent liés à des institutions, comme le Parti communiste français).

      En définitive, les usages de la notion de « beauf » mêlent, le plus souvent, deux critiques, sociale et morale. S’il ne faut certes pas évacuer la question morale (il n’est ni juste, ni d’ailleurs politiquement efficace, de faire preuve d’un mépris culturel afin de disqualifier des groupes sociaux « ennemis » ou jugés comme tels), la seule condamnation du mépris culturel peut oblitérer la compréhension des conditions sociales de production de ce mépris. En outre, sur le plan politique, il faut être capable de reconnaître que les pratiques culturelles peuvent être critiquées et faire l’objet d’un travail d’appropriation et de transformation (qui se mène de fait dans le monde associatif, les médias, le champ artistique, etc.). La culture n’est pas seulement un espace de jeux de distinction sociale, mais aussi un terrain de luttes politiques.

      #classes_populaires #culture

    • Personnellement je ne me retrouve que moyennement dans ce texte, ou alors je le trouve maladroit, parce que justement je n’applique pas, personnellement, l’insulte « beauf » aux classes populaires (sinon : évidemment ce serait du mépris de classe assez transparent), mais aux personnes des classes aisées qui adoptent volontairement des comportements qu’ils supposent plaire aux classes populaires.

      La dernière fois que j’ai utilisé le terme « beauf réjoui » sur Seenthis, c’est pour Macron, en train de faire dans le populisme pro-bagnole et anti-écolo.

      L’article répète : « dans les représentations communes, la catégorie de “beauf” est bien liée au populaire, même si elle le déborde partiellement », mais les seuls « beaufs » explicitement nommés dans l’article sont :
      – Cyril Hanouna
      – Nicolas Sarkozy
      – Javier Milei et Donald Trump
      – François Bégaudeau.
      Des gens qui ne « débordent » pas que « partiellement » du « populaire »…

      D’où mon souci avec cet article : il me semble qu’il y a désormais une importante seconde (troisième ?) étape dans cette utilisation du terme beauf, justement basé sur le refus d’attribuer aux classes populaires, ni même aux petits bourgeois, le qualificatif de « beauf ». Le terme est alors utilisé pour dénoncer justement l’attitude des élites économiques, médiatiques, politiques, qui singent ce qu’ils pensent plaire au populaire. Les beaufs sont alors non pas les classes populaires, mais les riches qui croient que, pour plaire aux pauvres, il faut « faire beauf ».

      L’article dit bien que cette réduction ad beaufitude des classes populaires est méprisante et basée sur une idée fausse. Mais il faudrait alors expliciter que justement, ce qu’on qualifie alors de « beauf », c’est l’attitude des puissants à adopter ce qu’ils croient être une culture populaire qui serait beauf (ie : vaguement illétrée, raciste et sexiste). Le « beauf », alors, c’est justement celui qui, depuis une situation aisée, met en scène son propre mépris de classe. Le beauf, c’est Macron à deux doigts d’adopter l’accent parigot pour dire qu’« on aime la bagnole », histoire de plaire à ceux qui, toujours selon lui, « ne sont rien ».

      Par ailleurs, l’article continue à focaliser l’utilisation du qualificatif « beauf » sur le rapport à la culture (opposition entre « “beaufs” et goûts légitimes »). Avant tout de même de poser la question : « que faire lorsque des personnes de classes populaires ont des comportements qui ne relèvent pas de simples pratiques culturelles, mais de rapports de domination, voire de violence, vis-à-vis d’autres groupes dominés », débordant donc de la question culturelle, mais en restant focalisé sur les classes populaires. Or, justement, c’est bien là que se niche l’utilisation du terme « beauf » aux personnes citées plus haut (Hanouna, Sarkozy, Trump), qui ne surgit pas parce que ces gens afficheraient une vulgarité de goûts, mais bien parce que leur « faire beauf » est uniquement consacré à la promotion d’un agenda réactionnaire, et que si on les qualifie de « beauf », c’est parce qu’ils orientent leur populisme uniquement sur un axe raciste, sexiste, homophobe…