C’est une découverte qui bouleverse l’histoire maritime : un livre de bord du XVIIIe siècle, acquis par Saint-Malo, prouve que le premier tour du monde français a eu lieu bien avant l’explorateur Bougainville. Ce manuscrit exceptionnel retrace l’aventure du navire marchand le Grand Dauphin.
L’objet est posé sur une table blanche, la lumière est tamisée car les inscriptions sont fragiles. La couverture est en parchemin, sans aucune mention. À l’intérieur, ce sont 161 pages de papier soigneusement rédigées, en excellent état.
Imaginez un document vieux de plus de trois siècles, témoignant d’une aventure maritime peu connue, un livre de bord historique puisqu’il retrace l’un des premiers tours du monde réalisé par un bateau français, bien avant l’explorateur Bougainville à bord de la Boudeuse à qui l’on a longtemps attribué le titre de premier Capitaine français "Tourmondiste".
Ce livre de bord, c’est celui du Grand Dauphin, un navire marchand d’une trentaine de mètres qui a effectué deux tours du globe sous le règne de Louis XIV pour glaner sur son parcours des pièces de soies et d’autres marchandises précieuses.
Une expédition à but commercial
Nous sommes en 1711. C’est à cette date que le Grand Dauphin quitte Saint-Malo avec à son bord 120 marins plus ou moins expérimentés. Il est armé par Guillaume Rouzier, figure majeure des voyages français vers l’Amérique espagnole et la Chine au début du XVIIIᵉ siècle.
Pendant deux ans, le navire sillonne les mers et fait escale pour remplir ses cales de trésors d’Orient. À la fin du voyage, les choses tournent mal. De retour à Saint-Malo en 1713, les soyeux Lyonnais veulent interdire le débarquement et la vente des marchandises, on parle déjà à l’époque de concurrence "déloyale". De ce premier tour du monde, il existe un manuscrit rédigé par le chirurgien du bord.
Le livre de bord du Grand Dauphin est associé au deuxième voyage du navire marchand. Malgré les complications rencontrées, le bateau parvient à recomposer un équipage, cette fois-ci plus réduit. Il quitte Saint-Malo le 10 septembre 1714, salué par sept coups de canon.
À son bord, 83 hommes d’équipage, commandés par le capitaine Louis-Hervé Dufresne, frère cadet de Sébastien Dufresne, décédé lors du premier voyage. Bien que l’Europe soit alors en paix, le bâtiment est équipé de 24 canons. Pendant trois ans, il navigue à nouveau vers les contrées les plus lointaines.
Le livre de bord repéré au milieu d’un catalogue de ventes aux enchères
Ce journal est tenu à jour soigneusement par plusieurs officiers dont l’orthographe varie. Alors que la plupart du temps, ces documents étaient détruits au retour des navires, beaucoup d’expéditions étant clandestines, miraculeusement, celui du Grand Dauphin échappe à cela.
On aurait pu passer à côté longtemps si un libraire spécialiste des livres anciens, Jean-François Letenneur, ne s’était pas intéressé à ce livre de bord anonyme repéré au milieu d’un catalogue de ventes aux enchères il y a une quinzaine d’années.
Il va effectuer un travail d’enquête minutieux à partir notamment des escales et des dates mentionnées dans l’ouvrage. Comme une enquête de police, c’est en recoupant toutes ces informations que le libraire retrace l’origine du journal.
"Sur le livre de bord, les noms du bateau et de l’armateur ne sont pas cités. Mais en refaisant le parcours avec les escales mentionnées, en étudiant certaines données maritimes, et en recroisant ces informations avec les recherches des archivistes, on a pu attribuer le livre de bord au Grand Dauphin" explique t’il.
Des navigateurs que rien n’arrêtait
Le livre de bord va ensuite le confier à un spécialiste de l’histoire maritime, Patrice Decencière, lui-même descendant d’une famille de corsaire et rédacteur en chef de la revue Neptunia des Amis du musée national de la Marine.
Celui-ci va passer plusieurs années à décortiquer, analyser et valoriser cette source d’information rarissime. Le journal permet de suivre la navigation parfois hasardeuse du bâtiment dans des eaux peu connues et mal cartographiées, avec l’aide des instruments primitifs de l’époque (loch à bateau, quartier de Davis…) et d’admirer le sens marin de ces navigateurs audacieux que rien n’arrêtait.
Chaque journée du livre de bord est présentée avec une temporalité propre aux expéditions maritimes : du lundi midi au mardi midi par exemple, car en mer, les journées se mesurent par rapport au soleil. Midi étant l’heure de culmination du soleil, c’est à ce moment-là que l’on peut observer sa hauteur sur l’horizon, et donc mesurer la latitude.
Patrice Decencière est aujourd’hui encore fasciné par le nombre de données géographiques apporté par ce manuscrit ancien : "à titre d’exemple, dans une page du « journal » il est révélé que la Patagonie est située à 2° plus à l’est que ce que semblent indiquer les cartes de l’époque", explique-t-il.
Les premiers tours du monde se faisaient à l’envers
On trouve aussi beaucoup d’indications maritimes, portant sur la performance du bateau. On apprend ainsi que le Grand Dauphin va traverser une partie du Pacifique à 8 nœuds de moyenne ce qui pour l’époque est déjà une très belle vitesse.
Il est important de préciser qu’à cette époque, les navires n’étaient pas là pour faire une performance sportive mais c’est le commerce qui déterminait la route qu’ils allaient emprunter. Ils faisaient donc le tour du monde en commençant par l’Amérique du Sud et le passage du mythique Cap Horn, contre vents et marées.
La vie à bord est aussi décrite avec les maladies, les décès, les incidents de navigation comme cet échouage avant le passage du détroit de Malaka.
Patrice Decencière raconte tout cela dans son ouvrage Avec les premiers Français autour du monde aux éditions Voilier rouge.
Le livre de bord de retour à Saint-Malo
Après avoir voyagé entre les mains de plusieurs spécialistes de livres anciens, c’est aujourd’hui la ville de Saint-Malo qui vient d’acquérir l’objet précieux pour une valeur de 23 750 €.
L’association des Amis du musée maritime, l’association des Descendants des capitaines corsaires ainsi que le Ministère de la Culture (DRAC Bretagne) et la Région Bretagne dans le cadre du Fonds régional d’acquisition des musées ont participé à l’achat.
Le journal sera exposé avec précaution, ce n’est jamais simple avec un manuscrit, dans le futur musée Maritime de Saint-Malo actuellement en travaux, c’est-à-dire pas avant la fin 2029. Le conservateur du Musée Philippe Sartori se réjouit de cette très belle acquisition et n’hésite pas à parler de "grande émotion" lorsque le journal de bord du Grand Dauphin est arrivé pour rejoindre les collections.