C’est un rapport d’ampleur que viennent de dévoiler l’Agence régionale de Santé (ARS) de Mayotte et l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives, autour de la drogue de synthèse communément appelée la "chimique" sur l’île. Une drogue qui a fait bien des ravages depuis son apparition à Mayotte, dans les années 2010, avec un pic de consommation vers 2014-2015, notamment auprès des adolescents. De nombreuses hospitalisations liées à la chimique avaient été observées au CHM à cette période.
Depuis, l’usage de ces cannabinoïdes de synthèse semblent avoir diminué, même si la "chimique" reste présente, a observé notamment la Plateforme Oppelia pour les addictions à Mayotte (POPAM) qui participe activement à ce rapport, avec le CHM, ou encore l’Université.
La "chimique" est seulement moins visible, car possiblement confondue avec du tabac à rouler pour les forces de l’ordre et autorités sanitaires, note le rapport.
Identifier les substances, comprendre qui consomme
Trois objectifs ont guidé le programme Chasse-Marée, permettant d’établir ce vaste rapport de plus de 150 pages : il s’agissait non seulement de comprendre de quoi se composait la "chimique", d’identifier qui en étaient les consommateurs, et de trouver des pistes pour le suivi épidémiologique de sa consommation.
Pour ce faire, plus de 200 échantillons de la "chimique" ont été collectés à Mayotte entre septembre 2022 et septembre 2023, sous différentes formes.
Qu’est-ce qu’on appelle la "chimique" ?
Pour rappel, le produit appelé la "chimique" est une série de cannabinoïdes de synthèse. Paradoxalement, ces molécules sont nées dans les années 70 avaient initialement pour but de sevrer les consommateurs de cannabis. Mais elles ont été détournées de cet usage vers la fin des années 2000, avec la multiplication de produits surdosés en cannabinoïdes de synthèse, avec un réel danger puisqu’ils sont bien plus puissants que le cannabis lui-même.
Ces drogues de synthèse sont consommées dissoutes "dans un solvant mêlé d’un végétal fumable", précise le rapport. Du tabac, du cannabis, de la damiana, de la mélisse, voire du thym. Les molécules imbibent alors le support végétal, rendant difficile de suspecter leur présence.
Dans certains cas, la "chimique" est mélangée à des "produits de coupe", qui permettent "d’augmenter ou de diversifier les effets des stupéfiants initiaux".
6 molécules jamais vues en France ni en Europe
Suite aux recherches menées sur le terrain, grâce aux échantillons prélevés, il a été possible d’identifier "6 molécules jamais observées en France ou en Europe".
Aussi, les molécules consommées diffèrent selon les périodes : parfois elles sont très diverses à différents endroits de Mayotte, parfois ce sont plus ou moins les mêmes qui sont retrouvées sur le territoire. Sur les 215 échantillons collectés en un an, 13 cannabinoïdes de synthèse différents ont été identifiés, avec en tête le MDMB-4en-PINACA et le MDMB-INACA.
142 fumeurs de "chimique" enquêtés
Concernant le profil socio-économique des consommateurs, il a pu être établi grâce à des questionnaires anonymes remplis par 142 personnes volontaires ayant pris de la "chimique", sur l’espace public, dans plusieurs villages de Mayotte. L’étude ne prend donc pas en compte toute une partie des consommateurs qui en prennent uniquement chez eux, la prise de cette drogue étant mal perçue dans la société mahoraise, note le rapport.
"Toutefois, les effectifs importants de consommateurs enquêtés dans l’espace public peuvent laisser à penser que la population d’usagers est supérieure à l’estimation de 2018 de 800 usagers de « chimique » à Mayotte", est-il établi.
Le profil-type du consommateur de "chimique"
Le profil-type de l’usager de chimique à Mayotte serait donc "un homme d’environ 30 ans, de nationalité française, sans emploi, peu ou pas diplômé, père de 1 ou 2 enfants et vivant dans un foyer en tôle équipé de l’eau courante et de l’électricité, et composé de plusieurs personnes". "Sa consommation de chimique est quotidienne et généralement associée à une consommation d’alcool. Il consomme principalement pour oublier ses problèmes, trouver le sommeil, et se détendre", poursuit l’étude.
Globalement, l’usage de la "chimique" à Mayotte est dans une certaine mesure lié au chômage, au manque d’argent, ou encore au faible niveau d’éducation. Elle touche une population modeste, sans forcément être marginale. Au contraire, ces usagers ont une vie sociale et des liens familiaux forts et étroits, qu’ils souhaitent justement préserver en disant leur volonté d’arrêter cette drogue.
Les effets indésirables
Par ailleurs, cette consommation est aussi associée à des effets indésirables : hallucinations, troubles cardiaques, pertes de conscience, vomissements. L’impact est aussi non-négligeable sur la vie familiale et personnelle. "Environ 1 consommateur sur 1 dit vouloir arrêter et 1 usager sur 5 souhaiterait bénéficier d’une prise en charge médicale et/ou psychologique", souligne le rapport.
Des axes définis pour améliorer la prévention
Enfin, en termes de prévention, le rapport du programme "Chasse-marée" préconise un renforcement de l’unité mobile du CAARUD (Centres d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de drogues), des efforts d’information des Mahorais à travers des campagnes de prévention et de sensibilisation notamment, ou encore une formation des professionnels de santé ou du social à la consommation de stupéfiants.
Il suggère aussi d’augmenter les saisies de ces produits, en améliorant la détection des cannabinoïdes de synthèse au sein de la douane, de la gendarmerie ou de la prison. Autre recommandation : la construction de partenariats entre les différentes institutions telles que la POPAM, le CHM, l’Université de Mayotte, et les différents services d’addictologie, et la promotion de la recherche autour de cette problématique.
Première conséquence positive du programme "Chasse-marée", l’Observatoire français des drogues et tendances addictives (OFDT) a ouvert une coordination régionale SINTES (Système d’Identification National des Toxiques et Substances), en cours de conventionnement avec Oppelia 976.