Dix ans après la crise migratoire, l’Allemagne fait le bilan du « Wir schaffen das »
▻https://www.lemonde.fr/international/article/2025/08/31/dix-ans-apres-la-crise-migratoire-l-allemagne-fait-le-bilan-du-wir-schaffen-
Dix ans après la crise migratoire, l’Allemagne fait le bilan du « Wir schaffen das »
Par Elsa Conesa (Berlin, correspondante)
Comme souvent, la phrase n’avait pas été pensée pour devenir un slogan. Lorsque la chancelière Angela Merkel prononce le désormais fameux « Wir schaffen das » (« nous y arriverons »), le 31 août 2015, lors d’une conférence de presse, affirmant ainsi sa confiance dans la capacité de l’Allemagne à intégrer les centaines de milliers de réfugiés qui se pressent à ses frontières dans le sillage de la crise en Syrie, elle ne se doute pas que celui-ci va lui « exploser à la figure », comme elle l’écrit dans ses Mémoires. Encore moins qu’il ferait encore les gros titres, dix ans plus tard.
« Nous n’y arriverons pas », décrétait ainsi, le 20 janvier, le candidat Friedrich Merz, aujourd’hui chancelier, pendant une campagne pour les élections législatives du 23 février marquée par une succession d’attaques meurtrières perpétrées par des personnes issues de l’immigration. « Nous n’y sommes manifestement pas parvenus », répétait-il encore lors de son interview d’été du 13 juillet, cherchant à nouveau à se démarquer de l’héritage de sa prédécesseure, que la droite allemande accuse d’être à l’origine de la montée de l’extrême droite depuis dix ans. Entre 2 millions et 3 millions de réfugiés sont arrivés en Allemagne au cours des dix dernières années, dont 1,1 million en 2015 et 2016, puis un peu plus de 1 million d’Ukrainiens après 2022.
L’Allemagne a-t-elle vraiment échoué à intégrer les réfugiés arrivés il y a dix ans de Syrie, d’Irak et d’Aghanistan entre autres ? S’il est difficile de dresser un bilan scientifique, des travaux publiés à l’occasion du dixième anniversaire de la célèbre déclaration de la chancelière dessinent une image assez éloignée de celle qu’en donne le débat politique. « L’Allemagne est, en réalité, le pays européen où les réfugiés arrivés en 2015 se sont le mieux intégrés », affirme l’économiste et spécialiste des questions d’immigration Herbert Brücker, de l’Institut de recherche sur le marché du travail et la formation professionnelle (IAB). « Le taux d’emploi des réfugiés arrivés en 2015 est aujourd’hui quasi similaire à celui de la population allemande, conclut-il, se disant lui-même surpris par les chiffres. C’est l’un des plus élevés d’Europe, même si nous n’avons pas de données pour tous les pays. Nous savons, par exemple, qu’il est plus élevé qu’en Scandinavie ou en Autriche. »
Fin 2024, 64 % des personnes réfugiées âgées de 18 à 64 ans et arrivées en 2015 occupaient ainsi un emploi, contre 70 % pour l’ensemble de la population allemande, chiffre auquel il faut ajouter environ 5 % de personnes réfugiées travaillant aujourd’hui à leur compte. Cette moyenne masque toutefois d’importantes différences entre les hommes et les femmes chez ces arrivants : 76 % des hommes occupent un emploi, contre seulement 35 % des femmes. Des différences régionales sont également notables, l’intégration étant moins réussie dans les Länder les moins dynamiques économiquement, par exemple dans l’est du pays, où les réfugiés ont parfois été envoyés de façon disproportionnée du fait de la clé de répartition utilisée à l’époque, et parce que la pénurie de logements y était moindre.
Ce succès relatif s’explique avant tout par une politique d’accueil volontariste. L’Allemagne a déployé des moyens importants pour accueillir et intégrer les personnes arrivées de Syrie (50 % des arrivants), d’Irak et d’Afghanistan (15 %), ou d’Erythrée (8 %). « Les procédures administratives ont été accélérées et les cours de langue, qui n’étaient jusque-là pas accessibles aux demandeurs d’asile, leur ont été ouverts », poursuit Herbert Brücker. Des offres ciblant ces populations ont, en outre, été développées sur le marché du travail. Plus de la moitié des personnes arrivées en 2015 et âgées de 18 à 64 ans avaient terminé leur procédure d’asile un an après leur arrivée, souligne l’étude de l’IAB. Et, deux ans après leur arrivée, 50 % des réfugiés participaient à des cours de langue.
« La nette augmentation du taux d’emploi parmi les réfugiés s’explique par des facteurs individuels, mais aussi par la suppression des obstacles institutionnels et la mise en œuvre de mesures d’intégration ciblées », indique l’étude de l’IAB. La différence est visible par rapport aux réfugiés arrivés en Allemagne avant 2015 qui, quoique moins nombreux, ont mis plus de temps à s’intégrer sur le marché du travail, comme ceux venus des Balkans dans les années 1990.
L’intégration a aussi été facilitée par le profil particulier des réfugiés arrivés en 2015, jeunes et relativement qualifiés. « Une population essentiellement adulte et masculine, célibataire et jeune : l’âge moyen était de 22-23 ans », explique Herbert Brücker. Les femmes, qui formaient environ un tiers des arrivants, étaient, en revanche, mariées et avaient le plus souvent des enfants – trois en moyenne – compliquant leur insertion dans le marché du travail, en partie du fait de l’insuffisance d’infrastructures de garde. Plus de la moitié d’entre elles dépendent encore aujourd’hui des prestations sociales. Des difficultés semblables ont été rencontrées ensuite par les réfugiés ukrainiens arrivés en Allemagne après 2022, dont près de 70 % étaient des femmes, souvent accompagnées de jeunes enfants.
Dix ans après leur arrivée, environ la moitié des réfugiés de 2015 occupent toutefois un emploi qualifié et leur salaire médian, même s’il demeure faible, a doublé, passant de 1 398 euros pour un emploi à temps plein en 2015, à 2 675 euros en 2023, un niveau un peu supérieur au seuil définissant les bas salaires en Allemagne (66 % du salaire médian). Parmi les réfugiés salariés, 84 % pouvaient subvenir à leurs besoins, si bien que le recours aux prestations sociales a diminué au fil du temps – environ un tiers des réfugiés percevaient encore des prestations sociales en 2023 (allocation-chômage ou revenu minimal).« Il est vrai que les réfugiés sont surreprésentés parmi les bénéficiaires de prestations sociales, commente Winfried Kluth, le président du Conseil d’experts sur l’intégration et la migration. Mais si on compare leur situation avec celle d’Allemands ayant le même niveau de qualification ou ayant traversé des difficultés, la différence n’est pas si importante. » En 2024, près de la moitié des bénéficiaires de l’allocation pour les demandeurs d’emploi, nommée Bürgergeld, étaient étrangers. « Il faut tenir compte de cette corrélation si l’on veut évaluer si cette politique a été couronnée de succès », estime l’ancien élu du Parti social-démocrate (SPD) Thilo Sarrazin, très critique sur la politique d’immigration allemande, qu’il juge trop généreuse, dans un entretien au quotidien Die Welt, le 29 août. L’actuel gouvernement veut réduire le Bürgergeld, qui coûte 45 milliards d’euros par an, estimant qu’elle décourage le travail.
Dix ans après leur arrivée, les hommes sont principalement actifs dans les professions liées au transport et à la logistique (24 %), à la fabrication et à la production (24 %), les femmes dans les professions médicales et paramédicales (26 %), les services sociaux et culturels (13 %), le commerce (19 %) ou nettoyage (13 %). Leur niveau de qualification est souvent supérieur à celui requis dans les emplois qu’ils occupent. Mais les réfugiés ont contribué à réduire les problèmes de pénurie de main-d’œuvre dont souffre l’économie allemande, souligne régulièrement Andrea Nahles, la directrice de l’Agence fédérale pour l’emploi. Pour elle, l’emploi en Allemagne ne croît plus que grâce à l’immigration, européenne et non européenne.
#Covid-19#migrant#migration#allemagne#asile#refugie#syrie#integration#economie#sante

















