Dans une tribune au « Monde », un ancien directeur des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies rappelle que, d’ici à 2030, la nouvelle politique sanitaire américaine pourrait provoquer la mort de plus de quatorze millions de personnes.
Le système de santé publique états-unien est à l’agonie. L’administration Trump démantèle progressivement les infrastructures de santé publique et mène des politiques sanitaires toujours plus contraires à la rationalité scientifique. Ce faisant, elle met en danger la vie des Américains et des populations du monde entier.
Depuis quatre-vingts ans, l’agence fédérale des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), que j’ai dirigée pendant huit ans, constitue un phare dans le monde de la santé aux Etats-Unis et ailleurs. Aujourd’hui, ce phare risque de s’éteindre. Le financement des CDC doit être drastiquement revu à la baisse, et 2 000 employés, dont la plupart de ses plus hauts cadres dirigeants, ont soit déjà démissionné, soit été licenciés. Plusieurs programmes essentiels de la prévention des maladies cardiaques et des accidents vasculaires cérébraux (AVC), des blessures, des infections sexuellement transmissibles et de nombreux autres domaines ont été drastiquement limités ou purement et simplement abandonnés.
Le Bureau du tabagisme et de la santé des CDC, supprimé en avril, a contribué à faire passer le taux de tabagisme de 42,6 % en 1965 à 11,6 % en 2022, sauvant des millions de vies d’un cancer du poumon, d’une maladie cardiaque ou d’un AVC. Aux Etats-Unis, le tabac demeure à l’heure actuelle la première cause de mort évitable. Or, l’administration Trump, alors même qu’elle prétend vouloir « rendre leur santé » aux Américains, comme il le clame avec son slogan « Make America Healthy Again », est bien déterminé à éliminer le Bureau du tabagisme.
Rappelons qu’au printemps, lorsque l’Etat du Wisconsin a demandé l’aide des CDC pour gérer une vague de cas d’intoxication au plomb, ces derniers n’ont pas été, sans doute pour la première fois de leur histoire, en mesure de répondre positivement : tous les experts du plomb des CDC avaient été licenciés.
En août, le ministre de la santé, Robert F. Kennedy Jr, a brutalement limogé la directrice des CDC, Susan Monarez, moins d’un mois après sa prise de fonction, semble-t-il parce qu’elle a refusé d’approuver sans discussion les recommandations vaccinales du nouveau comité consultatif. En signe de protestation, d’autres dirigeants de l’agence ont eux aussi démissionné.
Cette purge des cadres dirigeants des CDC, qui sont des professionnels avec des dizaines d’années d’expérience dans la gestion des risques sanitaires, saborde des programmes essentiels contre les maladies infectieuses, les pathologies chroniques, les blessures et les violences.
300 000 morts évitables
En juin, Robert F. Kennedy Jr a également révoqué l’ensemble du comité consultatif sur les pratiques vaccinales, lequel conseille les médecins, les assureurs et le public, après avoir accusé à tort ses membres de conflits d’intérêts. Il a sans attendre nommé de nouveaux membres du comité, dont beaucoup sont dépourvus des compétences requises et affichent ouvertement des positions antiscience et antivaccins. Sans oublier que nombre de ces nominations posent des problèmes de conflits d’intérêts dont les autorités se gardent bien de parler. L’actuelle politisation du comité a d’ores et déjà conduit à des modifications des recommandations sur les vaccins contre le Covid-19, dénuées de tout fondement scientifique, et davantage de décisions limitant l’accès à d’autres vaccins sont attendues.
Le programme Vaccins pour les enfants, qui est le fruit d’un large consensus politique et fournit la moitié des vaccins pédiatriques aux Etats-Unis, est en ligne de mire. Or, ce programme finance les vaccins recommandés par le comité consultatif. Si le nouveau comité revoit ses recommandations à la baisse, la moitié des enfants américains risquent de voir leur accès à la vaccination dangereusement restreint.
Robert F. Kennedy Jr diffuse, en outre, de fausses informations sur les vaccins, minant la confiance des Américains en leur sûreté et en leur efficacité. En 2025, lors de la pire épidémie de rougeole qu’a connue le pays depuis plus de trente ans, il a fait la promotion de traitements dont l’innocuité et l’efficacité n’ont absolument pas été prouvées, et affirmé à tort que le vaccin contre la rougeole causait régulièrement des décès. Il a également relayé de fausses informations sur ceux à ARNm et opéré des coupes de 500 millions de dollars [426 millions d’euros] dans le budget octroyé à cette technologie, une erreur qui pourrait coûter extrêmement cher lors d’une prochaine pandémie.
Les Etats-Unis ne se contentent pas de torpiller leur propre système de santé : ils renoncent à leur leadership mondial en la matière. L’administration Trump est en train de retirer le pays de l’Organisation mondiale de la santé et a coupé les financements américains à l’Alliance mondiale pour les vaccins et l’immunisation, une organisation qui, à ce jour, a contribué à vacciner plus de 1 milliard d’enfants. Elle a également sabré les fonds destinés à de nombreuses initiatives internationales en faveur de la santé, ce qui suspend l’aide américaine à plusieurs programmes de vaccination, mais aussi de lutte contre le VIH-sida, la tuberculose et le paludisme.
Ce retrait brutal des Etats-Unis met un terme à des dizaines d’années d’avancées sanitaires et aurait déjà causé au moins 300 000 morts évitables, selon une modélisation de l’université de Boston (Massachusetts). D’ici à 2030, la nouvelle politique sanitaire américaine pourrait provoquer la mort de plus de quatorze millions de personnes parmi les populations les plus vulnérables au monde, dont un tiers sont des enfants.
Approche apolitique
Les Etats-Unis abandonnent leur rôle historique de champion de la santé mondiale à un moment où la sécurité sanitaire a besoin d’une forte coordination internationale. L’épidémie d’Ebola en 2014 et la pandémie de Covid-19 ont montré avec quelle rapidité un problème de santé national peut provoquer une crise sanitaire globale en l’absence de dispositifs mondiaux de gestion de crise efficaces.
La santé publique ne doit pas être une affaire de parti politique. Les agences américaines de santé publique, que ce soit sous des gouvernements républicains ou démocrates, ont jusqu’ici accompli des progrès remarquables en travaillant à partir de données solides. Cette approche a permis d’enrichir certains aliments en acide folique, évitant chaque année un millier de cas de malformation du tube neural chez le nouveau-né. Elle a également favorisé l’introduction des vaccins contre le rotavirus et les pneumocoques, grâce auxquels ces maladies mortelles chez l’enfant sont désormais sous contrôle. Elle a de surcroît contribué au déploiement rapide des vaccins contre le Covid-19, épargnant des centaines de milliers de vies aux Etats-Unis. Mais le gouvernement actuel est en train d’enterrer cette approche apolitique de la santé publique.
Si rien ne peut évidemment remplacer un système fédéral de santé publique efficace, la société civile et les Etats américains peuvent cependant contribuer à limiter les conséquences funestes de sa faillite. Les Etats et les autorités sanitaires locales peuvent apporter des fonds pour combler les trous budgétaires.
Les philanthropes et les entreprises privées peuvent accroître leurs investissements en faveur de la santé de la population. Les professionnels de la santé peuvent continuer de défendre la science et la vérité. A l’échelle internationale, là où les Etats-Unis se désengagent, d’autres pays peuvent prendre le relais en apportant des financements et en assurant un leadership dans la sécurité sanitaire mondiale.
La voie à suivre est parfaitement claire : il faut d’urgence protéger notre santé en défendant la science et les compétences des professionnels de la santé. Il n’y a pas un instant à perdre.
Traduit de l’anglais par Valentine Morizot.
Tom Frieden est médecin, fondateur et président-directeur général de l’organisation Resolve to Save Lives, et ancien directeur des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies américains (2019-2017). Il est l’auteur de l’ouvrage « The Formula for Better Health » (« La recette pour une meilleure santé »), à paraître le 30 septembre, aux éditions MIT Press (non traduit).