« Pour expliquer la poussée nationale-populiste dans le Land de Saxe-Anhalt, on aurait tort de sous-estimer le facteur démographique »
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« Pour expliquer la poussée nationale-populiste dans le Land de Saxe-Anhalt, on aurait tort de sous-estimer le facteur démographique »
Gilles Paris, Editorialiste au « Monde »
Comme à chacune de ses manifestations, la poussée nationale-populiste qui vient de se vérifier spectaculairement, le 6 septembre, en Allemagne, dans le Land de Saxe-Anhalt, a été expliquée en bonne partie par le facteur migratoire. Du moins sur un aspect de la migration. De l’ex-Allemagne de l’Est à l’Italie, où la présidente du conseil, Giorgia Meloni (extrême droite), vient de battre un record de longévité au pouvoir, les constats souvent dressés à la truelle portent toujours sur ceux qui arrivent, rarement sur ceux qui partent. On aurait pourtant bien tort de les sous-estimer.
Le Land de Saxe-Anhalt affiche en effet un bilan démographique à valeur d’exemple. Parce que la population d’origine étrangère est en hausse (plus de la moitié venant de pays tels que l’Ukraine, la Pologne et la Roumanie), même si cette population reste presque deux fois moins nombreuse que la moyenne fédérale. Et parce que la région figure au deuxième rang en Allemagne, après la Thuringe, en matière de baisse de la population. L’effondrement de la natalité en est l’un des moteurs avec la migration, car les villes-Etats de Berlin, de Brême et de Hambourg voient, elles, le nombre de leurs habitants progresser.
Ce second point n’a rien d’anecdotique. Une étude réalisée en Suède et publiée en 2024 sous l’égide de l’Immigration Policy Lab, qui rassemble l’université Stanford, aux Etats-Unis, et l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, a mis au contraire en évidence, au sein de municipalités suédoises, une corrélation entre émigration et hausse du vote en faveur du parti Démocrates de Suède (extrême droite).
La croissance de cette formation peut s’expliquer non pas seulement par l’augmentation de la part de la population d’origine étrangère, passée dans le pays de 11 % en 2000 à 20 % en 2020, mais aussi par le fait que 51 % des municipalités suédoises ont vu leur population décliner pendant la même période. L’examen de cinq cycles électoraux a montré que chaque baisse de 1 point de pourcentage du nombre d’habitants s’est accompagnée d’une hausse de 0,5 % de la part du vote en faveur des Démocrates de Suède. Ces derniers ont sabordé en août la coalition gouvernementale mal en point constituée avec la droite conservatrice pour espérer devenir, après les législatives du 13 septembre, la première force d’opposition.
Le dépeuplement agit en effet à deux niveaux. Le débat ouvert en France sur les conséquences de la baisse de la natalité sur le maillage scolaire rappelle qu’il produit une détérioration de la qualité des services, qu’ils soient d’ailleurs privés ou publics. S’y ajoute un puissant sentiment d’abandon et de déclassement. Aux Etats-Unis, le rapport qui avait révélé, en 2015, un an avant la première élection de Donald Trump à la présidence, la surmortalité des Américains blancs, également désignés comme les « morts de désespoir », dans la zone en déclin des Appalaches, notamment sous l’effet d’une véritable épidémie de drogues de synthèse, en était déjà une traduction.
Ces transformations ne constituent évidemment pas l’unique facteur permettant de comprendre ce que l’extrême droite s’efforce de présenter comme une vague irrésistible prête à emporter partout le « système » et les « castes ». On peut néanmoins s’inspirer de la formule restée culte de James Carville, l’ancien stratège du candidat démocrate Bill Clinton à l’élection présidentielle de 1992 aux Etats-Unis – « It’s the economy, stupid ! » (« c’est l’économie qui compte, idiot ! ») –, pour assurer que désormais « c’est la démographie, crétin ! », qui permet autant que l’économie de comprendre les ressorts des mouvements électoraux.
L’« internationale réactionnaire », qui rassemble des partis d’extrême droite aux profils et aux stratégies souvent disparates, est aussi une internationale de l’anxiété face à un phénomène démographique dont on ne mesure pas plus clairement l’ampleur et les conséquences que ceux du réchauffement climatique. Ces partis d’extrême droite profitent de l’incapacité des partis de gouvernement à trouver des réponses aux déséquilibres auxquels ils sont confrontés. Sans vouloir absoudre ces derniers de tous leurs manquements et faiblesses, la fracture qui relève de la démographie est gigantesque compte tenu de la très grande inertie des comportements à côté de laquelle le pilotage d’un porte-conteneurs se rapproche de celui d’un kayak.
La longévité de Giorgia Meloni en Italie n’a pas empêché la publication, le 31 août, de nouvelles statistiques alarmantes qui montrent qu’en 2047 les couples sans enfant seront plus nombreux que les couples avec progéniture. Nicholas Eberstadt, spécialiste de la démographie mondiale au cercle de réflexion American Enterprise Institute, proche du Parti républicain, a estimé, dans une note publiée en août, que, avec seulement 355 000 naissances en 2025, « il est tout à fait possible que le territoire italien actuel n’ait pas connu un nombre de naissances aussi faible depuis le début du XVIe siècle : l’époque de Léonard de Vinci et de Michel-Ange ».
Le temps ne fait rien à l’affaire. Les seize ans de la politique nataliste conduite en Hongrie par l’ancien premier ministre Viktor Orban (2010-2026) n’ont pas permis non plus d’enrayer le dépeuplement du pays, qui a perdu un demi-million d’habitants pendant la même période.Cet échec n’est sans doute pas pour rien dans la défaite de celui que le vice-président des Etats-Unis, J. D. Vance, était venu porter à bout de bras à la veille des élections hongroises, en avril. Car si la réponse nataliste de l’extrême droite ne produit pas de résultats, la guerre totale qu’elle entend mener contre l’immigration ne peut qu’accélérer les « hivers » démographiques comme celui que traverse déjà le Land de Saxe-Anhalt. Bannir tous les étrangers ou garantir le bon fonctionnement des hôpitaux, des maisons de retraite et des entreprises déjà confrontées à une pénurie de main-d’œuvre, il faudra choisir.
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