En Suède, malgré les discours anti-immigration, le service public reste dépendant de la main-d’œuvre étrangère
Alors que tous les grands partis défendent une politique migratoire restrictive et veulent limiter l’arrivée des réfugiés, avant les élections législatives du 13 septembre, les communes et les régions n’ont jamais eu autant besoin des personnes nées à l’étranger pour pallier le manque de travailleurs.
Par Anne-Françoise Hivert (Malmö (Suède), correspondante régionale)
Allongé dans son fauteuil médicalisé, Stig (son prénom a été changé) a envie de parler. Le vieil homme souffre de la maladie d’Alzheimer. Dans sa tenue bleue, Mudather Elfaki Ali lui répond doucement en lui caressant le visage. D’origine soudanaise, l’aide-soignant est employé depuis 2017 à la maison de retraite de Nattsländan, dans le quartier résidentiel de Bunkeflostrand, à Malmö. Il est arrivé en Suède en 2014, à 24 ans. A Khartoum, il avait fait des études d’économie et de science politique. « Mais je devais vite trouver un travail. Ma famille à la maison comptait sur moi. » Alors, après avoir appris des rudiments de suédois, Mudather Elfaki Ali a accepté le premier emploi qu’on lui proposait. Il ne le regrette pas : ses collègues de la maison de retraite lui ont donné les clés pour comprendre le pays dont il est désormais citoyen et parle la langue.
Parmi les 48 salariés de l’établissement, « entre 60 % et 70 % » sont nés à l’étranger, selon la directrice, Anna Gyllensjö. Beaucoup sont des réfugiés. « Ils viennent de Syrie, d’Iran, d’Irak, d’Afghanistan, mais aussi d’Erythrée ou du Cameroun », énumère Mme Gyllensjö. Dans un contexte où le secteur a de plus en plus de mal à recruter, « nous ne pourrions pas fonctionner sans nos collègues nés à l’étranger », ajoute-t-elle.
Nattsländan n’est pas une exception en Suède. Pourtant, le sujet est à peine abordé dans la campagne avant les élections générales du dimanche 13 septembre. Le plus souvent, l’asile est débattu sous le prisme de l’échec de l’intégration, justifiant les restrictions adoptées depuis 2015, qui se sont intensifiées dans le cadre de la coalition entre la droite libérale conservatrice et de l’extrême droite, au pouvoir depuis 2022.
La majorité sortante met en garde contre une victoire de l’opposition et le « nouveau chaos migratoire » qui pourrait suivre, citant l’Espagne du socialiste Pedro Sanchez et son plan de régularisation des sans-papiers. « Un exemple édifiant », écrivaient le premier ministre, Ulf Kristersson, et son ministre de l’immigration, Johan Forssell, dans une tribune publiée début août, dans le quotidien Svenska Dagbladet. En face, la patronne des sociaux-démocrates, Magdalena Andersson, se montre inflexible : si son parti arrive au pouvoir, pas question de revenir en arrière sur la plupart des réformes adoptées depuis quatre ans, dont certaines avec le soutien de sa formation.
Des réformes qui ont mené à une chute des arrivées dans le royaume scandinave. En 2025, 6 735 personnes seulement ont déposé une demande d’asile dans le pays (hors Ukrainiens), soit le chiffre le plus bas enregistré depuis le début des statistiques, en 1985. Le nombre de permis de travail accordés pour la première fois a baissé de moitié depuis 2022. Quant aux départs, ils ont augmenté de plus de 50 %. Mais derrière la rhétorique anti-immigration et la politique qui compte désormais parmi les plus restrictives d’Europe, se cache une autre réalité : jamais les services publics du pays n’ont été aussi dépendants des immigrés, qui représentent environ 20 % de la population. D’après les statistiques de l’Association des collectivités territoriales suédoises (SKR), 22 % des employés des communes (chargés notamment des écoles et de l’accueil des personnes âgées) et 16 % des employés des régions (responsables de la santé) sont nés à l’étranger. Des chiffres en très forte hausse depuis 2014 et 2015, années au cours desquelles sont arrivés 260 000 demandeurs d’asile.
Certaines professions sont particulièrement concernées : 53 % des aides-soignants non diplômés, 39 % des agents de restauration et 37 % des auxiliaires de puériculture dans les crèches et maternelles du pays sont nés à l’étranger, comme 37 % des médecins spécialistes et 46 % des dentistes. Chez Ambea, l’un des plus gros opérateurs de maisons de retraite dans les pays nordiques et le propriétaire de Nattsländan à Malmö, Nina Thoren Forsanker, responsable de la stratégie en matière de compétence et de diversité, explique : « Dès 2015, nous avons lancé une coopération avec les services de l’immigration. Nous avons embauché des demandeurs d’asile avant même qu’ils obtiennent leur statut de réfugié. Beaucoup avaient déjà suivi une formation dans la santé. C’était du gagnant-gagnant. »
Au sein de l’Association des collectivités territoriales suédoises, Bodil Umegard déplore le manque de nuance dans le débat public. « Il faut, bien sûr, s’attaquer aux problèmes qui existent, mais il est important aussi de souligner que de nombreux immigrés s’intègrent bien, suivent des études et trouvent un emploi, et qu’ils jouent un rôle essentiel pour répondre aux besoins en main-d’œuvre qualifiée des communes et des régions. » Elle rappelle que « c’est uniquement grâce aux personnes nées à l’étranger que la population active va augmenter les dix prochaines années ». Car, comme de nombreux pays européens, la Suède vieillit, et sa natalité a plongé en 2025 à son niveau le plus bas depuis les premières statistiques en 1751, avec 1,42 enfant par femme.
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le mécontentement des communes qui, à l’automne 2025, ont été autour de 200 (sur 290) à refuser de collaborer avec les autorités pour accélérer les départs volontaires d’immigrés. A l’origine du mouvement, le maire de Jokkmokk, 4 700 âmes (dont 13 % ont vu le jour à l’étranger), a expliqué que sa commune, située sur le cercle polaire, avait besoin de chacun de ses habitants. Pour justifier les restrictions, la droite et l’extrême droite mettent en avant les chiffres du chômage : 16,4 % des immigrés sont sans emploi, contre 6,2 % des personnes nées en Suède. Le 1er janvier, la prime au retour est passée de 10 000 à 350 000 couronnes (de 900 à 31 500 euros). Selon les services de l’immigration, seulement 725 personnes en ont fait la demande.
Dessin d’un résident de la maison de retraite de Nattsländan, à Malmö (Suède), le 4 septembre 2026.
Professeur associé à l’université Johns Hopkins de Bologne, Peo Hansen, spécialiste des migrations, constate « un décalage croissant entre le débat national, monopolisé par la question du coût de l’immigration et de l’échec de l’intégration, et la réalité locale des communes et des régions, responsables de la gestion de pans entiers de l’Etat-providence ». Il cite une étude de l’université de Linköping, dans laquelle 82 % des municipalités estiment que l’accueil des réfugiés contribue positivement à leur développement.
A plus de 900 kilomètres au nord de Stockholm, Boden, 29 000 habitants, en fait partie, même si sa maire sociale-démocrate, Béatrice Öman, dit « avoir du respect pour les différences » entre le nord du pays, qui a du mal à recruter, et les communes du sud, qui font face à un chômage élevé et aux problématiques liées à l’exclusion. Boden, au contraire, a besoin de main-d’œuvre. La compagnie Stegra est en train d’y construire la première usine européenne d’acier décarbonée, tandis que l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) va y placer un groupement tactique multinational. Le secteur du bâtiment est sous pression, comme les services publics.
Si elle défend la ligne de son parti, qui s’est engagé à mener une politique migratoire « stricte », l’édile peste contre des réformes qui ont conduit à l’expulsion de 20 % du personnel d’une des maison de retraite de la commune, soit une vingtaine d’employés qui ont perdu leur titre de séjour. Mme Öman critique aussi la décision du gouvernement d’augmenter le salaire minimum requis pour l’obtention d’un permis de travail, fixé à 33 390 couronnes par mois depuis le 1er janvier. « C’est une remise en cause de notre modèle fondé sur les négociations collectives entre les syndicats et le patronat, qui permet de prendre en compte les réalités locales », dit-elle. Le 1er juillet, une nouvelle loi est entrée en vigueur, qui relève le niveau de suédois exigé pour le personnel des maisons de retraite. Interrogée sur son impact, la directrice de Nattsländan à Malmö, Mme Gyllensjö, remarque que son établissement n’a pas attendu la réforme pour agir, loin des polémiques