• Conseil constitutionnel : l’État de droit en trompe-l’œil - Lauréline Fontaine
    https://aoc.media/opinion/2026/03/29/conseil-constitutionnel-letat-de-droit-en-trompe-loeil

    Non juriste, Richard Ferrand est loin d’être le premier et le seul dans cette situation : le #Conseil_constitutionnel n’est pas un collège de juristes, pas même une institution mixte comme il est prétendu parfois, car on y cherche les professionnels du #droit ou du projet constitutionnel comme on cherche une aiguille dans une botte de foin.

    Mais cette situation est traitée avec humour, voire avec mépris pour l’ensemble de la communauté politique. On se souvient par exemple que lors de son audition, Alain Juppé avait ironisé sur cette question, en invoquant son droit à l’oubli, non seulement à propos de sa condamnation prononcée à son encontre à propos de l’exercice d’un mandat politique, mais aussi à propos de ses cours de droit constitutionnel reçus il y a plusieurs décennies à Sciences Po Paris.

    Que les membres du Conseil ne soient pas – sauf exception – juristes, est une chose, qu’ils s’en amusent en est une autre, et qu’ils ne se soient jamais singularisés dans le passé par une connaissance et un attachement aux règles constitutionnelles en est encore une autre.

    À cet égard, dresser le tableau de la nomination de Richard Ferrand à la présidence du Conseil constitutionnel est assez édifiant : c’est un « ami » du président de la République dont il aura à contrôler la partie législative de sa politique ; sa « réputation » a été entachée par l’affaire dite des Mutuelles de Bretagne, une affaire néanmoins déclarée prescrite (...)

    #État_de_droit #Constitution #constitutionnalité

  • Mourir mal - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/05/10/mourir-mal

    « Quand le tour de ma mère est venu, je ne me suis pas méfié. Personne évidemment ne m’a prévenu que ses deux derniers mois allaient mal se passer, que ma mère ne se trouverait jamais au bon endroit, que j’aurais à affronter une absence absolue de compassion. L’hôpital ne m’a pas dit : attention, je suis au bout du rouleau et contrairement à ce qu’indique mon nom, je vais être inhospitalier, voire hostile. »

    • avertissement : barbarie.

      Deux semaines après sa mort, ma mère reçoit un mail de SFR : « B***, Vous souhaitez donner une seconde vie à votre matériel non utilisé. » L’objet indique : « Le service client toujours à vos côtés. » C’est moi qui reçois ce mail, bien sûr, puisque je gère son compte.

      J’ai pourtant joint le certificat de décès à ma demande de résiliation. Qu’on adresse les mots « seconde vie » à une défunte ne m’étonne pas outre mesure, puisqu’au décès de mon frère, le syndic de copropriété avait mandaté un huissier pour trois mois d’impayés – après les avoir informés de la disparition de celui-ci, et leur avoir fourni les coordonnées du notaire en charge de la succession. L’huissier s’était présenté chez le mort et avait facturé son déplacement.

      Le mail de SFR me semble une bonne conclusion aux deux mois durant lesquels j’ai accompagné ma mère dans son agonie, d’abord à l’hôpital puis en Soins de Suite et Réadaptation (SSR). Il porte à un point d’indécence instructif le déni que j’ai eu à affronter tout du long, et qui s’énonce ainsi : en France, la mort n’existe pas. On pourra toujours débattre sur la « fin de vie » : tant qu’on n’aura pas admis que la mort fait absolument partie de celle-ci, rien ne changera. Ni la loi sur « l’aide à mourir », ni le manque de lits, ni le sort des agonisants qui n’ont plus de #consentement_éclairé.

      Ma mère n’était apparemment pas assez vive et pas assez mourante à la fois, elle ne correspondait à rien de prévu par les institutions : elle est rapidement devenue une patate chaude pour l’hôpital public. Sa « fin de vie » s’est transformée en long cauchemar filandreux, prise entre la gloriole des chirurgiens et le manque de temps et de compassion des #soignants, le tout aggravé par le manque d’argent.

      J’avais lu le témoignage d’une journaliste sur la fin de vie de sa propre mère, et comment il lui avait été impossible de trouver une équipe de #soins_palliatifs à domicile. J’avais lu des articles sur le naufrage de la #gériatrie, de l’hôpital, mais je ne l’avais pas expérimenté. Mon frère était mort d’un cancer dans un endroit laid avec un médecin désagréable mais, du moins, il avait eu droit à la sédation profonde et continue prévue par la loi Claeys-Leonetti.

      Quand le tour de ma mère est venu, il y a deux ans, je ne me suis en quelque sorte pas méfié. Personne évidemment ne m’a prévenu que ses deux derniers mois allaient mal se passer, que ma mère ne se trouverait jamais au bon endroit, que j’aurais par conséquent à affronter une absence absolue de compassion. L’hôpital ne m’a pas dit : attention, je suis au bout du rouleau et contrairement à ce qu’indique mon nom, je vais être inhospitalier, voire hostile.

      Je n’avais pas lu Ann d’Angleterre de Julia Deck (Seuil, 2024) qui n’était pas encore sorti, et je n’aurais sans doute pas cru alors ce qu’elle raconte sur la façon dont l’hôpital a traité sa mère, puisque je ne l’avais pas vécu. Ce livre m’a beaucoup fait rire, j’en ai gardé plusieurs passages en mémoire, dont celui-ci : « Je nous imagine propulsées dans un film apocalyptique où une administration bananière prononcerait de beaux discours pendant qu’elle achèverait ses vieux dans des zones de non-droit. Ce n’est pas une hallucination, c’est une tactique. »

      Le cas de ma mère n’est pas unique. Je pense au contraire qu’il est très banal et que c’est pour cela qu’il faut raconter, encore et encore. Parce que beaucoup d’entre nous vont être confronté·es à cette réalité désormais : il n’y a pas de place pour les #mourants. J’ai bien conscience évidemment que ce n’est qu’un sous-cas de la faillite généralisée du service public : France Travail ne peut pas vous indemniser parce qu’il n’a aucune case pour votre précarité, l’hôpital psychiatrique ne peut soigner les schizophrènes armés qui se croient musulmans et vous ne pouvez pas mourir en paix parce qu’on a ôté de sous votre corps les lits et les structures, fussent-elles privées, adaptées à votre état.

      Pour ma mère, cela commence comme ça : un samedi matin, son infirmier m’appelle, elle est encore tombée. Il l’a retrouvée au matin chez elle, mais que je ne m’inquiète pas : les pompiers l’ont emmenée aux urgences de l’hôpital de M., « et elle peut remuer ses orteils ». L’infirmier a donné mes coordonnées aux pompiers, transmis les ordonnances. Puis il a appelé l’hôpital. Ils vont sans doute l’opérer, me dit-il, pour consolider sa colonne vertébrale, une cimentoplastie : une sorte d’injection de colle, trois fois rien, ce sera idéal pour son cas. Ma mère a 90 ans, donc je m’inquiète quand même. Je vis à 800 km, je ne peux pas me rendre sur place en un clin d’œil. Et à quoi servirai-je si on est en train de l’opérer ? Mais je suis aussi son dernier proche : tout le reste de la famille est mort, ses amies sont séniles, son armée d’#aides_à_domicile est, par définition, cantonnée au domicile. Ses capacités cognitives sont en outre diminuées depuis quelques mois et le transport dans un lieu étranger ne va rien arranger, je le sais d’expérience : je dois y aller, je ne peux pas la laisser seule dans cet endroit – je serai son point de repère.

      Aussitôt raccroché avec l’infirmier, j’appelle l’hôpital. Un automate propose d’énoncer le nom de la patiente : « Je n’ai pas compris votre demande. » Au bout de plusieurs heures, l’accueil répond enfin. On ne peut pas me passer le service, c’est le week-end. Ma mère doit être opérée, je dis que je vais laisser mes coordonnées pour qu’on me rappelle, mais mon interlocutrice refuse. Aimable jusque-là, je me raidis : je vais laisser mes coordonnées, insistai-je, car je suis non seulement son fils mais son tuteur légal, « et si elle meurt sur la table d’opération, cela vous évitera de prévenir la police pour retrouver ma trace ». Sensible à cet argument, la réceptionniste me passe le service. Au bout du fil, une femme semble soulagée de mon appel : ils ne savaient pas comment me joindre ni quel était son traitement médical. Je ne fais pas remarquer que l’infirmer a communiqué tout cela aux pompiers. Je transmets la dernière ordonnance que j’ai en ma possession par email. La femme ne sait pas comment va ma mère, sauf qu’elle ne peut pas répondre au téléphone, et l’opération ne se fera pas ce week-end. Il faudra attendre lundi pour parler au médecin.

      Autre récurrence médicale : mieux vaut agir que d’accepter que le réel résiste.
      (Voilà une constante remarquable de ces huit semaines qui s’ouvrent : les infirmières ne savent pas comment vont les malades, elles ne sont pas habilitées à le savoir. Les infirmières du soir ne savent pas quels sont les traitements du matin, elles n’étaient pas là, elles se contentent de donner ceux du soir, même si la malade, quand elle ne pourra presque plus déglutir, les rend, s’étouffe avec – ou les deux à la fois. Autre constante : le matin, on ne peut pas visiter les malades. En réalité, on peut par dérogation, si votre proche est gravement atteint, ce qui va se révéler le cas, mais en pratique on peut difficilement puisque, quand vous vous présentez, on vous intime de déguerpir par égard pour les autres malades, auxquels on prodigue des #soins toutes portes ouvertes. La double injonction contradictoire règne. L’une vous dit d’un air de reproche : « Les médecins étaient étonnés de ne pas vous voir ce matin. » À quelle heure passent-ils ? Vers 10 heures. Le lendemain à 9h30, on commence par vous demander de sortir : les visites, c’est à partir de midi. On vous explique la pudeur comme si vous aviez cinq ans. Vous justifiez votre cas. Vous avez tort quand même : les médecins passent à 9 heures, ne le savez-vous donc pas ?)

      Le lundi, le médecin m’appelle. La cimentoplastie ne suffira pas mais il a une solution pour ma mère. L’arthrodèse. Une opération complexe, il la décrit. Car c’est plus grave qu’on ne pensait. « À la radio, y a plus de colonne vertébrale… Avec son ostéoporose, la pauvre, j’ai jamais vu ça, je vous montrerai si vous voulez. » Je le crois sur parole, pas besoin de me montrer, et je ne sais pas lire les radios. Il ajoute qu’elle est « hyperalgique » (traduction : elle souffre atrocement), et donc intransportable. Mais elle a trouvé une position supportable, me dit-il, elle est immobile. « Bon, l’arthrodèse, je vous cache pas qu’à son âge, 90 ans, c’est une opération hyper lourde, on fixe des plaques. Je vais essayer mais c’est pas sûr que les vis tiennent, et alors là, après, on pourra pas réopérer et alors sa qualité de vie… » Les anesthésistes n’étaient pas chauds, ajoute-t-il, mais il a bon espoir de pouvoir opérer quand même, il attend un second avis collégial.

      Ce type doit être fou. Je résume dans ma tête : elle risque au pire de mourir durant l’opération ou au moins d’avoir des suites post-opératoires affreuses pour un retour à la case départ, c’est-à-dire en l’occurrence la case fin. « Si l’opération rate, est-ce qu’elle souffrira davantage après ? » Il n’en sait rien. Je suppose surtout que ça ne l’intéresse pas de savoir, puisqu’il devrait pour cela envisager le ratage.

      (Autre récurrence médicale : mieux vaut agir que d’accepter que le réel résiste. Dix-sept ans plus tôt, quand le cancer de mon père était en phase terminale, irrécupérable, l’oncologue m’a expliqué qu’on allait commencer une chimiothérapie plus agressive. J’ai fait remarquer que cela allait le tuer plus vite. « C’est sûr, mais si on ne l’avait pas transfusé hier, il serait déjà mort. » Je sais surtout que cela va le faire souffrir davantage, mais par une politesse imbécile, je ne dis rien. C’est le protocole, argumente le médecin, et il y a une chance infinitésimale, miraculeuse, pour que ce traitement ait un effet. Dix jours après sa chimio, mon père meurt en effet, son état s’étant, comme prévu, brusquement dégradé.)

      Le second avis des anesthésistes arrive le lendemain. Une femme me téléphone : elle et ses collègues refusent l’opération, trop longue et trop lourde vu l’état de la patiente. Ce sera la seule personne, en deux mois, à m’avouer que, oui, ma mère est condamnée à brève échéance par grabatisation puisqu’elle ne peut plus bouger. Les fonctions vitales vont se détraquer jusqu’à ce que mort s’en suive. Je parle de « soins palliatifs », elle renchérit, promet qu’elle fera tout ce qu’elle peut pour la soulager, je suis légèrement rassuré. Mais je ne reverrai ni n’entendrai plus jamais cette médecin. La même semaine, au détour d’un couloir, une infirmière désignera ma mère comme « la petite mamie en fin de vie ». Malgré cela, je n’aurai désormais plus qu’une seule réponse, extravagante, de personnes s’occupant de mourants : « Nous, vous savez, on s’occupe de la vie. » On traitera toujours ma mère comme une malade appelée à guérir – et moi comme un importun.

      Je débarque à l’hôpital le mardi. Trois heures de TGV, quarante-cinq minutes d’attente avant une heure de bus intercités, puis encore vingt minutes de bus. Je me présente dans le service. Une infirmière m’engueule en guise de bienvenue : où sont les serviettes de toilettes de ma mère ? Le gel douche ? Le shampoing ? Je vois qu’il n’y a qu’un gobelet en carton pour boire et que, ne pouvant bouger, elle se renverse systématiquement le liquide sur elle. Plus tard, en SSR, une aide-soignante me dira : « Ah bon, ils vous ont demandé des serviettes de toilette à l’hôpital ? Ils sont gonflés, ils en ont. »

      Ma mère demande en me voyant « Mais qui es-tu ? » d’un air presque joyeux. Je le lui explique, elle a l’air satisfaite. Cette désorientation ne va pas s’améliorer dans les deux mois qui viennent. Elle ne parle presque plus, se contente de répondre par « oui » ou par « non » à des questions de bien-être (froid, chaud, mal, faim, etc.). Elle se plaint de l’eau : « C’est pas bon ». Sans doute un symptôme de délitement physiologique. Aucune boisson ne sera plus jamais bonne. Parfois des phrases sortent toutes armées de la confusion générale : « Remets ton col, il est de travers » (et c’est vrai).

      Ce premier jour, je vais donc acheter les serviettes de toilette dans un hypermarché de ZAC, à vingt minutes à pied de l’hôpital. Je prends les produits d’hygiène dans une pharmacie. On n’y vend pas de « verre anti-fausse route » (un gobelet plastique avec une anse et une paille intégrée dans le couvercle). J’irai dans un magasin spécialisé en matériel médical le lendemain. Le gobelet fait merveille, ma mère peut enfin boire. Mais il disparaîtra quand on la transférera un mois plus tard de l’hôpital aux Soins de Suite et de Réadaptation. J’en rachèterai un autre. Hélas, chaque fois qu’un soin de nursing est prodigué à ma mère, sa tablette est écartée du lit et jamais remise en place, son verre systématiquement hors de portée. Je suis là tous les après-midi, j’ai loué une chambre en ville, je remets le verre près de sa main dès que je reviens dans sa chambre.

      Assez vite, une infirmière me demande si je veux donner ses médicaments à ma mère à la fin du dîner, elle les a broyés dans un peu de compote. Je le fais volontiers, puisque le soir je la nourris à la cuiller. Le lendemain, une autre que je ne connais pas pose les médicaments sur le plateau sans rien dire et repart. Je sors de la chambre et demande si je dois les lui administrer. La question étonne : oui bien sûr. Je les broie, je les mets dans la compote. Un jour, le broyeur (un petit pot en plastique) a disparu. Je pars dans les couloirs à la recherche d’un autre broyeur. Soupir, grimace : visiblement, j’agace. Un autre soir encore, j’ose demander pourquoi il y a autant de médicaments et si l’on ne peut pas en supprimer, ma mère n’arrive jamais à tout avaler, elle en laisse ; le Tanganil, par exemple, recommandé lors des crises de vertige. Un infirmier téméraire abonde : « C’est sûr que ça ne va pas lui servir à grand-chose, elle est allongée en permanence. » C’est le seul que j’aurais entendu, durant ce séjour, dire une chose de bon sens. Personne apparemment n’avait remis en question l’ordonnance que j’avais transmise.

      On ne peut pas garder ma mère en chirurgie orthopédique ni même à l’hôpital si on ne lui fait rien. Car elle occupe un lit qui serait plus utile à soigner d’autres vies : personne ne le dit mais c’est une évidence et je suis d’accord. Malheureusement, on ne peut pas la redresser ni l’asseoir, et la transporter est dangereux. Le chirurgien décide donc de faire quelque chose. Il a une idée. On va essayer un corset. Il en profite pour me raconter la technique de l’arthrodèse une deuxième fois. Une orthoprothésiste vient prendre des mesures. Il lui faut aller chercher quelqu’un pour « mobiliser » comme on dit ma mère, sinon elle ne peut pas passer le mètre-ruban. Ma mère souffre, elle crie. Le lendemain, on me dit que la jeune femme a refusé de faire le corset. Je suppose qu’elle n’est pas là pour torturer les gens. Qu’à cela ne tienne, on convoque un deuxième orthoprothésiste, un homme jeune, cette fois-ci. Les mesures sont prises de nouveau dans les cris, le corset fabriqué. Je rentre trois jours à Paris, je dois absolument travailler « en présentiel ».

      Mais maintenant qu’on soigne si bien les gens, les femmes finissent par périr irréparables, avec le squelette en miettes.
      Quand je reviens, c’est le soir, le corset est posé, ma mère implore en continu, de sa voix faible, « Mon Dieu, au secours, arrêtez, au secours ». Elle souffre visiblement. Les soignants et aide-soignants sont gênés de me voir. Je leur montre que ma mère a mal, ils sont obligés d’acquiescer. Je demande qu’on enlève le corset. Les infirmières disent qu’elles vont demander au médecin. Je demande à voir le médecin. Il n’est pas là. Je suis lâche et je n’en peux plus, je dis « Au moins donnez-lui un antalgique » et je m’en vais, il est vingt heures, ce spectacle est insoutenable. Le lendemain matin le chirurgien me reçoit (il me raconte à nouveau l’arthrodèse avec délectation, ça doit être son opération-signature) et me dit qu’il a constaté que le corset ne convenait pas et qu’il a donc préconisé de l’enlever – comme une preuve brillante de sa perspicacité. On finit par mettre ma mère sous morphine. Personne ne m’en informe alors que je viens tous les jours, mais je sais lire les étiquettes et je reconnais les hallucinations : j’ai déjà vu mon père et mon frère avec ce médicament.

      Chaque fois que je la quitte deux ou trois jours, ma mère met du temps à me reconnaître comme « son fils ». Après le « Mais qui es-tu ? » de la première fois, la suivante est pire, elle me vouvoie, me regarde comme un inconnu non invité. « — Tu ne me reconnais pas ? — Non. » Puis les liens rentrent dans l’ordre si je passe tous les après-midis avec elle. Vers le milieu de l’agonie, une soignante confirme : « Elle vous attend. – Je ne sais pas si elle me reconnaît vraiment. – Si, elle a dit que son fils allait venir ». Mais en général elle dort quand j’arrive.

      La dernière fois que je croise le chirurgien orthopédiste, il raisonne : on voit de plus en plus de cas comme ma mère, m’explique-t-il devant ses collègues des « soins palliatifs », deux femmes souriantes et mutiques que je verrai deux fois et qui ne pallient volontairement rien, car l’agonie de ma mère, discrète pendant leurs deux minutes de visite quotidienne, leur convient. Il existe des anxiolytiques pour personnes âgées, mais elles ne jugent pas utile de lui en prescrire, puisque je suis le seul témoin de son angoisse quotidienne. À son âge, il y a quelques années, continue le chirurgien, ma mère serait déjà morte d’autre chose. Mais maintenant qu’on soigne si bien les gens, les femmes finissent par périr irréparables, avec le squelette en miettes. Le roi de l’arthrodèse a cependant un dernier espoir : « que ça se recolle tout seul ». On lui fera une radio dans un mois pour savoir. Un miracle est si vite arrivé.

      En attendant la radio, on va donc envoyer ma mère en soins de suite et de réadaptation à un kilomètre de là. Un jour, il est prévu de la transférer : on l’emmène, mais les SSR se sont trompés, aucune chambre n’est libre. On la ramène, on la remet dans sa chambre d’hôpital. On lui a supprimé la morphine par la même occasion, j’ignore pourquoi, j’assiste en direct à sa descente et à son manque, elle ne comprend pas où elle est, son délire prend, comme souvent dans ce cas, la forme d’une logorrhée. Depuis qu’elle est hospitalisée, nous n’avons jamais autant parlé. Les chambres sont devenues doubles, des saumons japonais remontent des fleuves. Ce n’est pas à la télé qu’elle a vu ça, elle ne l’a pas. Elle me fait signe qu’elle l’a entendu. Mon père avait un dragon sous son lit qui faisait cuire des pommes de terre en crachant le feu. À chacun son animal.

      Là encore, personne ne m’a prévenu de rien, je suis venu à l’hôpital à l’heure dite du transfert pour l’accompagner, et elle était déjà revenue. Sans doute que je me laisse trop faire, sans doute qu’il faudrait gueuler, en imposer, avoir de mauvaises pensées et rudoyer cette humanité amorphe pour ce qu’elle est. Mais ce n’est pas de leur faute, me dis-je, c’est la loi de la jungle : pas d’argent pour l’hôpital, pas de pitié pour les mourants ni les proches. Ce doit donc être ma faute : je ne connais aucun médecin, nous sommes des prolétaires sans relations ni passe-droit, et l’infirmière-cadre m’assure que ce sera pareil dans une clinique privée. Il n’y a que certaines aides-soignantes et les femmes de ménage pour montrer un peu d’humanité.

      Quand je demande un point sur l’état de ma mère, deux fois par semaine, peut-être, pour connaître l’état de ses escarres, de son sommeil, de sa nutrition matinale, au moment d’un « nursing » ou de la prise des médicaments, l’infirmière va chercher son binôme et lui lance bien fort, d’un air narquois : « Y a le fils de Mme Loret qui voudrait des informations », comme elle dirait : « Démerde-toi ma petite. » Cela doit être un jeu entre elles. L’autre souffle ostensiblement, s’acquitte du pensum en résumant que « les constantes » vitales sont constantes. Personne ne veut affronter le fait qu’une patiente ou un patient va mourir, je le comprends bien. C’est l’impensable échec médical. Les gens qui ne peuvent pas guérir les emmerdent, ils en ont peur ou les évitent, et leurs familles avec. Personne ne peut dire « Oui, elle va mourir et nous allons vous accompagner tous les deux ».

      Finalement, au deuxième mois, il y a une place en SSR. Contraste frappant. Les aides-soignantes sont sympathiques, les infirmières toutes très jeunes et souriantes. Y a-t-il une distribution générale de Prozac ici ? Même s’il s’agit d’un service destiné à réadapter les accidentés, leur rendre leur autonomie, il y a d’autres cas désespérés de personnes qu’on ne peut plus « mobiliser ». Je m’attends donc à un peu d’intelligence de la part du gérontologue qui est assigné à ma mère. Hélas, celui-ci non plus n’arrive pas à me regarder dans les yeux. « Ici, on ne garde pas les gens plus de trois semaines », prévient-il. Il n’a pas l’air de croire à la consolidation spontanée qui permettrait d’échapper à la mort par grabatisation. « On va voir à la radio si on peut la mobiliser. — Et si on ne peut pas ? » Mais il faut la mobiliser : c’est la raison d’être des SSR.

      Au bout d’une semaine, un jour que je propose une énième compote à ma mère, elle répond « Je préférerais mourir ». Depuis le début, son visage est sans expression. Puis elle dit « Tu n’en as pas marre de moi ? » Je réponds « Non. Et toi, tu en as marre de moi ? — Non. » Dix jours plus tard, elle arrête définitivement de manger. Encore quinze jours, elle arrêtera de boire. Il n’y a que l’assistante sociale pour parler franchement : « Bon, elle nous fait un syndrome de glissement, on ne va pas se mentir. – Oui, je vois bien. Est-ce qu’on peut la transférer en soins palliatifs ? » Eh bien non, car elle ne souffre pas encore assez.

      C’est vrai qu’on n’est pas là pour achever les gens, suis-je bête : « on s’occupe de la vie », fût-elle invivable. Ce sera donc l’EHPAD. « Elle sera aussi bien soignée qu’ici. — Mais enfin, ça n’a aucun sens, elle va bientôt mourir, elle ne mange plus depuis deux semaines ». Je souhaite ramener ma mère chez elle. L’assistante sociale m’en dissuade. « Vous savez, ça peut durer très longtemps, on a eu une patiente qui est restée deux mois comme ça avant de mourir, vous vous imaginez seul avec elle ? » Car il est impossible de trouver du personnel assurant une garde 24 heures sur 24. Moi-même, je ne suis pas sûr que ma mère reconnaîtra sa maison – un ami me parle de son père hospitalisé à domicile qui disait « C’est bizarre, on dirait chez moi ». J’appelle son médecin traitant, son infirmier, personne ne connaît de service qui pourrait m’aider.

      Puisqu’elle va plutôt mourir que ressusciter, arguai-je auprès du gérontologue, ne peut-on lui procurer des soins palliatifs, puisqu’elle est de toute évidence en détresse ? J’ai apporté ses directives anticipées, rédigées il y a vingt ans : pas de souffrance inutile. Je répète ce qu’elle m’a dit : elle « préférerait mourir ». Évidemment, j’ajoute que j’ai bien conscience qu’elle est mentalement confuse. Peut-être préférait-elle mourir que de manger encore de la compote. « Je n’attends aucun miracle, je demande juste qu’elle ne souffre ni mentalement ni physiquement. » Le médecin fait une réponse minimale : « Donc nous sommes d’accord, si elle fait une crise cardiaque, nous ne la réanimerons pas. »

      L’assistante sociale trouve un EHPAD privé de luxe, me demande d’aller le visiter pour choisir une chambre, elle a transmis le dossier de ma mère. Le médecin de l’EHPAD est d’accord, on me demande un état précis de ses finances : le relevé en ligne de ses comptes ne suffit pas, il faut un papier tamponné par la banquière. À l’EHPAD, l’assistante sociale, qui est aussi apparemment directrice commerciale, me fait l’article : « Ici, quand ils ont un souci, les résidents sonnent et on leur parle via ces terminaux électroniques dernière génération, ça les rassure et ça évite de déranger le personnel pour rien. » Génial, ils ont inventé la téléassistance. « Ça fait longtemps que ma mère ne peut plus appuyer sur une sonnette », cinglai-je. Vont-ils la laisser crever si elle ne peut se manifester ? Je croyais qu’ils avaient lu son dossier. Je ne gifle pas la commerciale sociale : mais être aussi déconnectée du mourir me semble, à ce tarif-là, impardonnable.

      J’ai le choix entre une chambre assez grande, ensoleillée avec balcon, et une autre côté nord, avec vue sur un parking : « Non je ne vais pas prendre celle-ci, lui dis-je, sinon c’est moi qui saute par la fenêtre. »

      Dans un de ses rares moments de lucidité, ma mère me dit que le gérontologue lui a annoncé son transfert dans « une maison ». Elle n’a pas compris le but. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle ne veut pas être transportée, cela lui fait trop mal, je vois que c’est une angoisse insupportable. Je lui dis qu’elle n’ira pas, je lui dis que je viendrai avec elle, je dis n’importe quoi. C’est un chemin de croix pour elle comme pour moi, il n’y a que du malheur et de la douleur depuis des semaines, on n’en peut plus. J’écris à un ami : « Rester à ses côtés, croire la retenir à bout de souffle et des “à demain” échangés jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de demain ou plus d’échange, est épuisant. » Un soir, vers la fin, une aide-soignante ukrainienne me ramasse en pleurs à l’arrêt de bus et me raccompagne en voiture au centre-ville. Elle me conseille de parler à un autre gérontologue du service, selon elle moins borné. Mais je n’aurai pas le temps.

      Parfois, il y a des moments drôles dans l’horreur. Un soir, avant qu’elle cesse de manger, comme je suis épuisé, je décide de m’éclipser, rentrer dans mon Airbnb et laisser l’aide-soignante la nourrir. Je soulève néanmoins la cloche en plastique, ma mère commence à faire le geste de porter une cuiller imaginaire à sa bouche, comme elle le fait depuis un moment. Mais le plat est fumant. Je lui crie : « Ouh là là, c’est très chaud ! Il faut attendre un peu ». J’ajoute : « Bon, je vais y aller, je vais rentrer. D’accord ? Tu me fais un bisou ? » Je lui tends la joue et elle mord dedans à belles dents qu’elle n’a plus, aussi bien que je ne sens rien. « Mais maman, ce n’est pas de la nourriture, c’est ma joue ! – Ah ben c’est malin, ça », me répond une autre région de son cerveau qui fonctionne encore, et qui croit que je lui ai fait une blague. Elle a une sorte de petit rire.

      Dans le même service de Soins de Suite et de Réadaptation, il y a une madame G. qui gueule en permanence, parle mal au personnel et a des exigences. J’apprendrai un peu plus tard qu’elle a été cheffe de quelque chose, habituée à commander. Elle a mordu jusqu’au sang une aide-soignante. Le premier dimanche où je l’entends, elle hurle en continu pendant presque une heure « J’ai mal, ma piqûre ! Viiite ! » Parfois, entre deux redites, elle menace de souiller ses draps, ou elle croit qu’elle l’a fait (une aide lui explique que ce n’est pas possible, vu qu’elle a, comme la plupart des vieillard·es ici, une sonde urinaire et une couche). Au bout d’un moment quelqu’un vient. Peut-être a-t-elle sa piqûre. Elle se tait.

      Trente minutes après, ça recommence, autre disque rayé, une longue plainte : « Je n’ai pas mangé, j’ai faim ! » Ses cris sont insupportables. Cela dure encore un moment et, au bout d’une énième répétition, elle ajoute à son « Je n’ai pas mangé, j’ai faim ! », en guise d’argument supplémentaire, d’un ton presque informatif et quelques décibels plus bas : « Et la dame à côté, elle a mal à la tête. » Je ris nerveusement.

      Le moment de la radio qui doit montrer si la colonne vertébrale s’est réparée approche. On me promet qu’on lui donnera un « bolus » de morphine, un supplément. Le jour J, l’examen est reporté ou annulé, ce n’est pas clair. Je dois repartir une seconde fois à Paris travailler, c’est obligatoire. Je reviendrai pour le jour du transfert à l’EHPAD, le mercredi suivant. Mais le dimanche soir, une infirmière appelle. L’état de ma mère s’est dégradé. « Vous voulez dire que c’est mieux si je viens le plus vite possible ? — Oui. » Et en effet, le lundi, je la retrouve inconsciente, il y a cinq moniteurs et pompes divers accrochés à son corps. « Vous la mettez toujours à l’EHPAD ? » Plus que jamais, apparemment. Le mardi, veille du transfert prévu, on m’informe qu’on va finalement l’emmener en soins palliatifs à 50 km de là, dans une clinique religieuse privée. Je change de ville et d’appartement, je me retrouve à la clinique à dix heures du matin, l’ambulance de ma mère est encore dans la cour.

      Là, un médecin en soutane m’apprend qu’on l’a transportée d’abord à l’hôpital de T. pour la radio promise : les vertèbres se sont bien ressoudées, mais avec des atteintes neurologiques définitives. Je la vois, on l’a débranchée, elle est consciente et ne peut presque plus articuler, on dirait un cadavre. Ici, ils ont une autre approche du traitement de la douleur, explique le médecin. Mais la comédie de la résurrection continue : on me demande d’aller acheter gel douche et shampoing (les SSR les ont gardés), du dentifrice et une toute petite brosse à dents chirurgicale pour masser ses chicots. Si je peux apporter des vêtements aussi. « Vous allez l’habiller ? — Oui bien sûr, on habille les patients ici, c’est une question de dignité. » Un infirmier me montre comment hydrater sa bouche avec un écouvillon à bout de mousse, puisque la déglutition ne fonctionne plus. Elle suce l’eau bicarbonatée et manque de s’étouffer.

      Il y a une psychologue aussi, qui est très présente. Trois fois, elle essaie de faire prononcer à ma mère les prénoms de ses fils. Une bouillie incompréhensible sort. Elle me dit : « Rentrez, vous êtes épuisé, c’est vous qui allez mourir si vous continuez. » Elle articule très fort à ma mère : « Votre fils est fatigué, il va rentrer. Vous aussi, vous êtes très fatiguée, je le vois, vous allez dormir. » Et à moi : « Reposez-vous, et demain revenez le plus tard possible, vous en avez assez fait. » Voilà qui me semble raisonnable. Je retourne à ma location.

      À zéro heure dix, la clinique m’appelle pour me dire que ma mère est décédée. Depuis sa chute deux mois plus tôt, elle aura passé moins de vingt-quatre heures dans un service adapté.

      #Hôpital #médecins #directives_anticipées #maltraitance #violence_médicale #mourir #mort #Éric_Loret #récit

  • Droit à l’aide à mourir ou le capitalisme à son comble - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/05/05/droit-a-laide-a-mourir-ou-le-capitalisme-a-son-comble

    Dans son essai, Elisa Rojas rappelle qu’existe en France une loi sur les soins palliatifs, la loi Claeys-Leonetti. Celle-ci a été expertisée et validée, et recouvre l’immense majorité des situations, à condition que l’accès aux soins palliatifs soit réellement mis en place et assuré sur l’ensemble du territoire, pour toutes les personnes qui le nécessitent, ce qui n’est pas le cas. Elle s’interroge, et nous interroge aussi, sur la manière dont le suicide est dans ce texte présenté comme une alternative acceptable, voire à encourager.

    Alors que le suicide est considéré comme un échec global, une catastrophe pour la personne, son entourage, et la société dans son ensemble, un choix non rationnel dont on essaie de sauver ceux et celles qui l’ont tenté en les réanimant, le projet de loi en cours distingue une catégorie de gens pour qui le choix du suicide serait considéré comme un choix rationnel à organiser méticuleusement, certaines vies étant considérées comme non dignes d’être vécues. Elle pointe chez les défenseurs du texte la manière dont le dispositif proposé constituerait un engrenage médical et administratif. Si la liberté de dire stop, d’arrêter la démarche, est supposée exister, certains défenseurs du texte semblent la considérer comme un simple obstacle à contourner, un patient angoissé au dernier moment pouvant bénéficier d’un sédatif pour le calmer et pouvoir procéder plus avant.

  • Démence froide - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/03/17/demence-froide

    Une démence se propage dans les centres de décision planétaires, ceux des États et des méga-corporations – le dernier exemple en date de cette pathologie étant l’assaut ordonné par Israël et les USA contre l’Iran. Qu’elle soit géopolitique ou technologique, chaque décision semble en effet prise par des personnes incapables de comprendre le monde, vissées sur un intérêt à court terme et aveugles à toute altérité comme à toute leçon de l’histoire. Démence géopolitique de guerres sans fin, démence politique de discours qui préparent l’arrivée au pouvoir des droites extrêmes, démence technologique du développement écologiquement insoutenable et cognitivement désastreux de l’IA.

  • La ville des Noirs - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/03/18/la-ville-des-noirs

    « Je ne savais pas encore que j’étais devenu un objet. Je me découvrais objet au milieu d’autres objets », écrit Frantz Fanon en 1952. Le 17 mars 2026, Apolline de Malherbe reprend une fake news d’extrême droite en interrogeant Bally Bakayoko, élu maire de Saint-Denis : il aurait appelé celle-ci « ville des Noirs ». Fanon savait.

  • Guerre contre l’Iran : ce que nous avons oublié de savoir
    Par Jean-François Bayart Politiste - mardi 10 mars 2026 - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/03/09/guerre-contre-liran-ce-que-nous-avons-oublie-de-savoir

    Face à la guerre d’agression illégale des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, notre démission morale et politique est tragique. Le temps où la France rappelait à ses alliés les principes du droit international est révolu et Emmanuel Macron a étrangement choisi de ne pas saisir l’opportunité de réaffirmer la tradition diplomatique française.

    Face à la guerre d’agression illégale des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, notre démission morale et politique est tragique. Le temps où la France rappelait à ses alliés les principes du droit international est révolu et Emmanuel Macron a étrangement choisi de ne pas saisir l’opportunité de réaffirmer la tradition diplomatique française.

    Une voix solitaire s’est élevée en Europe pour refuser de s’associer à ce qui est tout bonnement une guerre d’agression contraire au droit international et lourde de crimes de guerre, voire contre l’humanité. Une voix dont nous aurions attendu, et pu espérer, qu’elle fût celle de la France. Mais elle est venue d’Espagne, de la bouche de son Premier ministre.

    Il est décidément révolu, le temps où la France savait transcender les clivages des alliances dont elle était partie prenante pour rappeler les grands principes d’un droit international que ses éminents juristes avaient contribué à fonder, au lendemain de la seconde guerre mondiale, ou tout simplement pour énoncer le b.a.-ba de la raison politique. Le temps du discours du général de Gaulle, à Phnom Penh, en 1966, ou de celui de Dominique de Villepin, à la demande de Jacques Chirac, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, en 2003.

    Face à ces événements tragiques que nous vivons et dont nous ne connaissons pas l’issue, peut-être plus tragique encore, notre démission, morale et politique, est complète. Elle s’explique par l’altération continue de notre conscience historique, sous les effets d’un débat public émollient. Notre jugement – si l’on veut à tout prix rester dans le registre de l’indulgence – se forge dans l’oubli de faits élémentaires, si tant est qu’ils n’aient jamais été appris au lycée ou à l’Université.

    Premier petit rappel historique
    Petit rappel à l’usage des mauvais élèves, dont certains exercent de bien grandes responsabilités…

    1. La guerre qu’Israël et les États-Unis ont déclenchée contre l’Iran – guerre qui n’existe pas, d’une certaine manière, puisqu’elle n’a jamais été déclarée – viole le droit international. De l’avis général, aucune attaque imminente de l’Iran contre ses deux agresseurs ne pouvait la justifier, pas plus en février 2026 qu’en juin 2025. Et aucun des deux belligérants n’agit sous mandat des Nations unies. Circonstance aggravante, pour la deuxième fois, les hostilités ont été lancées alors que se déroulaient des négociations diplomatiques entre les protagonistes, hormis Israël qui ne négocie plus guère et est devenu un serial rapist du droit international, désormais accusé de crimes de guerre par la Cour pénale internationale et de génocide par la Cour internationale de justice.
    2. De ce point de vue, la guerre d’agression de Donald Trump et de Benyamin Nétanyahou est en tout point comparable à celle qu’a lancée Vladimir Poutine contre l’Ukraine. Sur fond d’accusations non étayées, ou en tout cas non prouvées, à l’encontre de l’adversaire, l’objectif de l’attaque est d’obtenir le remplacement de ses dirigeants politiques et un « changement de régime ». Donald Trump explique sans ambages qu’il a son mot à dire dans le choix des futurs gouvernants de l’Iran. Ce que Photoshop illustre de manière ironique (ou sous l’inspiration de la Maison-Blanche ?) en le faisant siéger enturbanné au sein de l’Assemblée des experts chargée d’entériner la désignation du nouveau Guide de la Révolution.
    3. La propagande israélienne et américaine quant au programme nucléaire iranien, que relayent sans distance critique notre classe politique et une bonne part de nos médias, intoxiqués ou sous influence, se garde de mentionner que la République islamique avait signé, en 2015, un accord que les États-Unis n’ont jamais respecté et dont ils se sont unilatéralement retirés en 2018, à l’initiative de Donald Trump – ce qui, soit dit en passant, a affaibli les possibilités de contrôle dudit programme par l’Agence internationale de l’énergie nucléaire et s’est avéré dysfonctionnel en termes de sécurité collective et de non-prolifération.
    Nonobstant ces faits, établis mais oubliés ou délibérément tus, nous condamnons solennellement… l’Iran de bombarder Israël et les pays voisins qui abritent des installations militaires américaines, ouvrent leur espace aérien aux avions ennemis et accueillent des activités du Mossad – cela vaut aussi pour l’Azerbaïdjan, dont Téhéran sait qu’il avait reçu un soutien israélien décisif pendant sa propre guerre contre l’Arménie. Nous pourrions donc aussi bien parler de légitime défense, non ?
    Par ailleurs, l’Iran avait annoncé la couleur, et nul n’a pris la peine de faire pression en amont sur les États-Unis et Israël pour les mettre en garde et se désolidariser de toute action préventive et illégale du point de vue du droit international. Ramper, disent-ils… Et aujourd’hui de prendre des airs de vierge effarouchée devant l’ampleur des conséquences de ce conflit insensé dont le déclenchement incombe entièrement aux États-Unis et à Israël, on ne le répétera jamais suffisamment.
    Fuite en avant suicidaire, ou stratégie rationnelle ?
    Soyons bons princes, et admettons que la riposte de Téhéran est « disproportionnée » (par rapport aux destructions massives infligées par l’ennemi ?) ou « suicidaire » (mais qu’est-il besoin de se suicider quand d’autres se chargent de vous tuer ?) ou « messianique » (que voulez-vous, des chiites…). Mais si elle était tout simplement rationnelle, froidement rationnelle, faute d’autres réponses possibles ?
    Interdit d’arme nucléaire par le TNP de 1968 et la vigilance des principaux pays qui en sont signataires, interdit d’achat d’armements conventionnels occidentaux depuis la révolution de 1979, sans plus aucune aviation digne de ce nom depuis 1988, sans guère d’alliés, asphyxié par des décennies de sanctions internationales, l’Iran, militairement, a été écrasé en quelques heures par les deux puissances les mieux rompues aux nouvelles formes de la guerre, face auxquelles les armes acquises en Russie, en Chine ou en Corée du Nord ne pouvaient faire le poids, pas plus que son propre arsenal de missiles et de drones.
    Il lui faut donc inventer une stratégie sur la base de cette asymétrie. Elle est assez simple, et peut être efficace. Démontrer aux pétromonarchies que leur diplomatie mi-chèvre mi-chou a ses limites et leur alignement sur Israël et les États-Unis ses dangers. Ruiner en quelques attaques de drones l’illusion de leur développement bisounours et off-shore. Jouer la montre face à un Donald Trump toujours pressé et troubler les midterms de novembre qu’il redoute. Abattre son atout géographique, le contrôle du détroit d’Ormuz, dont le blocage a fait chanceler l’économie mondiale en quelques heures et paniquer les automobilistes du monde entier. Plonger la Chine dans l’inquiétude pour l’amener à user de son influence diplomatique dont elle avait fait la preuve en aidant au rapprochement entre les pétromonarchies et la République islamique d’Iran. Fatiguer les Américains qui financent et équipent à guichets ouverts la guerre sans fin, hautement technologique et donc hautement coûteuse, de Benyamin Nétanyahou.

    Tout cela, bien sûr, au prix de la poursuite de la destruction de leur propre pays. Le calcul est peut-être cynique et cruel, mais il n’est pas pour autant perdu d’avance. Car une autre asymétrie joue à l’avantage de la République islamique d’Iran. Là aussi, un minimum de conscience historique nous aurait peut-être évité de grosses bêtises. Ses dirigeants sont nés de la lutte révolutionnaire clandestine contre un régime répressif installé et soutenu par les Américains, décidément adeptes impénitents du « changement de régime ». Ils ont été formés à l’école de la guerre civile du Liban (1975-1990). Ils ont trempé leurs mains dans le sang de la Terreur révolutionnaire (1979-1988). De manière implacable, ils ont résisté à l’invasion de leur territoire par l’Irak que soutenaient les pays occidentaux et les monarchies arabes. Ils se sont impliqués ou ont été impliqués dans la plupart des conflits du Moyen-Orient dont ils s’estimaient parties prenantes, en tant que puissance régionale de 70-90 millions d’habitants, suivant les époques considérées. Ils y ont pratiqué des guerres sans merci, notamment en Syrie.

    Bref, les dirigeants de la République islamique sont quelque peu aguerris. Ils ont les moyens de garder le contrôle de leur population en recourant à une répression sans scrupule, comme en janvier, mais aussi en étant en phase avec son profond nationalisme.
    Il suffit d’avoir vu la présentatrice de la radiotélévision iranienne reprendre, après quelques minutes d’interruption, le cours de son journal dans un studio dévasté par un missile ennemi, en juin 2025, pour saisir que les tenants de la République islamique sont des dur(e)s. Feu Ali Khamenei avait lui-même survécu à un attentat qui l’avait laissé handicapé en 1981. Quelques semaines plus tard, le président de la République et quelques-uns des leaders révolutionnaires les plus éminents avaient péri dans l’explosion du bureau du Premier ministre qu’avaient piégé les moudjahidines du peuple. Cela n’avait pas empêché le régime révolutionnaire de persister dans son être et lui avait même donné l’opportunité de se durcir. Avec le sens politique qui le caractérisait, l’ayatollah Khomeyni, en 1980, avait salué l’invasion irakienne comme une divine surprise, une « bénédiction »…

    Ici, l’asymétrie est à l’avantage de l’Iran. Quiconque a entendu, en ce 7 mars, les Français piégés à Dubaï sangloter à l’antenne de France Culture parce que leurs vacances étaient gâchées, ou qu’ils avaient peur de quelques drones, et râler contre leur gouvernement parce que celui-ci n’assurait pas leur rapatriement, ou tout simplement parce qu’ils ne trouvaient pas de vols directs et qu’ils étaient contraints de passer par Zürich (!) en devant payer de leur poche, se convaincra aisément que nous ne sommes pas tirés de la vilaine affaire dans laquelle nous ont jetés Israël et les États-Unis.

    Second petit rappel historique
    Soyons derechef bons princes, et reprenons l’idée intéressante du chancelier allemand selon laquelle tout cela n’est pas très recommandable, mais tout de même admissible puisque Israël et les États-Unis font pour nous le sale boulot – en l’occurrence, il parlait de Gaza, sans commentaire…

    Mais, à nouveau, petit rappel historique.

    1. Nous n’avons jamais admis la légitimité de la révolution iranienne, non pas parce que celle-ci a aussitôt commis de graves violations des droits de l’homme, précisément parce qu’elle était une vraie révolution – à dire vrai, nous nous accommodons volontiers des violations des droits de l’homme, y compris des nôtres – mais parce qu’elle avait renversé un régime auquel nous nous identifions faute de véritablement le connaître et de le comprendre : un régime couronné qui se prétendait laïque, qui protégeait l’Occident de la menace communiste, qui était l’un de nos principaux fournisseurs de pétrole, avec lequel nous coopérions dans le domaine nucléaire, qui était un gros marché pour nos industries et dont nous aimions la reine.
    En conséquence, nous avons appuyé, peut-être encouragé, l’invasion de l’Iran par l’Irak, en 1980, y compris en fournissant à celui-ci un soutien militaire direct et en procédant pour son compte à des bombardements avec nos propres avions.
    2. Lorsque l’Irak a eu recours à des armes chimiques, en violation des conventions internationales qui les interdisent, nous n’avons pas levé le petit doigt et nous nous sommes contentés de quelques borborygmes diplomatiques et affligés.
    3. Dès lors, la République islamique a compris qu’elle ne pouvait faire confiance au droit international et a décidé de reprendre le programme nucléaire du Shah qu’elle avait suspendu après la révolution. Dans un esprit de dissuasion et selon une logique très française, afin de sanctuariser son territoire. La seule manière de l’en décourager eût peut-être été d’accepter de lui vendre des armes conventionnelles, ce que nous n’avons évidemment jamais envisagé. Quoi qu’il en soit, rien ne dit que l’Iran voulait se doter de la bombe. Plus probablement, il voulait devenir un « pays du seuil », à l’instar du Japon, à toutes fins utiles, en cas de nouvelle menace imminente. Telle était notamment l’hypothèse de François Nicoullaud, qui avait été ambassadeur de France à Téhéran et qui était, au demeurant, un excellent connaisseur de la question nucléaire de par ses fonctions antérieures, mais dont la voix fut étouffée par la « secte » de ses collègues diplomates qui contrôlait le dossier au Quai d’Orsay et à l’Élysée.
    4. Nous avons pris pour argent comptant les slogans antisionistes de la République islamique, parfaitement condamnables du point de vue du droit international, mais sans jamais évaluer leur vraisemblance, ainsi que les alarmes de l’État hébreu, sans jamais vouloir admettre que sa détention de l’arme nucléaire et son alliance indéfectible avec les États-Unis le préservaient de tout danger réel.
    5. Nous n’avons jamais admis que l’Iran, comme puissance régionale, pouvait avoir des intérêts régionaux légitimes, et sans relâche nous avons stigmatisé ses « ingérences » tout en parlant de notre « présence » au Liban et en trouvant tout à fait normal que les États-Unis et, maintenant, Israël instaurent leur hégémonie militaire, il est vrai sans jamais s’ingérer !
    6. Nous nous sommes constamment alignés sur les États-Unis et Israël, en étant parfois plus royalistes que le roi – notamment lorsque Nicolas Sarkozy a voulu laver à n’importe quel prix l’affront qu’avaient infligé à George W. Bush Jacques Chirac et Dominique de Villepin – et en nous associant à une politique de sanctions unilatérales, dont le fondement juridique reste à démontrer, à l’encontre de l’Iran sans voir qu’elle était une redoutable machine de guerre contre nos intérêts et qu’elle aggravait notre dépendance vis-à-vis d’un pays qui n’était plus véritablement notre allié [1].

    Il est vrai que l’Iran est mal élevé, comme le sont souvent les révolutionnaires, même lorsqu’ils deviennent des parvenus. Mais quand les avons-nous invités à notre table pour leur apprendre les bonnes manières ? Faute de conscience historique, nous avons chassé ces faits de notre mémoire. Pas les Iraniens.
    Le saut dans le vide

    Maintenant, il va falloir passer à la caisse pour nous acquitter de cette politique erratique, franchement irrationnelle, qui a facilité l’instauration d’une asymétrie régionale absolue à l’avantage de deux hegemon dont l’hubris et les objectifs ne s’accorderont pas nécessairement dans le moyen ou le long terme, tout cela au mépris de l’art élémentaire de la diplomatie qui consiste précisément à construire un équilibre régional, supposé plus propice à la paix.

    D’abord, le bon peuple de France doit découvrir qu’il est un belligérant, à son corps défendant, du fait des accords de défense « très engageants » que ses présidents successifs ont signés avec certaines des pétromonarchies du Golfe, sans trop en saisir le Parlement, et à quoi bon puisqu’il s’agissait de doper nos exportations ? Une triste réalité avec laquelle vont devoir apprendre à vivre nos vacanciers, nos influenceurs, nos hommes d’affaires, nos footballeurs et la population flottante de nos « nomades digitaux », ces nerds acquis au cyber-libertarianisme (David Golumbia) butinant de villes globales en plages idylliques leur Mac sous le bras et ayant fait de Dubaï un lieu de prédilection. Itou des conservateurs du Louvre Abu Dhabi.

    Ensuite, nous devons nous préparer aux effets dramatiques que comporteront soit la chute de la République islamique soit, plus probablement, l’enclenchement d’une longue et cruelle guerre civile que les États-Unis et Israël préparent déjà en armant les organisations kurdes iraniennes et sans doute aussi les moudjahidines du peuple, et en faisant miroiter la restauration d’une dynastie complètement déconnectée des réalités de l’Iran contemporain, si l’on en juge par l’iconographie délirante de ses partisans. L’installation d’un désordre décennal est sans doute un but de guerre pour Israël, qui n’a cure de son coût humain. Le plus probable est que Donald Trump n’a aucun objectif d’une durée supérieure au quart d’heure si l’on comprend bien les témoignages qui proviennent de sa propre administration. Mais, en matière de « changement de régime », il risque d’être déçu.

    Car, là aussi, un minimum de mémoire historique aurait dû nous inciter à la prudence. Pendant des décennies nous avons répété que la République islamique était celle des « mollahs » que contrôlait un dictateur, le Guide de la Révolution, et dont l’idéologie était l’obscurantisme religieux. C’était ne pas voir que la raison d’État l’emporte sur la raison religieuse depuis 1988, que le régime s’est largement sécularisé, que son idéologie est essentiellement d’ordre nationaliste et souverainiste, et que ses institutions sont collégiales et non dénuées d’une certaine représentativité sociale sans pour autant être politiquement démocratiques, cela va de soi.

    Sous les bombes, les Perpétuels thermidoriens se perpétuent. Quelques heures après l’exécution extrajudiciaire d’Ali Khamenei, nous avons découvert que ce dernier avait anticipé le coup en distribuant, en quelque sorte, ses prérogatives constitutionnelles entre différents hiérarques du régime : Ali Larijani, Mohammad Ghalibaf, Massoud Pezeshkian et quelques autres. Pied de nez à Donald Trump, son fils Mojtaba a été choisi comme successeur, le 8 mars. Un triumvirat a été désigné pour une durée indéterminée afin d’assurer la transition.

    Les gardiens de la révolution, dont les frappes ont décimé le commandement, sont un corps professionnel, économiquement et politiquement puissant, dont l’intervention israélo-américaine aura contribué à rajeunir la hiérarchie. Autrement dit, un brin de sociologie historique du politique eût été utile pour comprendre à qui nous avions affaire. Outre le fait qu’aucune intervention militaire dont l’Occident s’est montré prolixe ces dernières décennies n’est parvenue à ses fins. Il en est toujours résulté une aggravation de la situation et la guerre d’Iran ne dérogera pas à la règle.

    Trois crises complémentaires résulteront de ce chaos : environnementale (le pays est au bord de la désertification du fait de l’urbanisation, de la croissance de la population et d’une gestion erratique et prédatrice de la ressource hydrique) ; migratoire (nombre d’Iraniens fuiront leur pays qui, par ailleurs, ne sera plus un verrou sur la route des Afghans) ; narcotique (l’Iran est un point de passage de l’opium et peut rapidement en devenir un gros producteur). Ces trois crises frapperont directement l’Europe, qui pourrait bien vite regretter le bon vieux temps de la crise, toute diplomatique, du nucléaire. Celle-ci pouvant d’ailleurs revêtir un autre visage, autrement plus inquiétant et moins maîtrisé, dans le désordre qui se profile. Celui, répétons-le, d’une guerre civile dont certains protagonistes joueront la carte de la partition du pays. « Les frontières de l’Iran risquent de ne plus être les mêmes après le conflit », avertit Donald Trump.

    Enfin – et cela est plus grave encore – l’Europe, en se couchant devant Donald Trump, depuis son retour au pouvoir, comme elle l’a fait sous la veule houlette d’Ursula von der Leyen, a laissé s’installer un nouveau système mondial en forme de talk-show. « You’re fired », braille l’animateur, et le chef de l’État indésirable doit gicler. Maduro, « You’re fired ! » Khamenei, « You’re fired ! » Díaz-Canel, « You’re fired ! » Il est vrai que Vladimir Poutine serait en droit de demander des droits d’auteur sur cette nouvelle version de The Apprentice, l’émission de téléréalité dans laquelle avait excellé le locataire de la Maison-Blanche. Zelenski, « Вы уволены » ! Mais d’autres animateurs se préparent sans doute déjà pour accéder à l’open bar et profiter de son happy hour. À commencer par la Chine qui doit se pourlécher les babines en contemplant sa future proie, Taïwan.

    Dans ce scénario implacablement huilé, il reste une énigme picrocholine, anecdotique mais intrigante. Comment Emmanuel Macron, politiquement exsangue et jusqu’au bout mystérieux dans son inconsistance, n’a-t-il pas saisi cette opportunité de se refaire une santé, à quelques mois de la fin de son mandat, et d’essayer d’entrer dans l’Histoire en prononçant les paroles que nombre de ses concitoyens et d’étrangers attendaient, et qu’aurait pu lui suggérer une certaine tradition diplomatique de la France ? Sans doute faute de cette conscience historique qui reste la meilleure conseillère dans les temps troublés, et dont l’altération est l’un des dangers qui nous menacent de l’intérieur.

    Jean-François Bayart
    Politiste, Professeur à l’IHEID de Genève titulaire de la chaire Yves Oltramare "Religion et politique dans le monde contemporain"

  • Les ingénieurs de la confusion - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/01/29/les-ingenieurs-de-la-confusion

    Lundi, Peter Thiel triomphait à Paris : Académie le matin, ministre des affaires étrangères l’après-midi. Cette consécration du milliardaire trumpiste résulte de logiques sociales convergentes : fascination pour les « mages », quête de légitimité intellectuelle, circulation transnationale des idées réactionnaires. Du néofasciste italien Francesco Giubilei aux pages du Grand Continent, des revues mélonistes aux collections Gallimard, mêmes dynamiques à l’œuvre : la confusion intellectuelle produit les conditions de possibilité de la fusion des droites.

    Réponse

    La revue « le Grand Continent » dénonce les « attaques répétées » et à « tonalité complotiste » du journaliste Sylvain Bourmeau – Libération
    https://www.liberation.fr/idees-et-debats/la-revue-le-grand-continent-denonce-les-attaques-repetees-et-a-tonalite-c

    Le directeur du journal d’idées « AOC » a publié un article incendiaire accusant le média d’analyse géopolitique de contribuer à la « fusion des droites ». Le texte en forme de procès d’intention a provoqué une réponse cinglante de la revue et l’embarras d’universitaires.

    Plus complet et surtout public :

    https://geopolitique.eu/fake-news-sylvain-bourmeau.pdf

    #débat ? #AOC #Le_Grand_Continent #Sylvain_Bourmeau