• Cinq rapporteurs spéciaux de l’ONU alertent sur les risques pour la liberté d’expression de la proposition de loi « Yadan » – Aurdip
    https://aurdip.org/cinq-rapporteurs-speciaux-de-lonu-alertent-sur-les-risques-pour-la-liberte-d

    Observations finales :

    Nous rappelons que le rôle du droit pénal n’est pas de réprimer les opinions
    divergentes sur des événements passés, même lorsque ces opinions sont inexactes, impopulaires ou choquantes, à moins que ces expressions visent à inciter à la violence et soient objectivement susceptibles de le faire. Le droit pénal doit rester le dernier recours, et toute restriction doit respecter les principes de légalité, de nécessité, de proportionnalité et constituer le moyen le moins perturbateur. Il s’agit là d’un équilibre délicat qui implique notamment de tolérer des propos « licites mais odieux ». Ces
    propos choquants, qui n’incitent ni à la violence, ni à la haine, ni à la discrimination, sont mieux traités en dehors du cadre pénal par des mesures éducatives plutôt que punitives.

    Tout effort visant à différentier la communauté juive en France du
    Gouvernement d’Israël et de ses politiques ne peut que contribuer à atténuer le poids des reproches et la pression qui pèsent sur les Juifs français depuis ces dernières années. Cette proposition de loi fait exactement le contraire. Elle expose la communauté juive
    française à de potentiels risques supplémentaires en confondant des expressions critiques vaguement définies, y compris la critique d’un Gouvernement et de ses politiques, avec un antisémitisme à caractère criminel.

    Comme il est de notre responsabilité, en vertu des mandats qui nous ont été
    confiés par le Conseil des droits de l’homme, de solliciter votre coopération pour tirer au clair les cas qui ont été portés à notre attention, nous serions reconnaissants au Gouvernement de votre Excellence de ses observations sur les points suivants :
    1. Veuillez nous fournir toute information ou tout commentaire complémentaire en relation avec l’analyse fournie ci-dessus.
    2. Veuillez expliquer dans quelle mesure chacune des dispositions de la
    Proposition de loi tend à répondre à l’objectif déclaré de « lutter contre
    les formes renouvelées d’antisémitisme » d’une manière qui ne peut être
    réalisée par la législation existante et qui reste compatible avec les
    articles 15, 19, 20 et 25 du PIDCP, y compris les exigences de légalité,
    de nécessité, de proportionnalité et de non-discrimination
    3. Veuillez indiquer si des mesures ont été prises pour s’assurer que toute
    législation visant à lutter contre l’antisémitisme est compatible avec le
    droit international des droits humains.
    4. Veuillez indiquer comment le gouvernement de Votre Excellence entend
    garantir que les personnes participant à des débats légitimes, y compris
    les défenseurs et défenseuses des droits humains, les militants et
    militantes politiques et les universitaires, puissent le faire sans risquer de
    poursuites.
    5. Veuillez détailler la position du gouvernement de Votre Excellence
    concernant l’utilisation de la définition de l’antisémitisme de l’IHRA,
    étant donné que cette définition est incompatible avec le droit
    international des droits humains.
    6. Veuillez décrire en détail les mesures prises, y compris les recherches
    menées et les études réalisées par des experts, visant à identifier les
    causes profondes de la montée de l’antisémitisme en France, notamment
    en ce qui concerne le moment où cette montée a débuté, les facteurs
    auxquels elle peut être attribuée, et les mesures qui seraient réellement
    les plus efficaces, d’un point de vue spécialisé et au-delà de la
    criminalisation, pour y remédier.

    • La France est à la veille de voter l’une des lois les plus honteuses de son histoire : elle interdirait effectivement toute critique d’Israël et pénaliserait tout discours perçu comme même vaguement sympathique envers quiconque le gouvernement français choisirait de désigner comme un « groupe terroriste ».

      En pratique, cette loi transformerait la politique étrangère de la France en un dogme incontestable, soutenu par des peines de prison. Vous pourriez littéralement être envoyé en prison pour 5 ans si, par exemple, vous qualifiez ce que la France appelle des « terroristes » de « groupe de résistance ».

      Pensez, par exemple, à Nelson Mandela pendant l’apartheid (l’ANC figurait sur toutes les listes occidentales de terroristes) ou, mince, à la propre Résistance de la France contre l’Allemagne nazie – désignée comme « terroriste » par le régime de Vichy et l’occupation nazie.

      C’est franchement absolument insensé.

      La nouvelle loi s’appelle « loi Yadan », du nom de son auteure Caroline Yadan, une députée qui représente les expatriés français vivant en Israël. Les États-Unis ont des congressmen financés par l’AIPAC : la France a éliminé l’intermédiaire, nous avons des députés dont la circonscription est littéralement en Israël.

      La loi a déjà passé la commission et se dirige vers un vote parlementaire complet le 16 avril – dans 3 jours – sous une procédure accélérée très inhabituelle. Sept des onze groupes parlementaires ont annoncé qu’ils voteront oui, et la loi devrait passer.

      Que dit la loi ? Permettez-moi de la citer directement (texte intégral ici : https://assemblee-nationale.fr/dyn/17/textes/l17b2358_texte-adopte-commission) :

      1) L’article 1 introduit le concept de « provocation implicite » au terrorisme et la punit de cinq ans d’emprisonnement et d’une amende de 75 000 €

      C’est celle dont je parlais. Selon cette disposition, décrire quiconque la France désigne comme terroriste comme un « mouvement de résistance » – comme la France décrit sa propre Résistance contre l’occupation nazie – pourrait effectivement devenir un crime.

      Le concept clé est : que signifie « provocation implicite au terrorisme » ? Personne ne le sait. Et c’est précisément le but. Cela signifie ce qu’un procureur veut bien y voir : un dossier parfaitement valable pourrait être monté pour arguer que, par exemple, citer le droit international sur le droit des peuples occupés à résister en référence au Hamas constitue, en fait, une « provocation implicite au terrorisme ».

      Le plus célèbre juge antiterroriste de France, Marc Trévidic, dit qu’il n’a jamais rien vu de tel au cours de toute sa carrière ( https://x.com/CharliesIngalls/status/2043333726541619459?s=20 ) : « Provocation implicite au terrorisme : vous rendez-vous compte de ce que cela signifie ? Devenir un censeur des pensées des autres, essayer de deviner ce qu’une personne voulait vraiment dire. »

      2) Le même article étend également l’infraction d’apologie du terrorisme pour inclure « la minimisation ou la trivialisation outrageante d’actes de terrorisme ».

      C’est encore plus fou : jusqu’à présent, l’« apologie du terrorisme » signifiait exprimer un jugement favorable sur des « actes terroristes » (ce qui est déjà insensé, car comme nous le savons tous, le terroriste d’un est le combattant de la liberté d’un autre).

      Eh bien, sous cette nouvelle disposition, un juge pourrait décider que fournir un contexte, expliquer les causes profondes, ou condamner insuffisamment un acte équivaut à « trivialiser » le terrorisme – et cela serait désormais punissable de 5 ans de prison.

      Ainsi, par exemple, un professeur d’histoire expliquant les origines du Hamas ou du Hezbollah fournit un contexte – mais un procureur pourrait arguer que cette contextualisation est une trivialisation. Le même raisonnement pourrait s’appliquer à un journaliste, un chercheur, ou quiconque sur les réseaux sociaux qui dit « oui, c’était terrible, mais voici pourquoi c’est arrivé ». Le « mais » devient un crime, car c’est de la trivialisation.

      3) L’article 4 étend la loi sur le négationnisme de la Shoah

      Selon la loi française actuelle, nier la Shoah est déjà un crime. Cette disposition étend ce crime en précisant que la contestation des crimes contre l’humanité inclut désormais, « quelle que soit sa formulation, une négation, une minimisation ou une trivialisation outrageante » de ces crimes.

      Encore cette « trivialisation outrageante » ! Dans ce cas précis, les auteurs mêmes du texte – Caroline Yadan et ses collègues – expliquent explicitement leur raisonnement dans le préambule de la loi (https://assemblee-nationale.fr/dyn/17/textes/l17b0575_proposition-loi) : « Comparer l’État d’Israël au régime nazi serait ainsi punissable comme une trivialisation outrageante de la Shoah. »

      Ainsi, bien que la disposition soit rédigée en termes généraux, ses architectes disent ouvertement à quoi elle sert : faire de la moindre comparaison entre les actions d’Israël et celles des nazis un crime.

      4) L’article 2 crée un tout nouveau crime : appeler à la destruction d’un État.

      La loi ajoute à une loi de 1881 sur la presse une disposition punissant quiconque « publiquement, en mépris du droit des peuples à l’autodétermination et des buts et principes de la Charte des Nations unies, appelle à la destruction d’un État reconnu par la République française ». Cinq ans d’emprisonnement, 75 000 € d’amende.

      Les qualificatifs sur l’autodétermination et la Charte des Nations unies sont censés rassurer. Mais que signifie « destruction » ? En pratique, si vous prônez une solution à un seul État où Israéliens et Palestiniens vivent en égaux, vous appelez de facto à la « destruction » de l’État d’Israël. Eh bien, cela serait désormais punissable de 5 ans de prison 🤷

      Voilà. Absolument insensé : si cette nouvelle loi passe – et hélas, tout porte à croire qu’elle le fera –, la France – le pays qui a donné au monde la Déclaration des droits de l’homme, le pays dont l’identité nationale est bâtie sur la Résistance – aura rendu illégal l’usage du mot « résistance » pour quiconque le gouvernement n’apprécie pas. Jean Moulin serait poursuivi. De Gaulle serait poursuivi.

      Les seules personnes qui ne seraient pas poursuivies sont celles qui restent silencieuses. Ce qui, bien sûr, est tout le but.

      https://x.com/RnaudBertrand/status/2043516049153491323