Habib Ayeb - COMMENT J’AI RENCONTRE LE GRAND GEOGRAPHE YVES LACOSTE
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Avant même de quitter la Tunisie pendant l’été 1981 pour la France, mon choix de ce que j’allais y faire était déjà fait : l’Université de Vincennes – Paris 8 à Saint-Denis (l’ex-Université de Vincennes créée à l’automne 1968 par un groupe d’universitaires de gauche à la suite du mouvement étudiant de mai 1968) et la Sociologie. Le choix de cette Université était une évidence pour moi. Son histoire récente, liée à Mai 68, l’imposait. Le nombre important d’universitaires célèbres et néanmoins « progressistes », ou qui me semblaient l’être, en faisait presque un passage obligé. Le fait que Paris 8 était à l’époque l’unique université à ma connaissance qui acceptait des étudiants non-bacheliers ne me laissait pas beaucoup de choix non plus, puisque je fais partie de ceux et celles qui n’ont jamais passé et/ou obtenu leur bac. Malgré quelques difficultés administratives, mon inscription à Paris 8 a été acceptée. En revanche, ma tentative pour m’inscrire en sociologie a échoué. Deux vraies-fausses raisons avancées : manque de places disponibles et profil trop technique puisque je venais avec mon diplôme d’ingénieur hydrologue obtenu à ce qui était à l’époque l’ESIER (Ecole Supérieure des Ingénieurs de l’Équipement Rural). Le directeur du département de sociologie qui m’avait reçu (je ne sais plus qui exactement) m’avait dit non sans une certaine condescendance « Allez voir le département de géographie, ils n’ont jamais trop d’étudiants et votre profil technique les intéressera peut-être. La sociologie, ça serait trop difficile pour vous »
Ma déception a été d’autant plus grande que je ne voulais surtout pas retomber dans les cursus de formatage que j’avais subis à l’ESIER. « Produire » un expert relevait (relève toujours) d’une opération de formatage du cerveau destiné à occuper une fonction technique précise plutôt qu’à une ouverture à ce qu’Edgard Morin appelait la « complexité » du monde et des différents phénomènes sociaux et autres dynamiques et processus qui le traversent et le transforment en permanence. Il faut dire que la géographie a été la pire discipline pendant toute ma scolarité depuis l’école primaire jusqu’à l’université en passant par l’ESIER. Une manière qui me paraissait trop technique, trop rigide, trop ennuyeuse et très éloignée de l’analyse et de la réflexion intellectuelle. Je ne savais pas à l’époque que ce qui posait problème (je pense que c’est encore le cas aujourd’hui) n’était pas tant la géographie en tant que « discipline » mais les enseignants-es de géographie et leur formation. Je ne savais pas non plus qu’en Tunisie il y avait à l’époque des grands géographes tels que Hafedh Sethom et d’autres qui n’avaient malheureusement pas réussi à créer une « école » de géographie qui aurait pu être bien utile à la Tunisie indépendante et lui éviter tant d’échecs et de dérives souvent à cause de l’ignorance de ses experts tout droit sortis des écoles d’ingénieurs où la sociologie et les sciences sociales, en général, n’avaient pas d’espace…
Après une longue pause-café cigarettes destinée à faciliter la « digestion » de ma déception, je me suis dit que, dans tous les cas, je n’avais pas le choix puisque l’inscription à l’université était aussi la seule façon d’obtenir un titre de séjour légal en France. En géographie ou toute autre discipline, l’obligation d’une inscription utile était une évidence vitale.
Dans le département de géographie, je frappais à la porte du « chef du département » quand j’entendis venir de l’intérieur « Oui, entrez ». J’ai poussé la porte et suis tombé nez à nez avec un visage que je connaissais. Je l’avais déjà vu croqué sur la couverture du livre « La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre » (Edition Maspéro (1976) et sur d’autres supports. C’était Yves Lacoste en personne. Jamais je n’aurais imaginé une telle rencontre…
Je connaissais le livre depuis quelques temps déjà. Je l’avais acheté (ou peut-être volé) à la libraire Al-Kitab (avenue Bourguiba à Tunis) et je l’avais avalé avec une très grande gourmandise. L’écart entre la géographie de l’école et celle développée dans ce livre était tout simplement vertigineux. Incompréhensible. La géographie de Yves Lacoste m’avait parue révolutionnaire. Une géographie développée hors des sillons des « règles scientifiques ». Si je devais résumer ce livre en quelques mots, je me limiterais à dire que l’auteur propose une « géographie citoyenne d’action » face à la géographe « stratégique » des chefs militaires et des détenteurs de pouvoirs. On pouvait donc être révolutionnaire, marxiste, rebelle… et géographe. Un peu après mon entrée à Paris 8, j’ai découvert un autre livre de référence du même auteur, publié en 1965 « La géographie du Sous-Développement » (P.U.F., Paris, 1965). Dans ce livre, l’auteur a en quelque sorte établi une « carte géopolitique et même historique » du sous-développement et de ce qu’on appelait à l’époque le Tiers-Monde. Pour moi, ce livre était venu conforter l’idée d’une géographie rebelle ou révolutionnaire découverte entre les pages du son premier ouvrage (dans l’ordre de mes lectures).
Je me présente presque en tremblant, sous l’effet de la surprise, et je lui présente mon dossier en lui demandant si je pouvais m’inscrire en géographie. Yves Lacoste jette un coup d’œil rapide et me demande « Pourquoi vous voulez faire des études de géographie ? »
– J’ai lu votre livre « La géographie ça sert, d’abord, à faire la guerre » et ça m’a donné envie.
– Alors, bienvenue au département.
Il a signé mon dossier avec la mention « accepté » et m’a demandé d’aller finaliser l’inscription avec Sylvie, la secrétaire du département. Quelques minutes après, j’avais mon inscription en poche… Une semaine plus tard, je retrouvais Yves Lacoste dans une salle de cours. Deux heures de cours sans notes sur le Maghreb. Un Maghreb qui couvrait à la fois la colonisation, les frontières, Ibn Khaldoun, la guerre d’Algérie … le tout organisé autour de son propre itinéraire personnel (né à Fès où son père était ingénieur en chef en pétrole), politique (militant communiste anticolonial) et professionnel (géographe)…
Pour la première fois de ma vie, je me suis senti au bon endroit. Il y avait dans ce hasard une certaine cohérence réconfortante.
Je serais géographe. Et je n’ai jamais regretté ce non-choix.
Pendant encore longtemps, Yves Lacoste continuera à m’impressionner, d’abord par sa vision de ce qu’est et de ce que doit être la géographie. Une géographie militante et engagée. Son article publié dans le journal Le Monde (Le monde daté du 16 août 1972. Voir aussi le premier numéro de la Revue Hérodote. Janvier 1976), sur le bombardement américain des digues du fleuve rouge au Vietnam, destiné à provoquer des « inondations qui auraient l’air naturelles », m’a révélé l’intérêt réel et l’utilité de la géographie à la fois pour la recherche scientifique et pour l’action. Grâce à ce grand géographe, j’ai découvert le sens de la géographie active.
Pendant plusieurs années, j’ai bénéficié de son soutien, de ses enseignements et des nombreuses discussions que nous avons eues ensemble. Après que j’ai suivi ses cours, il a dirigé mon DEA sur « l’Oasis du Fayoum en Egypte » et ma thèse de doctorat sur « La Géopolitique d’un grand axe fluvial ; le Nil » (Université Paris 8. Octobre 1991). Les nombreuses discussions autour de la revue Hérodote, qu’il avait fondée, et à laquelle j’ai eu l’occasion de participer en y publiant quelques articles, m’ont beaucoup enrichi. Il m’arrive souvent aujourd’hui encore de m’inspirer de ses textes ou du souvenir de certaines de nos discussions dans mes réflexions et analyses.
Bien sûr, dans toutes les grandes rencontres, il existe souvent des moments de malentendus, désaccords et contradictions plus ou moins longues et graves. De ces moments difficiles, j’en garderai trois :
– Au début des années 1990, alors que j’étais devenu maître de conférence en géographie dans la même université (pour l’anecdote, Yves Lacoste m’avait « transmis » son cours sur le Maghreb, en me disant « personne d’autre que toi ne pourrait continuer ce cours à ma place », j’en avais eu le vertige), la revue Télérama avait publié une courte interview de moi à pros de l’immigration. Dans un passage j’ai expliqué qu’il fallait écouter attentivement les immigrés et comprendre ce qu’ils/elles ont à dire à la société française. Pour expliciter mes propos, j’ai ajouté que « Si vous ne me comprenez pas quand j’essaie de vous parler en français, je vais vous parler en arabe ».
Yves Lacoste qui avait lu l’interview (il recevait certainement la revue) était furieux et m’a dit devant des collègues et des étudiants-es « Si tu te mets à nous parler en arabe, alors tu quittes la Nation »
– Quelques années plus tard, Yves Lacoste publia son livre très polémique « Vive la Nation : Destin d’une idée géopolitique » (Fayard 1998). Ce livre a été un véritable choc pour moi et m’a jeté dans un profond malaise. Je ne reconnaissais pas le géographe des années 1980. Je ne reconnaissais pas le géographe engagé. Je ne reconnaissais pas mon « prof » pour qui j’avais développé un respect inconditionnel. Un total désaccord sur le fond, qui ne me semblait pas trop éloigné de celui développé par le Front National de Jean Marie Le Pen. J’en étais très triste.
– Enfin, Yves Lacoste n’a jamais réussi à me convaincre du bien-fondé de son soutien à la guerre menée par la coalition américano occidentale (sans oublier la complicité de nombreux Etats arabes) contre l’Irak de Saddam Hossein en 1991 et en 2003. Je ne retrouvais pas dans cette position l’anticolonial que j’avais connu et encore moins le géographe engagé auteur de la « Géographie du Sous-Développement ».
Repose en paix, cher professeur, Monsieur Yves Lacoste. Notre rencontre avait changé ma vie et je t’en serai éternellement reconnaissant.
Habib Ayeb
22 juin 2026