[…] Pékin aurait ainsi récolté « 220 millions de fichiers d’électeurs américains » et monté une « unité d’exploitation des données » spécialement consacrée à leur analyse. Une manœuvre qui remonterait… à 2020.
Pour appuyer son propos, Donald Trump cite des rapports des services de renseignement américains, dont il a annoncé la déclassification et la mise en ligne sur le site de la Maison Blanche.
Seulement, ces soi-disant révélations n’ont rien de vraiment nouveau. Un rapport de l’Office national du renseignement pour les questions cyber, daté de 2020, évoquait déjà ce récolement par la Chine d’informations bien souvent disponibles en ligne. Il était alors évalué que le but de Pékin était de comprendre l’état de l’opinion publique américaine afin de pouvoir éventuellement l’influencer. « Nous estimons que la Chine n’a pas déployé d’efforts d’ingérence et qu’elle a envisagé, sans toutefois les déployer, des efforts d’influence visant à changer le résultat de l’élection présidentielle américaine » de 2020, ont écrit les services de renseignement des Etats-Unis (CIA, FBI, NSA…) dans un rapport conjoint publié quelques mois après le scrutin.
Mais Donald Trump ne veut pas y croire. Il a évoqué, jeudi, une « dissimulation » de l’« Etat profond », accusant ces agences d’avoir détruit des informations compromettantes pour la Chine – il a demandé qu’une enquête soit menée.
Les personnes qui dirigeaient ces services à l’époque avaient pourtant bien souvent été nommées par ses soins durant son premier mandat. Le président américain se garde par ailleurs d’expliquer de quelle manière Pékin aurait faussé l’élection. Il est même écrit dans un document publié par la Maison Blanche que « les systèmes de dépouillement des votes seraient difficiles à manipuler à une échelle suffisamment large pour compromettre les résultats de l’élection ». Sans surprise, le milliardaire se garde d’évoquer les tentatives d’ingérence russes qui, elles, ont été dûment documentées, notamment pour soutenir son élection en 2016.
Vérité alternative
L’autre partie de son discours a constitué en un réquisitoire contre la manière dont s’organise le vote aux Etats-Unis. « Aucun pays du tiers-monde n’a des élections comme les nôtres », a estimé Donald Trump, qui a notamment critiqué les « épouvantables » machines à voter électroniques, dont il voudrait se débarrasser.
Lors du dernier scrutin présidentiel, en 2024, ces dernières ne représentaient pourtant que 2 % de tous les votes effectués dans le pays.
Le locataire de la Maison Blanche a réitéré son souhait que soit voté un projet de loi visant à restreindre le vote par correspondance et à obliger à présenter une « preuve de citoyenneté » au moment de se rendre dans l’isoloir. Le département de la sécurité intérieure aurait, selon lui, découvert que 278 000 personnes qui ne sont pas des citoyens américains étaient inscrites sur les listes électorales.
Mais son « SAVE America Act » (Safeguard American Voter Eligibility – « protéger l’éligibilité des électeurs américains » – ou « sauver l’Amérique ») tarde à être examiné au Sénat. Une partie des élus républicains, dépendants du vote par correspondance dans certaines zones rurales, ne veulent pas en entendre parler.
Si elle était présentée, la loi devrait par ailleurs recueillir l’assentiment d’élus démocrates afin d’atteindre la majorité nécessaire de 60 sénateurs pour être adoptée. Une gageure tant les deux camps sont aujourd’hui divisés. Selon Donald Trump, « la seule raison pour laquelle vous ne le feriez pas, c’est que vous voulez tricher ». « Nous avons des élections importantes qui arrivent. Nous voulons que ces élections soient honnêtes », a-t-il ajouté. Une manière de préparer les esprits à une éventuelle contestation du résultat des élections de mi-mandat, qui se dérouleront en novembre, traditionnellement défavorables au pouvoir en place. La cote de popularité de Donald Trump est au plus bas, à 37 %, selon un sondage Ipsos-Poll pour le Washington Post.
Fallait-il diffuser cette logorrhée en direct à la télévision, au risque de laisser se répandre des fausses nouvelles ? Les médias américains se sont arraché les cheveux ces derniers jours pour savoir quelle attitude adopter.
Toute la semaine, la Maison Blanche a vu défiler la crème des influenceurs trumpistes connus pour avoir nié la défaite de leur champion, en 2020, et cherché depuis à installer une vérité alternative. Une « task force » chargée de fouiller dans de vieux rapports des renseignements et d’en extraire des éléments pour servir leur narratif.
Les grands groupes tels que ABC et NBC ont finalement décidé de ne pas retransmettre en direct l’adresse à la nation du président américain. « Malheureusement, nous n’avons pas d’autre choix que d’être sceptiques lorsque ce président parle d’élections », a affirmé le journaliste John King sur CNN pour expliquer la décision de sa chaîne, qui a diffusé des extraits contextualisés du discours. Donald Trump a appelé, en rétorsion, à ce que leur soient retirées leurs licences.
La très trumpiste Fox News, elle, qui a diffusé son discours, ne risque pas pareille menace. Néanmoins, ses journalistes se sont montrés prudents dans leurs commentaires. En 2023, la chaîne avait payé 787 millions de dollars pour mettre fin à des poursuites en diffamation de la société de machines de vote électronique Dominion, copieusement accusée sur son antenne d’avoir contribué à truquer le vote de 2020 en faveur de Joe Biden.
L’offensive de Donald Trump participe d’un mouvement plus large qui le voit tenter, depuis son retour au pouvoir début 2025, de prendre le contrôle du système électoral américain, normalement dévolu aux Etats. Le 10 juillet, ces derniers se sont vus menacés de voir une partie de leurs fonds retenus s’ils ne remplissaient pas certaines conditions réclamées par la Maison Blanche, notamment de transmettre leurs listes électorales. L’ironie de l’histoire, c’est que Donald Trump a également coupé ces derniers mois dans les fonds et les effectifs de la Cybersecurity and Infrastructure Security Agency, l’administration fédérale américaine chargée entre autres de lutter contre les ingérences étrangères dans les élections.