Le miroir du petit Hamza, par Houria Bouteldja (Facebook)
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Le miroir du petit Hamza
Il faut creuser l’affaire du petit Hamza, 13 ans, cible de menaces, de harcèlements et d’insultes racistes et qui a fait deux jours de garde à vue. Certes, toutes les évidences sur ce délire médiatique ont été dites et certaines rappelées dans l’excellent communiqué d’Elsa Marcel, l’avocate de RP qui le défend :
Ce n’est qu’un enfant, son « arme » n’est qu’un pistolet à eau, les médias ont tourné en boucle sur lui alors que la guerre reprend en Ukraine, le génocide se poursuit en Palestine, on vient de vivre une canicule insupportable tandis qu’une nouvelle s’annonce, des centaines de milliers de foyer en France n’arrivent plus à joindre les deux bouts, l’inflation étrangle les pauvres, bref, les médias aux ordres font de la diversion. C’est vrai, on a l’habitude mais malgré tout on reste médusés, presque étourdis par cette débauche de sans-hontisme que même les humours noirs et de dérision échouent à saisir véritablement. C’est pourquoi il faut creuser.
Je me permets une hypothèse : la FI est l’une des causes de cette hystérie médiatique.
Je m’explique. D’abord il y a la société imaginaire. La concentration des médias entre les mains soit des milliardaires, soit de l’Etat au service de ces milliardaires, nous le savons, c’est l’anihiliation du journalisme. Mais plus encore l’avènement de la post-vérité. Le réel est aboli. On panthéonise Manouchian et Bloch au moment même où tous leurs idéaux sont trahis, foulés aux pieds. On nie le changement climatique, on nie un génocide, on innocente l’extrême droite de son antisémitisme et on transfert la responsabilité du racisme sur les antiracistes. Toutes les outrances sont permises, encouragées tant que le réel est esquivé. C’est la dystopie totale.
Sauf que les producteurs de cette réalité parallèle ne sont plus indemnes de leurs propres agissements, ils sont affectés par leur création. Ils sont eux-mêmes créatures de cette création. Quelles que soient leurs motivations, ils ont un besoin existentiel d’y croire : soit par dépendance matérielle, soit par obéissance à leur hiérarchie, soit parce que la contradiction est si intenable qu’ils préfèrent la fuite en avant. Bref, ils sont piégés dans leur propre canular, obligés d’y collaborer tels des zombis déments. Et lorsque la réalité matérielle les rattrape (genre la canicule), ils la nient. Lorsque la réalité contredit leur récit, ils l’ignorent. Nous connaissions les négationnistes du passé, ceux qui nient les chambres à gaz, il y a désormais les négationnistes du présent. Ceci, comme chacun sait, n’est pas une pipe.
Or, voilà qu’un mouvement politique de masse s’impose qui veut rétablir le réel : le matérialisme historique existe, la lutte des classes existe, le racisme existe, les rapports de force existent, l’économie capitaliste existe, la canicule existe, la défaite des US face à l’Iran existe, la confirmation que Marine est une délinquante existe. Il s’agit de réhabiliter le réel car sans analyse matérialiste du réel, point de politique et point de transformation sociale, c’est à dire point de puissance d’agir. Or, c’est précisément le but des médias aux ordres : abolir le réel pour nous désarmer et faire de nous des larves apathiques et surtout innocenter le pouvoir des conséquences matérielles, sociales, psychologiques de la violence qu’il engendre lui-même. Non seulement, cette force politique sait identifier les problèmes mais elle nomme le responsable. Et la canicule a été une énième occasion pour des centaines de milliers d’yeux, peut-être des millions, de se tourner vers ce responsable : le capital enragé. Ou son représentant local, Macron.
L’affaire du petit Hamza surgit juste après cet épisode, que les médias climatosceptiques ont commenté de la pire des manières, sentant dangereusement monter la colère des scientifiques et des citoyens. Conséquence : la société réelle percute la société imaginaire. On écarquille les yeux d’effarement et on les referme aussitôt (n’est-ce pas Yann Barthès ?). Le fantasme doit reprendre le dessus et il le reprendra coute que coute.
Il prendra les traits du petit Hamza.
C’est un arabe. Bonne base. Il n’a qu’un pistolet à eau. C’est embêtant mais retirez « à eau », il reste quand même « pistolet ». Accolé à « arabe », ça sonne bien. Ajoutez qu’il sème « la terreur » (comme Joulani de Daesh avant son relookage et avec lequel Macron vient dealer en tout bien tout honneur) sur les quais Saint Martin et nous voilà armés pour ajouter une nouvelle couche d’hallucination à la dystopie : arabe + pistolet + terrorisme, tous les ingrédients sont mobilisés mais délestés de leur réalité sociale et matérielle :
1/c’est un enfant,
2/ l’arme est inoffensive,
3/ c’est le propre des enfants qui jouent de se déconnecter du réel.
Nous voilà face à deux imaginaires qui se télescopent : celui de l’enfant (qu’il faut protéger) et celui des médias (qu’il faut détruire). A l’image de cet « envoyé spécial » à qui il ne manquait que le casque et le gilet pare-balles, dépêché par BFM sur les quais à l’affut d’un scoop sur Hamza La Douane.
C’est pourquoi, on ne fait qu’effleurer la vérité quand on se contente de déplorer une polémique ubuesque quand il y aurait tant de vrais sujets à aborder. C’est juste mais insuffisant car le niveau de délire est à la hauteur de la menace que fait peser la gauche de rupture et le mouvement social en général sur la caractérisation du réel et sur l’identité de ceux qui s’arrogent le droit de le définir. Cette fuite en avant et celle d’un corps acculé, qui a tellement perdu prise sur le réel, qu’il doive s’accrocher désespérément à sa fiction. Je suis convaincue que ces médias ne voient plus que l’enfant est un enfant, que le pistolet à eau est un jouet. Ils ne voient pas l’indignité absolue de leur envoyé spécial, risée du monde. Car pour continuer à s’accrocher aux récits de la société imaginaire, aussi inconséquents soient-ils, il importe de ne pas avoir de contradicteur. Or les forces sociales et politiques de contestation sont un contradicteur puissant. Leurs discours sur la canicule, un puissant retour au réel. Par un diagnostic concret, un projet, une analyse, des propositions chiffrées, une planification des grands chantiers, leur proximité entre leurs discours et ce que vivent les gens, ils sont la société réelle contre la société imaginaire. Et ça c’est insupportable. Ayant utilisé toutes ses cartouches de mauvaise foi après la canicule, épuisée par ses propres turpitudes, la junte médiatique se jette sur le petit Hamza comme la misère car l’espace de la société imaginaire se rétrécit au fur et a mesure que la société réelle reprend le dessus et menace de détruire les châteaux de cartes. Hamza est une victime expiatoire aussi réelle en tant que victime de racisme qu’imaginaire en tant que garçon arabe au - déjà - sexe-couteau.
En opposant la société réelle à la société imaginaire, la FI, comme synthèse du mouvement social, commet un crime impardonnable. Elle révèle que le bain dystopique dans lequel nous macérons n’est pas un accident de l’histoire mais sa vérité. Il oblige ses propagateurs non pas simplement à tomber les masques mais à accentuer une panique qu’ils ne soulagent qu’en reconduisant les structures mentales d’une chimère qui, par définition, ne rencontre jamais la matière : les Arabes ne sont pas responsables de la canicule. Mais s’ils ne sont responsables ni de la canicule, ni de l’inflation, ni de la hausse de la mortalité infantile, et si les manifestations d’antisémitisme n’ont pas explosé depuis le 7 octobre malgré les danses de la pluie effrénées de ceux qui espéraient des pogroms antijuifs, il faut bien qu’ils soient responsables de quelque chose. En découle qu’un petit Hamza coupable de terroriser de braves gens caniculés avec un pistolet à eau, c’est mieux que rien.
Hamza La Douane a fini par être neutralisé. Il a été menotté et embarqué par la police. L’histoire pourrait se finir ici mais il faut continuer à creuser.
Car le petit Hamza a été « neutralisé » avec LA COMPLICITE DU PEUPLE DES BERGES DE PARIS.
Il est bien certain que le petit Hamza a tous les traits d’un garnement. Et si j’avais eu affaire a lui, il m’aurait sûrement enquiquinée - ou peut-être m’aurait-il amusée ? Ça c’est sur le plan perso. Mais si on regarde le tableau de loin, on voit quoi ? Un enfant qui teste et met à l’épreuve l’autorité des adultes. Des adultes qui ne savent plus parler à un enfant dont tout le monde voit bien que c’est un arabe et qu’il a un gun. Dans une société normale, l’enfant appartiendrait à toute la société et chaque adulte se donnerait le droit de co-élever cet enfant des autres. Il aurait le droit de le corriger même aux vus et aux sus des parents biologiques. Dans nos sociétés individualistes où nous agissons en propriétaire d’enfants (chacun les siens), les adultes n’osent plus alors qu’ils auraient dû l’engueuler ou entrer en interaction avec lui. Il a donc continué à fanfaronner au point que les adultes se sont sentis martyrisés, au point que des adultes ont délégué (collaboré ?) à la police l’autorité sociale qui devrait être la leur. Si le petit Hamza, 13 ans, a fait 2 jours de garde à vue, ce n’est pas seulement à cause du #fascisme qui vient, c’est à cause de l’individualisme qui est. J’ai honte de cette société qui n’est même pas armée pour protéger un enfant. Plus exactement, je la crains.