Arbres ou panneaux solaires ? En agriculture, la nouvelle quête d’ombre face au soleil brûlant

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  • Arbres ou panneaux solaires ? En agriculture, la nouvelle quête d’ombre face au soleil brûlant
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    En Charente-Maritime, la ferme de Brouage pratique l’agroforesterie en bio sur un domaine de 4 hectares.
    MG / La Tribune

    Entre l’urgence climatique et la nécessité économique, les méthodes pour ombrager les exploitations divergent. En Nouvelle-Aquitaine, les promesses financières du photovoltaïque concurrencent les bénéfices environnementaux, mais plus lents, de l’arbre.

    À l’orée du marais de Brouage, en Charente-Maritime, la ferme maraîchère bio qui porte le même nom offre un accueil rafraîchissant. Sur une centaine de mètres, l’allée centrale est cernée de deux rangées de pommiers d’ornement qui apportent ombre et air frais. Derrière le feuillage, on devine déjà des carrés potagers délimités par des arbres clairsemés, qui ne dépassent pas trois à quatre mètres de hauteur.

    Autour d’un container bardé de bois, un ouvrier agricole dépose des cagettes gorgées de fruits et légumes. Carottes panachées, tomates charnues, prunes violacées, fenouil en friche : l’explosion de couleurs détonne avec la fournaise estivale qui assèche et ternit toute la végétation. Les canicules aussi vives que précoces laissent quand même leurs stigmates. « Il n’y a pas tant de tomates que ça », réfute le saisonnier. « On en sort 40 kilos cette semaine alors qu’on devrait être à 200. Les pieds ont arrêté de produire à cause de la chaleur, mais ça va repartir maintenant qu’il fait meilleur », prédit-il.

    Les essences plantées il y a sept ans sur ce domaine de quatre hectares aident à atténuer les emballements du climat. Que ce soit face au vent violent, à la sécheresse, aux brûlures du soleil ou au gel, à chaque fois l’arbre fait tampon. Sur ces anciennes prairies à l’abandon, l’initiative est le fruit de la reconversion et des envies d’Hanh et Antoine Lévêque. Le couple a planté pour créer une symbiose.


    Hanh et Antoine Lévêque se sont installées sans être issus du monde agricole.
    Crédits : MG / La Tribune

    « Nos parcelles font 20 mètres par 30, elles sont entrecoupées de lignes d’arbres et d’aromates », trace le maraîcher. « Les arbres ont été plantés par strates. Là on a des cerisiers, puis des noisetiers et en-dessous des arbousiers. C’est un principe de culture dite syntropique, qui vise la densité de végétation et la variété de hauteurs », expose-t-il à l’ombre d’un chalef d’automne (un arbuste persistant) où l’on ressent une sensation de fraîcheur en ce milieu de matinée. Des associations qui multiplient les ombrages, les apports nutritifs, les échanges dans le sol ou les habitats pour la faune et la flore.

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    • « L’agroforesterie serait une incohérence à cet endroit »

      Les cimes ne protègent même pas un hectare de cultures maraîchères sur le domaine. Mais cela suffit pour dégager 100 000 euros de revenus par an et générer trois emplois et demi. La ferme fournit les restaurants prestigieux de la région, qui trouvent ici des qualités gustatives intéressantes. Face aux assauts du climat, rien n’est pourtant gagné. « Les arbres de plus de trois ans se protègent les uns les autres. Pour les arbustes et plantes, c’est plus compliqué. On aimerait que les arbres soient plus hauts pour mieux protéger, mais il ne faut pas non plus trop d’ombre », montre le cultivateur. Problème, plus les arbres sont massifs, plus ils pompent la ressource en eau.

      C’est justement ce qui a dissuadé Christian Daniau d’en faire de même en Charente, dans le département voisin. La nature de son exploitation n’a rien à voir avec la ferme de Brouage. Le céréalier pratique, lui, l’agriculture intensive sur près de 240 hectares, avec un sol calcaire « à très faible potentiel » qui retient peu l’eau. Ici l’arbre boirait tout. « L’agroforesterie serait une incohérence totale à cet endroit-là. Beaucoup sont en même temps en train de mourir car ils manquent d’eau », observe-t-il.

      Lui aussi en quête d’ombrage et de protection, cet ancien président de la chambre d’agriculture et figure du syndicat productiviste FNSEA a opté pour une autre forme d’ombrage : le panneau photovoltaïque. Une canopée solaire est en cours d’installation sur trois hectares. La structure est composée de pieux en acier reliés par des câbles où sont fixés les panneaux noirs producteurs d’électricité. Le taux de couverture ne dépasse pas 35 %, afin de laisser passer une grande partie de la lumière. En plus de générer une énergie renouvelable, ils permettront d’apporter du répit aux cultures face au climat sévère.

      « Les panneaux solaires ne pomperont pas l’eau et ils feront de l’ombre. Je suis convaincu que ça va apporter un plus et protéger nos cultures », croit-il. « Ici, les rendements sont très moyens voire mauvais. J’aurais bien voulu le tester dès cette année », appuie-t-il quelques jours après avoir bouclé une campagne de moissons historiquement précoce. La saison prochaine, il testera sous les panneaux la culture de blé et de soja. L’installation a été dimensionnée pour permettre aux tracteurs de passer en dessous.

      Le problème de l’ombre d’hiver

      C’est le développeur d’énergies renouvelables TSE qui porte ce concept de canopée photovoltaïque. Il dispose de six installations en France, au-dessus de cultures végétales et de prairies d’élevage, et compte bien décupler l’effectif. « Il y a moins d’évapotranspiration des plantes, moins d’évaporation de l’eau du sol. La canopée tempère les extrêmes de température, basses comme hautes. Les végétaux comme les animaux sont moins en stress et la pousse de l’herbe est meilleure », déroule Frédéric Imbert, agronome et chargé de projet pour TSE.

      L’installation énergétique est aussi source de rentes pour les agriculteurs. Mais la loi encadre strictement les pratiques agrivoltaïques en imposant le maintien des cultures et de leurs rendements sous les panneaux. L’énergie ne doit pas aller sans l’agriculture dans ce domaine. Les solutions d’ombrage restent en tout cas dérisoires à l’échelle française puisque seule 1 % de la surface agricole utile pourrait être couverte de panneaux à terme, tandis que l’agroforesterie ne pèse pas plus de 1 à 2 % des surfaces.

      Les systèmes sont tout de même multiples puisque le photovoltaïque s’invite même désormais sur les serres maraîchères pour créer de l’ombre. Différents développeurs proposent des modèles adaptés facilement intégrables. À Gémozac, en Charente-Maritime, Bertrand Gazeau, installé en polyculture bio, a fait ce choix. Sa serre a été raccordée en 2024. Depuis, l’ombre est une alliée de circonstance. « Incontestablement la serre photovoltaïque est une protection, mais j’ai du mal à me dire que c’est un avantage en termes de création d’ombre, sauf à des moments d’ensoleillement très intenses comme cela a été le cas dernièrement », note-t-il. La lumière reste au fondement du besoin de la plante pour pouvoir effectuer la photosynthèse.

      Il n’empêche que l’outil a permis d’éviter des dégâts majeurs pendant les canicules. « Ce qui relevait de l’inconvénient en hiver est devenu un avantage en été », plaide Bertrand Gazeau. En plus, une large partie de la construction a été prise en charge par le développeur Reden Solar. Le bénéfice ne peut pas être négligeable dans ces métiers où les revenus sont très serrés.

      Temps court ou temps long

      Gain économique, facilité d’entretien, entreprises survoltées : les arguments du solaire ont de quoi séduire. Alors, la course à l’énergie relèguerait-elle les arbres capables de rendre de nombreux services environnementaux ? Pour beaucoup, l’instantanéité des bénéfices photovoltaïques est plus abordable que les promesses à long terme de l’agroforesterie. « L’arbre est l’élément le plus naturel, le plus complémentaire et celui qui remplit le plus de fonctions pour un prix dérisoire. Il est au centre des lois de la nature », défend le maraîcher Antoine Lévêque. « Pourtant, on voit que tout le monde est encouragé à trouver d’autres méthodes pour le remplacer », regrette-t-il.

      Seuls les plus téméraires s’aventurent à faire cohabiter arbres et plantes à une époque où beaucoup de connaissances en la matière ont été perdues. « On n’a pas une réponse immédiate en agroforesterie », prévient Eric Cirou. L’homme est chargé de mission sur le sujet depuis 30 ans pour la chambre d’agriculture de Charente-Maritime et Deux-Sèvres. « Le temps que les arbres se développent, il faut compter cinq à dix ans pour obtenir des effets significatifs. Ce n’est pas une réponse miraculeuse, c’est un investissement », enseigne-t-il. Si l’arbre a besoin d’eau pour sa croissance, il peut aussi la puiser en profondeur et la restituer au sol superficiel lorsqu’il a atteint une certaine maturité. Une affaire de patience avant tout.

      Dans le département maritime, ultra-spécialisé entre viticulture et céréales, les haies et les cultures mélangées avec les arbres n’ont cessé de disparaître depuis des dizaines d’années. Ce qui a créé des problèmes d’accès à l’eau et amplifié les effets du dérèglement climatique. Des groupements d’agriculteurs en viennent ainsi à porter des projets de retenues d’eau XXL tandis que l’irrigation en viticulture, toujours prohibée, se pose aujourd’hui comme une question sérieuse.

      « Ce n’est pas simple de développer le sujet ici », témoigne Eric Cirou. « Il faut voir l’agroforesterie comme une réponse multifonction, où on travaille sur les ressources, les sols, la biodiversité, les paysages...Il ne faut plus tarder car on met en place aujourd’hui des systèmes qui porteront leurs fruits dans 15 ans », mobilise-t-il. Il n’est pas trop tard, mais bienheureux sont ceux qui ont su anticiper avant l’état d’urgence.