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    Trois écoles - Chapitre 3 [partie 2/2]

    Résumé : Un groupe révolutionnaire sans nom recrute un nouveau participant pour un projet d’ampleur, pendant qu’un membre déchu du même groupe cherche seul une nouvelle voie dans l’échec perpétuel et l’imposture. Derma, elle, est en fuite et marche depuis la veille dans les montagnes rocheuses pour traverser une frontière invisible qui devrait la rapprocher de la liberté.

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    Sur cette pente sans fin la solitude n’inspire qu’une angoisse croissante, sourde, à mesure que l’ennui grandit lui aussi. La répétition des gestes est devenue un endolorissement et Derma n’arrive plus à se projeter dans ses pensées. Tout ce qui existe c’est la distance, elle occupe tout l’univers et on ne peut pas contourner la plénitude de sa présence. Et sa progéniture directe, le désespoir, se cache derrière tous les morceaux du paysage. Derrière ce rocher coupé en deux, grand comme un géant. Dans la poussière qui ternit ses chaussures de loisirs. Dans les rayons du soleil qui scintillent et dans l’aveuglement qu’il produit par intermittence, rapide et piquant, qui vient se jeter dans son œil par à-coup toutes les secondes…

    Mais c’est le soleil qui fait ça  ? Non, il y a un truc qui fait clignoter la lumière du soleil. Quelque chose bouge loin dans le désert. Il y a du mouvement, quelque part.

    Pour Derma la pensée de tomber sur une présence hostile n’est même plus assez effrayante pour faire de l’ombre à l’espoir infime d’être témoin du mouvement de la vie et de tout ce qu’elle a d’aléatoire, de surprenant… Qu’il se passe quelque chose, c’est tout ce qu’elle désire maintenant, alors que l’après-midi touche à sa fin et que le soleil ne va pas tarder à incliner sa course vers le sol.
    Comme pour signifier un peu plus clairement que les caractéristiques du vivant pourraient être réunies là-bas, où la lumière clignote, un léger creusement apparaît au milieu des cailloux, une légère usure qui trace maintenant une esquisse de sentier, discontinu mais dirigé assez droit vers l’avant. Ce nouvel élément au milieu du vide est d’abord accueilli comme le réconfort d’un repère familier par Derma qui n’avait besoin que d’un peu de changement pour se remotiver. Mais à mesure que le réconfort léger s’efface et qu’elle prend conscience du ridicule de ce basculement d’état d’esprit déclenché par un si petit signal, d’autres pensées affluent.

    S’il y a un chemin c’est qu’il y a peut-être des humains, et s’il y a des humains il y a toujours un risque de tomber sur Eux, ou d’être dénoncée, ou bien à nouveau capturée, par d’autres. Elle voudrait se rassurer avec le souvenir de l’hospitalité immense que les gens vous témoignent au bled et se dire que toutes les cultures paysannes reculées sont ainsi hospitalières par nature, que si elle tombe sur la population authentique elle sera bien accueillie. Mais elle ne sait pas, elle n’en sait rien, raisonner avec des généralités pareilles lui semble maintenant aussi délirant que de croire qu’une chèvre seule a tracé ce chemin... Peut-être un troupeau de chèvres alors  ? Mais s’il y a un troupeau il y a un élevage, des humains... Il faut arrêter de raisonner. Il n’y a rien d’autre à faire que d’avancer toujours au même rythme. Elle suit la trace faite de pierres assez écartées pour pouvoir poser son pied de façon stable au milieu. Ça lui permet de mieux marcher, d’aller un peu plus vite.

    Au loin le reflet du soleil clignote toujours, mais parfois la lumière disparaît. C’est peut-être parce que l’orientation change en avançant, pourtant Derma malgré sa perspective réduite et ses sens affectés estime que le chemin est encore orienté plus ou moins en face du point qui l’attire. Elle se rend compte aussi que le soleil va baisser. Il lui reste quelques heures de jour mais dès qu’un abri potentiel se dessinera il faudra qu’elle le prenne en considération pour s’arrêter assez tôt et ne pas risquer de passer la nuit dans un espace découvert. Le vent se lève, ça fait un moment qu’elle ne faisait plus attention au souffle irrégulier qui passe sur elle et la protège un peu de la chaleur excessive, mais maintenant elle peut sentir que la force de l’air augmente, sûrement à cause de la température générale qui baisse avec le soleil qui commence à décliner.

    Au bout d’une heure encore à se demander quand est-ce qu’elle va s’arrêter pour la nuit, un gros bloc de forme ronde apparaît au-dessus du chemin dans un petit surplomb sur la gauche. Tellement rare et inhabituel qu’on pourrait se demander si une intention l’a fait pousser là. Il reste bien encore une heure de jour déclinant, mais l’occasion est parfaite pour s’arrêter. Il faut encore inspecter l’endroit pour en tirer le meilleur parti. Derma abdique déjà en faveur d’un repos mérité, et sort du sentier pour monter vers le rocher autour duquel elle tourne pour trouver une place à dormir. La face arrière lui parait spontanément accueillante, il y a moins de pierres par terre et en creusant un peu elle pourrait se faire un espace plan dans la poussière moins blessante que les cailloux. Il faut encore prévoir l’orientation du soleil le matin, et réfléchir : est-ce qu’il vaut mieux être réveillée sous la lumière directe du soleil, qui aura le mérite de réchauffer après le froid glacial du petit matin, ou est-ce que l’ombre est toujours plus réparatrice après des journées à subir le feu des rayons  ? Elle sait que seule l’expérience lui permettra de trancher la question, mais trouve un compromis évident et opte pour l’orientation en plein soleil d’abord, avec possibilité de se déplacer ensuite à l’ombre si le jour est déjà trop lourd de bon matin.

    Par chance, d’après la trajectoire du soleil qu’elle a bien observé, la place qu’elle se réservait déjà mentalement derrière le rocher est orienté plutôt Nord-Est. De toute façon elle préfère ne pas passer la nuit en vue du côté du chemin.

    Quand elle s’est dégagé un trou en évacuant la poussière de rocaille, le soleil baissant arrive déjà à la limite des crêtes. Plus vite qu’elle ne l’imaginait, tout est transformé par la lumière changeante.
    Allongée, elle contemple la fin temporaire de son supplice, la fin de la journée d’effort. Elle peut enfin reposer tous ses muscles, recroquevillée par terre, tous ses membres éprouvés par les mouvements répétés à l’infini. Les couleurs rougeoyantes dans ce coin du monde abandonné sont un spectacle merveilleux. Une chance unique, simple, oubliée. Mais c’est aussi la fin de tout ce qui existe, à mesure que les couleurs chaudes baissent, écrasées par le gris froid de l’obscurité qui avale tous les souvenirs de ce qu’étaient même le relief et les solides du terrain alentour. La nuit envahit l’espace. Pas une nuit de pleine lune qui révèle les ombres et vous laisse voir le monde bleu. La lune noire. Cette nuit là c’est l’aveuglement, la perdition.
    Quand la dernière ligne de lueur est descendue loin au fond du vide derrière les hautes montagnes, que l’environnement bascule entièrement dans l’absence, il n’y a pas de sentiment plus froid que cette solitude absolue au milieu de la nuit naissante.
    Abandonnée.

    Être isolée, dormir à même le sol froid, là où personne ne vit, là où vous n’existez pour personne, il faut l’avoir vécu pour ressentir à quel point ça vous glace les os, le cœur. Il n’y a que le sommeil pour soulager de cette angoisse de n’avoir plus rien. S’immerger vite et sans résister pour avoir une chance de ne pas être atteinte trop profondément par la glaciation des sentiments, celle qui peut vous abîmer l’état d’esprit pour longtemps.

    Mais quand elle ferme les yeux pour s’abstraire, des flashs en stries blancs lui descendent derrière les paupières, entre l’œil et la peau, à chaque mouvement de ses globes. Comme des coupures horizontales qui brûlent un peu et disparaissent. Et à chaque effort pour les tenir closes ces paupières, qui sont tout ce qu’elle a pour se protéger, derrière ce rideau des tas de galets ou de formes à pointes se découpent en surimpressions nerveuses et électriques. Elle fronce un peu plus les sourcils et serre ses paupières intensément, pour estomper les illusions. Au bout d’un moment elle s’y habitue, ou alors c’est le sommeil qui la gagne, et elle oublie les points blancs.
    Dans une autre sorte d’inflammation qui la traverse comme une pointe elle revoit des visages qu’elle ne voudrait pourtant pas invoquer ici. Enveloppés dans un sentiment glacé qui perce le ventre lui aussi.
    O.G., Sabine, Brahim.
    Ce soir même un lien amer paraîtrait pouvoir remplir à bon escient le vide laissé partout dans la nuit. La nature des sentiments n’a plus d’importance, amour, haine. Il faut s’accrocher à quelque chose de sensible pour parvenir à se laisser aller dans le sommeil, sans quoi d’autres choses viendront prendre la place qui est laissée vide. Pas d’importance que la confiance et l’affection qu’elle avait données ait été jeté par terre avec la cause. Seule la flamme d’un souvenir encore vibrant compte. Tout ce qui survit dans ce froid c’est l’intensité rougeoyante des images sensibles. Et ce souvenir-là, même la guerre ne l’a pas effacé.

    Plusieurs fois cette nuit elle a connu l’horreur de se réveiller perdue, glacée, les doigts de pieds et les oreilles durcis par le froid, le désespoir de ne pas savoir si elle réussira vite à se rendormir pour disparaître à nouveau.

    Au petit matin, la lumière rejaillit depuis un autre versant du décor. Après le moment le plus froid qui précède le jour elle se réveille une nouvelle fois et sent que l’atmosphère se réchauffe.
    C’est la période où dormir devient le plus facile pour elle, parce que toute la fatigue accumulée de s’être mal reposé pendant des heures rend le sommeil très lourd, mais c’est aussi dès maintenant qu’elle devrait se relever et marcher. Elle ne peut pas encore. Une heure de repos en plus lui fera du bien.

    Le soleil dépasse à peine entre les sommets. Elle ouvre les yeux, reconnaît avec soulagement l’énergie qui va la pousser plus loin, toujours présente en elle. Sans perdre plus de temps il faut se remettre à avancer. Elle s’assure qu’elle ne laisse rien sur place, les deux bouteilles en plastiques sont toujours rangées dans les grandes poches de sa veste. C’est tout ce qu’elle possède, avec les morceaux de pain dans une autre poche. Debout rapidement, elle prend la précaution de faire tourner ses articulations pendant une minute pour se chauffer, puis les étire un peu. Une attention peut-être dérisoire, mais on ne sait jamais. La marche reprend.

    Elle descend sur le chemin et repart. Pendant un moment elle n’avait pas encore pensé à chercher son repère, mal réveillée, les idées pas vraiment en place, avançant comme une machine qui ne sait rien faire d’autre. Mais en relevant la tête le signal lumineux clignotant s’impose à nouveau, ce qui la rassure un peu. Au moins si les choses ne changent pas vraiment, elles ne se dégradent pas non plus pour l’instant.

    Tout le matin elle aligne les kilomètres dans la même monotonie de rythme et de paysage que la veille. Les cailloux frisent le cuir de ses baskets. Le vent s’agite par cycles. Mais depuis peu le chemin approximatif tracé dans le sol semble remonter. En fait le terrain en pente semble être maintenant axé un peu de travers autour de la ligne apparemment droite du sentier, et il faut marcher légèrement sur le côté en montant. Tout au fond, l’emplacement du clignotement a changé aussi. La zone de repère n’est plus tout à fait la même image immuable que la veille. Derma ne saurait pas dire ce qui est différent, mais ça doit être le signe qu’elle n’est plus très loin.

    La pente augmente et devient plus dure à gravir, surtout avec toute la fatigue qu’elle a accumulée dans les jambes. Et puis le signal a disparu, elle ne s’en est pas rendu compte tout de suite, mais là c’est évident.

    Elle raisonne, elle est sûrement située trop en dessous de l’angle de vision qu’elle avait avant ça, à cause de la pente, mais le fait d’imaginer qu’elle a peut-être raté cet objectif, ou qu’il ait disparu pour de bon l’attriste brutalement. C’était tout ce qu’elle avait jusqu’ici. Elle se ressaisit, et remet ses forces dans la progression autant qu’elle le peut, décidée à arriver en haut du sentier avant de se laisser aller au pessimisme néfaste pour elle.

    Il lui faut encore quinze ou vingt minutes de détermination à se hisser sur de petits escarpements angulaires, entre des roches aussi grosses qu’elle taillées par des éboulements millénaires, et juste après un dernier surplomb de rochers imposants elle débouche enfin sur un petit pic. Elle domine maintenant le pays. Le chemin continue derrière au milieu d’un plateau étroit qui s’étend plus bas et disparaît entre de nouveaux flancs de pierres à quelques kilomètres. Et tout autour d’elle, sur le sol, des débris métalliques de toutes tailles qui font probablement partie des restes d’un avion ou d’une fusée.

    À la vue de tous ces débris, visiblement abandonnés, et sans la moindre présence humaine aussi loin que l’étendue devant elle lui permet de le voir, ne sachant plus s’il faut s’en réjouir ou pleurer, Derma se sent d’abord profondément découragée, parce que derrière le vide il y avait encore le vide et la solitude, et que rien ne garanti qu’elle en sortira.

    Vidée par ses émotions, affamée par les efforts, elle se laisse tomber au sol sur le plus gros rocher et ne peut rien alors contre le vide qui retourne ses pensées. Difficile à cet instant précis de savoir quelle doit être sa prochaine motivation. Difficile de choisir, de faire un effort coûteux pour chercher à quoi s’accrocher maintenant, alors qu’il semble ne plus rien y avoir ici. Elle a beau regarder devant elle, sur les reliefs qu’on pourrait recenser et nommer sans peine depuis cette position en hauteur elle ne voit pas encore de changement, pas de séparation, aucune ligne au-delà à laquelle croire. Toutes ces souffrances pour un tracé imaginaire.
    À cinq mètres d’elle, au bord du précipice, un débris plus gros que les autres, avec une plaque en métal brossé suspendue verticalement au reste d’un mécanisme lâche, que le vent ballotte et qui revient toujours dans sa position de départ comme si un ressort la repoussait. La plaque abîmée bouge à cause des faibles mouvements du vent qui l’empêche de rester inerte comme tout ce qui repose au sol. Mais elle revient toujours à sa position morte. Sous l’orientation parfaite du soleil qui se déverse là du soir au matin pour la faire briller.

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    La suite dans quelques jours.

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  • #roman-feuilleton
    Trois écoles - Chapitre 3 [partie 1/2]

    Résumé : Un groupe révolutionnaire sans nom qui projette une action d’ampleur recrute clandestinement un nouveau participant, pendant que dans son logement décrépit un membre déchu du même groupe tire des enseignements radicaux de la solitude et de l’échec perpétuel, tente de se relancer en couvrant les rues de petites villes de campagne d’une affiche mystérieuse ou monte d’hasardeuses impostures au gré de ses rencontres.

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    3. Blanc cuivré

    Elle marche sans s’arrêter. Des sommets secs et pointus s’alignent jusqu’au bout de l’horizon. Les couleurs chaudes d’en bas ne sont plus ici que grisaille ciselée sur un fond de ciel trop lumineux pour être bleu. À cette altitude il fait moins chaud même si le soleil tape fort, comme toujours dans cette région du monde.

    Pour marcher dans les pierriers, larges flancs de montagne composés essentiellement de débris de roche, il existe des chaussures d’alpinisme renforcées. Elles ont généralement un rebord de caoutchouc épais qui entoure la partie basse du pied depuis la pointe comme une coque, et une grosse semelle à crampon. Le caoutchouc protège la structure cousue, souvent en croûte de cuir, des impacts tranchants de pierres brisées qui glissent autour de vos pas lorsque le pied s’enfonce dans les longues pentes de débris minéraux.

    Derma porte à ses pieds une paire d’Air Force One, épaisses mais déjà limées par leur ancien usage. Un choix déplorable, aussi inadapté que dangereux là où les roches cassées s’étendent à perte de vue.
    Le chemin va être long. Combien de jours pour arriver de l’autre côté, dans la région limitrophe qui lui permettra de passer la ligne imaginaire séparant les deux pays  ? Trois, si tout se passe bien. Peut-être le double en cas d’incident. Peut-être l’éternité si les baskets lâchent.

    D’un point de vue immédiat on pourrait se demander quel est l’intérêt de prendre autant de risques pour passer une frontière pas si inaccessible que ça par les chemins habituels plus bas.
    Deux conditions particulières peuvent expliquer cet acte. Soit vous regardez derrière vous en cherchant à échapper à quelque chose ou à quelqu’un, soit vous regardez au loin vers le futur en essayant d’éviter d’être marquée pour le reste de vos jours. Dans cette région du monde un enregistrement à la frontière vous placera automatiquement sur une liste de personnes surveillées dans les grands pays européens démocratiques. Derma cumule ces deux conditions. D’où le port de baskets usées pour faire de l’alpinisme. Si elle avait eu le choix en partant elle aurait pris quelque chose de plus robuste. C’est quand même un progrès quand on sait qu’avant les Air Force elle marchait pied-nus. Dans le stock des vêtements de l’ONG il n’y avait rien de mieux. Et les connards d’avant l’ONG ne lui avaient rien laissé aux pieds avant qu’elle n’en poignarde un pour s’enfuir.

    Plusieurs heures qu’elle avance le plus horizontalement possible sur une pente de pierres morcelées, en déclenchant régulièrement de petites avalanches involontaires en dessous d’elle. Elle se dit qu’en gardant ce rythme elle aura fait une grosse partie du voyage d’ici demain soir. Ça lui permet d’avoir un repère au milieu de l’inconnu quasi-total. Monter jusqu’à cette hauteur depuis le pied de la montagne lui avait paru plus long et difficile que la marche actuelle, donc son moral est encore intact. Mais son principal souci sera de faire durer ses faibles provisions de nourriture et d’eau. Elle se rassure en pensant aux grosses rations de pâtes dont elle s’est gavé en prévision avant de partir. Des kilojoules de sucres lents qui feront peut-être la différence.

    L’autre ennemi c’est le soleil. Elle se couvre comme elle peut pour éviter une insolation par inadvertance, parce que le vent et l’altitude vous font oublier que les rayons UV sont nocifs pendant une exposition prolongée. Elle se console aussi en se disant que sa peau mâte est moins sensible aux coups de soleil que d’autres, même si c’est peut-être un mythe. À Bron où elle a grandi elle avait une mention moyen-plus-foncé sur l’échelle de comparaison qu’elle et ses copines utilisaient quand elles étaient gamines. Elle repense aussi à Vanessa au collège qui se plaignait souvent de rougir au soleil.

    Quand on fait une activité longue et répétitive le cerveau se libère des fonctions motrices et fait son propre chemin de pensée. La rocaille à perte de vue et le bruit des frottements secs et répétitifs augmentent cet effet.
    Que fait Vanessa aujourd’hui  ? Est-ce qu’elle est devenue caissière ou employée de banque  ? Avec un mec ou une copine qui la rejoint pour regarder une série le soir quand elle rentre et un chien stérilisé qui laisse des poils sur le tapis du salon  ?
    Les plus populaires dans la cour du Lycée, combien sont devenues caissières  ? Et qu’est-ce qui est pire, caissière ou mécanicien salarié, à faire des heures supplémentaires pénibles non payées  ? En caisse on n’apprend rien qui puisse servir en dehors du supermarché, à part la comptabilité basique et le sens des responsabilités avec l’argent du patron. Et on chope des tendinites. Dans un garage on apprend comment économiser l’argent, en faisant ses réparations soi-même. Ça peut rendre service aux autres. Il y avait un garage associatif dans le quartier, elle s’en souvient maintenant. Et dans la rue les mecs faisaient tous de la mécanique entre eux sans être pros, ça faisait partie du décor.

    Le soleil continue de monter. Sous le voile léger dont elle s’est entourée la tête elle sent déjà qu’il fera encore plus chaud tout à l’heure.
    Ses pensées suivent une voie indépendante, automatique, sans lien avec ce qu’elle regarde ou ce qu’elle entend. Elle se dit que la mécanique est un domaine encore très masculin parce que c’est plus dur d’apprendre seule pour les filles en France. Ce genre de savoir ne se transmet pas facilement, tout simplement parce qu’il y a peu de femmes qui pratiquent déjà. C’est une question d’initiation et de transmission en fait ce problème. Elle se souvient d’une femme dans un quartier voisin qui savait réparer des voitures. Un cas encore exceptionnel à l’époque.
    Là d’où elle revient c’est normal de voir des femmes outillées penchées sur des moteurs. Donc formez cent femmes à la mécanique dans une ville et vous aurez naturellement une transmission de cette compétence aux autres femmes, puisqu’en pratiquant les unes avec les autres la barrière de l’initiation sera beaucoup moins difficile à franchir pour les nouvelles. Et la mécanique cessera d’être une activité d’homme.

    Un jour ou l’autre de toute façon on a besoin d’ouvrir le capot et de s’intéresser aux différentes parties du moteur. Surtout en zone de guerre.
    Mais tant qu’on ne comprend pas à quoi servent les parties générales c’est difficile de progresser, de diagnostiquer. Et puis il faut du temps, pour essayer, pour démonter et remonter.
    Le capitalisme mange le temps. Et quand il le digère ensuite il ne reste que du charbon. Vivre sa vie à Lyon ou dans une autre ville d’Europe, où tout n’est qu’un divertissement, plutôt que là où les choses essentielles se passent, ça ne laisse que du charbon.

    Du charbon dans les rues, du charbon dans les cœurs. Mais on ne le voit pas toujours parce qu’il y a une grande diversion. Toutes les choses qui deviendront ces déchets noirs calcinés sont d’abord de jolis petits objets dans une première vie. Posés sur les étagères, dans les rayons, en vitrine, on ne voit qu’eux et personne ne peut croire qu’ils deviendront le charbon qui salit. Le charbon des cœurs est peut-être le plus salissant de tous, fait de croyances et d’habitudes plutôt que de substance. Mais tout est tellement imbriqué que même faire une hiérarchie des saletés est impossible. Voilà pourquoi aller trouver la révolution là où elle se passe est vital.
    Ce sont peut-être le sang et les larmes qui vous attendent au lieu du charbon, mais au moins plus rien ne fait diversion quand les problèmes fondamentaux demandent une solution. Et les choses avancent, les grands principes sont mis en actes. Vous voulez l’écologie, vous voulez la fin des discriminations pour les femmes  ? Venez cultiver les parcelles encore infertiles qui devront nourrir le village, et laissez le choix aux femmes de combattre dans leurs propres sections armées. C’est dans le fonctionnement quotidien qu’on éprouve la justesse des théories révolutionnaires. Et il n’y a pas mille endroits où appliquer la justice sociale de façon aussi complète. Derma en connaît un, où la terre est chaude, où les visages se tournent toujours vers vous, avec joie comme dans les problèmes. Mais par la force des choses, elle ne saura pas cette année si Gulîn finira sa maison en torchis toute seule et si Senay, élue représentante révocable de sa commune et envoyée à l’assemblée de district en rapportera des nouvelles rassurantes sur l’avancée du confédéralisme à l’échelle du pays, malgré les compromis qui laissent craindre des trahisons à venir.

    Là-bas la politique n’est pas un jeu. Les gens ne spéculent pas avec leur temps libre, en gaspillant des richesses sur un air révolutionnaire.

    Vu de loin, vu depuis les montagnes, hors des territoires en lutte armée pour gagner leur liberté tout le monde fait exactement la même chose. Ça n’a aucune importance d’être « conscient », d’essayer de faire un peu mieux, un peu plus équitable, responsable, plus local, cycles courts, démocratie participative ou directe, boycotter certaines choses et pas d’autres. Vu de loin tout se résume à la consommation, la machine État-industrie-travail. Tout le monde achète dans des supermarchés qui font gagner de l’argent à ceux et celles qui profitent au détriment des exploité⋅es, et des sans-papiers. On vend notre temps de travail pour pouvoir acheter toutes sortes de choses inutiles, et on s’influence mutuellement avec une joie simulée pour se recommander quoi acheter et où le faire. Tout le mode de vie démocratique réside dans cette boucle rétroactive.
    Le vol même ne résout rien, ne fait que remplir les carnets de commandes. On fait tourner une machine planétaire. Tous et toutes complices.

    Encore une mini-avalanche qu’il faut éviter d’aggraver. Elle s’arrête et attend que ça glisse moins. Avec tout ce qui est descendu, la portion de sol mouvante sur laquelle elle se repose s’est un peu affaissée, sa jambe enfoncée jusqu’à mi-hauteur du mollet, mais elle sent que repartir ne sera pas dangereux. Il faut juste y aller doucement. Elle lève un pied, en faisant attention de garder son centre de gravité stable, puis le pose devant, ça tient. Elle amorce la suite du mouvement, et revient progressivement à son rythme d’avancée normale.

    Elle regarde le moins possible au loin, parce que si on se concentre sur un point inatteignable on peut vite être découragée en ne voyant aucune progression. Mieux vaut pour elle garder en tête l’objectif du lendemain soir qu’elle s’est fixé, même s’il est complètement arbitraire, plutôt que d’attendre de voir diminuer une ligne qui n’a pas de fin. Le mieux serait d’avoir de plus petites étapes à franchir une par une, mais tout ce qu’elle discerne c’est peut-être un plateau moins rocheux après le deuxième sommet le plus haut là-bas dans l’ombre d’une pente lointaine. Et impossible de savoir si elle y arrivera demain ou après-demain, ou si l’itinéraire qu’elle prend dans cette direction sera dévié ou non par des obstacles naturels infranchissables qui l’obligeront à revoir ses estimations de distance.
    Mieux vaut garder un cap et un rythme régulier. Pas trop vite surtout pour ne pas s’épuiser.

    Des pensées automatiques. Dans ce film où les deux personnages doivent se rendre à pied dans une montagne de feu les longues distances n’avaient pas l’air réalistes. Elle s’était dit à l’époque que tenir aussi longtemps sans chaussures et avec seulement quelques morceaux de pain n’était pas très crédible. Aujourd’hui elle espère qu’elle n’aura pas besoin de plus de réserves alimentaires car elle non plus ne voit pas le bout du chemin.

    Quelques heures seulement sont passées, les premières, et ses chevilles commencent à chauffer un peu. Elle a de la chance d’avoir des baskets parfaitement à sa pointure, sinon elle aurait les doigts de pieds qui brûlent, crampés, des cloques sous la voûte plantaire là où les frottements se produisent inévitablement dans une chaussure qui flotte autour du pied. Jusqu’ici elle appréciait le confort supérieur relatif des modèles mythiques qu’elle porte. Elle se rend compte aussi qu’en marchant elle avait arrêté de penser aux évènements récents, juste avant sa fuite, et instantanément un reflux d’images douloureuses entame son moral et sa vitesse de progression dans une décharge nerveuse, frissonnante, alors elle se force à revenir à des choses plus légères… Il faut qu’elle se recentre sur ses dernières pensées flottantes pour ne pas être assaillie des images éclairs d’un combat à mort au couteau, longue crispation brutale à rechercher la sensation des chairs qui résistent pour les déchirer et voir leurs visages à eux se défaire… Chercher une autre image pour faire diversion… Elle pensait à une quête dans les montagnes. C’est dans ce film qu’un dragon vit sous la montagne sur un tas d’or  ? Elle se concentre sur le dragon maintenant…

    Est-ce que les Ptéranodons de la préhistoire pourraient avoir été les dragons des légendes parvenues jusqu’au moyen-age  ? Elle aime imaginer des dinosaures volants qui auraient survécu quelque part. Elle était souvent la seule à connaître la différence entre Ptérodactyle et Ptéranodon, sa fierté pendant des années.
    Un jour sur la route vers le sud elle avait traversé un village appelé Mondragon. Elle s’en rappellera longtemps. Un voyage en stop entre copines, le premier, le début de la liberté. D’autres paysages, des arbres plus secs et cornus, les collines, les montagnes, les rivières, et puis au bout du monde la mer…

    À Bron il n’y a que des grandes avenues plates bordées d’immeubles mal construits, qui font oublier les collines de Fourvière et de la Croix-Rousse avec cette impression de vivre au pied d’une petite montagne que l’on a depuis les premiers arrondissements de la ville, où sont concentrées les familles riches et les marchandises.

    Les heures sont lourdes. Chaleur coupante comme de petits silex. Le monde est brûlé par un soleil blanc. Lumière incolore brûlante. Tout ce qui est en contact avec sa peau gratte, coupe. L’eau précieuse qu’elle se réserve à petites doses fuit irrémédiablement par tous les interstices du corps.
    Un énorme rapace tourne lentement, très haut, très loin, silencieux.
    Il s’éloigne.

    Elle est restée sur l’image mentale des richesses derrière les rideaux de fer. Au milieu du désert de pierre et du silence, la valeur, marchande ou de reconnaissance sociale, redevient une notion très relative.
    Peut-être que c’est la vérité nue qui apparaît ici, puisqu’il n’y a rien : tout ce qui n’aide pas à survivre n’a aucune valeur…  ? Peut-être est-ce aussi une illusion produite par l’urgence qui efface toute autre perspective. Est-ce qu’on est vraiment plus proche de Dieu dans le dénuement comme elle l’a souvent entendu dire  ? Dieu ou autre chose... Au temps des grandes plaines préhistoriques peut-être, la communion de l’espèce humaine naissante et des éléments encore bruts, jamais infléchis, donnait lieu à une sorte de mystique. Là seulement, au milieu des roches quasiment éternelles existait une force presque tangible qui pouvait unir toutes les consciences vivantes. Un souffle puissant et léger à la fois qu’on ne pouvait vraiment ressentir qu’à l’aune d’un cerveau encore assez primitif et qui ignore la projection, l’abstraction. Peut-être est-ce le même vent spirituel qui souffle à la surface des planètes rocheuses inconnues où règne la solitude originelle.

    Ici les roches semblent déjà avoir été souillées par l’homme, puisque Derma ressent une crainte tout aussi tangible qui la poursuit encore.

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  • Du coup
    http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1197

    Voici une lettre de notre ami Tomjo, à propos du sordide ordinaire en « milieu radical ». C’est nous qui disons « sordide ordinaire », de manière sans doute réductrice, pour résumer son témoignage. Un abrégé de l’éducation politique d’un jeune gars de milieu populaire, arrivé d’Amiens, découvrant tout à la fois la grande ville de Lille et l’activisme « radical », à l’école des intellos universitaires. Tomjo, pour ceux qui ne le situeraient pas, c’est à la fois l’animateur du site Hors sol (ici), un contributeur des media alternatifs (La Brique, Lundi matin, CQFD, La Décroissance…) ; et l’auteur de nombre d’enquêtes en collaboration avec PMO. On pourrait écrire, en réaction à Du coup, l’un de ces livres que tant d’« ex » - communistes, gauchistes, communards -, ont écrit après coup pour expliquer ce qu’ils (...)

    http://hors-sol.herbesfolles.org #Faits_divers
    http://www.piecesetmaindoeuvre.com/IMG/pdf/du_coup.pdf

  • #roman-feuilleton
    Trois écoles - Chapitre 2 [partie 2/2]

    Résumé : Pendant qu’un groupe révolutionnaire anarchiste sans nom recrute un nouveau membre, l’Oncle François lui-même ancien participant déchu de ce même groupe, éloigné et reclus, parcourt à pied les rues de petites villes de campagne pour les recouvrir d’une affiche mystérieuse.

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    Le lendemain matin, quand la nuit a enfin mis un terme à une journée de plus et qu’il traîne au lit avec la même absence de motif qu’à chaque retour à la case départ, il reçoit des pensées. Dans sa rêverie éveillée il voit les rails d’un chemin de fer, il se voit lui-même marchant le long des rails laissés à l’abandon, portant une valise rectangulaire à poignée, ces vieilles valises sans roulettes. Des grandes plantes et arbustes sauvages poussent un peu partout. Dans cette valise il y a quelque chose d’important, une accumulation, un savoir, un trésor. Mais il n’arrive pas à trouver la nature exacte du contenu. Autour il voit des bâtiments en ruine, d’autres plantes, grandes, envahissantes. Là quelque part il y a probablement un refuge. Il ressent l’idée du refuge. Les images de la veille lui reviennent, lorsqu’il passait devant les boutiques et les logements en ville, les visages croisés en marchant. Un autre jour il faudra qu’il recommence les accrochages d’annonces, dans une autre ville. Entre-temps il pourrait bien se mettre à chercher le refuge abandonné qu’il entrevoit dans ce demi-sommeil. Où a-t-il déjà vu ce lieu en friche près des rails  ? Est-ce qu’il se souvient ou est-ce qu’il s’est fabriqué un souvenir avec différents fragments  ?

    Un bruit violent dans les cloisons de l’immeuble le tire des profondeurs. Encore les voisins et cette isolation merdique qui l’empêchent de traîner au lit en rêvant profondément. Pas possible de se laisser aller à ses propres pensées, toujours quelque chose pour vous déconcentrer. Maintenant c’est l’aspirateur qui tape contre les murs, et les meubles déplacés lourdement. Tout à l’heure une machine à laver ou des enfants qui ne sont pas à la crèche feront trembler le plafond et les murs. L’idée du refuge abandonné prend tout son sens, fixée plus loin que la mémoire temporaire ce matin. Il est temps de se lever et de mettre les bouchons d’oreilles avec le casque anti-bruit pour être tranquille.

    Quand le casque se resserre et étouffe tout autour, le calme revient. À chaque fois. Pas comme une absence ou une privation. Plutôt un transport dans un autre lieu, protégé sous le souffle d’une tempête. Les fréquences qui ont disparu laissent apparaître une sourdeur rassurante, révélant ce souffle bas, grave. Une autre dimension dissimulée sous le bruit ambiant.

    Retour sur le canapé. Même place, même vue sur le monde. Bol de céréales. Verre de jus d’orange. Pas de café, jamais. Lancement de l’enregistrement face caméra avec la télécommande, quelques secondes immobiles, puis arrêt. Dans le carnet jaune il écrit ceci :

    Pas de sentiment plus complet que celui d’une attente déçue, juste dose de frustration et de solitude qui te met face à la vérité du néant, glacial, sombre, absolu. 
    (Déclenchement, initiation : Renoncer à quelque chose de précieux) 

    Maintenant encore il veut s’accorder une petite récompense, le deuxième téléphone. Il le sort, le prépare, l’allume et reste bloqué sur l’écran avec ses yeux à peine entrouverts des matins difficiles. La lumière a du mal à passer et tout ce qui entre par ces orifices là ne parvient pas entièrement au cerveau. Les voisins bruyants l’ont poussé du lit plus tôt qu’il ne l’aurait voulu, et le logo lumineux en gros pixels de l’écran s’accroche sur sa rétine pour se bloquer dans son esprit comme si le démarrage du vieux téléphone portable à touches durait une éternité. Utiliser cet objet c’est un peu un voyage dans le temps, avant que les smartphones et les écrans tactiles équipent le monde entier, bébés, vieillard⋅es, employé⋅es. Dans sa tête embrouillée un lien impossible s’opère entre cette vision lumineuse de la marque du téléphone « GETEX » et un souvenir de l’adolescence qui lui revient soudain, le chemin qu’il prenait en sortant du bus scolaire pour rentrer à la maison le soir après l’école, sous les noisetiers. Comme si un nœud caché de l’univers se trouvait à la jonction de cette pensée et de la vision du téléphone obsolète. L’espace d’un instant c’est presque une révélation. Puis rapidement quand la décharge émotionnelle s’estompe François raisonne et ne fait plus attention à cette fausse épiphanie, de celles qui lui arrivent de temps en temps quand il n’est pas tout à fait concentré sur le moment présent.

    Le bruit blanc qui résonne dans tout l’appartement lui parvient par rayons, estompe le flou avec les fréquences moyennes surtout. Les graves et les aiguës sont absorbées par les bouchons et le casque d’abord. Il se souvient que son but immédiat était de collecter des messages sur sa ligne cachée. Mais en faisant la mise au point mentalement sur l’écran allumé du téléphone il constate encore une fois qu’il n’y a ni appel en absence ni SMS entrants.
    Une vague triste l’envahit.

    L’Oncle François ne sera pas très motivé aujourd’hui. Comme chaque jour la vie est une suite d’attentes et de déceptions, de factures qui s’accumulent, d’imprévus destinés à vous soumettre au bout du découvert autorisé, d’entretiens d’embauche humiliants, de portes qui se ferment et de convocations pour répéter les scénarios aberrants et les menaces. Celles et ceux qui gardent encore une volonté optimiste n’ont pas connu ça les portes qui se ferment les unes à la suite des autres, comme des dominos entraînant la pièce suivante dans leur propre chute.

    Le mois vient de commencer et la jauge à surveiller en permanence indique déjà :

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    -90 €
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    Plus que 70 euros disponibles avant l’impossibilité bancaire, jusqu’au mois suivant.

    Du côté de la grande loterie des crypto-monnaies ça fait un moment qu’il a perdu la foi. Le ratio risque-récompense est très élevé et il en a bien profité à un moment, quand c’était moins compliqué de prédire l’avenir, mais il faut un minimum de capital pour investir au départ, sans quoi rien ne sert d’espérer. Même avec un petit retour de chance, un gain occasionnel de 100 % resterait une somme ridicule en misant en dessous de trois zéros. Et sa cagnotte a fondu depuis un moment déjà. Il subit de plein fouet l’effet descendant du cycle de découragement. Pour se relancer vraiment il lui en faudrait de l’énergie positive, qu’il ne sait plus où trouver. Et tout ça pour un résultat incertain, le risque de perdre encore plus.

    Alors il squatte la place usée dans le canapé ocre. Et la journée va se diluer lentement devant un écran parce qu’il n’aura pas la capacité immédiate de sortir pour affronter l’absurde à l’extérieur.
    Regarder des clips, des reportages, des clash. Assimiler tous les codes de comportement possibles dans les domaines qu’il ne connaît pas encore et qui parviennent occasionnellement à le stimuler. Il train son aim, joue sans équipe, répète des combinaisons de boutons pour des attaques spéciales obsessionnelles en un contre un.

    Par ennui il place quand même des ordres avec des sommes dérisoires de fonds de wallets, résidus d’adresses de change, en espérant qu’un schéma favorable se répétera sur les mini-casinos anonymes où s’échangent les tokens et crypto-monnaies.

    Avant qu’il ne redevienne une personne inutile complètement isolée, sans missions, sans argent de poche, ses journées étaient encore remplies de petites expériences inventives, pour tester les limites de l’enveloppe réelle. Pas nécessairement devant un écran. Des petites idées déplacées, dérisoires, mises en pratiques avec toute la liberté relative que ses économies de travailleur non-qualifié, beaucoup plus souvent au chômage qu’à un poste, lui accordaient. Quelques excès encore permis quand la marchandise rentre facilement dans les poches abritées des yeux au plafond ou quand les plans récup’ des bonnes poubelles fonctionnent encore.

    L’argent de poche facile en milliers d’euros avait cessé d’être une option il y a longtemps.
    Mais en contrepartie du seuil de pauvreté il a ses journées sans contraintes extérieures qu’il peut remplir comme il veut, errances, recherches. Un lifestyle choisit, subit, qui vous met en dehors de votre zone de confort souvent et sans votre consentement, quand les galères de tunes se jouent sur dix euros ultimes encore disponibles avant le blocage de toutes les cartes de paiement… Il préfère cette vie à celle des citoyen⋅nes qui s’abîment le cerveau et les nerfs chaque jour un peu plus pour avoir de quoi boire des shooters au mètre le week-end et acheter des piles de jouets jetables pour leurs enfants.

    Pour François, dans un passé retranché, avant l’omniprésence du réseau disnet totalement anonyme et distribué qui rendit l’Internet d’alors et tous ses souvenirs « classiques », terme dépréciatif, il y eut une vie faite de rage enthousiaste, d’actions essoufflées, de recherches continuelles et de lendemains arrachés avec le désespoir de ceux et celles qui ne savent pas vivre bien longtemps.
    Mauvais départ général, avec l’envie d’arriver quelque part, n’importe où, la force de se savoir soi-même profondément hors-sujet, hors du lot, donc ingouvernable, parce que pas fait pour suivre ces règles qui mènent à l’abattoir à cuire des steaks frelatés dans un Mac do au milieu d’un îlot de béton qui s’abîme aussi vite que vous, en récitant la Marseillaise sous les ordres du premier abruti mieux doté en Capital Vie ou en Épargne Logement.

    L’époque fiévreuse, les potes qui disparaissent aussi, rayés de la liste parce que pas assez fort dans leur tête, interné⋅es, incarcéré⋅es ou canné⋅es. À cette époque, comme aujourd’hui, pour quelques-uns qui réussissaient des millions d’autres échouaient déjà sur les larges rives gris-ciment au blême crépis des immeubles, aux glauques allées des parties communes, hostiles halls d’entrées incontournables comme les locaux immondes qui servent aussi bien d’infrastructures publiques que d’abris à poubelles. Le paysage était le même, l’énergie était la même, mais il ne canalisait pas.

    Cette force mal dirigée poussait à tous les excès, tous les espoirs vains. Dans la transgression, l’illicite, tout paraissait possible, en rêve, pour qui osait concevoir le plan inédit et prendre ce qui lui était interdit par la condition sociale, tout ce qu’on vous présente sous le nez pour le retirer aussitôt, dans les vitrines, dans les encarts publicitaires, les images dés-entrelacées, les épisodes, les affiches.
    Portail commun à l’entrée dans le vice : les bagarres dans la rue ou en sortie de discothèque. Les gardes-à-vue qui en découlent et les mandats de dépôt qui amènent leur lot de rencontres opportunes avec des individus plus expérimentés, plus audacieux, de la suite dans les idées pour tout ce qui concerne l’illicite. C’est un sale jeu de hasard. À force de gratter des tickets on finit par se tromper de jeu. Au fil des ans les plus chanceux arrivent parfois à se rendre compte que leurs plans ne sont pas si inédits que ça, et que la loterie est quand même une arnaque. Les plus fiers vont plus vite au fond du trou, les autres se résignent un jour et deviennent artisans, garagistes, finissent leurs journées en excès de vitesse dans un utilitaire blanc plutôt que dans une voiture volée. Mais la destination ne change pas vraiment, la route est glauque éternellement.

    Cette énergie, toujours présente au fond de lui, se manifeste encore dans des formes plus structurées. Mieux organisé, François s’est fixé des règles, des protocoles.

    Comme les paliers de l’échec et de l’amertume blême qui lui tiennent à cœur, l’intensité des délires de transgression a aussi sa place et ses états identifiés, reproductibles par des expériences exutoires, self-controlées. Un moyen de survivre peut-être dérisoire, il ne se le cache pas. Un moyen de prévoir en tout cas, de s’apprivoiser soi-même, et comme pour tout rituel, de chasser l’angoisse par un réconfort routinier, à défaut d’invoquer vraiment une puissance occulte. Toutes ces notes qu’il écrit, ces descriptifs d’états émotionnels qu’il consigne avec leurs causes, leurs conséquences, leurs déclencheurs et leurs palliatifs, et toutes ces théories qu’il construit pour en tirer l’essence mystérieuse et réelle, c’est sa réponse à lui, quand d’autres se tournent vers le vertige absolu de la religion ou se vautrent dans la marchandise. Son œuvre.
    La vie lui a mis des claques, baissé des rideaux de fer, sans discontinuer. Chaque fois il a rempli un carnet.

    L’état qui prédomine au milieu du tumulte des choses c’est le retour au vide, à ce qui est vraiment, le retour à soi dans le dénuement. 

    Il y a eu le groupe. Nom d’usage : L’Oncle François, petit-fils d’espingouin⋅es dépossédé⋅es de tout à la base, mais doté d’une intelligence qui se nourrit très bien de la solitude et peut se passer des conventions pour aller à l’essentiel, une place toute trouvée dans un collectif qui se nourrit de talents authentiques, crus. L’Oncle n’avait pas seulement les prédispositions mais également cette mentalité devenue un peu rare qui juge qu’en venir à envisager même ses actions les plus intimes selon un mode de rendement rationalisé est une tristesse. Et pour l’Oncle François d’aujourd’hui il y a plusieurs catégories de tristesse, à ne pas confondre.

    Ce que les diplômes inaccessibles lui avaient ôté, l’organisation vengeresse lui avait offert. Puis repris. Un échange peut-être un peu disproportionné si l’on considère tous les points de non-retour franchis. Mais François était volontaire, n’avait rien à perdre. Et il en est revenu quand même. Un changement de décor plus tard, autre région, autres adresses numériques et numéros de téléphones, et il repart presque à zéro.
    Il n’aime pas entretenir les souvenirs, même amers. Ce qui compte c’est d’envisager, et le moment venu, d’agir pour récolter les conséquences, bonnes ou mauvaises. Et comme elles sont le plus souvent négatives, il en a fait sa religion, son école, l’école de l’échec.

    Fin d’après-midi.
    L’angoisse de n’avoir rien vécu d’autre que des stimuli sans relief submerge François. Après les paliers successifs et reconnaissables de l’échec, de l’amertume, du vide, du retour rassurant au point nul et enfin de l’ennui, il sent monter en lui cette force qu’il voudra canaliser par ses propres rituels. Du fond de son ventre un appel vers les limites de la réalité lui retourne le cerveau en quelques instants et le pousse dans un état contemplatif un peu excité, qui ne restera pas sans conséquences cette fois. Le besoin de transgresser juste un peu, de ressentir la limite franchie par cette infraction, même légère, de déchirer un peu le voile invisible qui sépare les vies entassées dans l’espace réel, si tangible et abstrait à la fois.

    Sa liste… Il doit lire sa liste sur laquelle il a recensé quelques moyens pour satisfaire cette pulsion. Ça le rassure de savoir que cette liste existe, même s’il connait déjà ce qu’il y a dessus. Il aime penser qu’il va découvrir et y ajouter de nouvelles méthodes plus tard, de nouveaux exercices pour ouvrir des passages dans la réalité.

    Il est dix-sept heures trente, le seul lieu gratuit qui réponde aux critères de son choix est le musée des Beaux-Arts, qui ferme à dix-neuf heures trente aujourd’hui. Le temps de se brosser les dents, d’enfiler un pantalon propre et l’Oncle est à nouveau dans la rue, de la musique dans les oreilles. À l’arrêt du bus il monte sans ticket par la porte arrière, sans faire attention au chauffeur qui lui jette ses paroles hostiles mais continue quand même sa tournée. Quatre haltes plus loin, descendu sur le grand parvis ou traînent en groupes éparts adolescents à objets connectés et à chiens, et quelques rares skateur⋅euses pas encore supplanté⋅es par les engins électriques, il sait que la plupart ici ont un autre quartier lointain où rentrer dormir le soir mais font parfois plus de quarante-cinq minutes de transports en commun pour venir passer la journée sur cette place, où tous les visages semblent familiers même sans se connaître vraiment. Sur la place et dans le petit parc attenant il y a une vie de quartiers déplacée là par la nécessité d’avoir accès aux bons bails et à l’économie de la réputation de rue, celle qui cautionne ou invalide l’autre économie de la réputation sur les réseaux.

    En passant la lourde porte cochère du musée en bois noble, sculptée d’ornements floraux, il pense que lui-même, un peu comme un clochard, connaît la plupart des recoins où il est encore possible de traîner sans avoir à dépenser d’argent, des bibliothèques où être tranquille jusqu’aux fonds d’impasses et parcs avec un accès réseau gratuit. Les endroits chauffés quand il fait froid, lavomatics et halls de musées, les petites places confortables pour passer le temps dehors au printemps, les points d’eau dans la ville, les toilettes publiques, les supérettes, les snacks pas chers, ceux qui donnent la nourriture invendue le soir, quelques poubelles de boulangerie où trouver du pain certains autres soirs. Cette ville et tant d’autres, aussi moches soient-elles quand on n’a pas d’argent à y dépenser, offrent des repères rassurants qu’il s’est approprié avec le temps. Mais l’illusion de l’appropriation a ses inconvénients, il le sait aussi, parce qu’il arrive toujours tôt ou tard une compétition sur le territoire. Rien n’est acquis pour toujours, il reste attentif à tout ce qui se passe dehors.

    Dans le musée l’accueil est volontairement peu éclairé pour créer une atmosphère plus élitiste et noble. Il va parfois jusqu’au large comptoir demander des informations sans importance, juste pour le plaisir de parler un français académique impeccable, ou pour un peu de contact humain quand il est assez en forme et qu’il tombe sur quelqu’un de gentil. Pas besoin d’acheter le ticket, l’entrée est libre, il n’a jamais eu à révéler son statut social en sortant des papiers pour les réductions, ce qui participe beaucoup au plaisir de venir ici pour jouer un rôle. Ce palais est un terrain de jeu qu’il aime traverser de temps en temps, pas trop souvent pour ne pas que le plaisir se fane, et pour ne pas se faire griller non plus, même s’il est très discret, très précautionneux.

    Ce soir il lui reste une heure et demie pour errer à la recherche d’histoires, de vies éloquentes, déversées. C’est peu. Il commence la visite dans le sens normal en marchant un peu plus vite qu’un visiteur normal, et monte les grands escaliers majestueux pour atteindre les salles à l’étage sans attendre, parce qu’il a déjà eu un rapide aperçu de l’espace désert du rez-de-chaussée où on finit la visite, et où les occasions sont plus rares pour lui.

    En haut les toiles de maîtres classiques de très grande taille sont disposées dans une enfilade de salles qui lui laissent entrevoir d’un coup d’œil une grande partie de la population présente sur place, et il commence tout de suite à errer. Il passe près d’un homme qui contemple, solitaire, puis il se rapproche sans en avoir l’air d’un groupe plus intéressant de trois personnes qui conversent à voix basse.

    Deux parents quinquagénaires et leur fille de vingt-cinq ans probablement. Il reste à courte distance, en faisant semblant d’admirer l’œuvre voisine de celle qui les occupe.

    – Tu imagines  ? Il ne voulait même plus répondre à leurs appels. Ils ont été obligés de chercher dans ses contacts sur les réseaux sociaux pour avoir les noms de ses amis jusqu’à ce qu’ils trouvent quelqu’un qui le connaissait et qui voulait bien leur répondre…
    – La lumière est exaltée ici, elle est presque plus éblouissante qu’une vision réelle… C’est l’épaisseur de la matière qui fait ça… Les peintres flamands fabriquaient eux-mêmes leurs diluants en remplaçant l’émulsion à l’eau pour que la peinture à l’huile sèche plus vite.
    – Quand même, leur propre fils… Jacques tu t’en souviens  ?
    – Oui je l’ai entendu comme toi chérie. Tu vois Constance comme la peinture est épaisse autour des personnages  ? C’est cela qui donne cette impression saisissante avec la lumière, un peu surnaturelle. Mais on ne se rend bien compte de cette épaisseur qu’en s’approchant de la toile.

    Il y a un grand jeu qui consiste à coder et décoder l’attitude d’une personne : c’est la vie sociale. Lorsqu’on en connaît très bien les règles et les procédés un autre jeu devient alors possible.

    L’oncle François s’approche et ose :
    – Vous saviez qu’ils ont récemment acquis cette toile qui était rangé au fond d’un dépôt d’ambassade française en Turquie  ?

    Il improvise totalement. Il sait simplement que cette toile n’était pas dans le musée il y a deux mois, et sur cette seule information vraie, il part en roue libre. Le but de la manœuvre, c’est le contact avec des inconnus complets, hors de tout cadre pré-établi de socialisation. Le contact des yeux dans les yeux, le contact par l’amorce d’une discussion, aléatoire, et si la chance est avec lui, des bribes d’histoires révélées, un scénario, des choses communes sur lesquelles broder peut-être, voire une recherche exprimée à laquelle il pourra essayer de répondre en jouant un rôle plus complet, mais toujours en freestyle.

    L’autre accroche.
    – Non, je n’en avais aucune idée. Tu entends ça chérie  ?
    – Il y a eu un incident diplomatique et une histoire que je n’ai pas bien saisi là-bas, mais toujours est-il qu’en faisant un inventaire complet dans l’ambassade ils y ont trouvé des œuvres d’art, dont celle-ci qui a été rapatriée et achetée par le musée pour la présenter dans sa collection permanente.
    – C’est heureux car il s’agit d’une très belle pièce. Vous êtes amateur de peinture également  ?
    – J’ai enseigné la pratique de la peinture, aux Beaux-Arts.

    Ça devient n’importe quoi. Mais François prend du plaisir dans ce qu’il fait. La femme et la fille semblent un peu indifférentes à son contact, probablement gênées qu’il s’immisce ainsi dans leur moment familial. Le père a la discussion facile :
    – Est-ce à dire que vous n’enseignez plus  ? Vous ne me semblez pas très âgé.
    – Je ne peux pas m’étendre sur les circonstances pénibles de la vie. Je n’enseigne plus à présent, des ennuis de santé m’en empêchent.
    Toujours plus loin dans l’invention.
    – C’est regrettable oui, nous avons aussi nous-mêmes un parent dont la carrière prometteuse a été arrêté par une maladie, mais pas dans le domaine des arts.

    Conscient d’avoir à entretenir son feu rapidement pour éviter que son interlocuteur ne perde intérêt pour les échanges de banalités, François se demande quand même intérieurement ce qui pourrait conclure ce moment sur une touche plus grandiose ou absurde, pour rire. Mais pendant que ses pensées errent dans cet entre-deux, l’espace d’un instant de flottement pendant lequel il hésite entre monter en puissance dans l’invention ridicule ou s’aventurer sur la piste réaliste de cette disparition des réseaux sociaux évoquée avant qu’il n’intervienne, il sent que le fil de son approche s’est cassé. Le père fait un demi-pas de côté en pivotant légèrement, les mains dans le dos, se tournant vers sa famille en direction de l’espace encore à découvrir dans la salle, et François, qui n’était pas parti pour un trophée mais juste pour les sensations, préfère laisser ce moment en suspens pour mieux s’en réjouir ensuite et rentrer détendu.
    Échange de salutations polies, et les itinéraires se délient, dans des directions opposées.

    Nourri sagement ce soir le goût pour l’imposture. Toucher du doigt une perspective nouvelle, ouverte par l’audace et l’expérimentation, c’est la plus complète des satisfactions. Enfin ça le serait avec un déroulement plus abouti, et un accès à de nouvelles ressources sociales et matérielles, pour passer enfin au deuxième niveau, mais L’Oncle François, en bon élève de son propre enseignement n’attend rien, n’espère rien, ne se nourrit pas d’illusions. Le moment venu il ramasse toujours les fruits de ses actes, bons ou mauvais, comme des évidences. En attendant il revient régulièrement sur le sol des opportunités accidentelles entretenues par les petites et les grandes bourgeoisies.

    Dans le bus qui boucle la boucle pour ce soir, assis à une place chaude, réconforté par le dégradé orange et violet du soir qui tombe et les lignes lumineuses de la ville, glissant dans la pénombre naissante, il se laisse bercer par le calme, les ronflements du moteur et les secousses régulières sur la route amorties par un équipement mécanique vieillissant. Il n’y a plus grand monde dans les transports maintenant que les horaires de quasi-couvre feu salarial sont passés. Ce sont les meilleurs moments de la journée, espaces délaissés par les foules rapatriées ou occupées ailleurs sous l’impératif de produire quelque chose, n’importe quoi.
    Il ne doit pas oublier de regarder en direction du trottoir de droite à chaque arrêt, pour ne pas être surpris par des contrôleurs en bande. Dans ce cas il sortirait un ticket encore vierge qu’il poinçonnerait discrètement et en vitesse pour passer rapidement ensuite le barrage d’uniformes. Le bus ralentit et serre à droite, prochain arrêt annoncé. Mais dehors aucune menace.

    Deux femmes montent en discutant, s’asseyent un rang plus loin que lui en arrière, et reprennent leur dialogue :
    – Et donc il ne voulait pas au début mais je lui ai dit que c’était moi qui décidais. Tu vois j’ai dû lui redire qu’il ne faisait plus partie de ma vie en fait, il avait toujours pas compris.
    – Non mais c’est exactement ça, il a du mal à faire une croix sur cette relation. C’est son côté possessif.
    – Et tu sais que je ne lui ai pas dit pourquoi je voulais le faire et ce que ça recouvrait comme souvenirs et comme ressentis, parce que ça ne le regarde plus. Mais il a insisté, pour savoir.
    – Et tu ne lui as rien lâché  ?
    – Non j’ai tenu jusqu’au bout. Et à la fin je lui ai redit : on est chacun sur une route différente maintenant, il faut que tu acceptes.

    Le calme est rompu. Mais le ballottement neuf de cette discussion, faussement discrète, couvrant les bruits du bus, François ne sait pas bien s’il le trouve ennuyeux ou réconfortant. Rapidement la première des deux en revient au fait principal. Elle va se faire effacer une partie de la mémoire, avec un de ces traitements à la mode destinés à vous aider à surmonter vos « souvenirs inutiles » en balayant des zones ciblées du cerveau. François s’est renseigné là-dessus il y a quelque temps, pendant ses nombreuses heures à ingurgiter des articles et des vidéos à la chaîne. Il a tout lu sur le sujet, de façon superficielle mais assez large pour avoir un aperçu de tous les points de vue et de l’écosystème naissant dans les neurosciences à usage commercial. Instinctivement il cherche dans ses papiers une carte avec ses coordonnées parallèles, une vraie carte épaisse, bien imprimée, comme en ont les pros. C’est une carte multi-usage, il n’y a pas de titre ou d’activité spécifiée, juste son nom et des coordonnées. Une adresse mail distincte, anonymisée, et un contact téléphonique, distinct aussi, une troisième ligne pour ne pas tout mélanger, sur un téléphone jetable avec une carte SIM mal enregistrée.

    Il se retourne discrètement. Personnes bien mises, tenues sobres et impeccables, dans la trentaine. Pas exactement issues des classes populaires. Un rapide coup d’œil suffit pour l’instant, il ne veut pas croiser leurs regards.

    Quand elles se lèvent pour sortir peu de temps après, il fait de même et les rattrape sans précipitation. Une fois à l’extérieur la chance est de son côté. Plutôt que de partir en avant têtes baissées, les deux amies s’immobilisent un instant sur le trottoir élargi en face de l’arrêt de bus pour conclure la discussion.

    C’est là que l’Oncle risque un « Excusez-moi de vous importuner mais j’ai entendu une partie de votre conversation sans le vouloir… » L’une se retourne naturellement pour mieux le voir tandis que l’autre parait immédiatement méfiante.
    – Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas mais il se trouve que je suis justement thérapeute et que je traite de plus en plus de patientes dans la même situation que vous...
    La crispation s’est légèrement relâchée. Il continue :
    – Si vous avez recours à une surimpression neuronale je vous recommande très fortement de prendre également rendez-vous chez un praticien spécialisé pour un after-care spécifique, si ce n’est pas déjà fait. Non seulement ça va augmenter le taux d’efficacité de votre traitement mais en plus ça prévient des complications possibles, et ça les cliniques n’en parlent pas pour ne pas que les patients s’inquiètent, mais les traitements devraient être systématiquement suivis de soins post-conditionnement spécifiques...

    Il ne sort pas encore sa carte, parce qu’il veut avoir l’air le plus désintéressé possible. Il attend que le public lui donne un signe d’enthousiasme pour son histoire, qui est en grande partie réaliste cette fois-ci. La principale intéressée met peu de temps à réagir.

    – J’avais cru comprendre que les inquiétudes n’étaient pas vraiment fondées  ?
    – Oui mais vous savez ce que c’est, il y a encore peu de données statistiques sur le sujet, et le domaine commercial est en plein essor, donc les habitudes vont plus vite que les précautions nécessaires à prendre dans ce champ scientifique. Mais je ne souhaite pas vous dissuader d’avoir recours au traitement. Moi aussi c’est un peu mon fonds de commerce après tout… Je voulais juste insister sur un point qui ne vous a probablement pas été assez bien présenté, voire pas du tout… Je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps mais prenez bien le temps de considérer aussi le soin post-conditionnement, c’est important, ça devrait faire partie du processus complet...
    – Vous pensez que c’est mieux pour le traitement, ça le rend plus efficace  ?
    – Oui ça ne peut qu’augmenter l’efficacité. Écoutez, si vous avez des préoccupations à ce sujet, je vous laisse ma carte, vous pouvez toujours appeler pour des informations complémentaires, gratuitement, il n’y a pas d’obligation de prendre un rendez-vous...

    Elle prend la carte, mais ne s’engage pas verbalement, rien ne sort de sa bouche. Tout va un peu vite. Et il ne veut pas insister, il a semé l’idée et transmis ses coordonnées. Il termine par un très correct « Bonne soirée mesdames » et disparaît.

    Un peu loin de chez lui encore, il doit marcher pour retrouver son territoire. Mais cette occasion de donner une des cartes de visite blanches l’a dopé. Il ne ressent pas le froid du soir. Son cerveau se met à tourner sur lui-même en envoyant des flux de passion nerveuse pour tenir tout le corps en état de fonctionner à une cadence augmentée. De la chaleur, une sorte de raideur dans les muscles. Et comme des voix qui lui racontent ce qu’il va pouvoir faire si les choses s’enchaînent bien, si la cliente mord. Toutes les conséquences qu’il va pouvoir provoquer si elle appelle pour prendre rendez-vous, l’ouverture que ça créera pour lui, les situations inédites et excitantes de ce voyage social, les sommes d’argent qu’il va pouvoir demander en échange comme un psy qui ne fait que parler pour vous conduire d’un point A à un point B, facile pour lui. Mais aussi toutes les contraintes matérielles qu’il va falloir contourner pour donner l’illusion, retrouver un local occasionnel, et revoir sa garde-robe pour ne pas se trahir. Il lui manque quelques vêtements neutres et neufs pour le rôle, il en a bien conscience.

    Sous la voix qui parle fort il y a une grande bâche qui ramasse toutes les grappes de pensées victorieuses qui s’amassent et tombent dans sa tête. C’est la variable constante sur laquelle il construit tout. L’Oncle François sait qu’à tout moment cette nappe peut être retirée de la table et qu’elle emportera avec elle ses projets et ses illusions. Que ça ne peut pas être autrement. Mais si les choses étaient différentes cette fois  ? Il ne s’était pas senti galvanisé comme ça depuis longtemps. Mais c’est presque trop. La voix prend trop de place. Il chantonne pour essayer de se raccrocher à autre chose, pour dévier l’attention… « Now that it’s raining more than ever / Know that we’ll still have each other / You can stand under my umbrella / You can stand under my umbrella »

    Le discours mental reprend quand même. Tout cette excitation pour une carte donnée à des inconnues  ? Tu sais que tout fini toujours mal pourtant... Non ça n’est pas juste une tentative hasardeuse. Il a tout joué à la perfection. La situation était parfaite. Le plan potentiel qui se dessine l’est aussi. De toutes les impostures ce sera sûrement la plus productive vu le domaine professionnel pas encore encadré par les réglementations, et vu le niveau social des client⋅es. L’échec est toujours là, à l’attendre, mais cette fois, il a peut-être vraiment entrevu un nouveau chemin parallèle, puisque les affiches ne donnent toujours rien.

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    La suite ici : https://seenthis.net/messages/806553

    > Début du #roman #trois_écoles : https://seenthis.net/messages/803202

  • “You can’t make a living here anymore.” The Honduran climate-movers

    Te espero como la lluvia de mayo. I wait for you like the rain of May — a popular refrain among farmers in Central America, where the first rainfall in May long signaled the end of the dry season. But over the past decade, in what is known as the Central American Dry Corridor — a vast swath that stretches, unbroken, from Guatemala to northern Costa Rica — the rain is no longer guaranteed. Farmers who used to count on two harvests every year are now fortunate to get one.

    In southern Honduras, valleys that were once lush and fertile are now filled with stunted cornstalks and parched riverbeds. Adobe shacks erode on mountainsides, abandoned by those who left with no intention of returning.

    The droughts have forced entire generations to migrate in search of jobs; left behind are the elderly, who often care for grandchildren when their parents depart. “You can’t make a living here anymore,” says José Tomás Aplicano, who is 76 and a lifelong resident of Apacilagua, a village in southern Honduras. Aplicano has watched as countless neighbors, and his own children, moved away. His youngest daughter, Maryori, is the last to stay behind, but he knows she will leave as soon as she finishes high school. “She has to look for another environment to see if she finds work to survive,” he says.

    Many head north; U.S. Customs and Border Patrol data shows that migration from the Dry Corridor has spiked over the past few years. Some spend seasons harvesting coffee or sugar cane in less affected areas of the country. Others move to the city, lured by the prospect of a factory job with steady pay.

    https://story.californiasunday.com/honduras-climate-movers
    #photographie #changement_climatique #migrations #réfugiés_environnementaux #réfugiés_climatiques #réfugiés #asile #sécheresse

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    Et un nouveau mot, en anglais:
    #climate-movers
    #terminologie #mots #vocabulaire
    ping @sinehebdo

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    see as well:
    Why the Migrant Caravan Story Is a Climate Change Story
    https://seenthis.net/messages/739539

  • Centre du Mané. Finies les classes de mer, place à l’hôtellerie de luxe - Quiberon - LeTelegramme.fr (26/09/19)
    https://www.letelegramme.fr/morbihan/quiberon/centre-du-mane-finies-les-classes-de-mer-place-a-l-hotellerie-de-luxe-2

    C’est donc confirmé : c’est bien tout le quartier du port Haliguen qui va changer. Ainsi le centre du Mané, vaste bâtisse de 130 places qui surplombe le port, va changer de propriétaire. Auparavant géré par les Pep 56 (Pupilles de l’enseignement public du Morbihan), il accueillait notamment des classes de mer. Un grand groupe hôtelier vient de le racheter et va le réaménager afin de proposer, dans quelques mois, une hôtellerie haut de gamme.

  • #roman-feuilleton
    Trois écoles - Chapitre 2 [partie 1/2]

    Résumé : Au rendez-vous d’une berline noire sur un parking désert, un jeune homme renommé "Résident" a fait la rencontre de deux membres d’un groupe révolutionnaire anarchiste, O.G. et Sabine, qui préparent un projet d’ampleur et lui ont fait vivre une première simulation, sorte d’épreuve initiatique, avant de le reconduire en lui indiquant de prendre contact à nouveau cinq jours plus tard pour la suite.

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    2. Ocre rouge, châtain

    Résidence « L’Olympe » : la plaque métal sans style surplombe un hall carrelage aux murs extérieurs en crépis beige. Un bac en béton avec des fleurs rouges devant sur le trottoir.

    « Les Mimosas » : une longue barre verticale tubulaire sert de poignée à la porte vitrée du hall et d’unique élément stylisé entre les murs posés à même la limite du trottoir.

    « Jacques Prévert » : la ligne droite morbide de cet ensemble rectangulaire percé de cubes creux pour laisser entrer la lumière rappelle un pénitencier ou une caserne. Ou un crématorium.

    Résidence sans nom : les dalles posées au sol devant l’entrée sont fêlées et décollées, l’une est à moitié cassée, un morceau est manquant, elles bougent quand on marche dessus. Toute la façade est recouverte jusqu’à hauteur du premier étage de grands carreaux de céramique vert anis.

    Cité « Pierre et Marie Curie » : un petit abri en béton surplombe au-dessus de l’entrée. Le revêtement de la façade grisâtre auréolé de dégoulinures noires fait oublier qu’il y a même une architecture.

    ~

    Des enfants trainent dehors, personne ne s’en occupe. Grands frères et grandes sœurs surveillent de loin, au balcon. Une vieille dame en peignoir rose pâle regarde tristement par la fenêtre ouverte, cigarette à la main, tous les jours.
    Sur un banc un homme d’une soixantaine d’années gratte un ticket-jeu, puis le laisse tomber au sol. Il feuillette par dépit un petit calepin plein de notes et de bouts de papier, sortes de fiches comptables mal écrites et accumulées de façon anecdotique, des nombres, des numéros de téléphone, des adresses.

    À l’intérieur des immeubles qui entourent ce terrain de jeu pour perdants, chaque appartement est comme un box loué pour y entreposer du matériel, des meubles, du linge. On a simplement décidé que des personnes pourraient y être entreposées par-dessus.

    Dans l’un des box, sur un carnet jaune, le garçon seul a écrit ça :

    Tout ce que tu fais, fais-le en sachant qu’un goût amer en résultera. 

    Et la suite :

    Tu seras préparé, sans illusions, sans attentes. 

    Revenu comme chaque fois sur le canapé immuable qui lui sert de repère dans la monotonie du quotidien peint aux couleurs de la résignation, ocre, gris, les oreilles couvertes par un casque anti-bruit de chantier, vaisselle accumulée dans l’évier de son trente mètres carrés, le regard un peu vague, celui que l’on nomme ailleurs l’Oncle François a déjà presque ébauché seul tout une liturgie à la mesure de sa tristesse.

     La régulation de ton état d’esprit par toutes les fautes, les manquements, les rendez-vous ratés, les déceptions et les impostures, seule chose véritable, et infinie. 

    Il attend, assis là. Que quelque chose lui vienne à l’esprit, face à une vieille caméra fixée sur le trépied. Un regard qui fuit un peu sur le côté, le visage indécis d’une énième occurrence du néant. Quelques secondes de plus perdu dans le vide, il arrête l’enregistrement avec la télécommande et se lève pour éteindre la caméra. Sa collection vidéo des milles visages de la médiocrité grossit de jour en jour. À un moment peut-être l’épaisseur de la matière qu’il aura accumulée révélera d’elle-même quelque-chose, un mystère.

    Certains jours ne sont pas aussi insignifiants que d’autres. C’est ce que laisse suggérer un calendrier à grosses cases dessiné sur le mur et orné de symboles géométriques colorés. Un symbole en particulier se détache des autres, de couleur plus vive, plus dangereuse, d’occurrence beaucoup plus rare aussi. Mais aujourd’hui, en vertu du triangle vert qui remplit la case, l’Oncle François, qui à trente et un an n’est pas aussi vieux que son pseudonyme pourrait le laisser croire, se prépare à réaliser quelque chose.

    Se détachant de son reflet stationnaire comme une silhouette qu’on aurait dessinée pour réserver l’emplacement sur le canapé, il se met soudain en mouvement, saisit une pile de feuilles rangées dans un casier à paperasse et la glisse dans une pochette cartonnée qui atterri dans un sac à dos. Il attrape le manteau long, gabardine noire qui lui va si bien ces temps-ci, dans lequel il se sent protégé, recouvert, assorti avec sa barbe fournie pas entretenue depuis trois semaines, apparence involontaire de semi-clochard.

    Puis l’homme triste franchit le seuil de l’appartement-tanière pour en sortir, ferme la porte à clé, et marchant d’un pas déterminé, le regard baissé, longe ensuite les couloirs, descend les escaliers, s’extrait de l’immeuble à loyer modéré et de l’ennui paralysant pour se diriger à pied vers la gare la plus proche.

    Les chemins de fer sont comme des fils infinis qui attacheraient entre elles des personnes qui ne se connaissent pas. C’est ce qu’il se dit parfois en les regardant, dans une recherche volontairement innocente pour imaginer où en est le commencement et la fin.
    Dans le train, assis à la place avec une petite table on discerne en premier lieu un homme qui n’a peut-être pas de bureau chez lui. Ou simplement pas de chez lui. Tous ses documents étalés, il est occupé avec une paire de ciseau et un bâton de colle, et à le voir on doit se demander pourquoi n’avoir jamais profité ainsi de l’espace voyageur mis à disposition avec l’achat d’un titre de transport.

    Sa destination sera le terminus du voyage, alors il se laisse porter. Pour rester concentré sur la tâche, hors du temps, il dispose d’une paire d’écouteurs qui diffuse en boucle sa musique de motivation, résignée, basses hypnotiques, mots crus.
    On sait que la musique provoque des émotions qui peuvent induire l’introspection ou le repli sur soi. Des décharges hormonales ou des relâchements cérébraux, une descente en eaux profondes. Ça peut être inadéquat ou dangereux dans certaines situations, quand vous devez fournir un effort de concentration parfait pour faire face au danger. Dans ce cas mieux vaut retirer les écouteurs et revenir à l’immédiateté de l’environnement qu’on appelle le réel.

    Pour l’Oncle François, et malgré les apparences, le réel n’est pas un bloc immuable écrasant tout ce qui se trouve en dessous. C’est plutôt une sorte de toile tissée avec de nombreuses couches superposées. Et même si l’on ne respire pas forcément mieux étouffé dans un toile inextricable plutôt qu’écrasé sous un poids gigantesque, il a depuis longtemps forgé cette croyance originale que les différentes épaisseurs du tissu ne sont pas inaccessibles les unes aux autres.

    La musique change de registre. C’est volontaire. Le train arrive en gare et l’Oncle a une tâche qu’il veut accomplir entièrement. Il a besoin de quelque chose de plus brutal et rapide, plus propice à l’action. Un peu plus de bpm dans sa bande-son random, de la disto sur cordes, les sons d’une fête foraine malfaisante. Debout dans le passage, devant les portes encore scellées, il n’attend plus maintenant que l’arrêt pour se lancer en avant et marcher sans s’arrêter, tête baissée. Le train ralentit enfin, s’immobilise, et déverse son contenu maigre sur le quai. Cette gare, une des rares encore maintenues en état de fonctionner dans une ville de moins de trente mille habitant⋅es, il y est déjà venu une ou deux fois, en errance, puis en repérage. Maintenant il la traverse sans plus faire attention à rien pour se diriger sur la petite avenue à l’extérieur, qu’il va remonter d’un pas rapide.

    Sans s’arrêter, il fait pivoter son sac à dos pour le passer devant lui et l’accrocher à l’envers sur ses épaules. Tout en marchant, le sac ouvert positionné sur sa poitrine, il peut en saisir le contenu. Sur le premier abri-bus rencontré il dépose une affichette qu’il accroche avec des morceaux de scotch et reprend rapidement son chemin. Un poteau, puis un boîtier de téléphone ou d’électricité. Quelques centaines de mètres plus loin encore un abri-bus.

    L’asphalte par endroits est presque blanchi par l’âge. Sur d’autres segments la route et le trottoir sont encore noirs depuis leur réfection. Il y a souvent des vitrines vides et anciennes en rez-de-chaussée sur son chemin. Parfois un petit immeuble aux fenêtres ouvertes dont les rideaux en lambeaux flottent dehors ou dont l’huisserie antique et la peinture délavée trahissent l’abandon. Et toujours les devantures de restauration rapide qui n’arrêtent pas de changer de propriétaire et de fermer à nouveau au bout d’un an faute de business plan rodé. Parfois dans un local dont personne ne veut quelqu’un tente une folie et monte une galerie de peinture ou n’importe quelle autre fantaisie pas vraiment rentable par ici. Et à côté il y a toujours les boulangeries fantômes, inoccupées depuis dix ans ou plus parce que le pain s’achète au supermarché avec les autres marchandises.

    Toutes ces rues à moitié défoncées et refaites par endroit ne connaissent pas elles-mêmes leur destination. Comme si on ne les aimait plus mais qu’on ne voulait pas leur dire. Déclassées. Reclassées. Une ville de petite taille, entre la disparition et le renouveau, à marche forcée par les décideurs qui changent d’avis régulièrement et défigurent des quartiers sur un coup de tête. Pour les habitant⋅es ici c’est une marche forcée au bord de la falaise. Un jour vous connaissez la ville dans laquelle vous vivez, et puis une décennie plus tard des pans entiers ont changé et on vous dit de façon détournée que vous ne pourrez plus vivre de la même façon parce qu’une nouvelle narration a été inventée, dont vous ne faîtes plus partie. Une nouvelle population d’actifs au fort pouvoir d’achat va venir vous remplacer.
    Mais le bord de la falaise s’étend au loin, alors la ballade laisse le temps de s’habituer un peu au vertige.

    Au bout de l’avenue qu’il a remontée il y a un supermarché, avec son petit parking, comme une zone protégée, en retrait de la rue, et à l’entrée du supermarché, derrière les vitres automatiques on trouve un panneau avec des affiches et des petites annonces. Ici par tradition des gens s’arrêtent encore, déposent leurs volontés ou passent le temps en lisant des récits sommaires écrits façon télégramme. « Vend ceci ». « Propose mes services ». « 10 ans d’expérience ». « Pas sérieux s’abstenir ». Juste autour, dans la rue, dans le petit périmètre délimité par le goudron noir tout neuf et les caméras on trouve des équipements qui traduisent un intérêt à investir, mais seulement hyper-localement : des stations de charge de véhicules électriques, du réseau et des bornes de services, des machines à laver automatiques, des distributeurs de tout et n’importe quoi…
    Après le supermarché, l’Oncle François fait une boucle dans des petites rues dissimulées, où ce sont encore des poteaux et des boîtiers de toutes sortes qu’il redécore. En s’éloignant du commerce concentrationnaire bien neuf, hormis les placards de réseaux ou de fluides il n’y a plus rien d’autre que la route et les palissades, haies de thuyas, murets de séparation qui délimitent les parcelles mitoyennes où sont enterrés des gens de leur vivant.

    Une rare boulangerie encore active.
    Les commerçants n’acceptent pas toujours les affiches, le contact n’est pas facile, quand on entre avec une demande qui ne se monnaye pas impossible parfois de parler la même langue. Ceux qui vous regardent avec un air ahuri comme si vous aviez l’intention de les cambrioler doivent avoir tellement la tête dans leur bilan comptable en tendance baissière que ça les empêche d’avoir des réactions humaines décentes. Une autre constante : les plus forts en marketing, qu’on reconnaît à la langue fleurie d’anglicismes des écoles de commerce, sont souvent les plus détestables. Tout en haut du classement il y a, indétrônables depuis longtemps, les agences immobilières et les buralistes, deux activités qui ne font pourtant pas exactement partie de la même catégorie sociale de personnes détestables. Il y a aussi une aristocratie et des sous-castes chez les commerçants locaux. Et des privilèges réels mais tellement automatiques qu’ils en sont devenus inconscients.
    En marchant des heures dehors on se rend compte que par endroit la réalité leur appartient à ces boutiques. Ce sont elles qui définissent ce que vous voyez autour de vous, les limites et le parcours que vous allez emprunter. Parce qu’en tapissant le rez-de-chaussée de la réalité on choisit le nombre de portes ouvertes ou fermées et le papier peint de mots-clés et de formes juste au-dessus du trottoir.

    Revenu sur ses pas au bout de l’avenue, vers le supermarché, il fait l’autre côté de la rue en remontant vers la gare. Les abri-bus, les surfaces planes. Encore une ou deux allées perpendiculaires, une ou deux devantures vides et puis le stock de papier s’amenuise. Jusqu’ici il ne faisait pas attention aux visages, aux passant⋅es. Mais avec la tâche qui diminue, il relève un peu la tête et voit des regards, des démarches. Une femme qui parle toute seule en trottant. Un ado bien coiffé, mais en chaussons, écoute sa musique fort. D’autres encore, des personnalités décidées à aller vite toute leur vie avec plus ou moins de réussite, ou à l’inverse coincées dans l’errance, dans une boucle qui ralentit, jusqu’à ce que leur démarche s’abîme sur le revêtement de sol lui-même abîmé, autre tapisserie du réel. Entre les deux extrêmes parfois aussi des histoires moins polarisées, qui paraissent vraies. Mais on ne sait jamais parfaitement si elles le sont, puisque dans les rues marchandes, et dans la rue même en général, tout n’est qu’une présentation du réel.

    Il faut maintenant qu’il change de quartier, pour aller là où les nouvelles boutiques ouvrent, là où sont concentrées de plus nombreuses valeurs créées fraîchement grâce à des activités qui n’existaient pas encore il y a dix ans.

    En placardant un peu partout sa propre annonce, le sentiment qui domine au début c’est cette impression ambiguë mais grisante de conquête de l’espace. Occuper lui aussi l’espace public, terrain toujours convoité mais par endroits visiblement délaissé, et avec ses propres moyens, sa propre "force de travail" comme on dit, plutôt que celle d’un prestataire qui de toute façon lui coûterait de l’argent qu’il n’a pas. Comment toucher les gens, provoquer une réaction, pour créer un contact. Il y a une masse humaine qui nous entoure, nous frôle. Mais on ne peut pas communier avec elle. Nous sommes séparé⋅es. Il s’est souvent demandé si, comme lui au fond, les techniques et les enseignements du marketing, de la prospection et de la publicité, pour autant qu’il les déteste, ne visaient pas à une seule et même chose, si l’on ne pouvait pas les apprendre et les détourner : il y a comme un grand voile tendu entre les existences, si on arrivait à le percer on pourrait entrer en contact avec la matière du monde, interagir avec ce qui la compose de vivant…

    Ensuite le sentiment s’use un peu. Passée l’excitation, après plus d’une heure de gestes répétitifs, il y a une autre sensation qui s’insinue. C’était comme ça la première fois déjà. Comme il a appris à reconnaître chacune de ces phases il peut maintenant apprécier leurs variations avec une meilleure préparation. Du haut du pic il y a toujours une profondeur à contempler. C’est ça qui est rassurant. Tu sais où tu finiras toujours par échouer comme une épave.

    Les installations de vidéo-surveillance publique se multiplient. Elles révèlent les zones sensibles et celles où sont amassées les valeurs. Découvrir les nouvelles boutiques a quand même un côté excitant. Il se dit toujours froidement après-coup que le cerveau humain est trop sensible à la nouveauté, facile à l’exciter avec quelques astuces.
    Excitant et énervant tous ces commerces. Trop de crevards prêts à vendre n’importe quoi sous prétexte que c’est l’époque. Et à côté toujours les mêmes anciens racketteurs qui s’accaparent les ressources vitales pour en organiser la rareté ou l’abondance et faire une plus grosse marge sur les lieux de passage obligé, mais avec un souci renouvelé pour la communication graphique et le marketing, histoire de justifier leurs tarifs absurdes. De beaux packaging épurés ou colorés, des visuels et des lettrages au goût du jour. Mais dedans c’est toujours la même merde surtaxée quand tu n’as pas d’autres choix à deux kilomètres à la ronde. Dans cette zone faite pour attirer des humains, il n’y a même pas de toilettes publiques pour permettre de soulager le plus élémentaire des besoins.

    L’époque, elle change. Quand les barbiers, les magasins de vape, micro-brasseries, cantines végan ou escape game ont commencé à passer de mode il fallait bien que d’autres nouveautés viennent stimuler le cerveau et l’acte d’achat. Dans ce quartier qui attire sans arrêt les nouveaux fonds de commerce aujourd’hui ce sont la vente de Grids faciales et d’implants, de lunettes de réalité mixte, la mode custom pour chiens et surtout les armures d’apparat, qui dévient les flux humains.
    Et demain, après la prochaine obsolescence culturelle, est-ce qu’il y aura toujours des nouveautés pour nous stimuler, un cycle infini  ? Ici tout va plus vite. Même les affiches partent plus vite, recouvertes ou nettoyées.

    Après le dernier refus d’un autre boutiquier qui ne supporte pas qu’on encombre les vitres de son terrain de vente, l’Oncle François fait mentalement un comptage grossier du taux de papier écoulé, et décide que la peine fut suffisante.

    Un dernier passage derrière une nouvelle vitrine d’objets connectés, afin de bien rentabiliser son voyage en mettant à jour ses connaissances des marchandises disponibles et des prix actuels, et il décide de rentrer. Quand on passe trop de temps sur place on se lasse vite. Le cerveau est capricieux aussi avec la nouveauté. Cette zone a donné tout ce qu’elle pouvait.

    Sur le chemin du retour besoin de se remettre sous écouteurs, qu’il avait retirés pour discuter dans les boutiques. C’est le signe de la descente.
    Après la marche et les endorphines de l’effort musculaire, le voila brutalement immobile et seul en gare sur un banc de l’espace voyageur délavé où il faut tuer le temps avant le prochain train. Vingt minutes à attendre. Plus long que le temps nécessaire pour que le cœur baisse son rythme après les milliers de pas.
    Sa musique est diffusée par un appareil aux fonctions limitées. Ancienne habitude, il n’a pas de rectangle de verre. Ni de module Ray. Donc pas de vrai graphe social à propos de lui. Ça l’arrange, il dort mieux. C’est parfois un peu plus compliqué quand il cherche des missions d’intérim, mais à cause de son court séjour sous écrou de toute façon tout est déjà plus compliqué.

    Une fois dans le train, encore un peu plus de cette profondeur sourde arrive, par vagues. La musique tempère bien, donne une épaisseur plus agréable à toute cette merde : le vide environnant continuel, peint en blanc crépis souillé ou en gris béton tourment, l’isolement des milieux, scindés par des grillages, les factures qui arrivent comme des claques, les rendez-vous dans des bureaux pour rendre des comptes devant des abruti⋅es avec travaux forcés à la clé, le sentiment d’inadaptation totale induit par un environnement dans lequel personne dans son bon sens ne voudrait s’adapter mais où tout le monde le fait quand même par crainte de devenir soi-même la prochaine victime de son voisin bourreau, les illusions gigantesques du passé et l’enthousiasme enseveli, tout ça gardé en mémoire comme un album photo démodé de rêves un peu effacés, et puis le choc de la réadaptation au réel, dans l’urgence, relocalisation, pour survivre après ces attentes et ces désirs, trop grands, gigantesques dans un monde étroit.

     Personne ne connaît l’immensité du néant. 

    Il aime se répéter sa propre liturgie, en regardant les vitres des villas pavillonnaires rangées en ligne et les arbres qui défilent à la fenêtre du train. Ces derniers mots il les a aussi écrit dans le carnet jaune. Le néant il connaît bien. Pour ne pas abdiquer maintenant, alors que son être peut encore fournir cette énergie du chaos, il en a fait son domaine, son expertise. Avec précision, avec méthode.

    Les villas laissent place à un stade de foot de village, et puis soudain le territoire est découpé en tranches géométriques parallèles qui sont autant de parcelles réservées pour on ne sait quelle exploitation agricole ou propriété communale. Un peu plus loin derrière lui des voyageurs discutent de leurs dernières résolutions personnelles pour changer le cours de leur vie. À base de « tout est une question de volonté ».
    Baigné par ces inepties un peu usées depuis le temps, au milieu des visions campagnardes fuyantes, il synthétise, théorise, l’espace d’une fulgurance. Les restes d’une époque aussi confuse qu’une télé-réalité rediffusée sur les petites chaînes. La réalité que nous traversons. C’est avant tout l’organisation des mouvements humains, par et pour le travail hiérarchisé, pour la production de plus-value extorquée et pour l’administration des systèmes institués qui en découlent. Alors si vous croyez que c’est la détermination personnelle des individu⋅es et leur aptitude à positiver, leur "vision", qui façonnent le monde, ce genre de conneries, eh ben ça fait au moins quinze ans que vous vous cachez les yeux. Les optimistes et les souriants ont le pouvoir depuis tout ce temps et qu’est-ce qu’on y a gagné  ? Des brosses à dents à écran tactile. Des sèche-serviettes programmables contrôlés à distance depuis votre montre. Toujours plus de lignes de train supprimées entre les petites villes parce que quelqu’un voulait faire un montage comptable optimiste.

    Parfois le trajet du retour parait deux fois moins long que l’aller. Le temps peut s’étirer ou se contracter. Cette fois on aurait pu faire tenir la durée complète du trajet dans l’intervalle d’un morceau de musique adapté pour la radio. Dans le passé c’était trois minutes le format commercial. Puis deux minutes trente, ça baisse encore…

    En passant la porte de son appartement l’Oncle François se rappelle qu’il n’existe pas vraiment, puisque personne ne l’a vu. L’avantage d’habiter dans un immeuble rempli de familles c’est que leurs rythmes sont prévisibles, on peut les esquiver. Ça compense un peu les inconvénients liés à l’isolation inexistante entre les parois des appartements qui vous oblige aussi à subir les rythmes déprimants qui se répètent chaque jour, invariablement.

    En entrant chez lui, il retire vite les écouteurs, qu’il échange contre une paire de bouchons d’oreilles placés en évidence sur un meuble de l’entrée.
    Un moment important. Une étape dans un chemin profond découvert par une nécessité proche pour certains avis extérieurs de la folie. Par-dessus les bouchons d’oreilles en mousse il place un casque anti-bruit de chantier, jaune vif.
    Là, privé d’un des sens qui conduit directement à son esprit, un bruit de fond referme le réel sur lui, une sorte de tonalité sourde et profonde qu’il redécouvre à chaque fois, comme si le bruit ambiant dehors l’avait toujours masqué. Et puis avant d’aller s’asseoir à nouveau dans le canapé il allume le dispositif audio qui diffuse du bruit blanc à fort volume dans la pièce, mélange de toutes les fréquences du spectre sonore audibles en même temps et qui efface les autres bruits. Ainsi tout ce qui se passe à l’extérieur ne l’atteint plus, isolé presque parfaitement des vibrations sonores de l’air qu’il partage malgré lui avec les autres habitant⋅es de l’immeuble.

    De retour sur le canapé, comme toujours, il laisse tout redescendre, respire fort, longtemps. Dans un coin de sa tête l’idée d’une petite récompense est déjà apparue. Il la laisse planer à distance, pour ne pas se vautrer dedans à peine sorti de l’expérience d’aujourd’hui. Mais c’est un petit plaisir qui vient agrémenter les grands effets de décalage qui composent les journées. Un autre rituel, qui tient un peu de la loterie et qu’il se réserve parfois pour des moments particuliers. Quand le calme est tout à fait revenu, que le cœur bat moins vite, il se penche enfin sur le côté de l’accoudoir et dans un tiroir en bas il attrape un sachet qui contient le téléphone et ses accessoires. Son deuxième téléphone, un modèle simple sans écran tactile ni connexion internet, avec un pavé de touches en plastique. Il l’assemble pour y insérer la carte SIM et la batterie, l’allume et attend un peu.

    Les SMS ou les appels en absence ne s’affichent pas toujours immédiatement.
    Une minute passe. C’est long une minute quand on attend quelque chose. La première minute s’allonge, glisse sur une deuxième, puis douloureusement, sur une troisième. Mais l’attente ne donne rien cette fois, car il n’y a aucun message.

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    La suite ici : https://seenthis.net/messages/805754

    > Début du #roman #trois_écoles : https://seenthis.net/messages/803202

  • Exportations pétrolières : l’Iran avance dans son projet de contourner le Golfe – Site de la chaîne AlManar-Liban
    http://french.almanar.com.lb/1510511

    L’Iran avance dans son projet d’exporter son pétrole non plus principalement à partir du Golfe, mais d’un port sur la mer d’Oman, selon une information officielle diffusée lundi.

    La Compagnie nationale iranienne du pétrole (NIOC) a signé lundi avec trois sociétés locales un contrat d’environ 48 millions d’euros portant notamment sur la fourniture de 50 électropompes pour le projet d’oléoduc entre la région de Bouchehr, sur le Golfe, et Bandar-é Jask, de l’autre côté du détroit d’Ormuz, écrit l’agence Shana.

    « La construction du pipeline Goreh-Jask et du terminal d’exportation de brut au port de Jask figurent parmi les projets prioritaires » de la NIOC, rappelle Shana, agence officielle du ministère du Pétrole.
    L’ouvrage, d’une longueur « d’environ 1.000 km » permettra d’acheminer le pétrole de Goreh, dans la province de Bouchehr, jusqu’à Jask, qui deviendra ainsi « d’une importance stratégique pour le pays », ajoute l’agence.

    Selon Irna, l’agence officielle iranienne, les premières exportations de brut à partir de Jask doivent avoir lieu avant « 18 mois ».
    En septembre 2018, le président iranien Hassan Rohani avait indiqué que son pays avait décidé d’expédier « la majorité » de ses exportations de pétrole à partir de Jask plutôt qu’exclusivement à partir du terminal pétrolier de l’île de Kharg, au nord-est de Bouchehr.
    Il avait alors indiqué que ce projet serait intégralement mis en œuvre d’ici à la fin de son mandat, soit à l’été 2021.

    #grand_jeu #iran

  • En Suisse, la pénurie de médicaments inquiète sérieusement Natalie Bougeard/gma - 30 Septembre 2019 - RTS
    https://www.rts.ch/info/suisse/10747576-en-suisse-la-penurie-de-medicaments-inquiete-serieusement-.html

    Les ruptures d’approvisionnement de médicaments se suivent et s’intensifient d’année en année. La situation devient un enjeu de santé publique et ce phénomène mondial n’épargne pas la Suisse.
    Il y aurait actuellement 588 médicaments en rupture d’approvisionnement en Suisse, selon Enea Martinelli, pharmacien-chef du groupement d’hôpitaux fmi (Frutigen, Meiringen et Interlaken).

    Excédé par une situation de plus en plus difficile à gérer, celui-ci a créé une base de données. https://www.drugshortage.ch/index.php/uebersicht-2 « Je souhaite fournir de la transparence et une vision globale », explique-t-il.

    Aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), un équivalent temps plein est désormais dédié à la gestion des ruptures de stock. « Nous surveillons une centaine de médicaments sur les 2000 que nous utilisons, dont 15 pour lesquels le manque serait extrêmement problématique », révèle Pascal Bonnabry, pharmacien-chef des HUG. « Ces dix dernières années, le problème a été multiplié par 20. La situation s’empire et on ne voit pas tellement le bout du tunnel », admet-il.

    Annoncer les ruptures de stocks
    Les substances les plus touchées par la pénurie sont notamment les antibiotiques, les analgésiques, les anticancéreux et les vaccins. Des produits en grande majorité anciens et peu chers.

    La Confédération aussi surveille le phénomène et oblige depuis 2015 les entreprises du secteur à annoncer les ruptures de stocks. Cela ne s’applique toutefois qu’à une liste restreinte de substances, les médicaments dits vitaux. Une liste que certains acteurs aimeraient voir élargie : elle devrait être revue d’ici la fin de cette année.

    Baisse des coûts de production
    La multiplication des ruptures d’approvisionnement s’explique par les stratégies de baisses des coûts de production mises en oeuvre par les fabricants. Des choix industriels qui ont mené au fractionnement et à l’éparpillement de la chaîne de production.

    « Dans les années 90, la production des médicaments était courante en Europe. Par la baisse des prix successives, la production s’est d’abord déplacée en Europe de l’Est, puis en Asie. La Suisse n’est plus capable de fabriquer ses propres antibiotiques, ses propres vaccins, depuis 15 ans. Nous sommes totalement dépendants de la production non-européenne », dénonce Salvatore Volante, expert en pharmacologie et en santé publique.

    Selon un récent rapport français, 80% des substances actives utilisées dans des médicaments commercialisés dans l’Union européenne viennent de pays hors de l’UE. Pour la Suisse, les données manquent et l’opacité règne. Une entreprise a toutefois communiqué ses chiffres. « Chez nous, 50% des substances actives viennent de Chine ou d’Inde », explique Andreas Bosshard, directeur de Mepha Suisse.

    Armée en renfort
    La Confédération a mis en place des stocks obligatoires pour certaines substances. Des stocks qui ont dû être utilisés 29 fois en 2017 et 2018. Les capacités militaires de la Suisse sont même appelées à la rescousse. « La pharmacie de l’armée développe, pour certains médicaments, une production afin qu’en cas d’urgence nous puissions avoir recours à une production indigène », détaille Ueli Haudenschild, de l’Office fédéral pour l’approvisionnement économique du pays. « La situation me préoccupe parce que ces ruptures de stocks demandent beaucoup d’efforts. Mais nous ne sommes pas dans une situation dangereuse », estime-t-il.

    Mais à quel prix ? Les traitements de substitution sont parfois plus chers que celui en rupture, s’approvisionner à l’étranger s’avère souvent également plus onéreux. Le coût engendré par ces pénuries est difficile à calculer. Salvatore Volante ose cette estimation : « Cela va très vite se chiffrer, pour la Suisse, à environ 50 à 70 millions de francs. »

    La pénurie de médicaments est un problème de santé publique mondial. Aux Etats-Unis, des chiffres récents estiment que ces ruptures de stock coûtent aux hôpitaux américains 359 millions de dollars par année. « Pour faire face au problème il faudrait une coopération internationale, diversifier le nombre d’usines et rapatrier les capacités de production en Europe », estime Herbert Plagge, membre de l’Association suisse des pharmaciens de l’administration et des hôpitaux (GSASA). 

    Il s’agit justement de l’un des points proposés par le gouvernement français. Celui-ci a publié cet été un plan d’action pour lutter contre les pénuries d’approvisionnement, en proposant notamment de mettre en place des incitations fiscales pour les entreprises qui produisent en Europe. Une démarche dont la Suisse pourrait également profiter.

    #santé #médicaments #big_pharma #mondialisation #multinationales #médecine #pharma #industrie_pharmaceutique #médicament #économie #pénuries #prix #santé #fric #capitalisme #argent_public #armée #femmes #hommes #enfants

    • Le cas des génériques
      Parmi les médicaments touchés par les pénuries d’approvisionnement, on retrouve des médicaments originaux peu chers, mais aussi beaucoup de génériques. Les génériques coûtent, en moyenne, deux fois plus en Suisse que dans les pays voisins. Le Conseil fédéral a donc proposé en août au Parlement d’introduire un système de prix de référence pour ces médicaments, ceci afin de baisser le prix de certains d’entre eux.

      « Si on fait ça, alors les situations de ruptures de stock seront encore plus graves qu’aujourd’hui », réagit Andreas Bosshard, le directeur de Mepha Suisse. Cette mesure inquiète aussi les pharmaciens. Le prix des produits est un point central pour les coûts de la santé, comme l’explique Stefan Grösser, de la HES Berne, qui mène une étude sur les ruptures de stocks en Suisse : « Un des résultats de notre étude, c’est qu’on devrait regarder encore plus attentivement le prix des médicaments et la fixation des tarifs, au vu des effets qu’elles auront finalement sur le système global. Le prix, c’est le point central, le point critique du #système. »

  • Baiser sans bébé : Toute une hisoire
    https://labrique.net/index.php/thematiques/feminismes/1090-baiser-sans-bebe-toute-une-hisoire

    https://labrique.net/images/numeros/Numéro_59/Dessin_Contraception.jpg

    La contraception est souvent synonyme d’une galère qui concerne à peu près tout le monde. La pilule pour les ados, le stérilet pour les mamans, l’implant pour les étourdies, la capote pour les soirées…On se retrouve vite assignée à LA solution qui nous « correspond » le plus. Mais connaissez vous le diaphragme ? Cette méthode, qui date de 1880, était la plus utilisée avant d’avoir été évincée par l’apparition de la pilule. Olive partage ici son expérience de la contraception. Après avoir testé pilule, retrait, doigts-croisés, capotes, elle utilise aujourd’hui le fameux diaphragme.

    #En_vedette #Féminismes

    • C’est très cool de parler d’une méthode de plus, mais je pige pas du tout pourquoi dans ce témoignage elle évacue le DIU d’un coup comme ça, en l’assimilant à la pilule « et sans non plus prendre la pilule ou le stérilet ».

      Rappelons que c’est la méthode qui a le plus gros pourcentage de réussite en utilisation réelle avec l’implant (chaque méthode a deux stats de réussite : une théorique et une dans la vraie vie), que ça dure 5 ans (plus que le diaphragme donc), qu’il en existe sans hormones (mais avec hormone c’est très faible, et en plus ça peut souvent aider aux règles douloureuses), et que… c’est remboursé !

      DIU : 99,8% d’efficacité réelle
      Diaphragme : 88% d’efficacité réelle

      12% de risque, c’est loin d’être négligeable ! Donc après chacune choisie, mais il faut faire ce choix en toute connaissance de cause.

  • #roman-feuilleton
    Trois écoles - Chapitre 1 [partie 2/2]

    Résumé : Une voiture noire quitte un grand parking désert. À son bord un jeune homme venu y rencontrer deux membres d’un groupe révolutionnaire anarchiste : un vieil homme et une conductrice, masqué⋅es. Les premières discussions passées, renommé "Résident" pour des questions d’anonymat, il doit encore vivre une "simulation", sorte d’épreuve initiatique.

    ~

    Hypermarché local. Là où d’innombrables traces se rejoignent. Une berline noire passe inaperçue au milieu de tous les véhicules stationnés.
    – Sabine et moi nous t’attendrons un peu plus loin sur le parking du lavage automobile. Pour nous prouver tout à fait ta perspicacité et ta vivacité d’esprit, nous te confions une tâche délicate qu’il te faudra accomplir avant de nous rejoindre.
    La situation peut paraître exigeante mais le ton reste bienveillant.

    – Je suis prêt. Je t’écoute… 
    – Tu vas d’abord nous confier tous tes moyens de paiements, qui te seront restitués lorsque tu reviendras. Puis tu te rendras dans le grand magasin en face de nous pour y dérober un paquet de bonbons. C’est aussi simple que ça.
    – Vous voulez que je vole des bonbons  ?
    – Absolument. Combien mesures-tu ?
    – Euh, un mètre soixante-quinze.
    – Bien. Donne-moi ton argent et tes cartes bancaires, tickets restaurant ou autres… Nous te les rendrons tout à l’heure.
    – Qu’est-ce que je dois ramener comme bonbons  ?
    – Choisis ce que tu veux. 

    Un peu plus tard, délesté, appauvri, surpris par la tournure de la situation, le candidat inspire une bouffée d’air un peu trop profonde avant de descendre de voiture et de se diriger avec une incertitude grandissante vers l’entrée de la chaîne de consommation.
    Les portes automatiques du centre commercial et le temps tout entier tournent au ralenti pour lui qui rumine déjà les éléments pratiques d’une stratégie improvisée encore très vague. Effectuer un tour de magie. Sous l’œil de multiples caméras et agents de sécurité. La question « qu’est-ce que je fous là  ? » revient en boucle dans cette stratégie.
    À l’intérieur, dans l’allée principale, il se rend compte assez tôt qu’une attitude d’animal errant n’est pas la meilleure posture à adopter pour éviter d’attirer l’attention. Apercevant l’enseigne qui indique où se trouvent les toilettes il décide spontanément d’aller y faire une pause pour mieux réfléchir, faire un point sur sa vie peut-être. Mais il faut d’abord arpenter cent mètres de linoléum vitrifié, sous les éclairages écœurants, au milieu du bruit humain.

    Dans la voiture :
    – OK, Résident est un jeune homme de trente ans environ, teint clair, un mètre soixante-quinze, cheveux courts noir foncé… Il porte une chemise, hm… Couleur unie, gris foncé. Des baskets claires, basses, pantalon jean… Ça sera le rayon bonbon. 
    Une voix de femme répond à Sabine au travers de l’appli sécurisée connectée au disnet. « Bien reçu, on attend. »

    À l’arrière O.G. lance à voix haute :
    – Ainsi recommence enfin le cycle inéluctable mais incertain. 
    – Tu dramatises » corrige la conductrice du véhicule.
    – Ne prend pas mon sens de l’emphase pour du pessimisme. Mais je ne le sens peut-être pas complètement prêt. Je ne peux m’empêcher d’associer sa personnalité encore hésitante avec l’image de l’éternel étudiant politisé par la littérature et dont le milieu préservé n’est pas forcément propice à la rupture totale que nous attendons. La rareté des candidatures aurait dû me rendre moins difficile mais je ne peux me résoudre à croire à tout ce qui se présente.
    – La psycha était bien pourtant. Très sincère je pense, il n’a pas cherché à enjoliver ses failles, son côté destructeur, sans trop partir non plus dans la destruction ou dans l’idéalisme. Il est resté assez concret, d’un réalisme pas trop réducteur. Reste à savoir s’il peut dépasser l’égocentrisme.

    La messagerie parle à nouveau.
    « Résident est entré dans les toilettes pour hommes. J’attends à l’extérieur, j’ai une vue depuis la boutique presse. »
    Sabine valide, « Bien reçu. ».

    – J’essaye bien sûr de combattre mes propres préjugés, mais est-il tout à fait novice ? Je n’aime pas leur faire réciter un CV ou des faits d’armes, tu le sais, mais je manque parfois de matière pour satisfaire ma curiosité.
    – Alors patiente un peu et tu en sauras plus tout à l’heure. Pour l’instant je ne sais pas moi-même si je dois l’imaginer aux toilettes en train de mettre en place sa stratégie ou alors en train de flipper et de tout remettre en question. Sûrement un peu des deux comme tout le monde. Il m’avait l’air plutôt capable quand même. Pourquoi sa détermination serait moins forte maintenant en simulation alors qu’il vient juste d’accomplir le plus difficile avec le passage à l’acte pour nous trouver et nous rencontrer  ? Il a fait tout ce chemin sans téléphone, sur la base d’un rendez-vous incertain qui lui a été transmis indirectement. Et il est venu quand même, à l’heure.
    – On connaît rarement les zones d’ombre d’une histoire personnelle avant qu’elles ne se manifestent…
    – Je sais, je sais… 
    Le silence s’installe. Sabine se laisse un peu aller au souvenir. Quand elle est arrivée elle aussi avait une certaine capacité, un peu amoindrie par des ombres. Première dans tout ce qu’elle entreprenait d’étudier. Un caractère un peu distant, jamais un sourire. Confiance en soi à reconstruire partiellement. Encore proche seulement de sa mère et de son frère, dans cette famille de classe moyenne supérieure déchirée par l’égoïsme banal du père.

    « Ça y est il sort des toilettes… » dit la voix.
    – OK. Signale à nouveau quand tu es dans le rayon avec lui.
    – Ça marche. »

    Pour O.G. tout est une question d’apprentissage. Certaines personnes ont des sens plus développés que d’autres bien sûr, mais c’est toujours l’apprentissage direct de l’expérience qui aiguise ou révèle ces sens. Même une première fois parfaite est un apprentissage, aussi spontané puisse-t-il paraître. Et on apprend autant de l’échec que de la réussite bien sûr, mais la vraie problématique est peut-être de ne pas transformer l’échec en traumatisme ou en problème judiciaire.
    Le masque qui parle a lui aussi des souvenirs. Il aime croire d’ailleurs que l’introspection l’a souvent aidé à découvrir des choses qui ne lui étaient pas directement accessibles autrement. Presque du registre de la révélation, mais encore relativement rationnel si on considère que le fonctionnement du cerveau humain reste en grande partie inexplicable.

    Il appelle ça la plongée. Certaines de ses plus grandes trouvailles ont eu lieu lors de demi-sommeils réparateurs ou même d’auto-hypnoses.

    « Allô bébé, tu voulais quoi comme bonbons, les crocodiles ou les bouteilles de Coca ? » (encore l’appli sécurisée).
    – Tous les trucs acidulés, c’est ce que je préfère. »
    Après cette phrase la voiture démarre pour changer de parking.
    « On avance. Je crois qu’il a choisi l’abdomen… »
    O.G. tente de plaisanter :
    – Est-ce que cela pourrait compléter l’aperçu que nous avons eu de sa personnalité ?

    En réfléchissant pendant qu’il était aux toilettes, Résident avait fini par en venir aux considérations les plus pragmatiques. Quelle taille fait un paquet de bonbons, où le cacher sur soi sans qu’il dépasse, quel angle adopter par rapport aux caméras fixées au plafond ou aux extrémités des allées, comment couvrir l’acte pour le dissimuler… Il avait esquissé la théorie suivante : en saisissant deux objets identiques on peut toujours en cacher un grossièrement, et avec le bon angle la main gauche doit pouvoir ignorer ce que fait la main droite, ou vice-versa. Ensuite il ne restait plus qu’à déterminer encore où le paquet, qu’il choisirait assez plat, pourrait entrer de façon discrète. Debout au-dessus de la cuvette, dans la cabine, verrou fermé, il mimait le geste, essayant d’imaginer comment placer l’objet sous ses bras d’abord. Rapide à effectuer mais un peu juste par rapport au volume du paquet peut-être. Et sous la ceinture, dans le caleçon  ? La ceinture avait l’air d’être un problème justement, il s’en sortirait mieux avec un pantalon à tour de taille élastique. Mais en rentrant le ventre pour tester les mouvements il se rendait compte qu’il avait là un volume ajustable facilement et qu’il lui suffirait peut-être de creuser son abdomen pour qu’on ne remarque pas un petit paquet de marchandises sous la chemise. Décision prise, il sortait ensuite des sanitaires pour aller se confronter au réel.

    Et c’est là, dans le rayon bonbon, que, tenant deux paquets l’un sur l’autre, tourné à quarante-cinq degrés par rapport à l’axe droit de l’étalage, il faisait mine de lire la liste des ingrédients du paquet du dessus, tenu d’une main, bien visible, pendant que l’autre main, dans l’ombre, remontait sous la chemise sortie du pantalon pour glisser contre son ventre l’objet du délit. Le petit problème qui se posa tout de suite fut effectivement de passer derrière la ceinture, et cela s’avérait plus délicat qu’il ne l’avait imaginé. Le paquet était un peu trop large et les deux coins pointus en bas de l’emballage accrochaient, ne rentraient pas simplement l’un après l’autre dans le pantalon. Une seule main n’y suffisait pas, et il dût maladroitement faire un mouvement moins discret avec le bras innocent pour enfiler derrière la ceinture un premier coin du paquet et permettre au reste de descendre enfin entièrement. Une fois la manœuvre réalisée, il reposa l’alibi, saisit un autre paquet juste à côté, qu’il regarda de près l’espace d’un instant, comme pour dire « je suis un client normal mais indécis », et après l’avoir reposé il quitta le rayon des sucreries.

    Plusieurs places libres pour se garer autour des machines de lavage automobile, à l’écart des portes tournantes. Sabine coupe le moteur une fois à l’abri derrière le grand panneau d’une cloison blanche.
    « On mange quoi ce soir ? »
    C’est la phrase qui annonce le passage sans encombre aux fourches caudines du magasin. Le nouveau a presque fini son épreuve. Une fois sorti du centre commercial sans vigile derrière lui, la réussite sera acquise.

    Mais quelques secondes plus tard un autre code vient compromettre le sentiment de réussite : « Chérie je vais sauter le dessert en fait  ! »

    – OK, OK… Lancez le leurre seulement si ça se dégrade… Attendez bien de voir s’il n’arrive pas à s’en sortir seul…
    Après le portique, Résident s’était fait rattraper par un agent de sécurité qui était maintenant en train de lui demander de le suivre. S’ensuivrait un aveu forcé par déballage dans le bureau de service prévu à cet effet. Une caméra de surveillance ou un agent en civil avait probablement trahi le geste de l’apprenti, là où faute d’antivol sur l’emballage du paquet de bonbon les portiques étaient restés muets.

    En attendant de voir la réaction du suspect, qui gardait encore relativement son calme, un dispositif simple mais éprouvé par le temps était prêt à être déployé. Brahim l’Érudit, les mains dans les poches d’un ensemble survêtement sport couleur orange qui flashe, avec lunettes de soleil, barbe postiche, et coiffé d’une casquette à logo sportif, allait passer la sortie à tout moment par une des caisses situées un peu plus loin.

    Toutes les chaînes de magasins ont leur propre politique en matière de répression d’un premier vol. Certaines laissent les vigiles agir seuls pour constituer un dossier administratif mais ne sollicitent pas le procureur si vous ne récidivez pas. D’autres appellent la police ou la gendarmerie dès que vous avez sorti de vos poches un article qui n’a pas été payé. Les conséquences dépendent aussi de la localisation et de la situation sociale alentour. Par endroit les autorités ne se déplacent plus pour si peu, ailleurs elles sont zélées pour ne pas laisser un climat permissif s’installer.
    Ici, aujourd’hui, faute d’avoir déjà testé dans ce même hypermarché, la seule certitude sur l’évolution de la situation avec Résident reposait sur les habitudes de la chaîne en question. Mais la politique générale peut être contredite par un gérant plus sévère que la moyenne.

    Résident ne suivait pas vraiment l’agent en costume, il marchait à côté de lui, dans la direction indiquée. « Vous venez avec moi monsieur ! »
    Quand il était devenu clair que le vigile en chemise blanche et cravate gris foncé de rigueur ne laisserait pas partir le coupable après la très brève discussion pendant laquelle il avait été objecté : « Pourquoi  ? Qu’est-ce que vous me reprochez  ? » à quoi il avait lui-même rétorqué fermement « Soit vous me suivez soit on appelle la police », à ce moment là on avait considéré que la situation commençait à se dégrader.

    Le point faible de ce grand magasin tient au fait qu’à cette heure-ci le vigile assermenté pour procéder aux interpellations est seul en poste. Même si on considère l’éventualité d’agents "en civil" dans les rayons pour surprendre les clients malhonnêtes et pas très méfiants, le nombre augmente peut-être à deux ou trois personnes mobilisées pour des interventions mais pas forcément toutes habilitées ou entraînées à utiliser la force. Dans l’état actuel des choses, il suffisait en tout cas de distraire un seul agent pour laisser Résident sortir du piège dans lequel il se trouvait.

    Et l’Érudit, à l’autre bout de l’allée, encore amusé de servir d’appât, n’eut qu’à passer le portique d’une caisse avec l’air antipathique qu’il aime prendre pour forcer un peu son jeu d’acteur cabotin, déclenchant la sonnerie antivol avec une étiquette magnétique dont il se débarrassait aussitôt en la collant sous le comptoir, bloquant ainsi l’alarme en mode catastrophe continu, tout en gueulant sur l’agent de caisse masculin qui, dans un élan héroïque tentait de suppléer au rôle d’agent de sécurité pour lequel il n’avait ni expérience ni compensation.

    Dans ce court instant qui avait déjà attiré l’attention de toute la clientèle, le véritable agent assermenté qui tenait Résident avait à choisir entre garder sa prise facile, visage inoffensif des fils de classe moyenne blanche, ou prouver sa capacité de maintien de l’ordre actuellement ébranlée par une menace autrement plus redoutable qui arborait tous les caractères supposés des voyous basanés en casquette-survèt’.
    Pour saisir un peu mieux l’absurdité de la situation il faut se figurer que l’agent en question, en vertu de sa peau noire et de sa carrure, suscite lui-même bien involontairement le type de préjugés qu’il doit actuellement mettre en œuvre pour choisir une unique cible et garder son travail. Dans cet environnement marchand régit par d’anciens usages qui se diluent encore depuis les siècles de prospérité conquérante, coloniale et raciste.

    Ainsi la technique du leurre, efficace quoique pas infaillible, portait à nouveau ses fruits et l’ami Résident, après une courte hésitation, incrédule, voyant la situation basculer à nouveau en un instant, cette fois-ci en sa faveur, détournait le regard de cette lointaine scène de scandale qui le sauvait. Faisant brusquement demi-tour il sortait du centre commercial de taille modeste par la porte même où il était entré, sans précipitation.

    À l’extérieur il se demande soudain si le lavage automobile n’est pas dans la direction opposée, mais continue quand même sans s’arrêter. Il se doute que pour aller au point de rendez-vous sans perdre de temps il devrait rester dans l’enceinte du grand parking qui délimite la zone, mais la peur d’être rattrapé à nouveau à tout moment le pousse à s’éloigner en coupant à travers le champ des voitures immobiles, pour tenter au plus vite d’aller se cacher dans un coin sûr derrière des bâtiments de l’autre côté de la route. Dès qu’il atteint les premiers véhicules il accélère intuitivement le pas et se baisse pour essayer de disparaître et de gagner du temps. Mais il arrive déjà au bord de la route et doit traverser la voie à découvert entre deux passages de moteurs, puis il gagne les buissons qui entourent une résidence, et vérifiant derrière lui qu’il n’est toujours pas suivi, il se met à l’abri, se souvient qu’il faut respirer, et ressent brutalement un immense soulagement. Encore deux minutes, pour se ressaisir.

    Il a presque terminé sa mission. D’ailleurs il a toujours sous sa chemise le paquet de bonbon qu’on lui avait demandé. Il sourit en pensant qu’il a réussi même en échouant. À ce moment un sentiment de liberté mêlé au goût âpre du risque et de l’aventure qu’il vient de vivre lui laisse entrevoir des perspectives qu’il avait seulement soupçonnées jusque-là. Un peu naïvement, c’est vrai, il se dit que le vieux avait raison, on peut dépasser les limites du réel si on sort du cadre du jeu. Cette petite révélation lui redonne confiance, et après encore un bref instant d’attente pour la savourer, il décide qu’il lui suffit de faire le tour de la zone à risque depuis l’autre côté de l’avenue. Puis repérer la station de lavage, à distance, et décider ensuite de traverser la route à nouveau, très prudemment, pour rejoindre la voiture-totem, s’il l’aperçoit.

    Dans cette voiture qui attend toujours, dix minutes plus tard, Résident s’assied à nouveau sur la banquette arrière, pour retrouver la scénographie intacte : même masque à l’arrière, même voilage d’anonymat devant.

    « Je suis ravi de te revoir » annonce le masque avec enthousiasme. « Bravos » fait Sabine en se retournant cette fois.
    – Merci… Mais… En fait je dois ma réussite au hasard…
    – Tu as sans doute été vu pendant que tu glissais l’emballage sous ta chemise oui, mais notre Bibi a fait diversion pour t’aider à te séparer de l’agent de sécurité. Ne t’inquiète pas pour lui, il s’en tire toujours merveilleusement bien, cette fois ne fit pas exception. C’est d’ailleurs son idée à lui tout ce petit scénario autour du rayon sucré, tu auras la chance de le remercier prochainement. Il pourra t’aider à parfaire ta technique, et aura également quelques autres conseils à te dispenser dans différents domaines, jeu social et présence notamment.

    Le novice peine à réaliser.
    – Vous m’avez fait suivre dans le magasin  ?
    Mais de surprise en surprise, il accepte. C’est bien ce qu’il voulait. Le jeu prend de l’ampleur.
    – Honnêtement je pensais pas que vous iriez jusque-là… C’était un simple exercice non ? Enfin je dis ça maintenant mais au début je flippais…
    – L’important ce n’était pas l’objectif qu’on t’avait fixé mais que l’on voie comment tu te comportes et que toi-même tu te rendes compte des moyens que nous pouvons mettre en œuvre pour t’entourer. Tout ça n’est pas très compliqué, deux personnes là dehors, un canal de communication sécurisé, c’est surtout de l’organisation, et un peu d’entraînement. Mais sois certain que nous avons des moyens autrement plus important.

    O.G. inspire, puis reprend :
    – Nous avons les moyens matériels de changer quelque chose d’ampleur. Mais tous les moyens du monde ne remplacent pas la nécessité d’avoir un groupe humain cohérent, responsable et solidaire.
    – Je vous fais confiance mais j’ai encore un peu de mal à réaliser l’ampleur de tout ça. C’est pas habituel pour moi. Vous êtes une vraie organisation… Une organisation presque professionnelle en fait… Comment il faudrait dire les choses  ?
    – Et bien pour situer plus concrètement, et pour être un peu plus transparent, disons que nous avons amassé un petit trésor, et d’aucun dirait que nous disposons maintenant d’un « capital », aussi péjoratif que soit ce terme, ou plutôt une masse de ressources matérielles. Une organisation bien mise en œuvre, qui se perpétue depuis un petit moment déjà, notamment par des exercices comme ceux que tu viens de vivre…
    – Les simulations…
    – C’est cela, bien que le terme « simulation » soit réservé aux premiers exercices des nouvelles recrues. Ensuite viennent les entraînements plus classiques. Tout cet ensemble, qui repose d’abord sur une bonne cohésion humaine, sans hiérarchie, sans autorité centrale, avec des rôles révocables qui sont accordés temporairement en fonction des aptitudes réelles, nous ne devrions pas toutefois en parler comme d’un capital, terme connoté idéologiquement même s’il désigne une réalité qui est également pécuniaire, il faut bien le dire. Je préfère le terme plus juste d’infrastructure. Mais certaines personnes trouvent que cela fait un peu technocrate, il y a plusieurs définitions. L’une d’elles, que tu entendras parfois est le Village Interstitiel. C’est un concept plus large qui englobe aussi nos objectifs à long terme. Mais nous aurons l’occasion d’en discuter plus tard.
    – C’est la première fois que j’entends ça… Le Village Interstitiel…
    – Il y a un glissement symbolique dans cette expression, ne la prend pas de façon littérale.

    La voiture roulait pendant la discussion mais Résident ne s’en aperçoit que maintenant. Il ne sait plus quoi dire et aimerait de toute façon que le silence dure un peu, pour que son cerveau innervé dans son corps respirant à plein poumons digère toutes ces informations et ces émotions. Et comme si les autres avaient deviné l’état dans lequel il se trouve, le silence se prolonge effectivement.

    Sabine conduit à travers ce qui ressemble typiquement aux zones péri-urbaines campagnardes, campagne plate et morne, décorée de platanes et de buissons anémiques plantés là pour aménager pauvrement le désert. Elle se dirige vers une zone industrielle, qui n’est pas la même que celle du départ.
    Résident regarde les baraques de tôle succéder à la végétation le long de la route, et les hangars en bac acier des zones commerciales peupler progressivement les lignes de perspectives avec leurs grandes enseignes dégueulasses et leurs moissons de pare-brises stationnaires. Des êtres s’y déplacent aussi, lentement, sans but, le regard vide. Seules quelques stimulations répétitives les maintiennent en mouvement. Sur la route qui défile toujours, les poids-lourds sont de plus en plus nombreux, parfois sans chauffeur⋅euses, les baraques de tôle encore, les préfabriqués, les hangars, les quais de chargement. Les couleurs vives des enseignes dépassées maintenant, tout devient ensuite gris, fade, d’une tristesse pénétrante, comme si un bain de lumières ternes, épaisses des gravats qui ornent cette réalité-là, pouvait traduire plus justement la perte de sens de tout ce qui arrive ici, dans ces longues suites d’empiècements urbains au ciment qui sont la matrice d’une nation.

    Pendant que le béton-propriété des familles industrielles s’étale derrière la vitre et qu’il regarde passivement tout cet environnement hors-contexte, hors-sujet, qui lui inspire à la fois dégoût et fascination, le nouveau partisan sait que quelque-part des humain⋅es doué⋅es de sentiments et de passions, même minuscules, se préparent silencieusement à se remettre bientôt en chemin vers ce cimetière.

    Quand leur véhicule s’arrête à nouveau, le vieux sage conclue :
    – Appelle ce numéro à usage unique dans cinq jours, c’est-à-dire lundi, depuis un téléphone jetable, tu auras de nouvelles instructions pour le prochain rendez-vous. N’oublie pas, c’est important, il est à usage unique. Tu sais comment acheter un téléphone jetable  ?
    Résident prend la carte qu’on lui tend. « Oui oui, ils en vendent avec des recharges… »
    – Et surtout n’appelle pas depuis chez toi, n’y allume même pas le téléphone, déplace-toi dans un lieu public, dans un autre quartier pour appeler. Puis débarrasse-toi du téléphone et de la carte après usage, ne le ramène surtout pas chez toi. Tu n’as pas de rendez-vous médicaux impératifs bientôt ? Pas de contraintes fortes, travail, famille ?
    – Non, rien du tout.
    – Encore une chose : n’idéalise pas trop notre groupe. Nous avons des petites traditions originales, ainsi que des moyens de prise de puissance qui seront très utiles et grisant, mais nous avons aussi des obstacles et des défauts comme dans tout projet humain. Et surtout comme nous l’avons évoqué nous ne sommes pas les seuls, ni les premiers. Cette voie que nous choisissons est faite d’imagination, de recherches et d’erreurs, mais elle repose sur la sincérité et le pragmatisme, et non pas sur une idée supérieure de la vérité. Quand tu auras accompli quelques simulations supplémentaires, trois ou quatre à priori, tu participeras ensuite avec nous aux réunions où tu auras accès aux mêmes informations que tout le monde, et où tu pourras décider à nos côtés. Avant cela tu auras très vite l’occasion de prendre connaissance de nos objectifs concrets et des moyens que nous nous donnons pour les remplir, et tu seras libre d’accepter ou non de rejoindre le groupe sur cette base de cette charte. Et nous pourrons également t’aider financièrement si tu en as besoin. Mais tout ça fait déjà beaucoup trop d’informations à retenir, nous en reparlerons une prochaine fois. J’espère que tu es enthousiaste à l’idée de nous revoir, et sur ces belles paroles nous allons te laisser reprendre ton chemin. Tu as une station de métro à cinq cents mètres droit devant.

    Ce à quoi Résident, ne sachant pas très bien quelle formule de politesse était adaptée se contenta de répondre « bah, merci… » et sortit de la voiture pour traverser en diagonale un autre parking vide.

    *

    Des points de départ et des points d’arrivée. Là où se déroule l’essentiel de nos circonstances et de nos petites tribulations. Suivant quel point de vue on adopte on pourrait ne voir que ça, des mouvements entre un point A et un point B. Des itinéraires, toujours les mêmes, qui détériorent, érodent, dans lesquels se dissolvent d’autres points de passage… Une chose qui a son importance : les points de départ ont tendance à devenir des points de retour.

    Entre tous ces mouvements il y a des sas réels.

    Dans le parking souterrain où s’est garé la voiture noire, aucune caméra. L’endroit est régulièrement inspecté avec les détecteurs qui peuvent vérifier si des fréquences radios sont utilisées par des cartes SIM, des transmetteurs sans fil, ou des GPS. Le garage n’est vraiment pas très fréquenté non plus, à se demander si on ne s’est pas arrangé pour louer toutes les places disponibles afin de n’avoir aucune surprise.

    Comme si tout le monde avait quitté son lieu de travail pour rentrer chez soi, il ne reste plus que le vieux monsieur et Sabine sous terre. Elle, la quarantaine, blanche, conductrice du jour parce que les rôles sont changeant mais que le vieux ne peut plus conduire, et qu’ils fonctionnent bien ensemble, descend pour s’étirer après une trop longue station assise, le bas du dos un peu noué, les pensées déjà partiellement ailleurs, vers d’autres objectifs souhaitables plus personnels qui avaleront tout son potentiel dès qu’elle sera seule.
    Lui, il retire d’abord ce masque joli mais un peu grotesque c’est vrai, et ne sort pas encore. Il faut manger. Remplir cette poche à digestion est une nécessité, qui prend du temps, de l’énergie. C’est une bénédiction ou une malédiction, suivant où on se trouve. Un fardeau pour les cerveaux hyperactifs qui ne laissent pas le temps au temps, entre dix projets ou activités menées en parallèle, quand les heures défilent à la vitesse des quarts d’heure et qu’il faut déjà cesser de s’agiter à la fin conventionnelle d’une journée.

    O.G. a fermé le cahier de projets en cours, dans lequel tout a un nom emprunté ou remplacé, codes qu’il connaît par cœur, ainsi que le petit carnet de notes aléatoires.
    Il est préférable qu’il ne saute pas plusieurs repas dans une même journée, mais est-il nécessaire pour autant de perdre jusqu’à une heure chaque fois pour préparer, conditionner ou aller chercher de quoi manger  ? Alors qu’on peut simplement réunir dans une poudre tous les nutriments essentiels au fonctionnement de la machine biologique. Un peu d’eau dans un shaker, remué consciencieusement pendant qu’il verse lentement la poudre, et qu’il agite une fois refermé pour finir le mélange. Il est prêt à ingérer lentement l’arôme factice qu’il apprécie le soir, pendant la fin de son trajet.
    Il se lève et sort enfin pour l’adieu d’une fin de journée comme il n’y en a plus que rarement.

    On voit maintenant que le vieux monsieur est très vieux. Plus de quatre-vingt ans ? Une moustache qui n’est peut-être jamais passée de mode, un visage au teint un peu mât qui évoque le Maghreb.
    Des cheveux encombrent son front, alors Sabine les remet en place.
    – Merci pour ta présence, et pour ton intelligence Sabine.
    – On va se revoir bientôt, tu auras encore des occasions de me féliciter.
    – Chaque jour apporte un nouveau cadeau pour moi. J’espère que notre cadeau d’aujourd’hui ne nous ralentira pas.
    – Sans nouveaux imprévus on devrait commencer à voir du changement. Personne ne s’opposera à l’acquisition. Et il devrait y avoir des contributions importantes à la réunion physique. Ça avance.
    – Je dormirai mieux après les prochaines réunions malgré tout.
    – Je croyais que tu dormais mal quelles que soient les conditions  ?
    – C’est que je ne dors pas. J’ai des rêves agités.

    Elle a un sourire un peu gêné, qu’il décèle et compense par une dernière attention :
    – Tu retournes à Magny  ?
    – Oui la semaine prochaine. Je retravaille les scripts. Je sens que j’approche.
    – Tu cherches encore la perfection n’est-ce pas ?
    – Pas la perfection, non, mais je veux aller au bout de mes capacités. J’ai besoin de répéter encore et encore, pour maîtriser toutes les étapes. Ce sera très bien d’avoir une aide extérieure mais je ne veux pas compter seulement là-dessus.
    – Je te fais confiance. Ça t’appartient. Tu en feras bon usage.

    Tu en feras bon usage. Elle ne comprend pas la logique de l’arrivée de cette dernière phrase.
    Quelque chose d’inévitable se produit alors à l’intérieur. Elle interprète, analyse, réprouve : il manifestait à l’instant son intérêt pour elle mais vient quand même d’émettre un énoncé automatique, manière artificielle de combler le vide par une phrase toute faite, qu’elle ne trouve même pas très à propos. Ce court instant qui marque un décalage entre elle et lui, comme si O.G. n’avait plus été tout à fait présent pendant ces quelques secondes, comme si peut-être le silence était soudain devenu préjudiciable, qu’il avait fallu le cacher, l’occuper. Mais aussitôt elle se sent coupable d’avoir ce regard froid et implacable sur ses bonnes intentions à lui, et sur leur amitié.

    Il prononce encore ces deux mots étranges mais qui paraissent habituels : « laudatif ouvrageur ». Elle les répète après lui. Puis se serrant dans les bras l’un de l’autre, fraternellement, et se séparant ensuite, chacun prend le chemin d’une sortie différente pour émerger à la surface.

    Quand les transports en commun sont devenus un risque beaucoup trop grand pour lui, tout le monde s’était prononcé pour un moyen de déplacement autonome. Puisque qu’il fallait un véhicule motorisé de toute façon, pourquoi ne pas en avoir tous les avantages, jusqu’à ce que cela ne soit plus nécessaire ?
    À l’époque il y avait moitié moins de participant⋅es dans ce groupe, dont il est à l’origine et pour lequel il a mis en place et financé la plupart des dispositifs actuels.

    Très tôt, au-delà des préoccupations matérielles, le processus de prise de décision horizontale optatif lui avait aussi permis de réaliser que les autres s’inquiétaient sincèrement de le voir continuer à prendre des risques dans la rue. En renonçant un peu à son orgueil d’homme qui s’est fait tout seul sur les décombres d’une histoire migratoire banale et indigente, il avait amorcé une sorte de virage, qu’il considère aujourd’hui comme un moment décisif pour la pérennité du projet. Peu de personnes se doutent de l’importance de ce moment et des enjeux collectifs cachés derrière. Ce que l’on retient surtout c’est que parcourir les rues seul le soir était devenu trop dangereux pour un arabe à moustache et que personne ne voulait le voir en protagoniste d’un énième crime raciste ou policier. Et même sans aller jusqu’à la mort, le taux de contrôle au faciès le rendait de fait plus vulnérable, parce qu’il ne pouvait plus transporter raisonnablement de quoi se défendre en cas d’agression, surtout que de nature joueuse il aimait encore circuler librement entre des zones de compositions sociales et politiques très différentes. Mais ses beaux vêtements bien taillés, toujours sobres et correctement au goût du jour, et ses belles chaussures, jamais trop voyantes et d’une facture artisanale fine, tout ça ne pouvait pas empêcher qu’un jour une bande de connard élevés au pinard décident de le passer par-dessus le pont comme un Algérien à Paris en 1961.

    Ce soir donc un véhicule autonome l’attend. Il n’aura qu’une rue à traverser pour se blottir dans ce confort égoïste qui compense un peu, mal, la perte de liberté sur tout le reste du territoire public.
    Les membres ne devraient pas être vu⋅es ensemble en ville. Surtout lui et sa collègue préférée, qui ne sortent jamais dans la rue à découvert l’un avec l’autre. Il prend donc encore le risque de ne pas être accompagné entre la sortie de l’escalier du garage et la voiture qui l’attend 100 mètres plus loin. Il a promis de changer cette habitude si même le plus petit indice d’une adversité nouvelle se profilait un jour. C’est qu’au-delà du parking souterrain Sabine ne porte plus de masque textile. Un sas est une frontière entre deux vies, deux visages. Mais on considère la possibilité de masques de latex réalistes pour poursuivre l’anonymat dans la rue encore après le sas. Un peu trop lourd pour l’instant comme procédure. Si la situation devait se dégrader tout serait envisagé évidemment. Des lunettes de soleil et un chapeau suffisent encore pour l’instant, au vu de toutes les autres précautions utilisées.

    Sabine ressurgit dans la cour d’un immeuble, dans une autre rue, et lui à quelques dizaines de mètres de là passe sa propre sortie, sur sa propre voie.
    Son véhicule sans chauffeur, préparé et vérifié par les talents de la maison, lui permet aussi de décompresser un peu plus longtemps avant de rejoindre l’autre nid de confort égoïste dans lequel il se blottira finalement.

    Un jour toutes ces séparations disparaîtront, les humains seront poussés ensemble par la nécessité retrouvée de faire ce qui est meilleur.
    Mais avant que vienne ce jour, au milieu de son appartement taillé dans une seule gigantesque pièce à usage industriel, baigné dans le silence des quadrillages cadastraux vidés par l’histoire de cette même activité industrielle, son caisson de sommeil l’attend.

    Lentement le corbillard à roulettes, comme il nomme le véhicule, se déplace sur les avenues. Depuis ce cabinet de lecture roulant, sur la banquette crème, O.G. regarde à travers la vitre fumée chaque intersection, pour s’imprégner de l’atmosphère intime des petites rues perpendiculaires, essayant de deviner ce qui vit au fond dans la pénombre, qui s’y amuse, qui s’y ennuie, qui rêve seul⋅e à la fenêtre de pouvoir marcher sur les toits pour s’évader. À mesure que l’agencement propret laisse place aux pavés déchaussés et à l’encombrement de toutes les surfaces verticales, que l’éclairage devient intermittent, la végétation insoumise, il se rappelle des interstices géographiques qui ont tissé la matrice de son imaginaire à lui. D’une ruelle en particulier, sombre, à Tanger, dans laquelle il avait eut tellement peur. Une peur irrationnelle, angoisse latente, glaciale, qui naît de l’inconnu et ne se dissipe plus.

    Quand enfant il était allé seul au cinéma défier l’interdit pour voir le film qui terrorisait le monde entier, Dracula, avec Christopher Lee, quand seul, habitué pourtant à la vie presque sauvage de la rue, aux dangers et aux blessures des terrains vagues avec les autres gosses, fils et filles des immigré⋅es français⋅es, italien⋅nes, espagnol⋅es qui étaient venus chercher on ne sait quelle vie meilleure dans l’essor marocain d’alors, il avait accéléré le pas dans les quartiers sans lampadaires cette nuit-là, regrettant même d’en avoir brisé plus d’une ampoule grâce aux lance-pierres qu’ils fabriquaient avec des branches et des chambres à air… Dracula n’était pas réel mais dans l’obscurité la terreur nouvelle qu’il inspirait était plus puissante que tout ce qu’il connaissait jusque-là.
    De quoi a-t-il peur aujourd’hui  ? Pas de mourir. Plutôt de souffrir. La torture physique contre lui-même, ou de voir ses proches souffrir. Les proches sont rares, il n’a ni ancêtres vivants ni descendance, mais ceux et celles qui comptent, il ne pourrait pas supporter de les voir souffrir.

    Après le trajet en corbillard, après avoir franchi l’entrée rassurante du foyer caché derrière un barricadage qui rappelle une solide porte de discothèque, hissé à l’étage avec le monte-charge, après avoir traversé la distance irréaliste et déraisonnable pour un vieillard comme lui du lieu de vie parsemé d’objets mécaniques et audiovisuels dignes d’une brocante ou d’un musée technologique, le vieil homme ne s’arrête pas encore de tergiverser, ni ne s’assoit. Il avale une soupe chaude vite préparée, toujours debout, dans l’espace cuisine tamisé qui ressemble à une zone de démonstration aménagée en coin par un grand magasin. Une dizaine de mètres plus loin s’est allumé à son passage l’ordinateur qui chante, un des dispositifs automatiques désuets qu’il a installé pour se distraire, et pendant qu’une voix de synthèse à basse fréquence d’échantillonnage entonne un air méconnaissable, lui se met progressivement en condition pour lâcher enfin toute cette journée pesante.

    Petite toilette, il glisse dans des linges confortables pour la nuit et peut enfin s’abandonner au caisson.

    Le caisson s’ouvre. Lentement il avale son propriétaire dans une douce lueur de lin familière qui peut effacer bien des regrets. O.G. s’est installé et s’équipe des capteurs. Il s’allonge sur le dos, les bras le long du ventre, dans cette position optimale où les organes ne sont pas compressés par le poids du corps.
    Avant de se laisser aller aux artifices il se force à réguler sa respiration, les yeux fermés, inspirant et expirant calmement à intervalles de cinq secondes environ. Quand ses pensées se sont un peu détachées, il hésite d’abord à enclencher le dispositif d’amplification des souvenirs, mais cède finalement et se retrouve bientôt en plein jour au bout d’un chemin de terre qui s’arrête à la lisière du champ auquel il tourne le dos.

    En face de lui, le long du chemin bordé de végétation aride, coule un petit ruisseau.

    Le rêveur avance de quelques pas, parce qu’il devine une voix qui lui est chère. Derrière un buisson deux enfants jouent avec des bâtons qu’ils essaient d’assembler pour en faire des petites embarcations maladroites. Il regarde cette scène patiemment, cette scène un peu floue parce qu’il ne se concentre pas pleinement encore, pour ne pas en user tout le potentiel émotionnel. Il sait bien quel est le trésor qu’il se réserve à chaque fois qu’il revient ici, qui sont ces deux jeunes enfants dont il pourra revoir en détail le visage, quand il l’aura choisi.

    Alors il laisse cette joie douce infuser. C’est ainsi que le souvenir revécu lui fait le plus de bien. Plus tard, une autre nuit, quand il en aura davantage besoin, quand il sentira que les temps sont trop difficiles, qu’il lui faudra se réfugier encore un peu plus dans la nostalgie de l’amitié idéalisée, hors de portée, mais pour lequel il est peut-être préférable de vivre, même par procuration, à ce moment là il contemplera à nouveau sans retenue le visage perdu de son merveilleux ami d’enfance. Pour le moment deux silhouettes lui tournent encore le dos, il se console de leurs paroles oubliées qui murmurent dans un chant rieur, écoute le clapotis de l’eau, se souvient de la sensation de la terre mouillée, de l’odeur du bois humide, de la stimulation inégalée des jeux et des inventions puériles.
    Quand il se sent partir, et pour ne pas user plus le souvenir, il fait glisser virtuellement sa main droite sur son poignet gauche et se transporte dans une dernière scène apaisante faite de nuages colorés et enveloppants.

    –-
    La suite ici: https://seenthis.net/messages/804665

    > Début du #roman #trois_écoles :
    https://seenthis.net/messages/803202

  • YouTube : comment sont fabriquées les vidéos buzz de l’INA
    https://www.ladn.eu/media-mutants/case-study-media/youtube-commen-fabriquees-videos-buzz-ina

    Entre la réaction décalée à l’actu et le doudou mémoriel, l’Institut audiovisuel français a trouvé la stratégie parfaite pour faire grossir le rang de ses fans.

    « Les archives de la télé, c’est un monde fascinant. C’est une résonance entre un programme et une époque dans laquelle il s’inscrit. Leur publication a toujours vocation à produire cette espèce de décalage », explique Antoine Bayet, responsable du Département des Éditions Numériques de l’INA (l’Institut National de l’Audiovisuel).
    Un rapport décalé avec l’actualité

    Des enfants des années 60 qui imaginent les années 2000, un clip de Michel Sardou ou encore Maïté qui assomme une anguille en direct... les vidéos de l’INA font partie du paysage web depuis leur arrivée sur YouTube en 2012. Ce contenu kitsch et ludique alimente une quarantaine de chaînes différentes, et a tendance à raviver le côté nostalgique des internautes. C’était le bon temps !

    Mais loin de se contenter de poster des vidéos à haute teneur en vintage, l’INA a développé une nouvelle stratégie. En plus de ces vidéos « longue traîne » et non contextualisées qui assurent 50% du trafic, l’INA s’est transformé en média journalistique à part entière et produit des vidéos en rapport avec l’actualité.

    Patrick Balkany est condamné à de la prison ferme ? Les journalistes de l’INA postent une ancienne interview de l’homme politique relativisant ses délits chez Thierry Ardisson. La Fashion Week arrive à Paris ? Les équipes déterrent une vidéo sur les « somptueuses fourrures » totalement à rebours des messages diffusés aujourd’hui par les créateurs. En bref, on colle à l’actualité, pour encore plus d’interactions avec l’audience. Quitte à faire dans le franchement glaçant.

    Le dernier « succès » de l’INA fait suite à la tenue du Grenelle sur les violences conjugales. L’Institut en a profité pour ressortir un « micro-trottoir dans lequel des hommes justifiaient le fait de battre leur femme, indique Antoine Bayet. Elle a cumulé près de 3 millions de vues sur Facebook et plus de 500 000 vues sur YouTube. »

    Cette différenciation permet de poursuivre des objectifs multiples. Sur Facebook, les équipes s’assurent que les vidéos soient le plus partagées possible. Sur YouTube, les abonnés génèrent quant à eux des revenus publicitaires réguliers qui permettent notamment de rembourser les ayants droit. « On ne peut pas donner de chiffres, mais globalement, la redevance télé ne représente que 60% de notre financement alors que les radios de service public sont financées à hauteur de 90%. » D’après Social Blade, les trois meilleures chaînes – INA chansons, INA Société et INA Talk-Shows – rapportent entre 10 000 et 150 000 euros par an en moyenne.

    #Vidéo #INA #YouTube #Archives

  • Neuer Partner im Asylbereich: Stadtrat Müller äussert sich zur Absage an die Firma #ORS

    Tschüss ORS: Die Stadt Dietikon engagiert neu die Asylorganisation Zürich (AOZ) für die Betreuung von Asylsuchenden. Obwohl sie mit dem bisherigen Partner zufrieden war. Sozialvorstand #Philipp_Müller (FDP) nimmt Stellung.

    Nach zehn Jahren ist Schluss. 2009 hatte die Stadt #Dietikon ihr Asylwesen an die private Firma ORS Service AG ausgelagert. Der aktuelle Vertrag läuft nun Ende 2019 aus. Die Stadt erneuert ihn nicht. Stattdessen arbeitet sie neu mit der #Asylorganisation_Zürich zusammen, kurz #AOZ genannt. Diese ist schon für die Gemeinden #Schlieren, #Geroldswil, #Weiningen und #Unterengstringen tätig, derweil neben Dietikon bisher auch #Bergdietikon, #Birmensdorf und #Aesch auf die ORS setzen. Die ORS betreut auch die kantonale Notunterkunft in #Urdorf.

    Wieso die Stadt von der ORS zur AOZ wechselt, erklärte am Dienstag auf Anfrage der Dietiker Sozialvorstand Philipp Müller (FDP). Zu den Kosten nennt er keine Zahlen. Diese würden sich je nach aktuellem Bedarf laufend ändern, so wie die Anzahl Asylsuchenden. Die Beträge sind also dynamisch.

    Klar ist: Die Stadt hat von ORS und AOZ Offerten eingeholt. Müller: «Das Angebot der AOZ ist für die gleiche Leistung wirtschaftlich besser.»

    Die ORS hatte aufgrund neuer gesetzlicher Grundlagen eine neue Berechnungsgrundlage vorgeschlagen. Ein Beispiel: Wenn die Anzahl Asylsuchender und vorläufig Aufgenommener die Anzahl Plätze unterschreitet, können Wohnungen leer stehen. Während die Kosten für den Platz dann bestehen bleiben, fallen die Entschädigungen durch den Kanton weg. Dieses Leerstandsrisiko trug die ORS bisher selbst, nun hätte es die Stadt tragen sollen. Die AOZ handhabt das zwar schon länger so. Aber es ist einer der Faktoren, die die Vertragsofferte der ORS teurer als bisher gemacht hat. Und zudem ist sie jetzt auch teurer als jene der AOZ.
    «Wir hatten eine gute Zusammenarbeit»

    Mit der Leistung der ORS sei die Stadt Dietikon bisher zufrieden gewesen, so Müller. «Wir hatten eine gute Zusammenarbeit. Aber bei so einem grossen Auftrag muss man eine Auslegeordnung machen, wenn der Vertrag ausläuft.» Die Auslegeordnung nahm die Sozialabteilung vor den Sommerferien an die Hand. Neben den nackten Offerten gab es auch Gespräche mit beiden Firmen. Danach legte Müller seinen Antrag seinen Kollegen im Stadtratssaal vor. Der Gesamtstadtrat genehmigte den Antrag zum Wechsel zur AOZ Anfang September, wie er nun mitteilte.

    Die Möglichkeit, das Asylwesen wieder selber zu betreuen – so wie es Dietikon bis 2009 machte und so wie es Oberengstringen und Uitikon noch heute handhaben – habe man im Rahmen der Auslegeordnung auch angeschaut, sagt Müller. «Dazu müsste man Strukturen aufbauen und Leute einstellen. Zudem bieten Organisationen wie die ORS und die AOZ auch einen Pikettdienst an. Das wäre als Stadt schwieriger zu bewerkstelligen.»
    Welche Rolle das neue Gesetz spielte

    Ebenfalls eine Rolle spielten die Veränderungen im Asylwesen. Das neue Schweizer Asylgesetz beschleunigt die Verfahren. Grundsätzlich soll jeder Asylsuchende nach etwa sechs Monaten Bescheid erhalten, ob er bleiben kann oder nicht. Bei positivem Bescheid wechselt er von einem Bundesasylzentrum hinaus in eine Gemeinde.

    Das hat konkret zur Folge, dass in den Gemeinden praktisch keine Asylsuchenden mehr leben, sondern hauptsächlich vorläufig Aufgenommene und anerkannte Flüchtlinge. «Somit haben wir in unserem Kontingent primär Personen, die hier bleiben. Mit ihnen muss man anders arbeiten, als mit jenen, bei denen man weiss, dass sie sowieso bald wieder gehen», sagt Müller.
    «Sonst bleiben die Leute in der Sozialhilfe hängen»

    Darum gibt es mit dem neuen Asylgesetz auch eine neue Integrationsagenda des Bundes. Diese hält zum Beispiel fest, dass die Hälfte der erwachsenenen Flüchtlinge nach sieben Jahren im Arbeitsmarkt integriert sein soll. Und dass alle anerkannten Flüchtlinge und vorläufig Aufgenommenen nach drei Jahren Grundkenntnisse einer Landessprache haben sollen. «Als Stadt haben wir ein grosses Interesse, Vorgaben wie diese zu erfüllen», sagt Müller, «sonst bleiben die Leute in der Sozialhilfe hängen.»

    «Bei der Auswahl haben wir verstärkt darauf geachtet, welche Konzepte der Dienstleister hat, um den Integrationsauftrag zu erfüllen», sagt Müller. Die AOZ habe diesbezüglich das bessere Angebot, so Müller. «Wir hoffen, dass wir den neuen Integrationsauftrag zusammen mit der AOZ umsetzen können. Das ist die grösste Herausforderung», sagt Müller.
    Asyl-Arbeit für ein sauberes Dietikon wird fortgeführt

    Das sichtbarste Projekt zur Integration von Personen aus dem Asylbereich im Bezirkshauptort heisst «Sauberes Dietikon». In gelben Westen befreien sie Strassen, Plätze und Grünstreifen von Littering. Dieses Projekt wird auch unter der AOZ weitergeführt. «Die Einwohner schätzen es, dass die Menschen, die bei uns sind, auch eine Gegenleistung erbringen. Auch ich finde es ein wichtiges Zeichen, dass die Leute bereit sind, etwas zu leisten», sagt Müller.

    Die Asylsuchenden und vorläufig Aufgenommenen können sich freiwillig dafür einschreiben. Pro Quartal machen etwa 25 Personen mit, einzelne davon leisten bis zu 50 Einsätze pro Quartal.

    Insgesamt leben in Dietikon jeweils rund 100 Asylsuchende und vorläufig Aufgenommene. Zurzeit sind es 33 Personen aus Afghanistan, 18 aus Syrien, 13 aus Eritrea, 11 aus der Türkei, 9 aus Sri Lanka und 8 aus dem Iran.
    Ab Ende Oktober wird die neue Asylunterkunft gebaut

    Die Personen leben insbesondere in Wohnungen der Siedlungsgenossenschaft Eigengrund. Zudem beginnen bald die Arbeiten für die neue Asylunterkunft Luberzen auf einem Spickel Land zwischen Bernstrasse und Autobahn. Ab Ende Oktober wird das Areal mit Werkleitungen erschlossen. Ende Januar startet die Bebauung, wie die kantonale Baudirektion am Dienstag auf Anfrage sagte. Sie baut die Asylunterkunft für die Stadt und will sie bis etwa Anfang August 2020 der Stadt schlüsselfertig übergeben. Es handelt sich um einen Holzmodulbau mit rund 40 Plätzen, gegen den bis vor Bundesgericht gekämpft wurde. Er ersetzt die alte Liegenschaft, die der neuen Schönenwerdkreuzung weichen musste.

    https://www.limmattalerzeitung.ch/limmattal/region-limmattal/neuer-partner-im-asylbereich-stadtrat-mueller-aeussert-sich-zur-a
    #résistance #opposition #asile #migrations #réfugiés #privatisation #ORS #Suisse #fin

  • Pourquoi une observatrice de la LDH a-t-elle été placée en garde à vue lors de la manif des gilets jaunes ? - Libération
    https://www.liberation.fr/checknews/2019/09/23/pourquoi-une-observatrice-de-la-ldh-a-t-elle-ete-placee-en-garde-a-vue-lo

    A l’occasion de l’acte 45, une observatrice de la ligue des droits de l’homme a été arrêtée et placée en garde à vue. Son procès est fixé au 12 décembre.
    […]
    L’observatrice de la LDH s’appelle Camille Halut. Elle a été placée en garde à vue, et en est sortie le lendemain matin, selon le procureur de la République de Montpellier Fabrice Bélargent. Contacté par CheckNews, le parquetier énonce les faits reprochés : « Rébellion, participation à une manifestation avec le visage dissimulé, et refus de se soumettre aux prélèvements ADN » lors de sa garde à vue.
    […]
    Contrairement à ce qu’on a pu lire en ligne, l’observatrice n’est pas passée en comparution immédiate ce lundi. Fabrice Belargent précise en effet à CheckNews que le procès pour les faits reprochés aura lieu le 12 décembre.

    Camille Halut déplore auprès de CheckNews ne pas pouvoir récupérer avant cette date le matériel dont elle dit qu’il lui a été confisqué lors de l’interpellation de ce week-end. Notamment son téléphone portable et son appareil photo, en plus de son matériel de protection.

  • If world leaders choose to fail us, my generation will never forgive them

    We are in the middle of a climate breakdown, and all they can talk about is money and fairytales of eternal economic growth.

    This is all wrong. I shouldn’t be standing here. I should be back in school on the other side of the ocean. Yet you all come to me for hope? How dare you! You have stolen my dreams and my childhood with your empty words. And yet I’m one of the lucky ones. People are suffering. People are dying. Entire ecosystems are collapsing. We are in the beginning of a mass extinction. And all you can talk about is money and fairytales of eternal economic growth. How dare you!

    For more than 30 years the science has been crystal clear. How dare you continue to look away, and come here saying that you are doing enough, when the politics and solutions needed are still nowhere in sight.

    You say you “hear” us and that you understand the urgency. But no matter how sad and angry I am, I don’t want to believe that. Because if you fully understood the situation and still kept on failing to act, then you would be evil. And I refuse to believe that.

    The popular idea of cutting our emissions in half in 10 years only gives us a 50% chance of staying below 1.5C degrees, and the risk of setting off irreversible chain reactions beyond human control.

    Maybe 50% is acceptable to you. But those numbers don’t include tipping points, most feedback loops, additional warming hidden by toxic air pollution or the aspects of justice and equity. They also rely on my and my children’s generation sucking hundreds of billions of tonnes of your CO2 out of the air with technologies that barely exist. So a 50% risk is simply not acceptable to us – we who have to live with the consequences.

    To have a 67% chance of staying below a 1.5C global temperature rise – the best odds given by the Intergovernmental Panel on Climate Change – the world had 420 gigatonnes of carbon dioxide left to emit back on 1 January 2018. Today that figure is already down to less than 350 gigatonnes. How dare you pretend that this can be solved with business-as-usual and some technical solutions. With today’s emissions levels, that remaining CO2 budget will be entirely gone in less than eight and a half years.

    There will not be any solutions or plans presented in line with these figures today. Because these numbers are too uncomfortable. And you are still not mature enough to tell it like it is.

    You are failing us. But the young people are starting to understand your betrayal. The eyes of all future generations are upon you. And if you choose to fail us I say we will never forgive you. We will not let you get away with this. Right here, right now is where we draw the line. The world is waking up. And change is coming, whether you like it or not.

    https://www.theguardian.com/commentisfree/2019/sep/23/world-leaders-generation-climate-breakdown-greta-thunberg
    #Greta_Thunberg #climat #jeunesse #résistance #croissance #croissance_économique #espoir #discours #collapsologie #effondrement #nouvelle_génération #accusation #responsabilité #technicisme #action

    ping @reka

    • Environnement.À l’ONU, Greta Thunberg s’en prend aux leaders du monde

      Conviée à New York pour s’exprimer lors d’un sommet spécial des Nations unies sur la question du climat, la jeune activiste suédoise s’est lancée dans une allocution enflammée.

      Les paroles utilisées sont fortes et l’image qui les accompagne est tout aussi poignante. Lundi 23 septembre, lors du sommet sur l’urgence climatique organisée par les Nations unies, Greta Thunberg s’est attaquée une nouvelle fois aux leaders du monde, coupables de ne pas en faire suffisamment face aux bouleversements climatiques en cours.

      Je ne devrais pas être là, je devrais être à l’école, de l’autre côté de l’océan. […] Comment osez-vous ? Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos paroles creuses. Les gens souffrent, les gens meurent. Des écosystèmes entiers s’effondrent, nous sommes au début d’une extinction de masse et tout ce dont vous pouvez parler, c’est de l’argent. Comment osez-vous ? Comment osez-vous regarder ailleurs et venir ici en prétendant que vous en faites assez ? […] Vous dites que vous nous entendez et que vous comprenez l’urgence, mais je ne veux pas le croire.”

      La jeune Suédoise a prononcé ces phrases le visage rempli d’émotion et presque en larmes, comme on peut le voir sur les images de cette vidéo relayée par le quotidien britannique The Guardian :

      https://www.youtube.com/watch?v=TMrtLsQbaok

      Hier, le 22 septembre, la veille de cette allocution de Greta Thunberg aux Nations unies, le journal suédois Svenska Dagbladet avait également épinglé le comportement des responsables de la planète en faisant aussi référence aux nombreuses manifestations pour le climat organisées par des jeunes activistes ces deux derniers jours.

      “Pour les hommes politiques et les entreprises, cela a une grande valeur en matière de relations publiques d’être associés à des jeunes représentant l’espoir pour l’avenir […], mais il y a quelque chose dans les cris de soutien joyeux qui néglige le sérieux du message de ces jeunes”, pointe le journal qui ajoute :

      “Les adultes utilisent des clichés quand ils parlent de la prochaine génération […]. Mais ils deviennent rarement sérieux et ne mènent pas de dialogue réel avec ceux qui, un jour, prendront le relais. Seuls ceux qui ont vraiment le pouvoir peuvent décider du monde qu’ils laissent derrière eux.”

      https://www.courrierinternational.com/article/environnement-lonu-greta-thunberg-sen-prend-aux-leaders-du-mo

      #this_is_all_wrong

    • Women and non-binary people of colour on what the Global Climate Strike means to them

      Today, millions of people across the world mobilised for the Global Climate Strike, calling on their governments to start enacting solutions to climate breakdown.

      Here in the UK, the environmental movement has a whiteness problem. People of colour will be the first to be affected by climate change, but they’re the voices we seem to hear from the least on this matter. The face of the climate movement has seemingly become the white middle-class because they have the privilege of being able to take time off work for these protests, the money to significantly change their lifestyles to be more eco-friendly and the security of being able to trust the police.

      With that in mind, I headed out to Westminster to join the protests and talk to women and non-binary people of colour about why they came out today and what organisers could be doing to better include people colour.


      https://gal-dem.com/women-and-non-binary-people-of-colour-on-what-the-global-climate-strike-mea

    • On environmentalism, whiteness and activist superstars

      After a powerful and emotional speech at the climate summit in New York, climate activist Greta Thunberg’s profile is bigger than ever, as if that were even possible. Founder of the school strike movement, it feels that Greta has played a huge part in galvanising an incredibly cohesive and urgent movement for climate justice in the short period of one year. I am also personally a huge admirer of hers, and am particularly heartened by the way she has discussed disability in the spotlight. But in the past few days, I’ve seen a number of people, notably artist and activist Bree Newsome Bass, discussing Greta’s whiteness in relation to size of her platform.

      In some ways this is an important point – activists of colour like Mari Copeny a.k.a. Little Miss Flint, who has been raising awareness and funds for the water crisis since she was eight, have received far less attention for their activism. But I’m less interested in this criticism levelled towards Greta as a person – she is a 16-year-old, autistic girl who has endured a lot of ableism and misogyny in her time in the public eye. Instead, I think it’s important that we think about the structures that consistently centre whiteness, and white individuals, both within coverage of the climate crisis and outside of it. It is this that speaks to a larger problem of white supremacy and an obsession with individuals in the media.

      We know that under white supremacism, both the media and its audiences disproportionately spotlight and uplift whiteness. And as we saw most recently in criticisms of Extinction Rebellion, the climate justice movement certainly isn’t exempt from reducing people of colour to an afterthought. This feels all the more frustrating when the issue of climate justice disproportionately affects indigenous communities and people of colour, and has rightly led many people of colour to ask: will white people only pay attention to the climate catastrophe when it’s other white people delivering the message? This doesn’t mean we should pay less attention towards Greta on the basis of her whiteness, but instead we should criticise the white supremacist climate that means that activists like Mari Copeny get sidelined.

      “The media prefers individual ‘star’ activists to faceless movements. But this complicates representation”

      Part of this problem also lies in the issue of fame in and of itself. To a certain extent, we buy into the cult of the individual when we inject 16-year-old activists into the realm of celebrity, when they really came to tell us to take action. The media prefers individual “star” activists to faceless movements. But this complicates representation – it’s impossible for one person to truly represent everyone. Equally, when we suggest swapping out one activist for another (e.g. swapping a white autistic woman for say, a black neurotypical man), we buy into a mindset that insists there is only space for one person to speak.

      This focus on the individual is evident in conversations around Greta’s work; each time she makes a speech, pens an article or crafts a viral Instagram post, it feels as though around 50% of the aftermath involves discussion of the climate issues she’s talking about – while the other 50% is usually about Greta herself. This is also why the pressure and criticism directed towards her sometimes feels unfair – it’s worth considering that Greta didn’t ask to be a celebrity, we made her into one. We can address and deconstruct this problem by thinking beyond individuals – and also talking about movements, community groups and even our most abstract modes of thinking about the climate crisis (particularly with regards to decolonisation). This will naturally involve making much-needed space for the voices of people of colour. Although we may always seek leaders and figureheads for movements, an obsession with star power can only take us so far.

      The first and most obvious thing we should do is to remain aware of the ways in which the media, and viewers who participate in it, centre whiteness. Then we should resist it. This doesn’t mean attacking white activists who are doing good work, but instead spotlighting and uplifting activists of colour whose messages equally need to be heard. A good place to start would be reading and listening to the words of Artemisa Xakriabá, Helena Gualinga, Mari Copeny and Isra Hirsi. When we bring focus towards activists of colour, we prove that activism isn’t a project that has only limited space for a certain number of voices. It reduces the amount of misogynistic and ableist abuse that young activists like Greta face, whilst in turn tackling the issue of putting whiteness on a pedestal. Importantly, this goes hand-in-hand with pushing against the media’s constant need to position individual people as the monolithic faces of particular movements. Signal-boosting groups like Black Lives Matter, Wretched of the Earth, Indigenous Environmental Network, Grassroots Global Justice Alliance and Climate Justice Alliance also emphasises the importance of collective work. After all – the issue of the climate operates along so many axes of oppression, including racism, misogyny, ableism and class – so we need more marginalised voices than ever involved in the conversation.

      http://gal-dem.com/on-individualism-whiteness-and-activist-superstars

      #blancs #noirs #activisme #activisme_climatique

    • La haine contre Greta : voici ceux, avec nom et adresse, qui la financent !

      Il est généralement accepté que les vainqueurs des élections européennes du 26 mai ont été l’extrême droite et les Verts. Et il est aussi généralement accepté qu’aux succès des Verts ont contribué grandement les mobilisations sans précédent d’une jeunesse s’inspirant de la combativité et des thèses radicales de la jeune suédoise Greta Thunberg. En conséquence, il n’est pas surprenant que cette extrême droite choisisse d’attaquer ce qu’elle appelle « le mythe du changement climatique » et surtout, cible de plus en plus son attaque sur la personne de cette Greta Thunberg qui galvanise la jeunesse en Europe et au-delà !

      À la tête de la campagne contre Greta, ponctuée de centaines de textes et de photomontages souvent très vulgaires, il y a trois des plus importants partis européens d’extrême droite : Le Rassemblement National français, le #AFD allemand et l’#UKIP britannique. Et derrière ces partis d’extrême droite et de leur campagne abjecte, deux think-tanks climato-sceptiques conservateurs, le #EIKE (Institut Européen pour le Climat et l’Énergie) et le #CFACT-Europe (Comité pour un Lendemain Créatif), lesquels soutiennent de manière multiforme, et pas seulement avec des « arguments » et des conférences, la négation de la catastrophe climatique par l’extrême droite.

      L’Institut #EIKE, de la bouche de son vice-président, nie évidemment d’avoir le moindre rapport avec AFD, bien que ce vice-président du nom de #Michael_Limburg ait été récemment candidat de ce même... AFD ! Il faut dire que EIKE qui, ensemble avec AFD, a pu organiser des journées climato-sceptique même... à l’intérieur du Parlement allemand, est sorti de l’anonymat grâce à la conférence annuelle qu’il organise depuis des années avec un certain succès, puisqu’elle a pu influencer l’attitude de l’Union européenne au sujet du changement climatique. Cependant, c’est exactement cette conférence annuelle de EIKE qui est coorganisée par deux organisations américaines : Le CFACT-US, lequel finance évidemment sa filiale européenne du même nom. Et surtout, l’#Institut_Heartland, lequel, selon The Economist, « est le think-tank mondialement le plus connu parmi ceux qui défendent le scepticisme au sujet du changement climatique dû à l’homme ».

      C’est exactement à ce moment que les enquêtes et les révélations du Institute of Strategic Dialogue (ISD) britannique et de Greenpeace acquièrent une énorme importance politique car elles mettent en lumière les forces économiques qui sont derrière ceux qui nient la catastrophe climatique, mais aussi derrière le « phénomène » d’une extrême droite européenne (et mondiale) qui monte en flèche. En effet, tant CFACT-US que l’Institut Heartland sont financés plus que généreusement par le très grand capital américain, par #ExxonMobil, la famille #Koch, deuxième plus riche famille nord-américaine qui domine – entre autres – dans le secteur du pétrole, la famille #Mercer qui est aussi un des principaux financeurs du président #Trump, ou même #Microsoft et #RJR_Tobacco ! Il faut noter que Heartland a des antécédents en tant que serviteur des visées inavouables du grand capital, puisqu’il fut jadis l’agent principal de la propagande des géants du tabac qui niaient le rapport existant entre le tabagisme et le cancer. Ce n’est pas donc surprenant qu’à cette époque son principal financeur fut... #Philip_Morris... [1]

      Mais, il ne faut pas croire que l’Institut Heartland est un simple “outil” indolore et incolore dépourvu de ses propres thèses et actions. De ce point de vue, le CV de son nouveau président #Tim_Huelskamp est très éloquent et didactique. Dirigeant du très conservateur #Tea_Party, #Huelskamp s’est distingué comme député (qu’il a été jusqu’à 2017) de l’aile la plus réactionnaire des Républicains et a toujours entretenu des liens étroits avec l’extrême droite américaine. Il est aussi à noter que de tous les députés américains, c’est lui qui, pendant très longtemps, a reçu les plus grandes sommes d’argent de la part des compagnies de combustibles fossiles, et qu’il les a « remerciés » en votant toujours contre toute tentative de légiférer contre leurs intérêts...

      Grâce à un document interne de Heartland, qui a fuité, on a pu apprendre – et en détail – non seulement l’étendue de son financement par le très grand capital (plusieurs millions de dollars), mais aussi l’ « investissement » de ces sommes dans un large éventail d’activités qui vont du paiement des « salaires » à des bloggeurs qui influencent l’opinion publique et des « scientifiques » qui parcourent le monde niant la catastrophe climatique, à l’écriture et la publication du matériel propagandiste qui cible les écoles et leurs élèves. Par exemple, le groupe de « scientifiques » chargé de « contredire » les conclusions des travaux du Groupe d’Experts Intergouvernemental... coûte 300 000 dollars par an, tandis que la propagation de la thèse qui veut que « la question du changement climatique soit controversée et incertaine »... dans les écoles primaires leur coûte 100 000 dollars !

      Nous voici donc devant la révélation d’une réalité qui jette quelque lumière sur quelques-uns des grands « mystères » de notre époque. Tout d’abord, l’extrême droite européenne ou tout au moins quelques-uns de ses poids lourds, entretiennent des liens étroits – s’ils ne sont pas dépendants – avec un centre/état-major politique et économique qui se trouve aux États-Unis, et plus précisément à la Maison Blanche et aux financeurs et autres soutiens du président Trump [2] ! Ensuite, ce n’est pas aussi un hasard que cette « internationale brune » semble être arrivée à la conclusion que la question de la catastrophe climatique et plus précisément, le – plus en plus ample et radical – mouvement de jeunes qui luttent contre elle représentent la plus grande menace pour ses intérêts et pour la domination du système capitaliste dans les années à venir. Et enfin, ce n’est pas également un hasard si cette « internationale brune » et plus précisément sa « section » européenne concentrent aujourd’hui en toute priorité leur attaques sur la personne de Greta Thunberg, l’incontestable égérie, théoricienne et en même temps coordinatrice des mobilisations de jeunes presque partout en Europe et au-delà.

      Voici donc comment se présente actuellement le rapport de l’extrême droite avec le grand capital. Non pas de façon abstraite et dogmatique, mais concrètement, avec des financeurs et financés qui ont non seulement nom et adresse, mais aussi des intérêts tangibles et des « causes » à servir. Cependant, tout ce beau monde ne fait que son boulot. Si la gauche faisait le sien, la situation serait bien différente…

      http://www.cadtm.org/La-haine-contre-Greta-voici-ceux-avec-nom-et-adresse-qui-la-financent

  • https://www.bastamag.net/gilets-jaunes-champs-elysees-justice-repression-condamnations-violences-po
    Selon le ministère de la Justice, plus de 3000 condamnations ont été prononcées depuis le début du mouvement des « Gilets jaunes », dont un tiers ont donné lieu à des peines d’emprisonnement ferme. Les violences contre les forces de l’ordre et les dégradations restent les principaux motifs de condamnation à de la prison. Muriel Ruef, avocate au barreau de Lille qui a défendu de nombreux « Gilets jaunes » témoigne :

    « Nous avons eu des poursuites pour violences contre les forces de l’ordre, la plupart du temps niées. Ce sont souvent des gens qui n’ont pas de casier. Les condamnations ne sont pas délirantes. Mais il y a une sorte de systématisation à partir de la seule parole de la police. Les condamnations ne sont pas sévères, ça ne pousse pas à faire appel, mais ça reste quand même des condamnations de personnes qui se disent innocentes. »

    #justice #gilets_jaunes

    • Le sous-titre est trompeur. L’introduction diplomatiquement formulée par lundi.am permet mieux de comprendre qu’il s’agit d’un nouveau texte issu de la querelle politique qui oppose différentes composantes de la ZAD (et au-delà) :

      Cet été, nous avions publié un article intitulé Zombie-walk à la ZAD - Des fantômes et des fantasmes, dans lequel des participants à la défense du bocage exprimaient leur regret de voir cette zone d’expérimentation s’institutionnaliser. En guise de réponse, nous publions cette semaine ce long texte d’analyse et de prospective rédigé par des habitants au cours de l’été ; et qui tente de clarifier ce qui s’est joué là-bas ces dernières années et comment cela pourrait s’inscrire dans les années à venir.

  • Nouveau cap répressif franchi, cette fois sur la liberté d’informer : 5 mois de prison avec sursis pour une video de manif
    Article de Dijoncter et commentaires du conseil juridique de @lundimatin

    https://dijoncter.info/5-mois-de-prison-avec-sursis-pour-une-video-de-manif-1324

    Un gilet jaune dijonnais a été condamné à 5 mois de prison avec sursis pour avoir filmé et diffusé sur le web une vidéo des affrontements qui avaient eu lieux devant la caserne Deflandre pendant l’acte 8 des gilets jaunes, le samedi 5 janvier 2019.

    Commentaires de « Juriste lundimatin » sur twitter :
    https://twitter.com/Juristematin/status/1175874777745170434

    Voici encore une nouveauté dans la répression, qu’il va falloir prendre au sérieux (signalé par @DijonDTR, merci à elle/lui).
    Voici le texte sur la base duquel la personne a été condamnée.
    https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?cidTexte=LEGITEXT000006070719&idArticle=LEGIART
    Est considéré comme complice de violences et encourt donc la même peine celui oo celle qui les filme.
    Encourt 5 ans celui où celle qui diffuse.
    Une immunité pénale est néanmoins prévue :
    – lorsque cela rentre dans l’exercice de la profession de journaliste
    – lorsqu’il s’agit de recueillir un élément de preuve en justice.
    Compte tenu de la difficulté pour certain.e.s journalistes de se voir reconnaître cette qualité, l’immunité journalistique ne paraît pas les mettre complètement à l’abri de poursuites.
    Quant aux simples manifestant.e.s ou passant.e.s qui filment : sur quelle base determine-t-on le motif pour lequel ça a été filmé, exactement ?
    Rappelons que cette infraction a été créée par la loi du 5 mars 2007 prévention de la délinquance (grande époque), en réaction au phénomène du « happy slapping », qui consiste dans le fait de filmer une agression ciblée par un groupe.
    Ce texte est donc évidemment dévoyé, et n’a absolument aucun sens appliqué aux cas de personnes filmant des évènements en manif’, si ce n’est vouloir dissuader les gens de filmer.
    Nous avons vu légion de scènes d’intimidation physique par des policiers pour faire cesser les actions de vidéo de manifestant.e.s. Voici désormais l’utilisation du droit pénal.

    #information #droit #image #video #justice #liberté_de_la_presse #journalisme #repression