Ined - Institut national d’études démographiques

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  • La recherche produit des données de qualité sur les migrations et les migrants : utilisons-les pour un débat réellement informé !

    Des progrès remarquables en matière de statistiques sur les migrations ont été réalisées au niveau français, européen et international depuis les années 1990. Les décideurs politiques, qui consultent régulièrement les chercheurs, ne s’en emparent pas assez pour alimenter leur réflexion.

    Alors que se préparait le débat du 7 octobre sur l’immigration et la politique migratoire voulu par le président Macron, j’ai été questionné à trois reprises par les députés : en commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, dans le cadre de la « mission d’évaluation des coûts et bénéfices de l’immigration » et par un groupe de réflexion de députés de La République en marche. Cela représente une cinquantaine de députés au total.

    Des entretiens denses à chaque fois. Bien des députés ont de solides connaissances sur le sujet et peuvent se prévaloir d’une expérience locale, mais j’ai senti de leur part une volonté de s’informer en profondeur et de ne pas s’en laisser conter (ou compter) par les discours officiels. Dans mon souvenir, une audition-type à l’Assemblée ou au Sénat au cours des années 2000 était un exercice décevant : un premier parlementaire posait les questions en écoutant les réponses, le deuxième savait déjà tout, tandis que le troisième restait plongé dans son téléphone portable. Ce temps est révolu ; l’état d’esprit a changé.

    « La démocratie ne consiste pas à suivre en temps réel les mouvements de l’opinion publique »

    Comment l’expliquer ? Par le rajeunissement des députés, sans doute, et par leur plus grande familiarité avec les chiffres que la génération, souvent illettrée sous ce rapport, qui les a précédés. C’est aussi parce que la question de l’immigration divise la plupart des partis. Lors du débat du 7 octobre au Palais-Bourbon, les divers porte-paroles de La République en Marche ont tenu des discours contrastés, franchement sécuritaires pour certains, très humanitaires pour les autres. Un écart analogue existe chez les Insoumis, mais aussi chez les Républicains, même si les divisions de ces derniers sont évidemment décalées vers la droite sur le spectre politique.

    Il faut saluer le fait qu’une partie des députés se tourne alors vers les experts pour recueillir un surcroît d’informations et affiner leurs arguments. C’est un geste, même si le résultat est limité. Quand une telle occasion se présente, je prépare activement mes réponses, non seulement par respect pour la représentation nationale, mais aussi parce qu’il faut rappeler que la démocratie ne consiste pas à suivre en temps réel les mouvements de l’opinion publique, dans une sorte de référendum permanent.

    « Est-ce un hasard si les régimes qui étouffent la voix des statisticiens et des chercheurs sont aussi les moins démocratiques ? »

    En bonne démocratie, les décisions se prennent en connaissance de cause, ce qui implique de ménager un temps suffisant pour la délibération : prendre la mesure des contraintes et des possibles, effectuer des comparaisons internationales, évaluer les politiques passées, peser le pour et le contre… C’est dans cet intervalle que la consultation des scientifiques et des experts prend tout son sens. Il ne s’agit pas, pour ces derniers, de dicter des solutions, encore moins de revendiquer le monopole de l’information, mais de nourrir le débat en données de qualité pour favoriser une prise de décision lucide. Est-ce un hasard si les régimes qui étouffent la voix des statisticiens et des chercheurs sont aussi les moins démocratiques ?

    Mais que faut-il entendre par « données de qualité » ? Par définition, les migrations internationales sont un phénomène mouvant, bien plus difficiles à cerner que les naissances et les décès, qui sont des événements précis et bien datés. Dans le domaine des migrations, l’art du démographe est de savoir travailler sur des données imparfaites, sans renoncer pour autant à les perfectionner.
    Des progrès remarquables en matière de statistiques sur les migrations

    À l’orée des années 1990, les démographes de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) essuyaient des critiques cinglantes sur les lacunes de leurs données : la distinction entre « immigré » et « étranger » n’était pas claire, on enregistrait les entrées annuelles de migrants sans pouvoir compter les départs, leurs grandes enquêtes étaient incapables d’identifier la « deuxième génération » (les personnes nées en France de parents immigrés) et de suivre leur parcours dans le système scolaire ou sur le marché de l’emploi. S’ajoutait à cela l’absence de bases de données internationales permettant de comparer la situation migratoire de la France à celle d’autres pays.

    Sur tous ces points, des progrès considérables ont été accomplis, que j’ai relatés en 2017 dans mon ouvrage Avec l’immigration : mesurer, débattre, agir (https://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Avec_l_immigration-9782707190246.html). La Commission européenne, par le biais d’Eurostat, et les pays occidentaux, par le biais de l’OCDE, en liaison étroite avec les agences des Nations-Unies, ont travaillé à collecter et harmoniser les données migratoires d’un nombre toujours plus grand de pays. Un des produits les plus marquants de cette activité est la Base bilatérale des migrations, qui vise à classer les 270 millions de migrants de la planète à la fois par pays d’origine et par pays de destination – une base actuellement reprise dans le projet Knowmad (https://www.knomad.org).

    Un autre produit majeur est la base Migr (branche « Populations et conditions sociales » > « Asile et gestion des migrations [t_migr] » : https://ec.europa.eu/eurostat/fr/data/database), construite par Eurostat, qui sape la vision habituelle d’une « attractivité » ou d’une « générosité » exceptionnelle de la France en matière d’asile. Elle ne considère par les chiffres absolus mais les proportions. Si l’on considère le nombre de personnes ayant obtenu le statut de réfugié pour un million d’habitants, la France passe sous la moyenne des pays européens, alors qu’elle est au 2e ou 3e rang en chiffres absolus. J’ai particulièrement insisté sur ce point dans mes exposés aux députés.

    « L’intégration est un défi pour toute la société, pas seulement pour les immigrés. »

    Dernière grande avancée en matière de données statistiques : les enquêtes menées sur les immigrés et leurs descendants par l’Ined et l’Insee, dont TeO (« Trajectoires et origines » : https://teo.site.ined.fr) remonte à 2008-2009 et fait l’objet en ce moment d’un remake amélioré. On ne peut légiférer sérieusement sur le « communautarisme » sans se rapporter aux résultats de cette enquête, qui montre que la tendance à fréquenter son semblable ou à l’épouser ne varie guère d’une religion à l’autre et s’observe aussi parmi les personnes « sans religion ».

    La recherche quantitative sur les migrations doit se raccorder ici à une investigation socio-économique et culturelle plus générale sur les divisions et les fractures de la société dans toutes les couches de la société, sans oublier les « ghettos » de riches. L’intégration est un défi pour toute la société, pas seulement pour les immigrés.

    Améliorer notre connaissance statistique des migrations, certes ; l’associer à des recherches qualitatives approfondies, bien sûr : les professionnels s’y emploient. Mais ne faudrait-il pas d’abord puiser dans le trésor des recherches nationales et internationales sur les migrations, et le faire correctement ? Mesdames et Messieurs les politiques, les chercheurs sont prêts à alimenter vos réflexions dans ce domaine !

    http://icmigrations.fr/2020/02/03/defacto-015-03
    #données #statistiques #chiffres #asile #migrations #réfugiés #débat_informé #François_Héran #recherche

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    • Avec l’immigration. Mesurer, débattre, agir

      En France, les « problèmes de l’immigration » se succèdent en rafale, dans un débat récurrent attisé par les cycles de la vie politique et en particulier le rythme de la présidentielle : crise des réfugiés, islam et laïcité, droit du sol, double nationalité, regroupement familial, « jungle » de Calais…
      François Héran replace les arguments de ce débat dans une perspective démographique et politique. Il revient notamment sur l’ère Sarkozy : neuf années de mainmise sur la politique migratoire de la France, mais pour quel bilan ? Abandon de la politique d’« immigration choisie », persistance de l’immigration dite « subie » mais légale : en fi n de compte, une personne sur quatre vivant en France est immigrée ou enfant d’immigré. Le volontarisme ultra rêve encore, cependant, de faire sauter le verrou des droits fondamentaux.
      Soulignant le progrès des connaissances sur l’immigration, l’auteur réfute les erreurs grossières de certains politiques (Marine Le Pen en tête) et essayistes médiatiques (tel Éric Zemmour). Il revisite la question de la citoyenneté : « droit du sang » et « droit du sol » sont en fait deux versions d’un même droit, le droit du temps. Sans occulter les obstacles à l’intégration, il la montre aussi à l’œuvre, comme dans ce gymnase de banlieue où chacun, sans distinction d’origines et de croyances, vient donner son sang, peu importe à qui.
      Au final, une approche sereine et réaliste. Ni pour ni contre l’immigration : avec elle, tout simplement.

      https://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Avec_l_immigration-9782707190246.html
      #livre

  • Emploi, école : les réussites et les blocages de l’intégration en France
    http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/01/08/les-enfants-d-immigres-s-integrent-mais-restent-victimes-du-chomage-et-de-la

    Du premier pied posé en France par un #immigré à l’installation dans la vie adulte de ses enfants s’écrit une histoire d’intégration. Pour comprendre ce processus, qui transforme en Français un nouveau venu et sa descendance, mais aussi pour en repérer les blocages, une équipe de 22 chercheurs de l’Institut national d’études démographiques (INED) et de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) ont scruté les vies de 8 300 immigrés issus de sept vagues d’entrées successives. Ils les ont comparées à celles de 8 200 de leurs descendants et à des Français sans ascendance étrangère.

    Les 600 pages d’analyses, intitulées « #Trajectoires_et_origines », rendues publiques vendredi 8 janvier, se lisent comme le roman scientifique de la construction de la France contemporaine. Il raconte une société qui, en dépit de ses doutes, sait intégrer. Face aux hésitations sur notre capacité à recevoir les réfugiés de Syrie ou d’ailleurs, la science apporte donc sa pierre. Elle réfute le repli communautaire de la #deuxième_génération [et troisième ?] , qui n’apparaît pas dans les résultats de cette vaste #enquête réalisée en 2008-2009. Celle-ci confirme toutefois un phénomène de #ghettoïsation des fils d’immigrés venus du Maghreb, d’Afrique subsaharienne ou de Turquie. Il y perce d’ailleurs plutôt l’idée que, malgré les difficultés, l’« attachement à la France est fort », comme le rappelle le sociodémographe Patrick Simon, un des trois coordonnateurs des travaux.

    Ces travaux, qui auront duré pas loin de dix ans, présentent une #intégration_« asymétrique ». Certes, les #enfants_d’immigrés obtiennent des diplômes, trouvent des conjoints et des amis sans ascendance migratoire, ont souvent mis entre parenthèses la langue de leurs parents… Pourtant, ils restent plus longtemps victimes du #chômage que la population majoritaire et se sentent discriminés. « L’intégration socio-économique est difficile pour eux, alors que leur intégration sociale est en marche », résume Cris Beauchemin, le deuxième coordonnateur du projet. (...)

    Emploi : l’ascension sociale ne protège plus des discriminations

    Mais des indicateurs plus inquiétants viennent pondérer ces résultats. En effet, l’intégration économique des deuxième génération ne suit pas leur insertion sociale ; l’« asymétrie » se situe là. D’abord, un diplôme n’a pas le même rendement pour un enfant de migrant et pour un Français de lignée. Même si leur niveau scolaire n’a rien à voir, Mme Hamel, la troisième coordinatrice, observe que « la répartition des emplois des descendants d’immigrés s’approche de manière estompée de celle des emplois occupés par les immigrés de même origine » ; preuve du déclassement manifeste des personnes de seconde génération.
    « Ayant plus de mal à s’insérer dans le monde du travail, ils acceptent plus souvent des postes déqualifiés et ensuite y progressent moins vite que leurs collègues qui ne sont pas issus de l’immigration », regrette la sociologue. « Les enfants d’immigrés sont partout confrontés à des discriminations. Ce qui est vrai dans la recherche d’un emploi l’est aussi pour le #logement ou l’accès aux #loisirs », insiste-t-elle. « En fait, eux font le travail d’intégration. Mais quand la dynamique doit venir de la société française, là, les blocages apparaissent », regrette Patrick Simon.
    La seconde génération souffre plus que la première des discriminations et cette expérience est d’autant plus systématique qu’ils font partie des minorités visibles. Maghrébins, Turcs et Subsahariens en sont le plus souvent victimes. Et rien ne les protège : ni le mariage mixte ni l’ascension professionnelle. Au contraire. « Alors que le couple mixte est souvent conçu comme un indicateur d’intégration, les migrants et leurs enfants qui ont fait le choix de vivre en couple avec une personne de la population majoritaire subissent dans leur quotidien davantage de racisme », précisent les chercheurs, qui ajoutent que « les cadres immigrés sont significativement plus confrontés au #racisme que toutes les autres catégories socioprofessionnelles ».

    ENQUÊTE « TRAJECTOIRES ET ORIGINES »
    http://teo.site.ined.fr

    #discrimination #xénophobie #exploitation #précarité #relégation