« Un nationalisme chiite irakien est en train de se construire » - Entretien avec Robin Beaumont

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    Le fait que de nombreuses milices, et parmi les plus puissantes, soient en partie financées, armées et entraînées par l’Iran, et notamment par le corps Al-Quds des Gardes révolutionnaires, donne en effet l’impression d’une allégeance totale au parrain iranien. Dans les faits, si certaines milices reconnaissent l’idéologie khomeinyste de la wilâyat al-faqîh (qui confère une autorité politique absolue au clerc juriste), et si une figure comme Qâsem Suleymânî, chef iranien de la force al-Quds, fait l’objet d’un réel culte de la personnalité en Irak, cette influence fait face à de véritables oppositions – en outre, apprécier le soutien iranien à la « guerre contre le terrorisme » ne signifie pas nécessairement allégeance idéologique. Le débat, chez les chiites, entre les tenants du nationalisme irakien et les partisans du modèle iranien de la wilâyat al-faqîh est au moins aussi structurant que la polarisation confessionnelle dans le pays.

    Une figure comme Muqtada al-Sadr est à cet égard très révélatrice : leader d’un mouvement politique très puissant en Irak, quoiqu’en perte de vitesse, il a construit sa légitimité sur le fait que lui (contrairement à la plupart des dirigeants politiques revenus d’exil en 2003) était resté en Irak sous Saddam, et sur le nationalisme de son père, Muhammad Sâdiq al-Sadr, grand clerc chiite exécuté par Saddam. Cette combinaison de populisme et de nationalisme, articulée à un discours messianique qui puise dans l’histoire originelle du chiisme, relève directement du « nationalisme confessionnel » que j’évoquais, et assure à Muqtada, depuis des années, le soutien de nombreux Irakiens, en grande partie issus des populations ayant fui la pauvreté des campagnes au cours du XXe siècle pour grossir les marges paupérisées des grandes villes. Ce nationalisme-là est farouchement anti-iranien. Cela dit, il faut bien avoir conscience également qu’au-delà des grandes logiques d’opposition (sunnites/chiites, nationalistes/pro-iraniens), les dissensions sur le terrain expriment surtout des enjeux tout à fait locaux : à Bassora par exemple, où se multiplient les accrochages entre sadristes et partisans de l’organisation Badr (milice du parti du Conseil suprême de la révolution islamique en Irak, fondé en 1982 à Téhéran, ndlr) les affrontements s’expliquent au moins autant par des logiques de concurrence économique, en particulier le contrôle du commerce portuaire, que par des divergences idéologiques.