• La #malédiction du #mitterrandisme plane encore sur la France | #Mediapart
    https://www.mediapart.fr/journal/politique/130126/la-malediction-du-mitterrandisme-plane-encore-sur-la-france

    L’anniversaireL’anniversaire de la mort, le 8 janvier 1996, de François Mitterrand a été l’occasion habituelle d’un tir de barrage éditorial et médiatique. Une tendance se dégage, de la série Mitterrand confidentiel sur France Télévisions au documentaire réalisé par Mazarine Pingeot, la fille du défunt, François Mitterrand, une autre vie possible sur La Chaîne parlementaire, en passant par le cycle de l’Institut François Mitterrand sur le statut « d’homme de lettres » de l’ancien président et François Mitterrand. Conversations intimes, de Jean Glavany.

    Après le « droit d’inventaire » proclamé par Lionel Jospin dans les années 1990 et la tentative d’oubli des années 2010, François Mitterrand tente de revenir sous la forme d’un mythe.

    Les contours de ce mythe sont dessinés par l’irruption de l’ancien président dans la fiction avec la série de l’audiovisuel public. L’héroïsation y est complète. François Mitterrand y apparaît comme un homme sensible et courageux, amoureux de la poésie et poète amoureux, incarnation de la jeunesse des Trente Glorieuses devenue un vieux sage attaqué de toute part. Une sorte de Lamartine moderne. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que le poète de Mâcon revient comme un leitmotiv dans la série.

    La façon dont le récit expulse toutes les parts sombres du personnage trahit la volonté de le faire sortir de l’histoire pour le faire entrer dans le mythe. Et c’est bien aussi ce à quoi s’emploie, par exemple, un Jean Glavany, expliquant doctement que le vieux président avait déjà compris, au début des années 1990, que « la prochaine guerre sera[it] en Ukraine ».

    Agrandir l’image : Illustration 1
    Francois Mitterrand à l’abbaye de Cluny le 17 septembre 1988. © Photo Chamussy / Sipa
    Il faut dire que la figure de Mitterrand reste une référence à gauche, de Jean-Luc Mélenchon, qui n’a jamais caché son admiration pour l’ancien président, à Bernard Cazeneuve, qui a prononcé l’oraison d’hommage à Jarnac.

    Certes, le Parti socialiste (PS) actuel s’est fait discret dans son hommage. Mais c’est aussi que, progressivement, la figure de Mitterrand quitte les rives de la politique quotidienne pour voguer vers celle de la référence républicaine. Il y a dans ces publications quelque chose qui cherche à faire de l’ancien président socialiste l’équivalent d’un de Gaulle pour la psyché collective. Il n’y est pas encore, mais c’est désormais là que se situe le « prochain combat », pourrait-on dire en copiant le moine copiste Jean Glavany.

    Aussi est-il bon de rappeler ce qu’a été François Mitterrand et quelle est sa responsabilité dans la situation actuelle du pays et de la gauche.

    L’opportunisme fait homme
    François Mitterrand est l’incarnation de ce que l’on appelait naguère « l’opportunisme ». Pour lui, la conquête du pouvoir et son maintien à celui-ci justifient tout. Et contrairement à ce qu’essaie de nous faire croire la série de France Télévisions, cette ivresse du pouvoir n’est motivée par nul idéal, par aucune conception du monde.

    C’est bien pour cette raison qu’il a été à son aise tout au long de la IVe République, lorsqu’il pouvait user de la force parlementaire réduite de sa petite formation, l’Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR), pour glaner pas moins de onze ministères. C’est aussi pour cela que celui qui voyait la France de « Lille à Tamanrasset » a pu devenir dans les années 1960 le leader de la gauche anticolonialiste.

    Bien sûr, les gens changent. Mais François Mitterrand donne l’impression que les idées n’ont jamais été que des outils qu’il utilisait lorsqu’il le fallait pour imposer sa domination sur le pays ou sur la gauche.

    Limiter Mitterrand aux quelques mois qui suivent son élection, c’est se tromper sur l’homme comme sur l’époque.

    Au reste, on ne s’étonnera pas qu’une fois arrivé au pouvoir, François Mitterrand n’ait réalisé aucune des promesses de ses trois précédentes candidatures. En 1965, il était l’opposant au régime présidentiel. En 1974, il était l’opposant à la domination du capital. En 1981, il était l’opposant à l’austérité.

    Or, les années Mitterrand ont été celles d’un régime personnel renforcé jusqu’à l’absurde, d’une soumission du politique au capital et de l’établissement des régimes néolibéraux de rigueur et de modération salariale. Mais peu importe, ce qui comptait pour Mitterrand, c’est qu’il fût à l’Élysée et qu’il en fasse le château fort de cette monarchie républicaine qu’il avait autrefois fustigée.

    #Mitterrand #gauche

    Sa seule boussole a été de rester au cœur du jeu politique pour parvenir au pouvoir. L’affaire de l’Observatoire en 1959, lorsqu’il organisera un faux attentat pour relancer sa carrière, est, de ce point de vue, un moment clé pour comprendre le personnage. Bien sûr, on peut lui reconnaître du génie d’avoir su s’imposer comme l’homme de la situation six ans plus tard au moment de la présidentielle. Reste à savoir si ce type de pirouette doit être une référence.

    Bien entendu, la décennie 1980 comporte un certain nombre d’avancées, de la retraite à 60 ans à l’abolition de la peine de mort. Mais n’étaient-ce pas là des concessions aux temps qui ressemblent à la première vague de libéralisation réalisée sous le septennat de Giscard d’Estaing ? Limiter Mitterrand à ces quelques mois qui suivent son élection, c’est se tromper sur l’homme comme sur l’époque.

    De « l’argent qui corrompt » à l’argent roi
    Les années Mitterrand, ce sont les hideuses années de l’argent roi. Le président qui, en 1974, dénonçait « l’argent qui corrompt tout, jusqu’à la conscience des hommes », finira en 1992 par nommer avec enthousiasme Bernard Tapie à un ministère.

    Avec le locataire de la bergerie de Latche, la gauche a changé de nature. Elle a certes gagné deux élections présidentielles mais elle a perdu toute prétention à émanciper la société du capital. Elle est devenue une force d’accompagnement du néolibéralisme, discutant du poids des chaînes des travailleurs avec la droite.

    Pierre #Mauroy, Michel #Rocard, Laurent #Fabius, Jean-Pierre #Chevènement #Parti_socialiste

    Le « ni-ni » de 1988 représentait explicitement cette position : dans la contre-révolution néolibérale, la gauche mitterrandienne défendait une stratégie de libéralisation modérée. D’un côté, on accélérait la financiarisation de l’économie, on soutenait la politique du franc fort et la liberté de circulation des capitaux ; de l’autre, on tentait d’amortir le choc avec le revenu minimum d’insertion (RMI) et le maintien des transferts sociaux.

    Mais c’était un équilibre voué à l’échec, car le capital demandait toujours plus. Prise dans ses contradictions, la gauche s’est effondrée en 1993, connaissant sa pire défaite à des législatives depuis 1967.

    Le bourgeois charentais qu’était François Mitterrand s’est toujours méfié des travailleurs et de leur autonomie.

    Le vieux Mitterrand n’en avait cure. Affaibli, malade, isolé, il est resté en poste, au sein de ce palais de l’Élysée qu’il avait tant convoité. Bernard Cazeneuve a salué l’action d’unification de la gauche qu’avait eue l’ancien président. Mais il oublie de dire que cette unification s’est faite au prix d’un affaiblissement historique de cette même gauche. Car l’écho de la lourde défaite aux élections législatives de 1993 s’entend jusqu’à aujourd’hui.

    François Mitterrand a donné en héritage à la gauche française un modèle de gestion qui l’a menée où elle est aujourd’hui : une force minoritaire, isolée du mouvement social et largement impuissante. Cet héritage, aucun inventaire n’en a jamais été fait. Il a deux faces qui se confondent.

    #1981-83 : #renoncement_économique

    La première face, c’est l’isolement du monde du travail. En 1981, l’ambition du #programme de la gauche ne pouvait se faire qu’avec l’appui d’un large mouvement social, d’une pression collective du travail sur le capital. Mais le bourgeois charentais qu’était François Mitterrand s’est toujours méfié des #travailleurs et de leur autonomie. Jamais il n’a eu l’ambition de donner le pouvoir aux masses laborieuses dans leurs entreprises. Les nationalisations ont été négociées avec les patrons, et les entreprises ont immédiatement été confiées à des technocrates pour en assurer la « viabilité économique ».

    Sans appui des #ouvriers et des #employés, la gauche en était donc réduite à négocier avec le #capital les conditions de son maintien au pouvoir. Et l’on retombe ainsi à la deuxième face du mitterrandisme : se faire élire sur un programme de gauche et gouverner main dans la main avec le patronat. Il fallait être aussi peu doué de sens politique qu’un Bernard Arnault pour quitter Paris pour New York en 1981. Mais le futur patron de LVMH sut fort bien jouer, par la suite, de ses amis socialistes pour fonder son empire.

    L’héritage maudit du mitterrandisme
    En 1997, Lionel Jospin, critique de la pratique mitterrandienne du pouvoir, tomba lui aussi dans ce piège. Au point qu’en 2002 il se trahit en déclarant que « son programme n’était pas socialiste » et en paya le prix fort. Dix ans plus tard, la génération formée dans les années 1980, celle des François Hollande, Michel Sapin et Pierre Moscovici, reprend la formule magique de 1981. Le fameux « discours du Bourget » est du Mitterrand pur jus : « l’ennemi qui n’a pas de visage, la finance », est une formule de l’ancien président (Hollande, lui, se contentera de parler d’adversaire).

    Et comme avec lui, la promesse va être oubliée le jour même de l’élection du député de Corrèze à l’Élysée. Mais comme le capitalisme vient encore de connaître une crise, la politique devra être encore plus violente envers le monde du travail. Le mitterrandisme tardif ne peut plus se contenter d’ouvrir les marchés financiers, il lui faut désormais s’en prendre au droit du travail et réprimer les mouvements sociaux.

    #PS 

    La gauche ne se remettra jamais de ce dernier avatar du #machiavélisme mitterrandien. Son affaiblissement sera désormais structurel. L’évolution engagée par « le tournant de la rigueur » de 1983 s’achève par le recyclage de la social-démocratie dans le macronisme, comme une sorte de fusion définitive de François Mitterrand avec Bernard Tapie incarné par Emmanuel Macron, ce président lui aussi dévoré d’ambition personnelle et qui assume désormais son statut de fondé de pouvoir du patronat au sein de l’État.

    Tout va ensemble. François Mitterrand ne croyait qu’au pouvoir, ce qui l’a amené à « s’adapter » au vrai pouvoir sous-jacent à la démocratie française, celui du capital, plutôt qu’à « changer la vie ». De cet abandon est née une désillusion profonde, terrible, qui traverse depuis quarante ans la vie politique française qui affaiblit la gauche et a servi de terreau à l’extrême droite.

    Parce qu’il a été #omniprésent dans la vie politique pendant un demi-siècle et qu’il est l’artisan d’un #échec_profond et structurel, #François_Mitterrand a été une malédiction pour la gauche et pour la France. Cette malédiction prend une autre forme, encore plus dangereuse pour la gauche : l’obsession pour les élections, en particulier la #présidentielle, qui limite la vision et borne les projets.

    L’auteur du #Coup_d’État_permanent avait, dès les années 1960, fait ce choix de l’#électoralisme et du #présidentialisme. Lui qui n’avait rien saisi aux enjeux du mouvement de Mai-68 et qui, pendant les années 1970, a passé son temps à tenter de convertir, par le faux-semblant du discours sur l’autogestion, les masses à l’électoralisme. C’est en se privant d’une action profonde au sein de l’outil productif que la gauche va signer son impuissance future. Dès lors, la seule alternative au sein du système va devenir l’extrême droite…

    Les tentatives actuelles de placer François Mitterrand sur le piédestal du « dernier homme d’État » est donc un piège qui trahit encore cette croyance dans l’homme providentiel dont la gauche devrait absolument se défier, parce qu’elle porte en elle l’impuissance et la soumission à la logique de la Ve République. Plus que jamais, trente ans après, il est temps que l’esprit de Mitterrand quitte une fois pour toutes la gauche française, car cet esprit la ronge en profondeur. 

    #Romaric_Godin

  • Accord Rome-Tirana : au total, 132 migrants envoyés en Albanie, un « #échec », selon les ONG italiennes

    Un an après l’ouverture en Albanie de deux camps - à #Shengjin et #Gjader - censés accueillir les migrants arrêtés dans les eaux italiennes, les lieux sont presque vides. Selon des ONG italiennes, 132 migrants y ont été envoyés en un an. « Un échec déconcertant », assurent-elles.

    Il y a un an, jour pour jour, le 16 octobre 2024, un premier groupe de 16 migrants devaient être transférés en Albanie depuis l’Italie en vertu d’un accord signé entre les deux pays. Sous les caméras du monde entier, ces 16 personnes, originaires d’Égypte et du Bangladesh, rejoignaient le centre du port de Shengjin, dans le nord du pays. Un autre centre, ouvert sur une ancienne base militaire à Gjader, avait également vu le jour.

    Au total, et selon l’accord signé entre Rome et Tirana, jusqu’à 36 000 migrants, interceptés dans les eaux italiennes, pouvaient être envoyés chaque année dans ce pays des Balkans. Le but de l’Italie : externaliser une partie du processus d’asile pour soulager son pays de l’afflux migratoire. Depuis ces deux centres, les migrants peuvent effectuer une demande d’asile et en attendre la réponse.

    Un an plus tard, l’accord a fait chou blanc. Selon le juriste Gianfranco Schiavone, se fondant sur un rapport d’ONG italiennes, intitulé « Blessures aux frontières » (https://www.amnesty.it/rapporto-tai-ferite-di-confine-la-nuova-fase-del-modello-albania), 132 personnes ont été emmenées dans les centres albanais, dont 32 ont été rapatriées après des décisions de la justice italienne. « Comme on peut le constater, l’échec est déconcertant », assène-t-il à l’AFP.

    Transformés en #centres_de_rétention (#CPR)

    Rapidement, en effet, l’accord s’était heurté à des #obstacles_juridiques, qui ont mis en lumière la contradiction entre cette politique migratoire et le respect des #droits_fondamentaux. Sur les 16 premiers migrants envoyés, quatre ont été identifiés comme « vulnérables » et renvoyés en Italie. Deux jours plus tard, la #justice italienne a invalidé la rétention des 12 hommes restants, invoquant un désaccord entre l’Union européenne (UE) et l’Italie au sujet d’un liste de pays d’origine « sûrs ». L’Italie a établi une liste de pays dits « sûrs » : les hommes seuls originaires des pays figurant sur cette liste peuvent être envoyés en Albanie.

    Mais certains pays ne peuvent être considérés comme « sûrs » au regard du droit européen. Les 12 migrants sont donc repartis eux aussi vers l’Italie.

    En novembre 2004, nouveau camouflet : un tribunal de Rome suspend la détention de sept migrants envoyés en Albanie. Idem en février 2025. Une quarantaine de migrants sont rapatriés en Italie après que la justice italienne a annulé leur transfert.

    Face à ces échecs successifs, l’Italie a changé son fusil d’épaule. En mars 2025, le Conseil des ministres a adopté un décret-loi permettant de recycler ces structures en… centres de rapatriement pour migrants en situation irrégulière – des centres de rétention (CPR), en somme.

    « Ces centres sont vides, coûtent beaucoup d’argent et ne servent à rien », avait déclaré à cette époque Me Guido Savio, avocat spécialiste du droit de l’immigration, interrogé par l’AFP. La « logique » du gouvernement, avec sa décision [de transformer ces centres albanais en CPR], c’est, [de montrer] que ces centres, en fin de compte, on les fait fonctionner d’une manière ou d’une autre".

    En juin 2025, maigre victoire pour Rome : la presse italienne révèle que cinq migrants égyptiens ont été renvoyés depuis le centre albanais de Gjader vers leur pays d’origine.

    Deux mois plus tard, la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a invalidé le 1er août la base juridique même de l’accord controversé. Au cœur du problème : la fameuse liste de pays dits sûrs. La Cour a aussi rappelé qu’un pays ne peut être considéré comme « sûr » s’il n’offre pas une « protection suffisante » à toutes les personnes se trouvant sur l’ensemble de son territoire.

    Mutisme des autorités albanaises sur les #conditions_de_vie des migrants

    Et quid des #conditions_de_détention dans les centres albanais ? Savoir ce qui se passe précisément derrière les grilles est presque impossible : les autorités de Tirana se refusent à tout commentaire, renvoyant vers les Italiens. Interrogé par l’AFP pour savoir quelles sont leurs conditions de vie et quel est l’avenir de ces installations, le ministère italien de l’Intérieur a expliqué que le ministre avait « répondu à plusieurs reprises sur ces points ».

    Selon le rapport « Blessures aux frontières », l’#accès_aux_soins est limité et discriminatoire [...] Le #droit_à_la_défense est sévèrement limité, voire compromis", détaille le journal italien Il Manifesto.

    « L’échec du protocole signé avec l’Albanie a poussé le gouvernement [italien] à le transformer en autre chose qui - comme l’a déjà réaffirmé la magistrature italienne - contredit la directive européenne sur les retours : à savoir qu’il n’est en aucun cas prévu que la détention administrative d’étrangers en attente d’expulsion en Italie puisse être effectuée sans un pays non membre de l’Union européenne », explique encore le juriste Gianfranco Schiavone.

    Révision de la « #Directive_retour »

    Pour l’heure, il est vrai, l’UE n’autorise pas l’externalisation des centres de rétention hors de son sol. Mais la Commission européenne veut réviser la directive « retour » de 2008, qui régit les #expulsions des personnes en situation irrégulière. L’un des points les plus controversés ? La possibilité de transférer des migrants vers des centres situés hors d’Europe. Cette mesure actuellement en débat au Parlement européen, pourrait être adopté : elle ouvrirait alors la voie à la création de centres pour migrants en dehors des frontières de l’UE.

    Arrivée au pouvoir en 2022, la Première ministre italienne Giorgia Meloni, cheffe du parti d’extrême droite Fratelli d’Italia (FDI) a fait de la lutte contre l’immigration l’un des piliers de sa politique. Elle espère « obtenir [via la directive retour] ce qu’elle n’a pas obtenu du pacte [avec l’Albanie] en particulier la possibilité de recourir à des expulsions expéditives », analyse Filippo Furri, de l’ONG ARCI.

    En visite en Albanie au printemps, le Premier ministre britannique Keir Starmer n’a pas caché son souhait de créer lui aussi des « #hubs_de_retour ». Edi Rama, son homologue albanais, avait alors été très clair : « Le modèle que nous avons apporté en Albanie en coopération avec l’Italie (...) est un #modèle qui prend du temps pour être testé. S’il fonctionne, il pourra être reproduit. Mais pas en Albanie, dans d’autres pays de la région ».

    https://www.infomigrants.net/fr/post/67548/accord-rometirana--au-total-132-migrants-envoyes-en-albanie-un-echec-s

    #Italie #Albanie #externalisation #migrations #réfugiés #détention_administrative #rétention #modèle_albanais #return_hubs

    –-
    ajouté à la métaliste sur l’accord Italie-Albanie :
    https://seenthis.net/messages/1043873

  • Les JO de #Paris 2024, le grand #mensonge économique

    La #Cour_des_comptes a publié un #rapport définitif sur le coût et l’#impact_économique des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024. Et c’est peu dire que le #bilan est peu reluisant… contrairement à ce qui avait été promis.

    L’effervescence populaire créée par les Jeux olympiques et paralympiques (#JOP) de Paris 2024 étant passée, il est temps de faire les (vrais) comptes de l’événement. Hélas, force est de constater que l’impact économique et financier des JOP de Paris 2024 est largement insuffisant.

    Dans un rapport (https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2025-09/20240929-rapport-JOP-2024_0.pdf) publié lundi 29 septembre 2025, la Cour des comptes remet sérieusement en cause le narratif idyllique autour des #retombées de l’événement, savamment entretenu par l’Élysée et le comité d’organisation de Paris 2024 pour le faire accepter à toutes et tous.

    D’abord, les magistrat·es de la rue Cambon expliquent que le coût des JOP de Paris 2024 pour les #finances_publiques aura in fine été de 6,6 milliards d’euros – 3,02 milliards pour l’organisation et 3,63 milliards pour les infrastructures –, soit 3,3 fois plus que le coût initialement prévu. Mais, surtout, son impact sur la #croissance_économique aura été « limité », à seulement 0,07 point de PIB (produit intérieur brut).

    Une activité trop faible pour générer des #recettes_fiscales. Ainsi, à partir de l’estimation de la #TVA pour l’année 2024, rappelle la Cour des comptes, la Direction générale des finances publiques a constaté que « l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques de Paris ne semble pas avoir particulièrement stimulé les recettes de TVA, pas même pendant la période restreinte des Jeux ».

    En annexe du rapport de la Cour des comptes, on peut même lire que les JOP de Paris 2024 sont, à ce stade, un #gouffre_financier : au 30 juin 2025, « les revenus directs produits par les Jeux » ne couvraient que « 40,6 % du montant total des dépenses d’organisation et d’infrastructures », secteurs publics et privés confondus. Clairement, le compte n’y est pas.

    Le patron de Paris 2024, #Tony_Estanguet, expliquait pourtant peu avant l’événement que l’un des principaux succès des JOP serait de « réussir à créer un impact d’un point de vue économique ». Le président de la République Emmanuel Macron s’était même risqué de son côté à dire que « les #investissements [pour les JOP de Paris 2024] [allaient] être rentables car ils ser[aient] pérennisés, [ayant] généré de l’activité ».

    Il évoquait aussi quelques semaines avant le début de l’évènement le chiffre de « 2 milliards [de dépenses de l’État] qui ont généré plus de 6 milliards d’activité ». « On a fait travailler 2 000 entreprises, on a créé de l’emploi, on a permis à des jeunes de s’insérer par l’emploi », avait-il encore avancé.

    Étude bancale

    Pour étayer leurs dires, les promoteurs des JOP de Paris 2024 s’appuyaient principalement sur une étude du Centre de droit et d’économie du sport (CDES) de Limoges, financée par le comité de candidature Paris 2024, sur les retombées pour l’économie de l’Île-de-France.

    Celle-ci montrait qu’en additionnant les estimations des effets de la construction, de l’organisation et du tourisme, les retombées économiques des JOP de Paris 2024 se chiffreraient à 9 milliards d’euros selon un scénario central.

    Las, le rapport de la Cour des comptes estime, à mots à peine couverts, que cette étude était en fait très peu crédible, au motif d’une part qu’elle a été financée par le comité d’organisation de l’événement, et d’autre part qu’elle a retenu pour avancer ces chiffres une méthode – la même que tous les autres comités d’organisation de grands événements sportifs – qui favorise des résultats « exagérément optimistes ».

    Trivialement, la méthodologie habituellement utilisée par les comités d’organisation pour vanter les Jeux olympiques et autres Coupes du monde de football ne prend pas en compte les ajustements comportementaux des agents économiques lors de la tenue des compétitions.

    Or, pour Paris 2024, les effets comportementaux ont été importants. L’Insee a ainsi constaté que les évolutions annuelles des dépenses en services de transport, en hébergement et restauration au troisième trimestre 2024 ont été comparables à celles de 2023, voire un peu moins fortes, « ce qui peut suggérer un effet de substitution avec des dépenses qui auraient eu lieu sans les Jeux ».

    L’Insee a notamment réajusté à la baisse de 0,1 point de PIB l’impact des JOP sur la croissance en décembre 2024 du fait d’effets d’éviction auprès des touristes habituels, qui « s’observent dans le recul de la fréquentation touristique en 2024, malgré les Jeux ».

    En somme, avec la tenue des JOP de 2024, Paris s’est privé d’une saison touristique estivale. Celle-ci ayant été marquée « par une baisse significative du nombre de nuitées, à la fois pour les visiteurs résidents et non résidents ». En fait, « compte tenu de la forte attractivité touristique de Paris, indépendamment de la tenue des Jeux, une partie des visiteurs habituels semble avoir évité la capitale durant l’événement », écrit la Cour des comptes.

    Un autre exemple concret : entre juillet et septembre 2024, « la fréquentation des musées du Louvre et d’Orsay, du Quai Branly et du Centre Pompidou a baissé de 16 % par rapport à la même période en 2023 ». Par conséquent, « le ministère de la culture estime l’impact financier global pour 24 établissements à 34,9 millions d’euros ».

    Outre les impacts nuls sur le #tourisme, l’organisation des Jeux s’est aussi traduite par « des perturbations des activités des résidents et des acteurs économiques dans les zones accueillant des compétitions et des cérémonies ». En effet, « pour certains acteurs, les mesures de restriction de circulation et d’accès à certaines zones ont eu des conséquences directes sur leur activité ».

    La Confédération des commerçants de France avait notamment publié un communiqué s’alarmant de la baisse de la fréquentation à cause de la tenue des JOP. Au point qu’en juin 2024, une commission d’indemnisation des préjudices économiques subis par les acteurs économiques a été créée.

    Ainsi, conclut la Cour des comptes, « les retombées économiques indirectes durant l’année 2024 apparaissent faibles, voire négatives, en raison notamment des effets d’éviction auprès des touristes habituels ».

    Un #échec prévisible

    À ce stade, un argument des défenseurs des JOP 2024 pourrait être de dire que les retombées économiques arriveront lors des prochaines années, particulièrement en ce qui concerne l’exploitation des infrastructures construites ou rénovées.

    Mais, dans son rapport, la Cour des comptes coupe l’herbe sous le pied des plus optimistes : « Bien qu’un impact significatif sur l’activité lié à l’utilisation de ces équipements ne puisse être exclu, il apparaît peu probable que leur exploitation produise des rendements économiques positifs. »

    Pour étayer son scepticisme, la Cour des comptes s’appuie sur des études sur les grands événements sportifs internationaux passés. Celles-ci montrent que les bénéfices économiques ne sont observés que lorsque ces événements étaient organisés dans les pays émergents – les Coupes du monde de football de 2002 en Corée du Sud et de 2010 en Afrique du Sud. Ce qui suggère, du reste, que le faible impact économique des JOP de Paris 2024 aurait pu être largement anticipé.

    Pourquoi de telles conclusions ? Parce que l’effet global de ces grands événements sportifs sur l’économie « dépend également de la situation générale de l’économie, notamment du degré d’utilisation des capacités de production ».

    La Cour précise : « Si celles-ci sont sous-utilisées en raison de l’insuffisance de la demande, l’organisation d’un grand événement, en augmentant la demande, peut stimuler l’économie sans augmenter les prix. À l’inverse, lorsque les capacités de production sont déjà pleinement utilisées, l’organisation de l’événement risque de se traduire par des tensions sur les prix sans augmenter d’une manière significative l’activité globale. »

    Ainsi, dans une économie mature comme la France, a fortiori celle de l’Île-de-France, où des secteurs comme le tourisme ou la construction étaient déjà au taquet, il est peu surprenant de voir l’économie sous-performer du fait de la tenue d’une compétition comme les JOP de 2024.

    Plus gênant en cette période de vache maigre budgétaire, l’événement a eu des conséquences néfastes sur les finances publiques car celles « engagées pour l’organisation des Jeux auraient pu être allouées à d’autres priorités économiques ou sociales, ou elles auraient aussi pu être économisées, pour limiter le creusement du déficit public, laissant ainsi une marge de manœuvre budgétaire pour des dépenses futures », estime la Cour des comptes.

    Un constat à avoir en tête alors que se profile un nouvel événement sportif de portée mondiale en France : les Jeux olympiques d’hiver de 2030 dans les Alpes françaises.

    https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/300925/les-jo-de-paris-2024-le-grand-mensonge-economique
    #jeux_olympiques #JO2024 #économie

  • Troubles dans les apprentissages : neurosciences cognitives et difficultés scolaires | #Stanislas_Morel, Revue européenne des sciences sociales, 2016
    http://journals.openedition.org/ress/3526

    Deux caractéristiques de la construction scientifique des NC [#neurosciences_cognitives] conditionnent largement ses usages potentiels dans le domaine des #apprentissages scolaires. La première est que les NC sont résolument orientées vers l’action à travers un matérialisme scientifique présenté comme libéré des a priori idéologiques et politiques. Contrairement à certaines idées reçues, elles tendent, au moins aujourd’hui, à reléguer au second plan les questionnements ontologiques (quelle est la cause première des difficultés d’apprentissage ?) et à privilégier, d’une part, une approche descriptive des processus cognitifs engagés dans les apprentissages – et de leurs « corrélats anatomiques » – et, d’autre part, l’élaboration d’« interventions », qui ont pour objectif de maximiser les performances cognitives des individus et dont l’efficacité est expérimentalement démontrée. Ainsi, outre la fascination associée à la découverte des mystères du cerveau, une partie de l’attrait actuellement exercé par les NC est étroitement liée à l’espoir, entretenu à la fois par les chercheurs et par leurs auditoires, de résolution totale ou partielle de certains « problèmes » qui perturbent le fonctionnement de nos sociétés. La seconde caractéristique tient à la capacité des NC à étudier à la fois le « normal » et le « pathologique », voire à brouiller les frontières entre ces deux « registres ». Ce large empan de la recherche est à l’origine d’une multiplication des applications possibles et permet aux chercheurs NC de disposer de plusieurs leviers pour diffuser leurs recommandations. Dans le domaine de l’apprentissage de la lecture par exemple, la mise en évidence des processus cognitifs et des « neurones de la lecture » (Dehaene, 2007) conduit à des préconisations dans le domaine de la pédagogie générale (Dehaene, 2011), tandis que la découverte de pathologies largement répandues comme la #dyslexie débouche sur la construction de problèmes de santé publique. Ces deux types de problématisations des difficultés d’apprentissage actionnent des leviers et mobilisent des acteurs différents et complémentaires.

    [...]

    L’approche des difficultés d’apprentissage par les NC s’est d’abord trouvée, à partir des années 1990, en phase avec le travail de redéfinition du problème de l’#échec_scolaire entrepris par certains experts (universitaires, spécialistes de l’éducation exerçant dans les organisations internationales), hauts fonctionnaires ou hommes politiques (Morel, 2014). Les constats alarmistes sur les performances du système éducatif français (augmentation des inégalités, niveau très bas et en baisse des élèves les plus faibles – OCDE, 2014) ont conduit à redéfinir les modalités de la démocratisation scolaire et de la lutte contre l’échec scolaire. À l’ambition prioritaire de faire accéder l’ensemble d’une classe d’âge à des études de plus en plus longues et à des titres scolaires de plus en plus élevés (80 % d’élèves titulaires d’un bac, 50 % titulaires d’un diplôme du supérieur), s’est substituée celle d’assurer à l’ensemble des élèves une meilleure maîtrise des savoirs fondamentaux au cours de la scolarité obligatoire et, plus particulièrement, à l’#école primaire. Apprendre aux élèves à être plus performants dans certaines compétences de bases (lire, écrire, compter) qui conditionnent toute la scolarité est devenu la priorité affichée des gouvernements successifs, quelle que soit leur couleur politique. Outre le déplacement du centre de gravité du problème de l’échec scolaire vers le premier degré et le recentrement sur les savoirs fondamentaux, la différenciation des apprentissages a été le second mot d’ordre de la réforme pédagogique. Depuis le début des années 2000, l’idée que le #collège unique français n’individualise pas suffisamment les enseignements s’est largement imposée, tout comme le fait que l’échec scolaire résulte avant tout de la somme des défaillances individuelles d’élèves à besoins éducatifs particuliers. Ces deux grandes orientations de la réforme pédagogique sont en phase, selon des modalités qu’il convient de définir, avec l’approche des difficultés d’apprentissage par les NC.

    [...]

    Enfin, parce qu’elles adhèrent, du fait de leur ancrage dans les biosciences, à l’« évidence » d’une différenciation des capacités cognitives en fonction de l’appareillage #génétique et biologique des individus – tout en relativisant tout déterminisme en la matière –, les NC sont en phase avec la remise en cause actuelle, sous une forme euphémisée, de l’égalitarisme qui aurait prévalu dans la première phase de démocratisation scolaire. Elles contribuent ainsi à renforcer la logique actuellement dominante selon laquelle l’efficacité de l’École devrait désormais être évaluée en fonction de sa capacité à maximiser le potentiel d’élèves aux capacités cognitives biologiquement et socialement différenciées.

    Pour toutes les raisons qui viennent d’être évoquées, on peut dire que le succès de l’importation des NC dans le domaine des apprentissages scolaires tient, au moins pour une part, au fait que s’y réfractent, plus que dans d’autres disciplines, les représentations dominantes, produites dans l’univers politique et scolaire, de ce que veut actuellement dire « lutter contre l’échec scolaire ». Cette réfraction n’est pas seulement le produit d’une convergence asymptotique à un instant t, elle est aussi la conséquence de l’appropriation des recherches en NC dans les milieux politiques et pédagogiques.

    #TSA

    • Les inégalités sociales d’apprentissage : perspectives interdisciplinaires de recherche entre sociologie de l’éducation et sciences cognitives | Stanislas Morel, Raisons éducatives, 2021.
      https://shs.cairn.info/revue-raisons-educatives-2021-1-page-19

      Les travaux sociologiques sur les inégalités d’apprentissage, ayant en commun d’analyser sous un angle cognitif la plus ou moins grande distance des élèves aux attendus scolaires et partageant souvent les mêmes références bibliographiques (sociologiques principalement, mais aussi psychologiques ou didactiques), apparaissent aux sociologues de l’éducation comme constituant un domaine, voire une communauté, de recherche en soi, ayant progressivement acquis des contours identifiables ainsi qu’une légitimité au sein de la #sociologie_de_l’éducation et, plus généralement, des sciences de l’éducation. Cependant, cette construction sociocognitive des inégalités scolaires ne fait pas immédiatement sens en elle-même pour les sciences cognitives. Alors que, pour les sociologues, les différents phénomènes cognitifs qu’ils étudient constituent la déclinaison d’un ensemble de malentendus entre les attendus cognitifs scolaires et les schèmes cognitifs que les élèves acquièrent lors de leur socialisation (notamment via leur rapport au langage), pour les sciences cognitives, ces différents phénomènes perdent cette unité et renvoient à un ensemble très hétérogène de questionnements perçus comme relevant de multiples domaines de recherche (le langage oral, la lecture, les connaissances métalinguistiques, les fonctions exécutives, la construction d’une pensée abstraite ou conceptuelle, le transfert des connaissances, etc. ). Autrement dit, bien que les sociologues de l’éducation aient l’impression d’avoir, depuis les années 1990, contribué à une analyse approfondie des aspects cognitifs des apprentissages, le grain de leurs travaux est encore souvent beaucoup trop gros pour des sciences cognitives engagées dans un processus de spécialisation avancée visant à étudier de manière de plus en plus approfondie un nombre croissant d’habiletés cognitives. En outre, la problématisation des inégalités cognitives et les catégories utilisées pour décrire l’activité cognitive par les sociologues s’appuient principalement sur la sociolinguistique (et notamment les travaux de Bernstein) ou l’anthropologie de l’écrit (à commencer par celle de Goody), surtout en ce qui concerne les aspects langagiers (ou littératiés), et ce type de problématisation tend à être relativement méconnu par les chercheurs en sciences cognitives.

      Il en résulte que la collaboration entre sociologie de l’éducation et sciences cognitives suppose que ces dernières prennent au sérieux et s’approprient, fût-ce de manière critique, du fait notamment de leur relative imprécision et de leur caractère difficilement objectivable par la mesure (critère pourtant déterminant pour les sciences expérimentales), des notions comme « secondarisation », ou « décontextualisation » [Pour rappel, il s’agit principalement de la capacité des élèves à comprendre les enjeux cognitifs des tâches scolaires et à transférer judicieusement leurs connaissances d’un domaine à l’autre.]. L’enjeu est pour les sciences cognitives de traduire dans leur propre langage ces « construits cognitifs », qui ne font pas immédiatement sens pour elles, en les décomposant en une série d’habiletés cognitives étudiables soit isolément, soit, et cela est sans doute plus intéressant, en tant qu’elles produisent conjointement, selon des modalités relationnelles à définir, cet effet important sur les apprentissages scolaires mis en évidence par les travaux sociologiques (i.e. des capacités à « secondariser » ou à « décontextualiser » exigées à l’école). Car si les sciences cognitives peuvent amener la sociologie à préciser et à clarifier les différentes habiletés et processus cognitifs en jeu dans les phénomènes qu’elle observe, à l’inverse, la sociologie pourrait permettre aux sciences cognitives de mieux comprendre comment ces habiletés s’actualisent, isolément ou conjointement, dans le contexte de l’école, en fonction des tâches, des normes et des attentes spécifiques à la « forme scolaire » (Vincent, 1980).

  • *Rapporto TAI : “Ferite di confine. La nuova fase del modello Albania”

    Il Tavolo asilo e immigrazione* ha presentato il rapporto Ferite di confine. La nuova fase del modello Albania, esito delle visite di monitoraggio effettuate nel centro di #Gjadër in Albania, in collaborazione con il gruppo di contatto del Parlamento italiano e di quello dell’Unione europea.

    Il documento rappresenta la prosecuzione e l’aggiornamento del rapporto pubblicato a marzo, Oltre la frontiera. L’accordo Italia-Albania e la sospensione dei diritti, e analizza l’evoluzione del cosiddetto “modello Albania”. Se la prima fase riguardava il trasferimento forzato in territorio albanese di persone richiedenti asilo intercettate in mare e provenienti da paesi classificati come sicuri dal governo italiano, il quadro operativo è radicalmente cambiato a partire da aprile.

    Il nuovo assetto prevede il trasferimento coatto nel centro di Gjadër di persone già trattenute nei centri di permanenza per il rimpatrio (Cpr) in Italia, dando forma a un meccanismo di detenzione amministrativa transnazionale caratterizzato da scarsa trasparenza e da un elevato potenziale lesivo dei diritti fondamentali, come evidenziato dalle missioni di monitoraggio condotte dal Tavolo asilo e immigrazione.

    Il nuovo rapporto si propone due obiettivi principali: documentare in maniera rigorosa gli aspetti giuridici, organizzativi e materiali – comprese le criticità sanitarie – della nuova fase del modello Albania; analizzare criticamente le ricadute su garanzie individuali e assetto democratico nella gestione dei flussi migratori.

    L’analisi si concentra in particolare sull’opacità delle procedure che regolano i trasferimenti, sulla compressione dei diritti delle persone coinvolte e sull’elusione del controllo giurisdizionale, contribuendo a delineare uno spazio giuridico e materiale di eccezione al di fuori del territorio nazionale.

    Il rapporto denuncia che l’attuazione del protocollo Italia-Albania per il trasferimento coatto di cittadini stranieri in attesa di espulsione dovrebbe essere sospesa con effetto immediato, alla luce delle gravi violazioni riscontrate nel centro di Gjadër e delle problematiche giuridiche rilevate.

    La scelta del governo italiano di istituire una struttura di detenzione amministrativa al di fuori del territorio nazionale riflette la volontà di assumere un ruolo guida in Europa nella definizione di politiche di esternalizzazione dei controlli sempre più coercitive, riducendo la portata dei principi di diritto stabiliti dalla normativa europea e limitando il controllo giurisdizionale sia a livello nazionale che dell’Unione.

    Se l’Unione europea proseguirà lungo il percorso delineato dal Patto europeo su migrazione e asilo, aggravando il quadro normativo condiviso dagli stati membri, vi è il concreto rischio di un progressivo svuotamento del diritto d’asilo così come definito dal diritto internazionale e di una sostanziale violazione dei valori fondativi dell’Unione europea. Un rischio che non appare ancora pienamente compreso e che la società civile italiana intende denunciare con forza in ogni sede pubblica, a livello nazionale e internazionale.

    https://www.amnesty.it/rapporto-tai-ferite-di-confine-la-nuova-fase-del-modello-albania
    #rapport #modèle_Albanie #Albanie #migrations #réfugiés #externalisation #Italie #détention_administrative #rétention

    –-
    ajouté à la métaliste sur l’accord Italie-Albanie :
    https://seenthis.net/messages/1043873

  • « C’est la #stratégie de tout #pouvoir_colonial : #nourrir et #tuer »

    #Rami_Abou_Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l’armée israélienne. Réfugiée depuis à Rafah, la famille a dû ensuite se déplacer vers Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Un mois et demi après l’annonce du cessez-le-feu, Rami est enfin de retour chez lui avec sa femme, Walid et le nouveau-né Ramzi. Pour ce journal de bord, Rami a reçu le prix de la presse écrite et le prix Ouest-France au Prix Bayeux pour les correspondants de guerre. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.

    –—

    Mercredi 28 mai 2025.

    Hier, des milliers de Palestiniens, dans la zone d’#Al-Mawassi, de #Rafah et de #Khan_Younès, dans le sud de la bande de #Gaza, se sont précipités vers un nouveau poste de « distribution d’aide (in)-humanitaire » que l’armée d’occupation avait installé avec l’association américaine basée en Suisse #Gaza_Humanitarian_Foundation (GHF), et qui est protégé par la compagnie de sécurité américaine #Security_&_Risk_Solutions (SRS).

    Vous avez dû voir ces images montrant des gens se précipiter pour recevoir des colis. Parce qu’ils sont affamés. Depuis deux mois, notre peuple n’a ni à manger ni à boire. Quand ils ont vu ces centres, les gens s’y sont précipités. Cela s’est passé à Rafah, c’est-à-dire au milieu d’un terrain vague grisâtre, car la ville a été entièrement rasée. Pourquoi ont-ils fait ce choix ? Pour obliger les gens à aller vers le sud. C’est l’arme de la faim : #nourriture contre #déplacement.

    Hier, c’était un premier test. Le centre était installé au rond-point dit du Drapeau, à l’ouest de la ville. Pour attirer les Gazaouis, les Israéliens ont publié des photos sur les réseaux sociaux. Elles montraient des gens recevant des cartons contenant tout ce qui manque à Gaza : un kilo de farine, un kilo de sucre, du riz, de l’huile végétale, des biscuits, etc. Le ministre de la guerre israélien, et Nétanyahou lui-même, l’ont dit clairement : cette distribution a pour objectif d’encourager les populations à se déplacer vers le sud de la bande de Gaza. Il faudrait plutôt dire « pour les obliger », car dans la situation de famine où se trouvent les Gazaouis, cette aide alimentaire peut faire la différence entre la vie et la mort.
    Encadrés par des tôles… comme les moutons

    Les conditions devaient être les suivantes : un carton d’aide par père de famille et par semaine. Chaque père de famille devait se présenter avec une pièce d’identité pour recevoir une security clearance prouvant qu’il est clean (propre), c’est-à-dire qu’il ne fait partie ni du Hamas, ni du Jihad islamique ni d’aucune faction. La taille et la composition du colis dépendront du nombre de personnes par famille.

    Mais hier, l’armée d’occupation a ouvert la porte pour tout le monde, sans vérification d’identité. On a vu des milliers de personnes faire la queue, parmi eux des gamins de douze ans, et même des enfants plus jeunes. Ils ont commencé par se regrouper dans des couloirs, dont il ne fait pas de doute qu’ils avaient été installés par les Israéliens eux-mêmes, et non par SRS. Ces files étaient encadrés par des tôles bien reconnaissables : on les retrouve à tous les barrages israéliens en territoire palestinien, à Erez, à la frontière avec Israël d’avant la guerre, mais aussi en Cisjordanie, comme à Kalandia, le barrage sur la route de Ramallah. Nous les appelons halabat, comme les couloirs que nous utilisons pour canaliser les moutons, pour les emmener boire… ou à l’abattoir.

    Puis la foule a grossi, la bousculade a commencé. Les hommes de la compagnie de sécurité américaine se sont retirés. Les soldats israéliens, qui n’étaient pas loin, ont commencé à tirer en l’air. Ils ne voulaient visiblement pas tirer dans la foule, comme à leur habitude, de crainte de faire échouer la distribution. Ils auraient voulu montrer au monde entier que leur système fonctionnait et que les Gazaouis étaient venus parce qu’ils détestaient le Hamas et qu’ils préféraient les Occidentaux. Mais ils sont tombés dans leur propre piège. Certes, les gens sont venus nombreux. Mais ils ont tout pris (je n’aime pas employer le terme « piller ») : les cartons de nourriture, et même...les halabat, les tôles étant un objet très recherché à Gaza, où elles servent à construire des abris de fortune. Ils ont aussi pris les tables où on distribuait la nourriture, pour en faire du petit bois qui alimentera les fours en argile, seul moyen de faire cuire des aliments.

    C’était donc un échec lamentable. La SRS a annoncé la suspension de l’opération pour vingt-quatre heures, mais je crois que cela prendra plus d’une journée. Ils veulent instaurer de nouvelles mesures de sécurité, et surtout lancer le vrai dispositif destiné à attirer vers le Sud ceux qui, comme moi, vivent dans le nord de l’enclave, et ce en créant plusieurs centres de distribution d’aide alimentaire. Le plus proche devrait être installé à l’intérieur du corridor de Netzarim, qui coupe la bande de Gaza en deux à quelques kilomètres au sud de la ville de Gaza. Mais ce sera un déplacement à sens unique, a prévenu l’armée israélienne. Ceux qui, venant du nord, pénétreront dans le corridor pour recevoir de l’aide alimentaire ne pourront pas faire demi-tour. Ils ne pourront aller que vers le sud.

    Voilà, c’est toujours la même stratégie de guerre psychologique : prétendre qu’ils sont en train de nous sauver en nous donnant à manger, tout en nous détruisant. Dans le même temps, il y a eu des massacres comme on n’en avait pas encore vu.
    Des missiles qui carbonisent tout là où ils frappent

    Tout le monde a été choqué par l’image de cette petite fille de cinq ans, Ward Al-Shaikh Khalil, qui s’échappait, au milieu des flammes, de l’école où venait de mourir toute sa famille. Cette école, bombardée par Israël, abritait des déplacés. La famille de Ward en faisait partie, ils s’étaient déjà déplacés plusieurs fois, fuyant au début de la guerre leur quartier de Chajaya, dans la ville de Gaza, pour aller à Rafah, puis à Khan Younès, puis à Deir el-Balah, pour revenir à Gaza-ville après le cessez-le-feu, comme beaucoup d’autres déplacés ; comme ma famille et moi.

    Les Al-Khalil avaient trouvé leur maison de Chajaya détruite. Ils avaient planté une tente sur les décombres. Mais quand Nétanyahou a violé le cessez-le-feu au mois de mars, Chajaya a été envahie par l’armée israélienne, et la famille de Ward a dû fuir de nouveau, pour se réfugier dans leur dernier abri : cette école où ils ont été brûlés vifs. Victimes d’une nouvelle technologie israélienne : des missiles qui carbonisent tout là où ils frappent. C’est un exemple de la stratégie israélienne : nourrir et tuer. C’est la stratégie de tout pouvoir colonial : affaiblir les colonisés pour qu’ils aient besoin d’être secourus. Ils nous tuent 24 heures sur 24, ils exercent un blocus total de la bande de Gaza ; et en même temps, ils veulent nous faire croire que c’est le Hamas qui nous prive de nourriture, et que eux, les Israéliens, sont là pour nous sauver. Parce qu’ils sont l’armée « la plus morale du monde ».

    Il en résulte une grande confusion dans l’esprit des Gazaouis. Beaucoup de gens ont du mal à comprendre ce qu’il se passe exactement. Est-ce que les Israéliens veulent notre bien ? Pourquoi nous frappent-ils, et en même temps nous donnent-ils à manger ? Ce qu’ils cherchent, en réalité, c’est nous détruire psychologiquement, détruire notre sens du réel. L’ennemi qui nous bombarde 24 heures sur 24 est maintenant le sauveteur.

    Israël dit en substance : oui, nous vous privions de nourriture, parce que le Hamas détourne l’aide humanitaire. Il utilise ce prétexte depuis le début. Ils ont commencé à arrêter l’aide humanitaire à cause, disaient-ils, des gangs de bédouins ou autres qui pillaient les convois les armes à la main.
    Le sac de farine… à 1 000 euros

    Comme je l’ai déjà raconté, on sait que ces clans de pillards sont protégés par les Israéliens eux-mêmes, à l’aide de drones qui s’attaquent aux hommes tentant de protéger les convois. Comme par hasard, à Rafah, il n’y a quasiment plus personne, sauf l’armée et les gangs palestiniens armés de kalachnikovs. L’armée prétend être là pour protéger l’aide humanitaire. Mais protéger de quoi et de qui ? Alors qu’elle travaille mains dans la main avec ces clans mafieux.

    Aujourd’hui, c’est le Hamas qui est accusé de détourner l’aide humanitaire. C’est peut-être vrai, peut-être pas. J’ai eu souvent cette discussion avec nombre d’amis, parmi eux des diplomates qui me disent : « On a des rapports qui démontrent que le Hamas détourne l’aide. » Je réponds par une question : « Puisque vous avez des rapports fiables et sérieux, vous devez savoir pourquoi le Hamas fait cela ? » Mais non, ils ne savent pas. Je dis alors : « Si c’était vrai, ce serait soit pour revendre l’aide afin de payer les salariés, soit pour donner à manger et à boire à la base populaire du Hamas. Mais vous ne prenez en compte que la version israélienne. »

    Si 500 camions d’aide humanitaire passaient tous les jours, est-ce que le Hamas la détournerait ? Si tout le monde était servi, il n’y aurait pas d’acheteurs. On en a fait l’expérience après le cessez-le-feu et l’ouverture des terminaux. L’aide humanitaire était entrée en grande quantité, et le sac de 25 kilos de farine était retombé à 5 shekels, c’est-à-dire 1,25 euro. Il y a trois jours, j’ai payé le même sac l’équivalent de 1 000 euros. Oui, vous avez bien lu, 1 000 euros.
    Nous, Palestiniens, sommes toujours écoutés avec méfiance

    Si vous voulez vraiment le bien des Palestiniens qui tentent de survivre à Gaza, faites passer beaucoup plus d’aide humanitaire et le marché parallèle disparaîtra. Malheureusement, la majorité des gens croient toujours ce que disent les Israéliens, et non la parole des Gazaouis. Nous sommes parfois écoutés, parfois à moitié, mais toujours avec méfiance. Mais toute affirmation de quelqu’un qui n’est ni gazaoui ni sur place est prise comme argent comptant.

    C’est pour cela que les Israéliens interdisent la bande de Gaza aux journalistes étrangers, aux diplomates et en général à toute personne concernée par cette réalité. Nous vivons cela depuis longtemps : notre parole passe toujours en dernier. Bien sûr, il y a des exceptions, quand ces observateurs extérieurs sont de vrais connaisseurs de Gaza, comme l’historien français Jean-Pierre Filiu, que j’ai rencontré lors de son séjour d’un mois à Gaza, dont il a tiré un livre qui vient de sortir. Je sais que son récit a un grand retentissement en France, et je le remercie.

    Je dis au monde occidental : n’écoutez pas les Israéliens. C’est l’occupant. Le voleur ne dit pas :« Je suis en train de voler. » Le tueur ne dit pas :« Je suis en train de tuer. » Et quand la victime dit : « On me tue, on me vole, on me fait mourir de faim », elle ne ment pas. Pourtant, cette inversion des rôles fonctionne. Nous, les victimes, nous sommes désignés comme les bourreaux. La machine de guerre est accompagnée d’une machine médiatique.
    Cessez de regarder l’épouvantail du Hamas

    Vous voulez arrêter cette famine ? Inondez Gaza d’aide humanitaire. Et cessez de regarder l’épouvantail du Hamas. Israël l’utilise depuis longtemps. Israël veut nous affamer ? C’est à cause du Hamas. Israël veut nous déporter tous dans des pays étrangers ? C’est à cause du Hamas.

    J’ai aussi un message pour le Hamas. Je ne vais pas parler une nouvelle fois de la différence entre le courage et la sagesse, mais il faut regarder plus loin que le bout de son nez, il faut regarder très loin. Le projet israélien, c’est la déportation, c’est un projet qui met en jeu l’existence même des Palestiniens. Il ne faut pas donner à Israël le moindre prétexte pour le mener à bien. Je sais que les négociateurs présents au Caire ou au Qatar font d’autres calculs. Ils pensent qu’il faut maintenir une position ferme, faire une démonstration de force à l’occupant. Certes, le Hamas est toujours fort, il a toujours une base populaire. Peut-être qu’il ne sera pas éradiqué, mais la population le sera. Il faut être pragmatique. Ce n’est pas une honte de lever le drapeau blanc si c’est pour le bien de notre population. Le plan israélien n’est plus caché, il est sur la table. C’est la déportation de 2,3 millions de Palestiniens. Arrêtez ça ! Faites n’importe quelle concession ! Même si vous êtes fort, s’il n’y a plus de Palestiniens en Palestine, il n’y aura plus de Hamas. Il doit comprendre que ces milliers de victimes se précipitant vers le bourreau pour obtenir un #colis de nourriture, c’est l’image de sa défaite, que c’est la pire #humiliation de notre peuple, et qu’il faut que cela s’arrête, à n’importe quel prix.

    https://orientxxi.info/dossiers-et-series/c-est-la-strategie-de-tout-pouvoir-colonial-nourrir-et-tuer,8257
    #faim #colonialité #Palestine #arme_de_la_faim #Israël #aide_alimentaire #security_clearance #colis #halabat #échec #centres_de_distribution_d’aide_alimentaire #corridor_de_Netzarim #guerre_psychologique #nourrir #tuer #aide_humanitaire #déportation

  • Adapter notre appareil de #formation aux besoins de l’#économie, un long thread de #Julien_Gossa...

    Adapter notre appareil de formation aux besoins de l’économie.

    Communication du #Conseil_des_ministres du 28/04/2025

    Je vous offre une lecture premier degré de cette passionnante communication.
    https://www.info.gouv.fr/conseil-des-ministres/compte-rendu-du-conseil-des-ministres-du-28-04-2025#682ba2c6-cdd6-4dce-925

    L’éducation ne sert qu’à l’#insertion_professionnelle.

    Nous avons déjà tout réformé en profondeur dans ce sens, avec de formidables succès.

    Malgré le formidable succès de nos #réformes, nous constatons leur #échec.

    (Je vous jure j’invente rien, je caricature même pas)

    Cet échec est un « paradoxe » car il y a des #emplois non pourvus.

    C’est donc la faute de l’éducation, qu’il faut continuer à réformer.

    (Pause)

    Ça commence par « Nous devons former davantage de techniciens, d’ingénieurs, de scientifiques, et mieux attirer les jeunes filles vers ces métiers. »

    Et ça enchaine par « entreprises du bâtiment et / entreprises industrielles / sans compter les restaurateurs »

    (fin de la pause)

    1. C’est la faute de l’éducation, mais surtout du #secteur_public.

    Les services de l’État sont dysfonctionnels, notamment pour #Qualiopi (donc pour le #secteur_privé - me demandez pas la logique entre les deux affirmations, je ne fais que traduire).

    2. #Apprentissage

    L’apprentissage a donné le contrôle de l’éducation aux #entreprises.

    Mais ce contrôle a été utilisé « en raison de considérations économiques de certains acteurs de la #formation » (i.e. pomper l’#argent_public de l’apprentissage).

    (C’est la description d’un #échec_total)

    Puis que notre dispositif d’apprentissage a échoué, il faut le développer le plus largement possible.

    (vous vous dites que je déconne, mais lisez le texte en entier)

    (pause)

    Nous constatons que les automobilistes qui se lèvent le plus tôt trouvent une place de parking 20% plus près et 48% vite.
    Pour résoudre le problème des places de parking, il faut donc que tous les automobilistes se lèvent plus tôt.

    Ça vous parait complètement con ?

    (fin de la pause)

    3. Déployer la réforme du #lycée_professionnel

    Les #lycées_pro accueille les élèves fragiles, et les élèves fragiles peinent à trouver des emplois, donc il faut réformer le #lycée_pro.

    (pause)

    Début : « Nous devons former davantage de techniciens, d’ingénieurs, de scientifiques »

    Maintenant : « Les #métiers les plus recherchés par les employeurs aujourd’hui nécessitent pourtant quasi tous un diplôme de l’#enseignement_professionnel. »

    (fin de la pause)

    Puisque les jeunes bacheliers pro ne trouvent pas d’emploi dès la sortie de leurs études, il faut développer la formation des adultes.

    (Me demandez pas, je suis aussi perdu que vous)

    Donc M. Macron va (encore) tout réformer le Lycée Pro.

    Cette #réforme consiste à fermer les formations qui ont de mauvais #taux_d'insertion.
    (Ne demandez pas ce qu’on fait des jeunes qui y étaient : c’est la question qui fâche)

    Et puisque les jeunes sont au #chômage, le mieux est de les rapprocher tout de suite de #Pôle_Emploi.
    (Je vous jure, c’est écrit)

    4. Territorialiser l’offre de formation dans l’enseignement supérieur

    La #LCAP, qui a permis la #dérégulation des #formations_privées, est un grand succès.

    Malheureusement, la dérégulation des formations privées pénalise les jeunes et les adultes.

    Comme la dérégulation des formations privées pénalise les jeunes et les adultes, nous devons « garantir l’adéquation permanente entre formation et #besoins_économiques [de] l’offre de formation des #universités. »
    ¯\(ツ)

    Pour ça, on va utiliser les #COMP 100%

    On va donc
    1. accréditer globalement les #offres_de_formation
    2. calibrer les #capacités_d'accueil seulement sur les « besoins en compétence identifiés locale » grâce à #Insersup.

    (pause)
    Rappel : « Les métiers les plus recherchés par les employeurs aujourd’hui nécessitent pourtant quasi tous un diplôme de l’enseignement professionnel. »

    Conséquence : on va fermer les filières universitaires sur le seul critère de l’#employabilité, par décision algorithmique.
    (fin de pause)

    L’État décide de la « stratégie ».
    Les rectorats discutent avec le #MEDEF pour savoir quoi garder ouvert.
    On consulte tout le monde sauf les universités et les universitaires.
    Les universités appliquent.
    Insersup calcule la #performance.
    Le #budget est automatiquement ajusté en fonction du résultat.

    (pause)
    C’est très exactement ce que je décrivais dans ce billet (https://blog.educpros.fr/julien-gossa/2025/04/22/comp100-les-universites-libres-dobeir). Et ce n’est pas amusant du tout. Voir ainsi confirmer en Conseil des ministres le pire de ce qu’on pouvait prévoir est terrifiant.
    (fin de la pause)

    5. Adapter les dispositifs à destination des adultes pour une meilleure adéquation aux besoins du #marché_du_travail

    "Pour répondre aux transformations rapides du marché du travail (serveurs et de BTP) et lutter contre les situations de sous-activité (il n’y a pas d’emplois)"

    Des vieux trucs.

    Car lorsque la formation n’est pas une réponse suffisante à l’absence d’emploi, il faut bien se rendre à l’évidence : c’est forcément la faute des chômeurs.

    Il faut donc "simplifier". Et réformer la formation.
    (le raisonnement circulaire est fascinant. C’est complètement buggué.)

    Lorsqu’il n’y a pas assez d’emplois, il faut augmenter l’ "#immersion_professionnelle" (ça sonne comme du waterboarding) et un truc (« former-recruter », j’imagine que ça sonne bien quand on n’a rien à dire).

    Car cela a "démontré son efficacité" (crois moi frrr).

    Enfin, les plan d’investissement dans les compétences doit être orienté sur les compétences dont on a besoin.
    (Je vous jure j’invente rien, c’est dingo)

    Donc, réforme au pas de charge, sans prendre le temps de la réflexion et de la concertation. Parce que c’est comme ça.

    (Fin du truc)

    Je crois que c’est la première fois que je lis une communication du Conseil des ministre.

    C’est peut-être toujours comme ça : un constat que ce qu’on n’a fait n’a pas marché, et donc la décision de continuer si possible en accélérant, en mettant de côté toute forme de réflexion ou de logique.

    Ou alors c’est qu’on est arrivés à un point intéressant de l’histoire, où on est allé au bout de la logique "s’il y a des chômeurs, c’est forcément la faute de l’éducation, ou alors des chômeurs".

    Ça expliquerait pourquoi les décisions prises n’ont plus de fondement logique.

    De fait, on a tout donné sur la formation pro en #alternance, et ça n’a pas marché. Si alors on refuse l’argument le plus évident (il n’y a tout simplement pas assez d’emplois pour toute notre population avec l’organisation actuelle du travail), il ne reste que des trucs pétés.

    Parce que "les formations privés font de la merde, donc il faut utiliser insersup et les COMP pour fermer des formations universitaires aux choix des employeurs du bassin", c’est complètement pété.

    On fait quoi des étudiants ?

    On constatera au passage l’invisibilisation complète des #BTS, #prépas, écoles et #IUT, pourtant principaux concernés pour « former davantage de #techniciens, d’#ingénieurs, de #scientifiques ».

    Ne pas en parler, c’est complètement pété.

    PS : Insersup dit qu’il faut fermer les IUT.
    ¯\(ツ)

    Parce que "Les #métiers_en_tensions ne demandent pas de #qualification particulière, donc il faut profondément modifier notre système de #qualification", c’est aussi complètement pété.

    Donc soit on est face à des gens qui simplement préparent une baisse drastique de l’ampleur de notre système éducatif, en particulier universitaire, en prévision de la baisse démographique (dans 5 ans, on amorce une chute durable).

    Mais alors pourquoi ne pas le dire ?

    https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381380

    Soit on est face à des idéologues, qui se privent de la solution évidente (si l’emploi doit être indispensable pour vivre, alors il faut augmenter le nombre et la qualité des emplois), et aboutissent donc à des solutions déraisonnables, sans fondement, avec des logiques tordues.

    Juste des mots.

    Et on termine avec cette curiosité : on a du « certains acteurs de la formation » et des « certaines formations », mais le Conseil des ministres ne dit jamais les termes :

    💫le secteur d’#enseignement_supérieur privé lucratif💫

    Qui pompe du fric public et ne sert à rien. A cause des réformes.

    Et je termine vraiment avec ma #hottakeesr préférée :

    Au XXIe siècle, il ne faut plus adapter le système éducatif aux besoins économiques, mais il faut adapter l’économie aux besoins des jeunes, donc des étudiants.

    https://social.sciences.re/@juliengossa/114432228297974603

  • La tyrannie de la #commodité (par #Tim_Wu)

    Traduction d’un texte essentiel sur la notion de commodité, de #confort, publié en 2018 par le juriste américain Tim Wu dans le New York Times[1]. Les organisations (institutions étatiques, think tanks, ONG, associations, etc.) et influenceurs de la mouvance éco-capitaliste ne remettent aucunement en question le confort moderne. Le pouvoir ne remettra évidemment jamais en cause ce qui lui permet de tenir le peuple en laisse. Ce texte est à mettre en relation avec une excellente réflexion critique sur le confort publiée récemment par l’anthropologue Stefano Boni.

    –-

    La commodité est la force la plus sous-estimée et la moins comprise dans le monde d’aujourd’hui. En tant que moteur des décisions humaines, elle n’offre pas le frisson coupable des désirs sexuels inconscients de Freud ou l’élégance mathématique des incitations de l’économiste. La commodité est ennuyeuse. Mais l’ennui se différencie de la banalité.

    Dans les pays développés du XXIe siècle, la commodité – c’est-à-dire des moyens plus efficients et plus pratiques pour accomplir des tâches quotidiennes – semble être la force la plus puissante qui façonne nos vies et nos économies. C’est particulièrement vrai en Amérique, où, malgré tous les hymnes à la liberté et à l’individualité, on se demande parfois si la commodité n’est pas en fait la valeur suprême.

    Comme l’a récemment déclaré Evan Williams, co-fondateur de Twitter, « la commodité décide de tout ». La commodité semble prendre les décisions à notre place, l’emportant sur ce que nous aimons imaginer être nos véritables préférences. (Je préfère faire mon café, mais le Starbucks instantané est si pratique que je ne fais presque jamais ce que je « préfère »). Faciliter les choses ne suffit pas, il faut trouver la manière la plus facile de faire, la meilleure.

    La commodité a la capacité de rendre d’autres options impensables. Une fois que vous avez utilisé une machine à laver, le lavage du linge à la main semble irrationnel, même s’il est probablement moins onéreux. Une fois que vous avez fait l’expérience de la télévision à la demande, attendre de voir une émission à une heure déterminée à l’avance semble idiot, voire un peu indigne. Résister à la commodité – ne pas posséder de téléphone portable, ne pas utiliser Google – en vient à exiger un dévouement particulier souvent pris pour de l’excentricité, voire du fanatisme.

    Malgré toute son influence dans sa manière de façonner les décisions individuelles, la part la plus importante du pouvoir de la commodité pourrait découler de décisions prises à un échelon global, à un niveau où il contribue de manière critique à structurer l’économie moderne. La bataille pour la commodité, particulièrement dans les secteurs liés à la #technologie, c’est la bataille pour s’assurer la #domination dans l’#industrie.

    Les Américains disent qu’ils accordent une grande importance à la #concurrence, à la multiplication des #choix, à l’individu. Pourtant, notre goût pour la commodité engendre plus de commodité, grâce à la combinaison des #économies_d’échelle et du pouvoir de l’#habitude. Plus il est facile d’utiliser Amazon, plus Amazon devient puissant – ce qui rend encore plus facile d’utiliser Amazon. La commodité et le #monopole semblent être des alliés naturels.

    Compte tenu de la croissance de la commodité – en tant qu’#idéal, #valeur, #mode_de_vie – il est utile de se demander ce que notre obsession pour celle-ci fait pour nous et pour notre pays. Je ne veux pas suggérer que la commodité est une force malfaisante. Rendre les choses plus faciles n’est pas un mal en soi. Au contraire, elle ouvre souvent des possibilités qui semblaient autrefois trop onéreuses à envisager, et elle rend généralement la vie moins pénible, en particulier pour les personnes les plus vulnérables aux corvées quotidiennes.

    Mais nous nous trompons en présumant que la commodité est toujours une bonne chose, car elle entretient une relation complexe avec d’autres idéaux qui nous sont chers. Bien qu’elle soit comprise et promue comme un instrument de libération, la commodité dévoile une face plus sombre. Avec sa promesse d’#efficacité en douceur et sans effort, elle menace d’effacer le genre de luttes et de défis qui donnent un sens à la vie. Créée pour nous libérer, elle peut devenir une #contrainte influençant ce que nous sommes prêts à faire. Et donc de manière subtile, elle peut nous asservir.

    Il serait pervers d’ériger l’inconfort en idéal, mais lorsque nous laissons la commodité décider de tout, nous capitulons trop souvent.

    La commodité telle que nous la connaissons aujourd’hui est un produit de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, lorsque des dispositifs permettant d’économiser le travail à la maison ont été inventés et commercialisés. Parmi les #innovations marquantes, citons l’invention des premiers « #aliments_de_confort », tels que le porc et les haricots en conserve et le Quaker Quick Oats [flocons d’avoine en boîte, NdT], les premières machines à laver électriques, les produits de nettoyage comme la poudre à récurer Old Dutch, et d’autres merveilles comme l’aspirateur électrique, le mélange pour gâteau instantané et le four à micro-ondes.

    La commodité apparaissait comme la version domestique d’une autre idée de la fin du XIXe siècle – l’#efficience_industrielle et la « gestion scientifique du travail » qui l’accompagnait. Elle représentait l’adaptation de la philosophie de l’usine à la vie domestique.

    Aussi banal que cela puisse paraître aujourd’hui, la commodité, grande libératrice de l’humanité enfin délivrée du #travail, était un #idéal_utopique. En faisant gagner du #temps et en éliminant la #corvée, elle créerait la possibilité de s’adonner à des #loisirs. Et avec les loisirs viendrait la possibilité de consacrer du temps à l’apprentissage, aux passe-temps ou à tout ce qui pouvait vraiment compter. La commodité mettrait à la disposition du grand public le type de liberté et d’élévation culturelle autrefois réservé à l’aristocratie. Dans cette perspective, la commodité apparaissait également comme une grande niveleuse des inégalités.

    Cette idée – la commodité perçue comme une #émancipation – peut être enivrante. Ses représentations les plus captivantes se trouvent dans la science-fiction et les univers futuristes imaginés au milieu du XXe siècle. Des magazines sérieux comme Popular Mechanics et des divertissements loufoques comme The Jetsons nous ont enseigné que la vie dans le futur atteindrait l’idéal du confort parfait. La nourriture serait préparée en appuyant sur un bouton. Les trottoirs en mouvement nous épargneraient l’ennui de la marche. Les vêtements se nettoieraient d’eux-mêmes ou s’autodétruiraient après une journée à les porter. La fin de la lutte pour l’existence pourrait enfin être envisagée.

    Le rêve de la commodité se fonde sur une représentation cauchemardesque de l’#effort_physique. Mais le travail éprouvant est-il toujours un cauchemar ? Voulons-nous vraiment être émancipés de tout cela ? Peut-être que notre humanité s’exprime parfois par des actions incommodes et des quêtes de longue durée. C’est peut-être la raison pour laquelle, à chaque avancée du confort, des résistants se manifestent. Ils résistent par entêtement, oui (et parce qu’ils ont le luxe de le faire), mais aussi parce qu’ils voient une menace pour leur identité, pour leur capacité à contrôler les choses qui comptent pour eux.

    À la fin des années 1960, la première révolution de la commodité commença à s’étouffer. La perspective d’une vie où l’inconfort aurait disparu semblait avoir perdu la première place parmi les grandes aspirations de la société. Commodité signifiait #conformité. La #contre-culture incarnait le besoin des gens de s’exprimer, de réaliser leur potentiel individuel, de vivre en harmonie avec la nature plutôt que de chercher constamment à surmonter ses nuisances. Jouer de la guitare n’était pas facile. Il n’était pas non plus aisé de cultiver ses propres légumes ou de réparer sa propre moto, mais de telles choses étaient néanmoins considérées comme ayant de la valeur – ou plutôt considérées comme un accomplissement. Les gens recherchaient à nouveau à se réaliser en tant qu’individus.

    Dès lors, il était peut-être inévitable que la deuxième vague de technologies de confort – la période que nous vivons – cherche à récupérer cet idéal. Elle rendrait l’#individualité plus pratique.

    Vous pouvez faire remonter le début de cette période à la sortie du Walkman de Sony en 1979. Avec le #Walkman, nous pouvons observer un changement subtil mais fondamental dans l’idéologie de la commodité. Si la première révolution de la commodité promettait de vous faciliter la vie et le travail, la seconde promettait de vous faciliter d’être vous-même. Les nouvelles technologies étaient des catalyseurs de l’#individualité. Elles ont permis l’application de l’efficience industrielle à l’expression individuelle.

    Prenons l’homme du début des années 1980 qui se promenait dans la rue avec son walkman et ses écouteurs. Il est enfermé dans un environnement acoustique de son choix. Il profite, en public, du genre d’expression qu’il ne pouvait autrefois connaître que dans son salon privé. Une nouvelle technologie lui permet de montrer plus facilement qui il est, ne serait-ce qu’à lui-même. Il se pavane dans le monde entier telle une vedette jouant dans son propre film.

    Cette vision est si séduisante qu’elle en est venue à dominer notre existence. La plupart des technologies puissantes et dominantes créées au cours des dernières décennies mettent la commodité au service de la #personnalisation et de l’#individualité. Pensez au magnétoscope, à la playlist, à la page Facebook, au compte Instagram. Ce genre de commodité ne consiste plus à économiser du travail physique – beaucoup d’entre nous n’avons plus à transpirer pour gagner notre vie. Il s’agit de minimiser les ressources mentales nécessaires pour choisir parmi les options disponibles afin d’exprimer son individualité ; la commodité en un clic, un guichet unique, l’expérience sans accroc du « plug and play ». L’idéal poursuivi ? La #préférence_individuelle, le tout sans effort.

    Bien sûr, nous sommes prêts à payer un prix plus élevé pour la commodité, mais nous réalisons moins souvent que nous acceptons de remplacer un service gratuit par un service payant plus commode. Par exemple, à la fin des années 1990, les technologies de distribution de la musique comme Napster ont permis de mettre de la musique en ligne gratuitement, et beaucoup de gens ont profité de cette nouvelle option. Mais s’il reste facile d’obtenir de la musique gratuitement, pratiquement plus personne n’en télécharge illégalement aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que le lancement de l’iTunes store en 2003 a rendu l’achat de musique encore plus pratique que le téléchargement illégal. La commodité a battu la #gratuité.

    Alors que les tâches quotidiennes se simplifient, un désir croissant pour davantage de confort crée une incitation à rendre tous les aspects de notre vie encore plus simple. Ce qui ne devient pas plus commode se fait distancer. Nous sommes pourris gâtés par l’instantanéité et nous sommes agacés par les tâches qui restent à un niveau antérieur d’effort et de durée. Lorsque vous pouvez éviter la file d’attente et acheter des billets de concert sur votre téléphone, faire la queue pour voter lors d’une élection devient irritant. C’est particulièrement vrai pour ceux qui n’ont jamais eu à faire la queue (ce qui peut expliquer le faible taux de participation des jeunes aux élections).

    La vérité paradoxale à laquelle je veux en venir, c’est que les technologies actuelles d’individualisation forment un ensemble de technologies d’individualisation de masse. La personnalisation peut être étonnamment uniformisante. Tout le monde ou presque est sur Facebook : c’est le moyen le plus pratique pour garder le contact avec vos amis et votre famille, qui en théorie devraient représenter ce qui il y a d’unique en vous et dans votre vie. Pourtant, avec Facebook, nous nous ressemblons tous. Son format et ses conventions nous privent de toutes les expressions d’individualité, sauf les plus superficielles telle que la photo d’une plage ou d’une chaîne de montagnes que nous choisissons en image de couverture.

    Je ne nie pas que faciliter les choses peut être d’une grande utilité en nous offrant de nombreux choix (de restaurants, de services de taxi, d’encyclopédies open-source) là où nous n’en avions que peu ou pas du tout auparavant. Mais être humain ne se résume pas à avoir des choix à faire. Il s’agit également de savoir comment faire face aux situations qui nous sont imposées, comment surmonter les défis qui en valent la peine et comment mener à bien les tâches difficiles – les combats qui contribuent à faire de nous ce que nous sommes. Qu’advient-il de l’expérience humaine lorsque tant d’obstacles et d’entraves, d’exigences et de préparatifs sont supprimés ?

    Le culte moderne de la commodité ne reconnaît pas que la #difficulté est une caractéristique constitutive de l’expérience humaine. La commodité y est décrite comme une destination et non un voyage. Mais escalader une montagne, ce n’est pas pareil que de prendre le tramway pour se rendre jusqu’au sommet, même si l’on arrive au même endroit. Nous devenons des personnes qui se soucient principalement ou uniquement des résultats. Nous risquons de faire de la plupart de nos expériences de vie une série de trajets en tramway.

    La commodité doit servir un but plus élevé qu’elle-même, de peur qu’elle ne conduise qu’à plus de commodité. Dans un ouvrage paru en 1963 devenu depuis un classique (The Feminine Mystique), Betty Friedan a examiné l’apport des technologies domestiques pour les femmes. Elle en a conclu que l’#électroménager avait simplement créé plus de demandes. « Même avec tous les nouveaux appareils qui permettent d’économiser du travail », écrit-elle, « la femme au foyer américaine moderne passe probablement plus de temps à faire des #travaux_ménagers que sa grand-mère ». Lorsque les choses deviennent plus faciles, nous pouvons chercher à remplir notre temps de vie avec d’autres tâches plus « faciles ». À un moment donné, la lutte déterminante pour la vie se transforme en une tyrannie de petites corvées et de décisions insignifiantes.

    Une conséquence fâcheuse de la vie dans un monde où tout est « facile » ? La seule compétence qui compte se résume à la capacité de faire plusieurs choses à la fois. À l’extrême, nous ne faisons rien ; nous ne faisons qu’organiser ce qui sera fait, une base bien peu solide pour une vie décente.

    Nous devons consciemment accepter l’#inconfort – pas toujours, mais plus souvent. De nos jours, faire au moins quelques choix incommodes, c’est cela l’individualité. Vous n’avez pas besoin de baratter votre propre beurre ou de chasser pour vous procurer votre propre viande, mais si vous voulez être quelqu’un, vous ne pouvez pas permettre que la commodité soit la valeur qui transcende toutes les autres. La lutte n’est pas toujours un problème. Parfois, la #lutte est une solution. Elle peut devenir une solution pour découvrir qui vous êtes.

    Accepter l’inconfort peut sembler étrange, mais nous le faisons déjà sans le considérer comme telle. Comme pour masquer le problème, nous donnons d’autres noms à nos choix incommodes : nous les appelons #hobbies, loisirs, #vocations, #passions. Ce sont les activités non utilitaires qui contribuent à nous définir. Elles nous récompensent en façonnant notre personnalité car elles impliquent de se frotter à une résistance significative – avec les lois de la nature, avec les limites de notre propre corps – par exemple en sculptant du bois, en faisant fondre des matières premières, en réparant un appareil cassé, en écrivant un code, en surfant des vagues ou encore en persévérant au moment où vos jambes et vos poumons commencent à se rebeller lorsque vous courez.

    De telles activités prennent du temps, mais elles nous redonnent aussi du #temps. Elles nous exposent au risque de #frustration et d’#échec, mais elles peuvent aussi nous apprendre quelque chose sur le monde et sur la place que nous y occupons.

    Réfléchissons donc à la #tyrannie_de_la_commodité, essayons plus souvent de résister à sa puissance stupéfiante, et voyons ce qui se passe. Nous ne devons jamais oublier le plaisir pris à faire quelque chose de lent et de difficile, la #satisfaction de ne pas faire ce qui est le plus facile. Cette constellation de choix inconfortables est probablement ce qui nous sépare d’une vie totalement conforme et efficiente.

    https://greenwashingeconomy.com/tyrannie-commodite-par-tim-wu
    #facilité #résistance

  • Has Italy’s Albania migrant deal completely failed ?

    One year after Albania’s parliament ratified the country’s migration centers deal with Italy, the two migrant holding centers constructed in Shengjin and Gjader stand completely empty. What happens next?

    Everything has returned to normal in the village of Gjader and the port town of Shengjin in northwestern Albania.

    Almost exactly a year to the day when the parliament ratified the country’s migrant center agreement with Italy, not a single migrant is in either of the facilities constructed in Gjader and Shengjin.

    The agreement signed by Italy and Albania in November 2023 and ratified by the Albanian parliament on February 22, 2024, envisioned that Italy would build migrant holding centers in Albania that would house up to 36,000 irregular migrants a year while their asylum applications are processed by Italy.
    Series of setbacks for the Italian government

    Since then, over 70 migrants — mainly from Africa and South Asia — have been transferred to Albania in three different groups.

    The first ship, which had 16 migrants on board, was sent to Albania on October 16. All of them were sent back to Italy after a court in Rome ruled that the transfer was unlawful and that repatriating them to their countries of origin could breach international legal protections.

    Two more migrant transfers followed: One group of eight was sent to Albania on November 8 and another group of 49 on January 28.

    In both cases, the Rome Court of Appeal ruled that the migrants could not be held in Albania until the European Court of Justice in Luxembourg has ruled on whether the asylum seekers’ countries of origin are considered safe for repatriation.

    The European Court of Justice is expected to rule on the matter on February 25.
    Monitors have left Albania

    Meanwhile, both Italian officials and NGO experts monitoring the situation in Albania have already left the country “until further notice.”

    Francesco Ferri, a migration expert at ActionAid, has been part of a delegation monitoring conditions in the Albanian centers since they were set up.

    “The delegation from Tavolo Asilo e Immigrazione [a national alliance of NGOs and civil society organizations that seeks to protect migrants’ rights in Italy] has conducted monitoring missions in Albania to observe the facilities set up and the context in which they operate,” he told DW. “We are currently no longer in Albania, but we continue to monitor the situation closely from a distance and are ready to return for further observation activities.”
    ’Scared, bewildered and disoriented’ migrants

    All 73 migrants transferred to Albania had tried to reach Italy or Malta by boat from Libya and were, according to Ferri, “seriously afraid of being sent back to their countries of origin.”

    “We met individuals who were scared, bewildered and disoriented,” he said. “They had no awareness of the procedures, were not adequately prepared to apply for asylum, and were in conditions of isolation. Their situation clearly demonstrates how the Albania model entails a systemic violation of rights.”

    According to the website Infomigrants, the Italian government is now considering plans to repurpose the centers. One option believed to be on the table is the transformation of the centers into “repatriation facilities.” However, it seems likely that this plan, too, would face opposition.

    Ferri is strictly opposed to such an alternative use. “It must be entirely rejected,” he said, “as it would lead to further severe human rights violations. The risk of stabilizing and expanding these structures remains real, especially if the outsourcing model were to be replicated elsewhere. The analysis of its outcomes so far indicates that the definitive closure of these centers is the only alternative.”
    ’A clamorous failure’

    Despite the attempts of both governments to make the agreement work, many experts and opposition parties in Italy have been against it from the word go. They consider the project an abuse of human rights and — at an estimated total cost of €1 billion ($1.04 billion) — a waste of money, too.

    Elly Schlein, the leader of Italy’s center-left Democratic Party, has described the agreement as “a clamorous failure,” called on Italian Prime Minister Giorgia Meloni to resign, and said that the migrant center model in Albania will never work.

    Ferri agrees. “Very few people have been transferred, and all of them were subsequently returned to Italy,” he says. “The centers remained empty for most of the year and, during operational periods, hosted only a very limited number of individuals. Organizational difficulties, legal challenges and the political context have hindered its [the agreement’s] implementation.”
    Meloni determined to make the agreement work

    DW contacted the Italian government, asking it for its assessment of the success of the agreement and whether it intends to repurpose the centers. No response had been received by the time of publication.

    However, speaking at an event with senior police officers just a few days ago, Meloni said that her government was determined to continue with the Italy-Albania agreement.

    “We are committed to finding a solution to every obstacle,” she said, adding that “Italian citizens are asking their government to stop illegal migration because it causes insecurity.”

    The agreement has been the subject of debate between the Albanian government and the opposition right from the start. Indeed, the opposition Democratic Party of Albania has vowed that should it win the parliamentary election on May 11, “the contract with Italy will not be renewed.”
    A test case for Europe

    Earlier this week, European Commissioner for Internal Affairs and Migration Magnus Brunner met with Giorgia Meloni and discussed “the possible early adoption of the new concept of a safe country of origin.”

    Before traveling to Italy, Brunner told the Italian media that the legislative package on migrant repatriations being examined by the European Commission would be “very ambitious” and would include “clear obligations on repatriations,” "strict rules for those representing a threat to security" and a “more coordinated” framework at European level.

    Francesco Ferri is still very concerned.

    “The risk remains that European governments will continue to explore outsourcing solutions, thereby reducing protections for asylum seekers and shifting the responsibility for international protection beyond the borders of the EU,” he said.

    https://www.infomigrants.net/en/post/63018/has-italys-albania-migrant-deal-completely-failed

    #Albanie #externalisation #migrations #réfugiés #Italie #échec

    –-

    ajouté à la métaliste sur l’#accord entre #Italie et #Albanie pour la construction de #centres d’accueil (sic) et identification des migrants/#réfugiés sur le territoire albanais...

    https://seenthis.net/messages/1043873

  • #bonne_nouvelle Crise des protéines d’insectes : Ynsect demande son placement en redressement judiciaire La tribune - AFP

    Ynsect demande son placement en redressement judiciaire

    L’entreprise française avait lancé en janvier un appel à des investisseurs ou repreneurs dans le cadre d’une procédure de sauvegarde, mais elle « n’a pas été en mesure de trouver un accord », selon un porte-parole de la start-up.
    . . . . .
    Spécialisé dans l’élevage et la transformation d’insectes pour l’alimentation animale, humaine et les engrais, Ynsect a levé au total 600 millions de dollars auprès d’investisseurs depuis sa création en 2011, mais est aujourd’hui confrontée à la difficile montée en puissance de son modèle. La société, dont le siège social est situé dans l’Essonne, compte deux sites de production, près de Dole (Jura) et Amiens (Somme).
    . . . . .
    Une autre pionnière française du secteur, Agronutris, a annoncé fin janvier que sa holding avait été placée en procédure de sauvegarde pour « stabiliser sa situation financière ».

    Source : https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/agroalimentaire-biens-de-consommation-luxe/crise-des-proteines-d-insectes-ynsect-demande-son-placement-en-redressemen

    #france #alimentation financé par : #ademe #bpi #ue #amiens #Dole #france2030 #frenchtech2030 #next40 #argent_public #échec d’un #délire

  • #Suisse : Les infirmiers philippins à l’hôpital de Bâle ça ne fonctionne pas Catherine Thommen (SRF)/ain

    Pour lutter contre la pénurie de travailleurs qualifiés, des infirmiers philippins ont renforcé le personnel hospitalier à l’hôpital cantonal de Bâle. Mais les résultats intermédiaires du projet sont mitigés : un seul infirmier philippin a réussi son intégration.

    En 2023, le Kantonsspital Baselland (KSBL) nourrissait de grands espoirs : sept infirmiers et infirmières philippins arrivaient en Suisse pour y travailler. L’aide venue d’Asie devait permettre de soulager le personnel en place et de pallier la pénurie de travailleurs qualifiés. Le personnel infirmier est venu dans le cadre d’un programme d’échange. Après 18 mois, ils devront retourner aux Philippines.


    Cependant, après un an, les résultats intermédiaires de ce projet pilote ne répondent pas complètement aux attentes. Il était prévu qu’ils travaillent en Suisse au niveau d’un infirmier diplômé. Cela devait leur permettre non seulement de soulager le personnel dans son travail quotidien, mais aussi d’assumer des responsabilités. Or, seule une des sept personnes a réussi à le faire.

    Edmund Montejo est ravi de sa réussite. « Je suis fier de moi », déclare au micro de SRF celui qui a préparé son séjour en Suisse presque un an à l’avance. Il a appris l’allemand en ligne dans un parc public tous les soirs. « Ce n’était pas facile », dit-il en riant. « Je devais toujours trouver une connexion internet pour apprendre l’allemand. » Plus tard, en Suisse, sa connaissance de l’allemand s’est avérée importante pour occuper un poste plus élevé à l’hôpital.

    Trois infirmiers n’ont pas passé la période d’essai
    Les premiers signes indiquant que le projet pilote ne se déroulait pas aussi bien que prévu sont apparus au bout de quelques mois seulement : l’hôpital a licencié trois des sept infirmiers après la période d’essai. Ils travaillent désormais dans une maison de retraite et de soins. Cornelius-Monroe Huber, chef des soins infirmiers, a souligné qu’il s’agissait de bons professionnels. « Mais il est important qu’ils comprennent aussi bien le dialecte que le bon allemand. Or, ce n’était pas le cas du personnel renvoyé, bien qu’il soit arrivé avec un certificat de langue indiquant qu’il avait suivi des cours d’allemand. »

    Edmund Montejo, lui, aimerait rester en Suisse, même après l’achèvement du projet pilote au bout de 18 mois, mais cela n’est guère possible. Les trois autres personnes qui ont été autorisées à rester à l’hôpital aimeraient également continuer à travailler au KSBL. « J’ai beaucoup appris en Suisse », confie Sarah Abubakar, « mais je ne pense pas pouvoir rester ici ».

    Et ce bien que les spécialistes philippins aient beaucoup investi, tout comme l’hôpital. La question est donc de savoir si le projet pilote en valait la peine. L’hôpital n’a pas de réponse claire à cette question. « Il est encore trop tôt pour répondre à cette question », déclare Matthäus Sommer, chef des soins infirmiers au KSBL.

    Une longue période de familiarisation
    Daniel Simon, de l’Association professionnelle suisse des infirmières et infirmiers (APSI) de la région de Bâle, s’est toutefois déjà forgé une opinion. « Il faut six à douze mois pour former du personnel venant de l’étranger », déclare-t-il. Il faut donc se demander si l’équilibre entre le coût et le rendement est atteint.

    Pour les premiers Philippins, le projet prendra fin dans quelques mois et ils devront quitter la Suisse. On ne sait pas encore si d’autres suivront. Le KSBL n’a pas encore décidé s’il poursuivra le projet.

    Source : https://www.rts.ch/info/regions/autres-cantons/2025/article/infirmiers-philippins-a-bale-un-seul-reussit-trois-licencies-28770164.html
    #Santé #Sante #santé_publique #soignants #médecins #hôpital #infirmiers #infirmieres #médecine les #phantasmes du #néolibéralisme en #échec

  • #Emmanuel_Macron was the great liberal hope for France and Europe. How did it all go so wrong?

    The French president’s failures offer an object lesson in what happens when liberalism is stripped of its morality and values.

    When Emmanuel Macron was first elected in the spring of 2017, we were told that he was the future of liberal pluralism. The BBC said his victory was “a repudiation of the populist, antiestablishment wave” of that time. He was “the next leader of Europe” according to a Time Magazine cover. The Economist went one further. Its cover asked if he was Europe’s “saviour” and declared that he was mounting a revolution in democratic politics “without pike or pitchfork”.

    Seven years later, and Macron’s “peaceful”, “democratic” “revolution” is in ruins, as the president struggles to navigate a political crisis of his own making. In June, he called legislative elections that were unnecessary, lost them, and refused to concede defeat. Over the summer, France went through the second-longest period without a government in its recent history. The resulting Michel Barnier-led government was only able to survive for as long as it did thanks to a compact with the far right, before it crumbled after a vote of no confidence held on 4 December. Although Macron has now named François Bayrou as prime minister, it is unclear how this solves the fundamental problem that both the president and his agenda are widely hated in the country, and broadly opposed in the parliament.

    The balance sheet of Macronism explains his losing streak. When he took office, France’s deficit was 2.6% of GDP, in October 2024 it was at 6.2%. Who were the beneficiaries of such profligacy? They certainly aren’t public-school students and their stressed-out teachers having to work with the biggest classes in Europe. Nor are they the growing numbers of people living in “medical deserts”, where there is insufficient access to doctors or surgeons. The ultra-rich however, have done very well, with the top four fortunes in France increasing by 87% since 2020 according to Oxfam. Macronomics resembles Trussonomics in slow motion. It was a programme of unfunded tax cuts for the wealthy that the Macronists wrongly assumed would increase economic activity and therefore the tax take. According to Macron’s own economy guru, “this was not a bad strategy, but it didn’t work”.

    If his economic record undermines the narrative that Macron was the candidate of innovation and sound finances, his social and political record demonstrates that the Macron revolution was neither peaceful, nor particularly democratic, and it calls into question the labels of “liberal” and “centrist”, so often applied to the French president. Police violence has got markedly worse under Macron, with the number of bullets fired and people killed by police increasingly slightly, and the number of rubber bullets fired on crowds skyrocketing. He has also helped normalise the far right, talking up their preferred themes, using their language and passing an immigration law that Marine Le Pen hailed as an “ideological victory”.

    On top of this, he has governed in an increasingly anti-democratic manner, pushing through wildly unpopular measures using article 49.3 of the constitution to pass laws without a parliamentary vote, and trying to shut the leftwing New Popular Front (NPF) alliance out of government, despite it winning the most seats in this summer’s legislative elections. The activist Ugo Palheta writes about the process of the fascistisation of French society as parts of the media, civil service and business elite are radicalised to the right. Macron has handily helped this process along, with the far right achieving their best electoral results ever this summer.

    Recently, Macron has been fighting to try to keep the Netflix hit Emily in Paris in France. It is a fittingly absurd quest. Emily in Paris, like the summer Olympics, is a fantasy image of the France that Macron wants to rule, and intended to create. But the archetypal subject of Macron’s France is not Emily, the denizen of a startup nation inhabited exclusively by the rich and sexy, but rather more like Vanessa Langard, a yellow vest protester I met recently. Langard had been a decorator, and had to take a second job to help pay for her grandmother’s care. Langard was shot in the face and blinded by a rubber bullet at a protest in December 2018. When we spoke, she was distraught, sobbing as she described her anger at the refusal of the French state to designate her a victim of police violence, and how her mother comments that she has become more subdued since the assault.

    Vanessa’s life shows us the effects of Macronism in miniature. She was caught up in his crackdown on dissent and blinded by the increasingly militaristic weapons the state deploys against its citizens. Now 40, she is unable to work, and lives on the meagre benefits paid out to disabled people in France, one of hundreds of thousands pushed into precarity under Macron. She requires care, and so relies on an increasingly strained health system that the government wants to cut further. She is one of the 56% of French people who say life has become more difficult due to low incomes and rising costs, one of the 85% of people who fear that the next budget will negatively affect their financial situation, and one of the 77% who understand this to be the result of political decisions.

    Macron has more than two years to go until the next election, but he shows no sign of changing course. Over the summer, Libération revealed that there had been a series of secret meetings between Macronists and members of the far-right National Rally party brokered by Macron’s close adviser, Thierry Solère, helping normalise them further. Edouard Philippe, an ally of Macron and potential successor, is reported to have told Le Pen that he wants the next election to be a contest of “project against project” without “moral critique”.

    It does not bode well for liberalism that its pro-EU poster boy has become like King Lear, blinded by narcissism and wilfully handing the kingdom to a destructive force he helped create. Macron offers an object lesson in the exhaustion of liberalism. When the form and appearance of liberalism remains, but its content and values are evacuated, what remains is a hollow, brittle thing. It becomes unable to improve the lives of anyone but the wealthy, unable to respond to inconvenient facts such as disappointing election results, unable to articulate even a moral critique of the far right which seeks to usurp it, and unable politically to stop its rise. Macronism has failed.

    https://www.theguardian.com/commentisfree/2025/jan/02/emmanuel-macron-liberal-france-europe
    #Macron #libéralisme #moralité #valeurs #crise_politique #macronisme #économie #riches #pauvres #violences_policières #49.3 #fascistisation #portrait #bilan #Macron_vu_de_l'étranger #échec

  • « Un #échec moral et éthique total » : #Omer_Bartov, spécialiste de l’Holocauste, sur le #génocide israélien à #Gaza

    Depuis le 7 octobre 2023, l’assaut israélien sur Gaza a tué plus de 45 500 Palestiniens et en a blessé plus de 108 000. Dans le même temps, les autorités de Gaza continuent d’accuser Israël de bloquer délibérément les livraisons d’aide. Les organisations de défense des droits de l’homme condamnent Israël pour avoir attaqué des infrastructures palestiniennes vitales, notamment l’approvisionnement en eau et le système médical de Gaza. Tout cela a conduit le plus grand spécialiste mondial du génocide à déclarer qu’Israël mène une combinaison « d’actions génocidaires, de nettoyage ethnique et d’annexion de la bande de Gaza ». Omer Bartov, professeur israélo-américain d’études sur l’Holocauste et les génocides à l’université Brown, explique pourquoi il pense qu’Israël commet actuellement un génocide à Gaza. « Il y a eu en réalité une tentative systématique de rendre Gaza inhabitable, ainsi que de détruire toutes les institutions qui permettent à un groupe de se maintenir, non seulement physiquement mais aussi culturellement », déclare Bartov, qui prévient que l’impunité pour Israël mettrait en danger l’ensemble de l’édifice du droit international. « Il s’agit d’un échec moral et éthique total de la part des pays qui prétendent être les principaux protecteurs des droits civils, de la démocratie et des droits humains dans le monde. »

    Retranscription de l’émission du 30 décembre 2024

    (Il s’agit d’une transcription rapide. Le texte peut ne pas être dans sa forme finale.)

    NERMEEN SHAIKH : Ici Democracy Now !, democracynow.org, The War and Peace Report. Je suis Nermeen Shaikh.
    Alors que l’année 2024 touche à sa fin, de nouvelles informations émanant du ministère de la Santé de Gaza confirment que plus de 108 000 Palestiniens ont été blessés par les attaques d’Israël depuis le 7 octobre 2023, et que plus de 45 500 ont été tués – bien que l’on pense que le bilan réel soit bien plus élevé. Pendant ce temps, les autorités de Gaza continuent d’accuser Israël de bloquer délibérément les livraisons d’aide, et l’UNRWA a mis en garde contre une « famine imminente » à Gaza, où les habitants sont confrontés à une grave insécurité alimentaire.
    Des milliers d’Israéliens ont manifesté samedi contre le gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu, exigeant la fin de la guerre à Gaza et un cessez-le-feu qui ramènerait les otages toujours détenus par le Hamas.
    Notre prochain invité affirme qu’Israël mène une combinaison d’« actions génocidaires, de nettoyage ethnique et d’annexion de la bande de Gaza ». Omer Bartov est professeur d’études sur l’Holocauste et les génocides à l’université Brown. C’est un universitaire israélo-américain qui a été décrit par le United States Holocaust Memorial Museum comme l’un des plus grands spécialistes mondiaux sur le sujet du génocide. Il s’est récemment rendu en Israël et en est revenu au début du mois.
    Professeur Bartov, bienvenue dans l’émission Democracy Now ! Pourriez-vous commencer par expliquer pourquoi vous pensez qu’un génocide est en train de se produire à Gaza ?

    OMER BARTOV : Oui. Merci de m’accueillir à nouveau. Je voudrais commencer par dire que j’ai écouté l’interview du Dr Abu-Sittah, et je voudrais juste exprimer ma gratitude pour tout le travail qu’il fait et tout ce qu’il a dit dans la partie précédente.
    J’ai commencé, comme vous le savez peut-être, en novembre 2023 déjà, j’ai publié un article d’opinion dans le New York Times dans lequel j’écrivais que je pensais que les FDI commettaient ce qui semblait être des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, mais que je n’étais pas encore convaincu que nous avions suffisamment de preuves qu’il s’agissait d’une action génocidaire. Mon point de vue a vraiment changé en mai 2024 avec la décision des FDI, malgré l’opposition des États-Unis, d’envahir Rafah, la dernière zone de la bande de Gaza qui n’avait pas été prise. Il y avait là environ un million de Palestiniens qui avaient déjà été déplacés à plusieurs reprises, et les FDI les ont déplacés une fois de plus vers la zone de la plage, la zone de Mawasi, sans aucune infrastructure appropriée, dans des villes de tentes le long de la plage, et ont ensuite procédé à la démolition d’une grande partie de Rafah.
    C’est à ce moment-là que j’ai commencé à examiner l’ensemble de l’opération, en commençant par les déclarations faites au tout début, les 7, 8 et 9 octobre, par les dirigeants israéliens, les dirigeants politiques et militaires dotés d’une autorité exécutive, qui disaient qu’ils voulaient raser Gaza, la détruire, que tous étaient impliqués, et ainsi de suite. Il est apparu à ce moment-là qu’il y avait en fait une tentative systématique de rendre Gaza inhabitable, ainsi que de détruire toutes les institutions qui permettent à un groupe de se maintenir, non seulement physiquement mais aussi culturellement, son identité, sa mémoire collective, ce qui impliquait une destruction systématique des universités, des écoles, des mosquées, des musées et, bien sûr, des logements et de l’infrastructure. Ainsi, on pouvait constater qu’il y avait ce qu’on appellerait un urbicide, une tentative de détruire les centres urbains, de les détruire physiquement ; un scolasticide – c’est-à-dire l’assassinat des membres des institutions éducatives, des écoles, des professeurs d’université, et ainsi de suite – de sorte que la population, ayant été déplacée de nombreuses fois et, comme vous l’avez entendu précédemment, un grand nombre d’entre eux ayant été tués, blessés et affaiblis, ne serait jamais en mesure de se reconstituer en tant que groupe dans cette région. Telle est l’idée générale.
    Au début du mois d’octobre de cette année – c’est-à-dire un an après le début de la guerre – les FDI ont lancé une opération dans la partie nord de Gaza, au nord de ce que l’on appelle le corridor de Netzarim, qui n’est plus vraiment un corridor – c’est une sorte de boîte d’environ huit kilomètres de large et huit kilomètres de long – pour vider entièrement la zone située au nord de ce corridor de sa population. C’est un plan qu’un général israélien à la retraite, Giora Eiland, vendait à la télévision israélienne depuis des mois. L’idée est de forcer toute la population à partir par une action militaire et par la famine, en privant la population de nourriture et d’eau. Et une grande partie de la population a effectivement été expulsée. Cette dernière attaque contre l’hôpital dont vous parliez tout à l’heure est une phase supplémentaire dans cette tentative de vider toute la région de sa population.
    Dans les médias israéliens, l’ancien chef d’état-major et ministre de la défense israélien, qui est lui-même un voyou politique, a qualifié cette opération de nettoyage ethnique. Mais le nettoyage ethnique signifie que vous déplacez des personnes d’un endroit où vous ne voulez pas d’elles, un groupe ethnique particulier, vers un autre endroit où elles peuvent être au moins à l’abri de ces attaques. Mais, bien sûr, à Gaza, lorsque vous déplacez des gens d’un endroit à un autre, vers des zones dites sûres, ils ne sont pas en sécurité, et ils sont de plus en plus et constamment victimes d’attaques. C’est ce qui fait que ce soi-disant nettoyage ethnique fait en réalité partie d’une opération génocidaire.
    Quant à l’annexion, ce que nous entendons souvent dans les médias israéliens, c’est qu’au moment où le tiers nord de Gaza est rasé et vidé de sa population, des groupes de colons attendent dans les coulisses, juste de l’autre côté de la barrière, pour s’installer et commencer à coloniser cette zone, dans l’optique de l’occuper entièrement. Et je ne vois pas – s’ils le font, une fois que l’armée les aura laissés entrer, je ne vois aucun mécanisme en Israël ou, à vrai dire, au niveau international, qui permettrait de les déloger de là. Ce serait donc le début d’une annexion et d’une colonisation rampantes de Gaza, qui se viderait de sa population palestinienne.

    NERMEEN SHAIKH : Eh bien, Professeur Bartov, je voudrais vous poser une question sur ceux qui facilitent ce génocide, comme vous le dites. Dans un article du Guardian de la semaine dernière intitulé « Un consensus émerge : Israël commet un génocide à Gaza. Où est l’action ? », l’éditorialiste Nesrine Malik condamne la complicité de l’Occident dans ce qui se passe à Gaza, écrivant, je cite, “Le danger maintenant est que les Palestiniens meurent deux fois, une fois dans la réalité physique et une deuxième fois dans une réalité morale où les puissants rabaissent les standards mêmes qui façonnent le monde tel que nous le connaissons. En refusant même d’accepter les désignations de génocide et de nettoyage ethnique, et encore moins d’agir en conséquence, les alliés d’Israël imposent au monde une adaptation après laquelle il devient simplement accepté que les droits ne sont pas accordés par l’humanité, mais par les entités qui décident qui est humain. » Voilà ce qu’écrit Nesrine Malik dans le Guardian. Professeur Bartov, pourriez-vous répondre à cela ? Et en particulier, un génocide, comme vous le dites, est en train de se produire à Gaza. Ce génocide ne serait pas possible sans la complicité et l’implication directe des puissances occidentales, en particulier des États-Unis. En ce sens, les États-Unis sont-ils également coupables, par association, de commettre un génocide ?

    OMER BARTOV : Oui, écoutez, je commencerai par dire que, d’abord et avant tout, la population qui est la plus responsable de ce qu’Israël fait en ce moment est la population d’Israël, et qu’il y a une profonde complicité de la population israélienne, y compris non seulement le gouvernement mais aussi les partis d’opposition en Israël qui soutiennent l’opération dans la bande de Gaza. Nous pouvons donc en parler.
    L’administration américaine, sous la direction de M. Biden, aurait pu mettre fin à cette guerre dès novembre ou décembre 2023, parce qu’Israël ne peut pas mener de telles opérations à une telle échelle sans l’aide constante des États-Unis, tout d’abord par la grande quantité de munitions qui sont envoyées à Israël quotidiennement, des obus de chars et d’artillerie, des roquettes d’interception. Tout cela est fourni à grande échelle par les États-Unis, pour un montant d’environ 20 milliards de dollars, payés par le contribuable américain. Si une administration américaine avait dit à M. Netanyahou en décembre 2023 : « Vous arrêtez tout, ou vous vous débrouillez tout seul « , il aurait dû arrêter, parce que cela aurait été tout simplement impossible. Mais cela n’a pas été fait.
    Le résultat en est évidemment, tout d’abord, la destruction massive de Gaza. Deuxièmement, cela signifie que tout l’édifice du droit international mis en place à la suite de la Seconde Guerre mondiale et de l’Holocauste pour empêcher qu’un génocide ne se reproduise, par l’intermédiaire du tribunal de Nuremberg, de la convention sur le génocide de 1948, des accords de Genève de 1949 et ainsi de suite, et maintenant du statut de Rome plus récemment – tout cet appareil s’est révélé vide de sens si un pays comme Israël, soutenu par ses alliés occidentaux, peut agir en toute impunité. Il en résulte que tous les autres États voyous du monde peuvent désormais se dire : « Si Israël peut s’en tirer, pourquoi ne le ferions-nous pas ? » En ce sens, il s’agit d’un échec moral et éthique total de la part des pays qui prétendent être les principaux protecteurs des droits civils, de la démocratie et des droits de l’homme dans le monde. Outre la catastrophe régionale qui se produit actuellement, cette situation a des ramifications beaucoup plus importantes pour l’avenir.

    NERMEEN SHAIKH : Et, Professeur Bartov, vous venez de mentionner que vous étiez en Israël au début du mois. Vous avez parlé à un grand nombre de personnes là-bas. Quel est leur – quel est votre sentiment sur la façon dont Gaza est perçue ? Les actions d’Israël à Gaza sont-elles aujourd’hui critiquées, de manière beaucoup plus large, qu’elles ne l’étaient, disons, au début de l’année, pendant l’été, lorsque vous étiez là-bas, ou l’année dernière ?

    OMER BARTOV : Oui, j’étais en Israël en juin 2024. À l’époque, lorsque je parlais avec des gens et que je mentionnais ce qui se passait à Gaza – et la plupart des gens avec qui je parle sont des libéraux de gauche – il y avait une énorme réticence à en parler. Les gens étaient complètement pris par le traumatisme et la douleur qui ont suivi l’attaque du Hamas du 7 octobre, qui a tué environ 900 civils, ainsi que plusieurs centaines de soldats.
    Lorsque j’ai visité Israël cette fois-ci, au début du mois, j’ai eu l’impression que davantage de personnes étaient au courant de ce qui se passait à Gaza – pas à cause de la télévision israélienne, qui bloque toujours entièrement, volontairement, tout véritable reportage en provenance de Gaza. Tous ces reportages sont filtrés par les informations fournies par l’armée. Mais il y a eu des reportages dans les journaux. Il y a eu beaucoup de reportages sur les réseaux sociaux. Je pense donc que davantage de personnes sont désormais conscientes de ce qui se passe là-bas.
    Mais comment réagissent-ils ? J’ai l’impression qu’il y a un sentiment croissant de résignation, de désespoir, d’impuissance dans ces cercles, dont on pourrait espérer qu’ils constituent la principale opposition aux politiques d’un gouvernement d’extrême-droite.

    NERMEEN SHAIKH : Professeur Bartov, je suis désolé que le temps nous soit compté. Nous allons devoir nous arrêter là. Professeur Bartov, Omer Bartov, professeur d’études sur l’Holocauste et les génocides à l’université Brown. C’est un universitaire israélo-américain qui a été décrit par le U.S. Holocaust Memorial Museum comme l’un des plus grands spécialistes mondiaux du génocide. Nous serons de retour dans une minute.

    https://agencemediapalestine.fr/blog/2024/12/31/un-echec-moral-et-ethique-total-omer-bartov-specialiste-de-lhol

    #échec_moral #échec_éthique #éthique #Israël #destruction #inhabilité #impunité #droit_international

    signalé aussi par @loutre :
    https://seenthis.net/messages/1090813

  • #Mayotte : #histoire_coloniale, fractures sociales et désastre environnemental

    Mayotte, petite île de l’océan Indien, symbolise à elle seule la collision brutale entre histoire coloniale, fractures sociales et désastres environnementaux. Département français depuis 2011, elle est un territoire en #crise, où la #misère humaine et les #catastrophes_naturelles s’entrelacent dans une spirale infernale. Les événements récents – #séismes, #tornades, #montée_des_eaux – ne sont que la face visible d’un #effondrement plus global. Ils révèlent une #vulnérabilité accumulée sur des décennies, amplifiée par des promesses non tenues, des #inégalités criantes et une gestion déconnectée des réalités locales.

    En 1974, Mayotte se sépare des Comores à l’issue d’un référendum où les Mahorais choisissent de rester français. Ce choix, né du désir d’échapper à l’instabilité politique des Comores indépendantes, place l’île dans une situation paradoxale : elle devient un territoire français entouré de voisins économiquement fragiles. Cette appartenance à la République française, vue comme une chance à l’époque, isole Mayotte de son propre environnement géographique et culturel. Rapidement, cette singularité engendre des tensions avec les autres îles de l’archipel, notamment l’île comorienne d’#Anjouan, d’où proviennent chaque année des milliers de migrants.

    L’intégration comme département, survenue en 2011, devait marquer une nouvelle ère pour Mayotte. Les Mahorais espéraient voir leur île se développer et accéder à des droits égaux à ceux des métropolitains c’est-à-dire que s’y applique pleinement les lois françaises et européennes, à la différence d’une collectivité territoriale. Mais cette #départementalisation s’est révélée un leurre. La croissance fulgurante de la population, (76 000 habitants en 1991, 300 000 habitants en 2023), dépasse largement la capacité des #infrastructures et des #services_publics à répondre aux exigences, tout en exacerbant l’obsolescence des équipements, faute d’entretien.

    Effondrement des services publics

    L’#éducation, en particulier, est le symbole de cet #échec. Avec des classes surchargées, des enseignants en sous-effectifs et des écoles délabrées, le #système_scolaire est incapable de répondre aux besoins d’une jeunesse nombreuse et en quête d’avenir. Cet effondrement du #système_éducatif alimente un sentiment d’#abandon et de #mépris parmi les Mahorais. Ils constatent chaque jour que la promesse d’#égalité_républicaine reste une illusion.

    Les infrastructures sanitaires et sociales sont tout aussi défaillantes. Les femmes comoriennes qui bravent les flots pour accoucher à Mayotte afin que leurs enfants acquièrent la nationalité française, contribuent à une #pression_démographique croissante. Mais ces enfants, bien que nés sur le sol français, grandissent souvent dans des conditions indignes. Ils alimentent les #bidonvilles, des espaces d’#exclusion où se forment des #bandes_de_jeunes livrés à eux-mêmes, vecteurs de #violences et d’#émeutes récurrentes. À leur majorité, en vertu du #droit_du_sol, ces enfants peuvent acquérir la #nationalité_française.

    La #colère gronde dans une population qui se sent méprisée, prise en étau entre un État central distant et des besoins locaux criants. Mais ce mépris ne se limite pas aux politiques sociales : il se manifeste aussi dans la gestion de l’#environnement. Mayotte est une île en pleine #dégradation_écologique, où les bidonvilles, sans réseaux d’#assainissement, rejettent leurs #déchets dans une #mer polluée, comme j’ai pu l’étudier dans le cadre d’une mission pour l’association Littocean. La destruction des #mangroves (due à un #développement_urbain incontrôlé et au #changement_climatique) et en conséquence des #récifs_coralliens, essentiels pour limiter l’#érosion et les submersions marines, témoigne de l’incapacité à relier environnement et développement.

    Une gestion écologique devenue symbole technocratique

    À cela s’ajoute un paradoxe criant : tandis que les populations locales luttent pour survivre, des moyens considérables sont mobilisés pour protéger l’écosystème marin par le biais du #parc_naturel de Mayotte. Ce parc, destiné à préserver la #biodiversité exceptionnelle des récifs coralliens, devient un symbole d’une gestion technocratique déconnectée des réalités humaines. Les Mahorais, exclus de ce projet, perçoivent cette #conservation comme une nouvelle forme de #colonialisme : une « #colonisation_bleue » où la priorité est donnée à la #nature, administrée par l’État français, au détriment des habitants. Ce fossé entre la préservation de l’environnement et les besoins des communautés accentue le #sentiment_d’abandon et l’idée que Mayotte n’est qu’un territoire périphérique, instrumentalisé pour des objectifs extérieurs et géopolitiques, traité comme une colonie et non comme un territoire français à part entière.

    Dans ce contexte, le changement climatique agit comme un catalyseur. Il intensifie les phénomènes naturels extrêmes, tels que les cyclones ou les #sécheresses, et exacerbe les inégalités. L’élévation du niveau de la mer menace directement les habitations précaires situées sur les littoraux, tandis que les ressources en #eau, déjà insuffisantes, s’amenuisent. Les catastrophes naturelles se multiplient, mais elles ne sont pas de simples fatalités : elles frappent un territoire déjà fragilisé, où chaque événement climatique devient un désastre humain par manque de préparation.

    Un avenir impensable et tragique

    Face à cette accumulation de crises, c’est le rapport au temps qui interroge. À Mayotte, l’idée même d’un avenir semble inatteignable. Les Mahorais vivent dans un présent sans repères, où les mêmes drames – émeutes, violences, destructions – se répètent sans fin. François Hartog, dans sa réflexion sur le #présentisme, décrit cet état où le passé perd sa valeur, où le futur est inconcevable, et où seul le présent s’impose, figé dans l’#urgence et l’incapacité d’anticiper.

    Mayotte incarne cette #temporalité_brisée. L’île n’a pas de nostalgie d’un âge d’or, car son histoire est marquée par des fractures successives : colonisation, séparation des Comores, départementalisation ratée. Elle n’a pas non plus de projet d’avenir, car les conditions de vie, les inégalités et les crises structurelles la maintiennent dans un état d’urgence permanent. Ce présentisme exacerbé renforce le sentiment d’#impuissance, rendant impossible toute perspective de reconstruction ou de progrès.

    La situation actuelle de Mayotte peut être qualifiée d’#hypercriticité : un état où les #tensions_sociales, politiques et environnementales atteignent un point de rupture, où chaque élément, même mineur, peut précipiter un #effondrement_global.

    Ce terme désigne non seulement l’accumulation des #vulnérabilités, mais aussi l’incapacité à s’en extraire. L’hypercriticité, c’est l’impossibilité de penser au-delà de l’urgence, l’incapacité de construire des ponts entre les crises pour trouver des solutions globales. À Mayotte, cet état est visible dans chaque aspect de la vie : dans l’école qui échoue à offrir un avenir, dans les bidonvilles qui s’étendent, dans la mer qui rejette les déchets de l’île et engloutit peu à peu ses côtes, dans l’#accès_à_l’eau et à un environnement sain, dans la pression démographique et ses conséquences écologiques.

    Cette crise révèle une conjonction inédite entre deux histoires : celle, humaine, de la #globalisation, avec ses migrations, ses inégalités et ses #fractures_coloniales ; et celle, planétaire, d’une Terre abîmée par la dégradation accélérée des écosystèmes. Comme l’explique Dipesh Chakrabarty dans "Une planète, plusieurs mondes" (https://www.cnrseditions.fr/catalogue/histoire/une-planete-plusieurs-mondes), ce croisement marque une #rupture : à Mayotte, cette rencontre s’incarne dans une « planète des pauvres », où les damnés de la Terre subissent de plein fouet l’amplification de ces dynamiques destructrices. Ici, les vulnérabilités humaines et écologiques se confondent dans un cycle sans précédent, soulignant la nouveauté tragique de cette crise.

    Toutefois, l’hypercriticité peut aussi être un point de départ. Elle force à regarder en face l’ampleur des problèmes et à repenser radicalement les relations entre les hommes, leur territoire et leur futur. Si Mayotte continue sur cette voie, elle risque de devenir un archétype de l’#effondrement_insulaire, un avertissement pour d’autres territoires. Mais si elle parvient à dépasser ce présentisme, à prendre en compte l’histoire passée, à s’attaquer aux urgences présentes tout en imaginant un avenir collectif mettant en avant la #double_identité mahoraise française et comorienne pour en faire un exemple d’#hybridité_culturelle réussie, elle pourrait, paradoxalement, transformer sa fragilité en force, en inventant un modèle résilient face aux défis du XXIe siècle. Le temps, à Mayotte, n’a pas encore retrouvé son cours, mais il n’est pas trop tard pour le remettre en mouvement.

    https://theconversation.com/mayotte-histoire-coloniale-fractures-sociales-et-desastre-environne
    #Comores #colonialisme #environnement

  • Une année 2024 parsemée d’embûches en technologie Stéphanie Dupuis - Radio Canada

    Le domaine des technologies a connu quelques échecs en 2024, dont la panne de CrowdStrike, le Humane AI Pin et l’Apple Vision Pro.

    Entre les licenciements massifs, une panne informatique mondiale et des gadgets d’intelligence artificielle inachevés, les 12 derniers mois n’ont pas été des plus prolifiques dans la sphère technologique.

    Des licenciements massifs
    L’année a été particulièrement difficile pour les industries technologiques, dont celle du jeu vidéo.

    “Il n’y a pas un mois où on n’a pas annoncé de licenciements dans le monde de la technologie et des jeux vidéo. Je pense qu’il n’y a pas un studio qui n’a pas été affecté par des coupures et des licenciements”, dit Carl-Edwin Michel, chroniqueur techno.

    L’industrie québécoise a aussi été éclaboussée par la révision à la baisse des crédits d’impôt pour les studios de jeux vidéo, annoncée en mars par le ministre des Finances, Eric Girard.

    C’est vraiment dommage, car ça affectera beaucoup de studios de jeux vidéo.

    D’après la Guilde du jeu vidéo du Québec, la simple annonce du budget Girard a déjà freiné l’élan de studios internationaux qui comptaient investir dans la production locale.

    “J’espère qu’ils vont changer de cap, mais pour l’instant, ça en est au point mort”, déplore-t-il.

    La panne mondiale de CrowdStrike
    Un bilan de fin d’année en technologie ne serait pas digne de ce nom s’il ne comprenait pas le cafouillage entourant la panne mondiale de CrowdStrike sur les appareils de Microsoft.

    Un problème dans un système de tests de mise à jour a causé une anomalie qui a paralysé quelque 8,5 millions d’ordinateurs dans le monde, dont plusieurs ont nécessité l’intervention manuelle d’équipes techniques en informatique.

    Au Canada, les douanes, les hôpitaux, les banques, les marchés boursiers ainsi que les télécommunications et les médias ont été touchés.

    Des avions ont été cloués au sol pendant la panne informatique.

    Le secteur aérien aussi : la compagnie Delta Air Lines a dû annuler des milliers de vols et a mis des semaines à se remettre de la panne. Ces délais lui ont valu une convocation au Congrès américain, au même titre que CrowdStrike, afin d’aborder ces déboires informatiques.

    Des actionnaires de la firme de cybersécurité ont aussi entamé un recours collectif contre l’entreprise, se sentant trompés quant à la fiabilité de ses tests logiciels.

    CrowdStrike devrait encore faire couler de l’encre en 2025.

    L’IA nous en a fait voir de toutes les couleurs
    En technologie, janvier rime souvent avec innovation, puisque c’est à ce moment que se tient l’important salon mondial Consumer Electronics Shows (CES).
    Début 2024, ce sont des gadgets portatifs alimentés par l’intelligence artificielle (IA) qui ont volé la vedette de cette grand-messe de l’industrie : le Humane AI Pin et le Rabbit R1.

    Le Rabbit R1 est un appareil de poche qui peut recevoir des commandes en langage naturel et avec lequel on navigue au moyen d’une roulette. Le Humane AI Pin, pour sa part, se porte sur les vêtements, est doté d’une caméra et utilise la projection et les mains pour interagir avec le système.

    Ces deux gadgets, issus de jeunes pousses, devaient remplacer notre téléphone intelligent, mais il n’en a rien été, selon Carl-Edwin Michel.

    On se rend compte que des entreprises ont surfé sur la vague de l’IA avec toutes sortes de gadgets qui ne font pas [le poids].
    Une citation de Carl-Edwin Michel, chroniqueur techno

    L’IA a également été au cœur de nombreuses mobilisations, notamment judiciaires, pour violation de droit d’auteur. Des médias canadiens se sont également unis pour s’en prendre à OpenAI, qu’ils accusent d’utiliser leurs contenus en ligne sans leur consentement pour entraîner son outil ChatGPT.

    Le quotidien américain The New York Times, déjà en poursuite judiciaire contre OpenAI et Microsoft depuis 2023, a aussi mis en demeure Perplexity AI afin que l’entreprise cesse de piller ses contenus. La Recording Industry Association of America (RIAA) a pour sa part porté plainte contre Suno et Udio, deux outils qui permettent de générer de la musique à partir d’une simple requête.

    Si l’IA n’a pas chamboulé les élections américaines de la manière dont on le croyait, elle a tout de même “été utilisée à mauvais escient sur les réseaux sociaux”, note le chroniqueur techno. “Des personnes comme Elon Musk, qui a utilisé l’IA pour abriter et créer de fausses nouvelles sur son réseau social X, avec de fausses images de Kamala Harris, par exemple [...] je trouve ça déplorable.”

    Déception pour l’Apple Vision Pro
    Le casque de réalité mixte d’Apple, le Vision Pro, était attendu depuis longtemps par les adeptes du métavers. Vendu au Canada au prix de 5000 $ plus taxes, beaucoup ont rapidement déchanté… dont Carl-Edwin Michel.

    On s’est rendu compte que ce casque n’a rien d’extraordinaire, à part le prix qui, lui, est extraordinaire.
    Une citation de Carl-Edwin Michel, chroniqueur techno

    Le coup de grâce pour Apple a été le fait que le casque Meta Quest 3, lancé en octobre 2023, soit “capable de faire plus ou moins les mêmes choses, à une fraction du prix”, souligne le chroniqueur techno, qui a pu tester les deux appareils.

    La présence du géant américain Meta depuis des années dans le créneau des expériences immersives lui offre une longueur d’avance pour créer des partenariats et des applications pour ses appareils – l’une des principales critiques formulées à l’égard du casque d’Apple est un manquement à ce chapitre.

    Le chroniqueur reconnaît néanmoins que la qualité d’image du produit d’Apple est nettement supérieure à celle de son adversaire. “Même si l’expérience est de meilleure qualité du côté du Vision Pro, à application identique, je vais préférer le Meta Quest et payer moins cher”, ajoute-t-il.

    Les attentes étaient élevées pour l’Apple Vision Pro, surtout “qu’un Québécois a été impliqué dans son développement”, ajoute-t-il. Apple a racheté la jeune pousse montréalaise VrVana et sa technologie de réalité mixte pour plus de 30 millions de dollars en 2017.

    Des abonnements de plus en plus chers
    Disney+, Spotify, Netflix… Pratiquement tous les services de diffusion en continu ont connu des hausses de tarifs, ou des changements aux formules d’abonnement qui ont eu des répercussions sur le portefeuille de la population canadienne en 2024.

    L’abonnement premium à Disney+, par exemple, est passé de 120 $ à 160 $ par an. Celui de Spotify a connu une hausse de 24 % en décembre. Netflix, pour sa part, a débranché pour de bon sa formule de base sans publicités, forçant les gens à payer plus cher pour l’offre semblable, ou moins cher pour une offre avec publicités.

    On a décidé de couper le câble, car les applications, c’est l’avenir. [...] On en est à repenser si ça en vaut encore la peine.
    Une citation de Carl-Edwin Michel, chroniqueur techno

    “C’est courant, dans la culture tech, d’offrir un service pas très cher et pratique au début, comme Airbnb. Mais que dès que la masse critique embarque, on augmente les prix”, explique-t-il.

    Le chroniqueur techno se réjouit tout de même de voir émerger des solutions de rechange, moins chères, avec publicités, comme c’est le cas pour Netflix et Crave, par exemple.

    Les géants des réseaux sociaux esquivent certaines responsabilités
    TikTok Canada et Meta devaient être entendues à la Commission spéciale sur les impacts des écrans et des réseaux sociaux sur la santé et le développement des jeunes (CSESJ) une première fois fin septembre. L’audition a été reportée à la fin novembre.

    Entre-temps, la filiale canadienne de TikTok a été dissoute par Ottawa, évoquant “des risques pour la sécurité nationale” et annulant du même coup sa présence à la nouvelle séance. Meta s’est désistée à son tour quelques jours plus tard, forçant l’annulation de l’audition.

    C’est important que ces plateformes, qui sont très importantes au Québec et au Canada [...] soient redevables.
    Une citation de Carl-Edwin Michel, chroniqueur techno

    À cela s’ajoute le blocage des nouvelles sur les plateformes de Meta, maintenu depuis plus d’un an, et dont les discussions sont au point mort entre l’entreprise et le gouvernement.
    Celui-ci n’exclut pas de recourir au pouvoir d’assignation à comparaître.

    #gamelle #échec #illusions #technologies #CrowdStrike #cafouillage #microsoft #fiabilité #ia #ChatGPT #OpenAI #Apple #Vision_Pro #métavers #Disney+ #Spotify #Netflix #v

    Source : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2128411/annee-2024-flop-techno

  • « On n’a pas le temps d’aider les élèves en difficulté ! » - Alourdissement du travail des professeurs des écoles et processus de tri des élèves | #Sylvain_Broccolichi et #Sandrine_Garcia, Sociétés contemporaines, 2021/3.
    https://shs.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2021-3-page-51

    Après sa titularisation, [Lise] est affectée dans une #école où elle retrouve une #enseignante qu’elle avait eu l’occasion d’observer durant sa formation. Elle lui reprochait alors de « laisser tomber » les élèves en échec en se limitant à les occuper et disait d’elle : « Dans sa classe, c’est insupportable, elle passe son temps à gueuler sur les enfants ». Or, après quelques mois dans cette école où les difficultés sont aiguës et où cette collègue est son principal soutien, son appréciation devient tout autre : « On bosse ensemble parce qu’elle a le même niveau de classe que moi. Heureusement qu’elle est là, je serais complètement perdue sans elle ». Fortement incitée à suivre le programme en dépit des difficultés de ses élèves, elle déclare peu après : « Je dois avouer que depuis le mois de mars, j’ai laissé tomber certains de mes élèves. C’était trop dur de tout gérer en même temps ». L’idéal initial du souci de faire progresser tous les élèves résiste ainsi rarement aux épreuves qui jalonnent le régime de socialisation ordinaire des PE débutants, tant il leur paraît déconnecté de leurs réelles possibilités d’action.

    D’une façon assez générale, les pratiques usuelles de #tri et de relégation consistent à « miser » sur les élèves jugés capables de profiter de leur enseignement et à se désengager vis-à-vis des autres. Mais la plupart des enseignants tendent aussi à justifier ce tri par le manque d’implication de parents peu visibles à l’école et jugés responsables des lacunes du travail scolaire à réaliser à la maison. Leur besoin d’attribuer aux défaillances #parentales les raisons de leur propre « désengagement » permet de comprendre la très grande persistance de la démission parentale comme schème explicatif de l’#échec_scolaire dans les discours d’enseignants (Thin, 2009). Il en va de même pour leur tendance à porter des diagnostics définitifs sur des incapacités d’élèves ou à facilement se rallier à des explications médicalisantes ou psychologisantes de leurs difficultés.

    Toutes ces pratiques cessent de choquer les professeurs débutants dès lors qu’elles fonctionnent comme des adaptations obligées à leur réalité professionnelle et qu’elles sont validées comme telles par des collègues ayant vécu les mêmes désillusions qu’eux. La conversion des nouveaux entrants aux normes de tri en vigueur dans leur école a alors la double vertu de les déculpabiliser et de renforcer les liens avec les collègues dont le soutien est précieux.

    Nos recherches nous incitent à souligner l’importance des tensions et des stratégies de défense exacerbées, relatives aux évaluations des élèves et à l’interprétation des difficultés constatées, dans un contexte où les constats d’échecs nécessitent désormais un important travail de justification. Les travaux anciens et récents susceptibles d’éclairer ces évolutions nous ont incité à les resituer dans un cadre temporel incluant la phase initiale de déstabilisation de l’ordre ancien (depuis les années 1980) et la phase plus récente d’accentuation des crispations sur les enjeux d’évaluation et de responsabilisation. Notamment durant les deux dernières décennies, les nombreuses suppressions de postes (et conséquemment la baisse drastique des possibilités de formation nécessitant un remplacement) s’avèrent particulièrement contradictoires avec les objectifs officiels d’#inclusion et de réussite de tous, dans un contexte d’alourdissement et de complexification croissants du travail enseignant. En témoignent les résultats convergents de multiples évaluations se rapportant aux performances des élèves et aux inégalités scolaires, ainsi qu’aux risques psychosociaux auxquels les enseignants se trouvent exposés de façon extrême. Or, l’évaluation était précisément conçue comme « le nerf de la guerre » dans l’entreprise de modernisation de l’organisation scolaire censée accroître son efficacité et son équité grâce à la NGP [#nouvelle_gestion_publique].

  • #Plastique, l’#escroquerie du #recyclage

    La fin de l’âge du fer ? Au début des années 1960, scientifiques et plasturgistes prédisent que les progrès fulgurants dans la fabrication des #polymères permettront aux plastiques de détrôner métaux, verres et bois sur le podium des matériaux dominants. Chacun s’extasie. Le sémiologue Roland Barthes qualifie en 1957 le produit de la distillation du pétrole de « substance alchimique », de « matière miraculeuse ». Un an plus tard, le poète Raymond Queneau succombe au chant du styrène et à l’esthétique des « innombrables objets au but utilitaire » appelés à surgir du naphta, ce liquide provenant du raffinage à partir duquel se fabriquent l’essentiel des plastiques (1). Au XXIe siècle, les plastiques écrasent effectivement la concurrence. Entre 1950 et 2015, le secteur pétrochimique en a produit plus de 8 milliards de tonnes, surtout au cours des vingt dernières années, et l’accélération se poursuit (2).

    Après l’extase, l’effroi : soixante-dix ans plus tard, 350 millions de tonnes de déchets plastiques se déversent chaque année sur le monde. La pollution qu’ils engendrent fait peser sur les vivants et non-vivants une menace aussi lourde que documentée (3). On boit, on mange, on respire du plastique. Pour faire face à ce cataclysme synthétique, les industries pétrochimiques promeuvent sans relâche une solution selon elles miraculeuse : le recyclage, avec son ruban de Möbius - une flèche circulaire conçue par les lobbies à la fin des années 1980 -, symbole d’une économie où rien ne se perd et tout se transforme. Une économie qui continue donc à produire ce poison environnemental, mais sous une forme partiellement réutilisable.

    Célébré comme plus intelligent et respectueux de la nature que l’incinération ou la mise en décharge, ce procédé a fini par s’imposer au nombre des priorités politiques mondiales. Le résultat laisse perplexe : après quatre décennies de propagande, moins de 10 % des 6,3 milliards de tonnes de plastique produit et jeté entre 1950 et 2017 a fait l’objet d’un recyclage (4). Pourtant, l’Europe et, singulièrement, la France ont adopté ce mot d’ordre avec un enthousiasme déconcertant.

    En 2019, Matignon fixe un objectif stratosphérique : 100 % des déchets plastiques nationaux recyclés en 2025. La méthode ? Rendre les industriels responsables du destin des objets polymères qu’ils produisent. L’approche française s’inscrit dans la droite ligne de celle impulsée par la Commission européenne : obligation faite aux États membres depuis 2021 d’interdire les plastiques à #usage_unique et d’utiliser au moins 30 % de matériaux recyclés dans les #bouteilles plastifiées ; recyclage en 2030 de 55 % des déchets d’#emballages plastiques (5).

    Alléchés, les industriels européens ne tardent pas à communiquer sur des #technologies « novatrices » ajustées à la nouvelle législation européenne. En 2022, les chimistes #BASF et #Borealis, l’emballeur #Südpack et le laitier bavarois #Zott claironnaient la mise au point d’un prototype d’emballage multicouche de mozzarella entièrement réalisé en nylon et polyéthylène recyclés. Mais ces « projets-pilotes » largement médiatisés représentent une goutte d’eau dans l’océan des ambitions politiques. D’autant qu’en période d’#austérité les #investissements d’infrastructure nécessaires à la collecte et au #tri des #déchets plastiques se trouvent rarement en tête des priorités, tant en Europe qu’aux États-Unis. D’où ces révélations aussi spectaculaires que banales, comme celle qui épouvanta l’été dernier Mme #Brandy_Deason, habitante de Houston, au Texas : quelques jours après avoir placé un traceur dans ses déchets plastiques destinés au conteneur recyclage, elle les géolocalisa non pas dans un centre de traitement dernier cri, mais dans une décharge géante à ciel ouvert (6).

    Ce cas extrême met en évidence le poids des considérations économiques dans l’#échec du recyclage. Du fait d’une production surabondante d’#éthylène, produit à partir du #pétrole ou du gaz, le prix du plastique « vierge » s’effondre et mine la #rentabilité des recycleurs européens, dont l’activité consiste en grande partie à retraiter le #polyéthylène (polymère de l’éthylène). Dans un monde guidé par la boussole du calcul coût-avantage, pourquoi les industriels et les distributeurs européens privilégieraient-ils des produits recyclés plus chers que le neuf ? En Allemagne, l’usine #Veolia de Rostock recyclait annuellement environ 36 000 tonnes de #polyéthylène_téréphtalate usagé (#PET). Elle a fermé ses portes car, selon la direction, l’#industrie_agro-alimentaire rechignait à soutenir ce produit plus vert mais plus cher. Non loin de là, un tribunal néerlandais a déclaré en faillite l’usine de recyclage de plastique d’#Umincorp, à Amsterdam (7). À moins que l’Union européenne n’édicte de nouvelles #réglementations plus contraignantes, le recyclage occidental ne pourra concurrencer l’orgie d’éthylène. D’autant que de nouveaux sites de production de ce composé chimique s’apprêtent à sortir de terre en Chine, aux États-Unis et en Arabie saoudite, ce qui, à demande constante, orienterait les #prix à la baisse.

    Mais la grande escroquerie du recyclage réside ailleurs : le procédé n’a jamais été viable, ni techniquement ni économiquement ; les industriels le savent de longue date, mais jouent avec succès sur la corruptibilité des pouvoirs et la crédulité du public. Un rapport du Center for Climate Integrity (CCI) publié en février 2024 a détaillé un secret que nul au fond ne voulait exhumer (8). Pendant des décennies, les grandes compagnies pétrochimiques ont sciemment provoqué la crise des #déchets_plastiques. « Ils ont menti, affirme M. Richard Wiles, un responsable du CCI. Voici venu le temps de rendre des comptes pour les dégâts qu’ils ont commis. »

    Sur les milliers de variétés produites, seules deux présentent des propriétés qui rendent le recyclage viable à ce jour : les PET et les #polyéthylènes_à_haute_densité (#PEHD). Le procédé nécessite donc un tri méticuleux qui renchérit le coût et conduit à écarter les éléments composés d’alliages de plastiques ou de plusieurs matériaux que l’on trouve dans de nombreux objets jetables. Un flacon et un bocal tous deux en PET devront être séparés s’ils comportent des additifs ou des colorants différents, de même que les bouteilles en PET vertes et transparentes. Autre difficulté de taille : les plastiques se dégradent à chaque #réutilisation et ne peuvent donc être réemployés qu’une fois ou, plus rarement, deux fois. Faute de quoi non seulement leurs propriétés se dénaturent, mais leur #toxicité peut s’accroître.

    La filière pétrochimique n’a jamais rien ignoré de ces obstacles structurels. Pour désarmer la mobilisation qui enfle contre les décharges à ciel ouvert ou la mode du jetable, et éviter le risque d’une réglementation trop contraignante, elle adopte au milieu des années 1980 l’idée du recyclage. En 1984 naît une fondation réunissant la pétrochimie et les embouteilleurs axée sur un engagement en faveur de ce procédé. L’année suivante, le secteur lance en grande pompe un centre de recherche à l’université Rutgers, dans le New Jersey, puis un projet-pilote de recyclage à Saint Paul, dans le Minnesota, alors que le conseil municipal de la ville venait juste d’interdire le polystyrène. Derrière les portes closes, personne n’y croit. « Il se peut qu’un jour cela puisse devenir une réalité, observait en 1994 un représentant d’#Eastman_Chemical lors d’une conférence sur le sujet. Il est plus probable que nous nous réveillerons et comprendrons que nous n’allons pas nous sortir de la question du recyclage des déchets solides. » Peu importait au fond puisque, comme le déclarait un employé d’Exxon au personnel de l’American Plastics Council (APC) : « Nous sommes engagés dans les activités de recyclage des plastiques, mais nous ne sommes pas tenus à des résultats. »

    Depuis quarante ans, l’« #engagement » consiste en une série de #campagnes de #désinformation et d’#enfumage sur les #mirages du recyclage. Elles mobilisent tantôt les #multinationales de la #pétrochimie, leurs associations professionnelles, leurs fondations, tantôt leurs multiples groupes de façade. À la fin de la décennie 1990, l’interdiction du polystyrène et du #polychlorure_de_vinyle (#PVC) dans plusieurs États accélère le mouvement. « Nous devons agir à la base et mener une guerre de guérilla comme nos adversaires », note un participant lors d’une réunion de l’Association européenne des producteurs de plastiques (Plastics Europe) le 2 janvier 1994. Des millions de dollars gonflent les caisses des agences de communication pour vendre la « solution » et riveter dans les consciences les mots : « modernité », « #innovation_technologique », « #efficacité », « engagement », « approche intégrée pour la gestion des plastiques », « avantage économique », etc. L’industrie chante désormais les vertus du « #recyclage_avancé », un procédé d’#incinération ou de #dégradation_chimique, plus polluant que la méthode classique, et qui ne produit que 1 à 14 % de matière réutilisable.

    Les pétrochimistes ont gagné leur bataille : en 2021, les États-Unis ne recyclaient que 5 à 6 % de leurs déchets plastiques (9) ; et l’industrie produisait toujours plus de #polymères. En 2022, le procureur général de Californie a lancé, sur la base du rapport du CCI, une enquête ciblant les fabricants « pour leur rôle dans la crise globale de la #pollution_plastique ». Mais quel tribunal international mettra l’humanité à l’abri de leur conduite criminelle ?

    Note(s) :

    (1) Roland Barthes, Mythologies, Seuil, Paris, 2010 (1re éd. : 1957) ; Raymond Queneau dans Le Chant du styrène, 1958, film commandé à Alain Resnais par le groupe de pétrochimie Péchiney.

    (2) Roland Geyer, Jenna R. Jambeck et Kara Lavender Law, « Production, use, and fate of all plastics ever made », Science Advances, vol. 3, n° 7, 2017.

    (3) Lire Mickaël Correia, « Le plastique, c’est fantastique », Le Monde diplomatique, février 2022.

    (4) Atlas du plastique. Faits et chiffres sur le monde des polymères synthétiques, Fondation Heinrich Böll - La Fabrique écologique - Break Free From Plastic, 2020.

    (5) Alex Scott, « Europe hardens stance on plastic recycling », Chemical and Engineering News, vol. 97, n° 29, Washington, DC, 2019.

    (6) Rachel Dobkin, « Woman drops AirTag in recycling to see if plastics are actually recycled », Newsweek, New York, 2 septembre 2024.

    (7) Alex Scott, « Global plastics glut and weak regulations hurt European recyclers », Chemical and Engineering News, vol. 102, n° 4, 2024.

    (8) Davis Allen, Alyssa Johl, Chelsea Linsley et Naomi Spoelman, « The fraud of plastic recycling. How big oil and the plastics industry deceived the public for decades and caused the plastic waste crisis » (PDF), Center for Climate Integrity, février 2024, dont sont tirées les citations suivantes. Cf. également Dharma Noor, « "They lied" : Plastics producers deceived public about recycling report reveals », The Guardian, Londres, 15 février 2024.

    (9) « The real truth about US plastic recycling rate », Beyond plastics, mai 2022.

    https://www.monde-diplomatique.fr/2024/11/LARBI_BOUGUERRA/67771
    #green-washing #coût #mensonge #dégradation #réemploi

  • La cause de mon enfant - Mobilisations individuelles de parents d’enfants en échec scolaire précoce | #Stanislas_Morel, Politix, 2012/3
    https://shs.cairn.info/revue-politix-2012-3-page-153

    Les spécialistes se partageant le territoire professionnel de l’#échec_scolaire précoce se distribuent aujourd’hui en trois principaux pôles, souvent en concurrence les uns avec les autres. Le premier regroupe des professionnels qui appréhendent l’échec scolaire précoce en termes pédagogiques. Selon eux, les difficultés d’apprentissage seraient dues à une mauvaise assimilation par l’enfant des connaissances transmises par l’enseignant et devraient être traitées par du soutien scolaire ou par une pédagogie individualisée. Le deuxième pôle est composé de professionnels qui font de l’échec scolaire le « symptôme » de problèmes psychoaffectifs, souvent imputés à des dysfonctionnements éducatifs principalement dans la famille, parfois à l’#école. Le dernier pôle, médical, rassemble les professionnels qui estiment que certains enfants en échec scolaire précoce sont atteints de « #troubles » variés qui relèvent d’une approche médicalisée.

    La circulation des enfants « en difficulté scolaire » entre ces trois pôles, dès les premières années de leur scolarité, est aujourd’hui banale et ne peut plus être considérée comme un phénomène marginal. Plus les enfants en échec sont jeunes, plus la raison des difficultés qu’ils rencontrent dans l’apprentissage des savoirs fondamentaux (lire, écrire, compter) est communément recherchée dans des causes médicales ou psychologiques. Certaines des difficultés les plus courantes dans le domaine des apprentissages du langage oral ou écrit (défaut de prononciation, inversion de consonnes, voire grande pauvreté syntaxique ou lexicale) sont ainsi très souvent déléguées aux orthophonistes. Cette systématisation du recours aux professionnels de la santé pour les enfants en échec scolaire précoce est rendue possible par la croissance démographique très rapide des professions impliquées.

    L’extension des diagnostics médico-psychologiques est encouragée par les professionnels de santé. Selon une étude citée par deux pédopsychiatres, 90 % des enfants en échec à l’école présenteraient des troubles médicaux ou psychologiques identifiés (troubles cognitifs, comportementaux, anxieux, thymiques, etc.). L’addition des taux de prévalence des différents « troubles des apprentissages » relevés dans la littérature scientifique conduit à estimer à près de 20 % le nombre d’enfants atteints par des dysfonctionnements cognitifs dont l’origine organique, voire génétique, est souvent soupçonnée. Ce taux, proche de celui des mauvais lecteurs à la fin de l’école élémentaire déterminé à partir des évaluations nationales et rappelé dans tous les rapports récents sur l’école primaire, suggère que la grande difficulté scolaire, toute massive qu’elle soit, peut très bien s’interpréter en termes médico-psychologiques. Cette version médicalisée de l’échec scolaire est abondamment reprise par les médias dont la majorité des reportages sur l’échec scolaire est désormais consacrée aux troubles des apprentissages (en particulier à la dyslexie, à l’hyperactivité et à la précocité) et aux phobies scolaires.

    Si les parents perçoivent initialement les professionnels de l’enfance comme un recours (une « aide »), ils soulignent également la dimension anxiogène de la délégation aux spécialistes, qu’ils imputent principalement à trois raisons : l’alourdissement des investissements (temporels et financiers), la médicalisation croissante des difficultés scolaires précoces et le caractère non unifié du secteur.

    Trouver un spécialiste qui accepte de prendre en charge l’enfant relève parfois de la gageure. Bien que de plus en plus nombreux, ces spécialistes sont souvent submergés par la demande et les délais pour obtenir un rendez-vous peuvent être très longs (plusieurs mois, parfois plus d’un an), en particulier dans les zones où l’offre de soins est la moins dense (zones rurales notamment). En outre, pour choisir le « bon » spécialiste, les parents ne recourent pas toujours au professionnel le plus proche de leur domicile. Ainsi, certains d’entre eux accompagnent-ils leurs enfants deux à trois fois par semaine à plusieurs dizaines de kilomètres de leur lieu de résidence. Cette activité d’accompagnement s’intensifie quand l’enfant consulte plusieurs professionnels – comme c’est souvent le cas – et lorsque les autres membres de la fratrie sont aussi « suivis ». Par ailleurs, les professionnels ne proposent parfois que des rendez-vous en journée, obligeant les parents à se rendre disponibles pendant leur temps de travail.

    « En deuxième année de maternelle, les enseignants m’ont demandé d’aller en CMPP [Centre médico-psycho-pédagogique]. Je prends rendez-vous. Je suis tombée sur une dame qui me proposait des rendez-vous le mardi à 11 heures Je travaillais à l’époque. Je devais quitter mon travail et ne pas y revenir. Elle m’a demandé de continuer les rendez-vous le mardi à 11 heures… Je lui ai dit : “J’ai un travail, je ne peux pas”. Là, elle est partie à me dire que je n’étais pas une bonne mère. Elle m’a dit que je prenais le cas de mon fils à la légère. » (Mère, 45 ans, employée)

    Ces contraintes (et la difficulté de s’y soustraire) expliquent pourquoi plus de la moitié des mères travaillent à temps partiel, voire choisissent d’arrêter de travailler pour aider leur(s) enfant(s). Les parents évoquent la « galère » représentée par ces innombrables rendez-vous : coût financier (certaines prises en charge « en libéral » ne sont pas remboursées), contraintes temporelles et épuisement moral et physique.

    Par ailleurs, la persistance de difficultés importantes dans les apprentissages « fondamentaux » est inquiétante car elle conduit quasi systématiquement à une médicalisation du problème qui ne se limite pas toujours à une prise en charge orthophonique, forme la plus euphémisée, car la plus scolaire, du recours au médical. Si l’intervention des professionnels de santé est perçue comme rassurante par les parents qui y voient une possible sortie de crise, elle peut aussi, surtout lors des premières années, s’accompagner de diagnostics alarmants (autisme, psychose, déficience intellectuelle) :

    « Le CP, ça va être le grand drame pour mon fils. La maîtresse ne va pas comprendre pourquoi il n’arrive pas à lire, pourquoi il écrit si mal, pourquoi il est si gauche. Il sait faire un exercice et, un quart d’heure après, il est incapable de le refaire. On ne sait pas ce qu’il a à ce moment-là en fait. Donc, je vais au centre médico-psycho-pédagogique, je vois le pédopsychiatre… Et là, ça va être assez catastrophique parce que ce monsieur décrète que mon fils a des traces d’autisme, qu’il faudra le déscolariser d’ici deux ans. Je lui dis que mon fils a juste des problèmes dans l’écriture, dans la lecture et, lui, il m’arrête en me disant : “Tout est d’origine psychologique”. » (Mère, 40 ans, employée)

    Vite médicalisée par les professionnels de la santé, « la grande difficulté scolaire » précoce fait entrer les parents dans le monde des « troubles », de la maladie, du #handicap. La psychologisation et la médicalisation de l’échec scolaire précoce sont d’autant plus inquiétantes, qu’elles confrontent les parents à un univers de savoirs non unifiés, ce qui les oblige à apprendre progressivement, souvent à leurs dépens, à déchiffrer les divergences entre spécialistes. Ainsi, insatisfaite du diagnostic d’autisme (posé par un psychiatre d’obédience psychanalytique), la mère précédemment citée a-t-elle consulté un autre médecin qui a invalidé le diagnostic de son confrère et, soupçonnant une « dysphasie », lui a conseillé de prendre un rendez-vous au SRN. Depuis lors, elle défend le diagnostic de dysphasie contre celui d’autisme auprès de ses interlocuteurs (en particulier des enseignants).

    Outre qu’ils ne conduisent pas souvent à la disparition des difficultés, les investissements très importants ne sont pas nécessairement à l’origine des rétributions symboliques que pourraient attendre des parents qui ont l’impression de tout mettre en œuvre pour que leur enfant « s’en sorte ». Leur « bonne volonté thérapeutique » peut être désapprouvée par les professionnels de santé, voire les enseignants. Au final, le développement d’un champ d’intervention professionnelle a ainsi pour conséquence de complexifier et d’intensifier les investissements parentaux visant à la restauration d’une situation scolaire compromise.

  • Les professeurs des écoles et la psychologie - Les usages sociaux d’une science appliquée | #Stanislas_Morel, Sociétés contemporaines, 2012/1
    https://shs.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2012-1-page-133

    La mise en évidence du recours possible à d’autres schèmes explicatifs [des difficultés d’un élève] a le mérite de rompre avec l’apparente évidence de l’utilisation des schèmes psychologiques et oblige à s’interroger sur les raisons du choix de ce registre particulier. Un constat s’impose : les connaissances sociologiques permettent une compréhension de la situation de Rachid [élève de CM1 en difficulté scolaire] et de sa famille, mais elles ne débouchent, en revanche, sur aucune solution individuelle et immédiate. Si certains enseignants s’engagent au côté des parents pour les aider à améliorer leur situation matérielle (soutien pour des recherches d’appartement, aide pour obtenir des papiers, organisation de cours de langue), ce genre de réponses demeure isolé et s’effectue en marge du métier. Rappelons, par ailleurs, qu’il n’y a pas d’assistante sociale dans les #écoles primaires (sauf à Paris).

    À l’inverse, la réponse « psychologique » a l’avantage de permettre une forme d’intervention relativement directe sur l’environnement dans lequel évolue l’enfant sans pour autant sortir totalement des missions assignées à l’École en général et aux enseignants en particulier. Trouvant sa légitimité dans la souffrance psychique de l’enfant à l’école, l’intervention psychologique autorise les enseignants à entreprendre de changer son environnement familial, en préconisant, par exemple, le recours aux psychologues pour un travail de guidance familiale. Contrairement au caractère diffus des problèmes sociaux, l’entrée psychologique dans l’échec scolaire permet, par ailleurs, d’identifier des causes ciblées, voire des « responsables » (manque d’autorité du père dans le cas de Rachid), sur lesquels il est possible d’agir. Psychologisation rime alors avec responsabilisation d’un ou des parents, ces derniers passant du statut d’« agents » subissant les déterminismes sociaux à celui d’« acteurs » de la réussite ou de l’échec de leur(s) enfant(s). Le recours au registre psychologique induit enfin la délégation des « problèmes » aux spécialistes (en l’occurrence les « psys ») dont le métier est précisément d’apporter de l’aide aux enfants en difficulté et à leur famille. Si elle n’explique pas à elle seule l’utilisation de tel ou tel registre explicatif, la présence de praticiens à qui les enseignants peuvent déléguer les enfants en difficulté pèse néanmoins fortement sur le type de schèmes cognitifs qu’ils mobilisent. Ainsi, en l’état actuel des choses, l’usage de la psychologie permet aux enseignants d’agir sur des problèmes sur lesquels ils considèrent n’avoir que peu de prise. Il s’agit donc, chez certains enseignants au moins, d’une des modalités de production de la croyance en la possibilité d’action et de résolution (fût-elle partielle) des difficultés scolaires et, partant, de maintien de l’illusio professionnelle.

    #enseignants #psychologie #échec_scolaire

  • La Tribune : Amazon abandonne ses magasins sans caisse... en réalité gérés par des travailleurs indiens à distance Marine Protais

    Le géant du e-commerce, qui opère également des magasins physiques, renonce à sa technologie Just Walk Out dans ses supermarchés Amazon Fresh aux États-Unis. Ce système permet à ses clients de faire leurs emplettes sans passer par l’étape de la caisse. Mais il nécessite des caméras, des capteurs et surtout le travail de 1.000 travailleurs indiens, donnant l’illusion de l’automatisation.


    Pour faire ses courses dans les supermarchés Amazon, il suffisait d’entrer, de scanner un QR code sur une application, de prendre ses produits et de sortir. (Crédits : Amazon)

    En 2016, on les annonçait comme le futur du commerce. Plus besoin de caissiers, ni de vigiles, ni même de sortir votre portefeuille. Pour faire vos courses dans les supermarchés Amazon, il suffisait d’entrer, de scanner un QR code sur une application, de prendre vos produits et de sortir. Le montant de vos achats était calculé à la sortie du magasin grâce à un système mêlant caméras et capteurs décrit comme automatique, puis directement débité sur votre carte bancaire.

    Mais nous voici en 2024, et le géant du e-commerce, diversifié dans les magasins physiques, abandonne en partie cette technologie, nous apprend le média américain The Information https://www.theinformation.com/articles/amazons-grocery-stores-to-drop-just-walk-out-checkout-tech . Elle sera supprimée des 27 magasins « Amazon Fresh » américains (des supermarchés où l’on trouve des produits frais), où elle était installée. En guise de remplacement, ces magasins seront équipés de caddies « intelligents », capables de scanner automatiquement les produits, rapporte le média d’investigation américain. L’information a ensuite été confirmée auprès d’AP https://apnews.com/article/amazon-fresh-just-walk-out-bb36bb24803bd56747c6f99814224265 par un porte-parole de l’entreprise. Le système Just Walk Out restera pour le moment dans les plus petites boutiques « Amazon Go », et chez la centaine de partenaires de la firme.

    L’illusion de l’automatisation
    Pour se passer de caissier sur place, le système « Just Walk Out » nécessite son lot de caméras et de capteurs, permettant de suivre le client en magasin, mais surtout d’humains, chargés de vérifier à distance les achats des clients via les caméras. The Information rapporte que plus de 1.000 personnes en Inde sont chargées de ce travail.

    En plus de cette automatisation illusoire, le système « Just Walk Out » faisait depuis quelques années l’objet de critiques. Les clients se plaignent de tickets de caisse reçus des heures après leurs achats, ou de commandes mal gérées par le système. En 2023, la firme avait d’ailleurs annoncé une réorganisation de ses magasins, pour rendre les technologies moins visibles et l’ambiance moins froide. Et le rythme d’ouvertures des enseignes avait été revu à la baisse.

    Par ailleurs, la technologie soulève des questions quant à la protection de la vie privée. Fin 2023, plusieurs consommateurs ont lancé une class action, accusant Amazon de collecter les données biométriques des clients, la forme de leur main et de leur visage ainsi que la tonalité de leur voix, via le système Just Walk Out sans demander leur consentement. Une pratique contraire à une loi de l’Illinois sur le traitement des données biométriques.

    Les entrepôts « automatisés » d’Amazon également surveillés par des travailleurs indiens
    Comme le note le chercheur Antonio Casilli, spécialiste du « travail du clic », cette histoire est banale. Sur X, il rappelle qu’en 2023, Time nous apprenait qu’Alexa, l’assistant virtuel de l’entreprise de Seattle, fonctionnait grâce à l’écoute de 30.000 travailleurs qui annotaient les conversations des utilisateurs pour améliorer les algorithmes gérant l’assistant.

    Et en 2022, The Verge rapportait que les entrepôts automatisés d’Amazon nécessitaient le travail de vigiles, à distance toujours, de travailleurs au Costa-Rica et en Inde, chargés de regarder les images des caméras plus de 40 heures par semaine pour 250 dollars par mois.

    #IA#intelligence_artificielle : #Fumisterie , #arnaque ou #escroquerie ? #amazon #caméras #capteurs #automatisation #technologie #travail #Entrepôts #algorithmes #Alexa

    Source : https://www.latribune.fr/technos-medias/informatique/amazon-abandonne-ses-magasins-sans-caisse-en-realite-geres-par-des-travail

    • Amazon : pourquoi la tech autonome “Just Walk Out” passe à la trappe
      Confirmation sur le blog d’Olivier Dauvers, le web grande conso

      Amazon vient d’annoncer l’abandon de la technologie Just Walk Out dans ses magasins Fresh aux États-Unis (une cinquantaine d’unités dont la moitié sont équipés). Just Walk Out c’est la techno, totalement bluffante, de magasin autonome sans caisses que je vous ai montrée en vidéo dès 2020 (ici) ou encore à Washington et Los Angeles dans de vrais formats de supermarché Whole Foods (ici et là). 

      Des centaines de caméras dopées à l’IA au plafond couplées à des balances sur les étagères permettent de pister l’intégralité du parcours d’achat du client, lequel s’affranchit du passage en caisse. Bluffant (vraiment) je vous dis. 


      un de ces magasins où l’être humain est bani

      Appelons un chat un chat, pour Amazon, ce revirement est un aveu d’échec cuisant. Car la vente de ses technos est au cœur du modèle économique d’Amazon dans le retail physique. Si le groupe lui-même ne parvient pas à prouver la viabilité de Just Walk Out, quel concurrent irait l’acheter ?

      Ce qu’il faut retenir de cet abandon ? Que les technos de magasins autonomes ne sont, pour l’heure, déployables que sur de (très) petits formats bénéficiant d’un flux clients très élevé. Pour des raisons assez évidentes de Capex/m2… mais aussi de supervision humaine. Car, à date, l’IA seule n’est pas en mesure de gérer tous les scénarios de course (dont les tentatives de démarque), obligeant un visionnage de contrôle par l’humain (localisé dans des pays à bas salaire). 

      #techno #échec

      Source : https://www.olivierdauvers.fr/2024/04/04/amazon-pourquoi-la-tech-autonome-just-walk-out-passe-a-la-trappe

  • #Métaliste sur l’#accord entre #Italie et #Albanie pour la construction de #centres d’accueil (sic) et identification des migrants/#réfugiés sur le territoire albanais...

    –—

    ajouté à la métaliste sur les tentatives de différentes pays européens d’#externalisation non seulement des contrôles frontaliers (https://seenthis.net/messages/731749), mais aussi de la #procédure_d'asile dans des #pays_tiers :
    https://seenthis.net/messages/900122

    #migrations #externalisation

  • Au niveau européen, un pacte migratoire « dangereux » et « déconnecté de la réalité »

    Sara Prestianni, du réseau EuroMed Droits, et Tania Racho, chercheuse spécialiste du droit européen et de l’asile, alertent, dans un entretien à deux voix, sur les #risques de l’accord trouvé au niveau européen et qui sera voté au printemps prochain.

    Après trois années de discussions, un accord a été trouvé par les États membres sur le #pacte_européen_sur_la_migration_et_l’asile la semaine dernière. En France, cet événement n’a trouvé que peu d’écho, émoussé par la loi immigration votée au même moment et dont les effets sur les étrangers pourraient être dramatiques.

    Pourtant, le pacte migratoire européen comporte lui aussi son lot de mesures dangereuses pour les migrant·es, entre renforcement des contrôles aux frontières, tri express des demandeurs d’asile, expulsions facilitées des « indésirables » et sous-traitance de la gestion des frontières à des pays tiers. Sara Prestianni, responsable du plaidoyer au sein du réseau EuroMed Droits, estime que des violations de #droits_humains seront inévitables et invite à la création de voies légales qui permettraient de protéger les demandeurs d’asile.

    La chercheuse Tania Racho, spécialiste du droit européen et de l’asile et membre du réseau Désinfox-Migrations, répond qu’à aucun moment les institutions européennes « ne prennent en compte les personnes exilées », préférant répondre à des « objectifs de gestion des migrations ». Dans un entretien croisé, elles alertent sur les risques d’une approche purement « sécuritaire », qui renforcera la vulnérabilité des concernés et les mettra « à l’écart ».

    Mediapart : Le pacte migratoire avait été annoncé par la Commission européenne en septembre 2020. Il aura fait l’objet de longues tergiversations et de blocages. Était-ce si difficile de se mettre d’accord à 27 ?

    Tania Racho : Dans l’état d’esprit de l’Union européenne (UE), il fallait impérativement démontrer qu’il y a une gestion des migrations aux #frontières_extérieures pour rassurer les États membres. Mais il a été difficile d’aboutir à un accord. Au départ, il y avait des mesures pour des voies sécurisées d’accès à l’Union avec plus de titres économiques : ils ont disparu au bénéfice d’une crispation autour des personnes en situation irrégulière.

    Sara Prestianni : La complexité pour aboutir à un accord n’est pas due à la réalité des migrations mais à l’#instrumentalisation du dossier par beaucoup d’États. On l’a bien vu durant ces trois années de négociations autour du pacte : bien que les chiffres ne le justifiaient pas, le sujet a été fortement instrumentalisé. Le résultat, qui à nos yeux est très négatif, est le reflet de ces stratégies : cette réforme ne donne pas de réponse au phénomène en soi, mais répond aux luttes intestines des différents États.

    La répartition des demandeurs d’asile sur le sol européen a beaucoup clivé lors des débats. Pourquoi ?

    Sara Prestianni : D’abord, parce qu’il y a la fameuse réforme du #règlement_Dublin [qui impose aux exilés de demander l’asile dans le pays par lequel ils sont entrés dans l’UE - ndlr]. Ursula von der Leyen [présidente de la Commission – ndlr] avait promis de « #dépasser_Dublin ». Il est aujourd’hui renforcé. Ensuite, il y a la question de la #solidarité. La #redistribution va finalement se faire à la carte, alors que le Parlement avait tenté de revenir là-dessus. On laisse le choix du paiement, du support des murs et des barbelés aux frontières internes, et du financement de la dimension externe. On est bien loin du concept même de solidarité.

    Tania Racho : L’idée de Dublin est à mettre à la poubelle. Pour les Ukrainiens, ce règlement n’a pas été appliqué et la répartition s’est faite naturellement. La logique de Dublin, c’est qu’une personne qui trouve refuge dans un État membre ne peut pas circuler dans l’UE (sans autorisation en tout cas). Et si elle n’obtient pas l’asile, elle n’est pas censée pouvoir le demander ailleurs. Mais dans les faits, quelqu’un qui voit sa demande d’asile rejetée dans un pays peut déposer une demande en France, et même obtenir une protection, parce que les considérations ne sont pas les mêmes selon les pays. On s’interroge donc sur l’utilité de faire subir des transferts, d’enfermer les gens et de les priver de leurs droits, de faire peser le coût de ces transferts sur les États… Financièrement, ce n’est pas intéressant pour les États, et ça n’a pas de sens pour les demandeurs d’asile.

    D’ailleurs, faut-il les répartir ou leur laisser le libre #choix dans leur installation ?

    Tania Racho : Cela n’a jamais été évoqué sous cet angle. Cela a du sens de pouvoir les laisser choisir, parce que quand il y a un pays de destination, des attaches, une communauté, l’#intégration se fait mieux. Du point de vue des États, c’est avant tout une question d’#efficacité. Mais là encore on ne la voit pas. La Cour européenne des droits de l’homme a constaté, de manière régulière, que l’Italie ou la Grèce étaient des États défaillants concernant les demandeurs d’asile, et c’est vers ces pays qu’on persiste à vouloir renvoyer les personnes dublinées.

    Sara Prestianni : Le règlement de Dublin ne fonctionne pas, il est très coûteux et produit une #errance continue. On a à nouveau un #échec total sur ce sujet, puisqu’on reproduit Dublin avec la responsabilité des pays de première entrée, qui dans certaines situations va se prolonger à vingt mois. Même les #liens_familiaux (un frère, une sœur), qui devaient permettre d’échapper à ce règlement, sont finalement tombés dans les négociations.

    En quoi consiste le pacte pour lequel un accord a été trouvé la semaine dernière ?

    Sara Prestianni : Il comporte plusieurs documents législatifs, c’est donc une #réforme importante. On peut évoquer l’approche renforcée des #hotspots aux #frontières, qui a pourtant déjà démontré toutes ses limites, l’#enfermement à ciel ouvert, l’ouverture de #centres_de_détention, la #procédure_d’asile_accélérée, le concept de #pays-tiers_sûr que nous rejetons (la Tunisie étant l’exemple cruel des conséquences que cela peut avoir), la solidarité à la carte ou encore la directive sur l’« instrumentalisation » des migrants et le concept de #force_majeure en cas d’« #arrivées_massives », qui permet de déroger au respect des droits. L’ensemble de cette logique, qui vise à l’utilisation massive de la #détention, à l’#expulsion et au #tri des êtres humains, va engendrer des violations de droits, l’#exclusion et la #mise_à_l’écart des personnes.

    Tania Racho : On met en place des #centres_de_tri des gens aux frontières. C’est d’une #violence sans nom, et cette violence est passée sous silence. La justification du tri se fait par ailleurs sur la nationalité, en fonction du taux de protection moyen de l’UE, ce qui est absurde car le taux moyen de protection varie d’un pays à l’autre sur ce critère. Cela porte aussi une idée fausse selon laquelle seule la nationalité prévaudrait pour obtenir l’asile, alors qu’il y a un paquet de motifs, comme l’orientation sexuelle, le mariage forcé ou les mutilations génitales féminines. Difficile de livrer son récit sur de tels aspects après un parcours migratoire long de plusieurs mois dans le cadre d’une #procédure_accélérée.

    Comment peut-on opérer un #tri_aux_frontières tout en garantissant le respect des droits des personnes, du droit international et de la Convention de Genève relative aux réfugiés ?

    Tania Racho : Aucune idée. La Commission européenne parle d’arrivées mixtes et veut pouvoir distinguer réfugiés et migrants économiques. Les premiers pourraient être accueillis dignement, les seconds devraient être expulsés. Le rush dans le traitement des demandes n’aidera pas à clarifier la situation des personnes.

    Sara Prestianni : Ils veulent accélérer les procédures, quitte à les appliquer en détention, avec l’argument de dire « Plus jamais Moria » [un camp de migrants en Grèce incendié – ndlr]. Mais, ce qui est reproduit ici, c’est du pur Moria. En septembre, quand Lampedusa a connu 12 000 arrivées en quelques jours, ce pacte a été vendu comme la solution. Or tel qu’il est proposé aujourd’hui, il ne présente aucune garantie quant au respect du droit européen et de la Convention de Genève.

    Quels sont les dangers de l’#externalisation, qui consiste à sous-traiter la gestion des frontières ?

    Sara Prestianni : Alors que se négociait le pacte, on a observé une accélération des accords signés avec la #Tunisie, l’#Égypte ou le #Maroc. Il y a donc un lien très fort avec l’externalisation, même si le concept n’apparaît pas toujours dans le pacte. Là où il est très présent, c’est dans la notion de pays tiers sûr, qui facilite l’expulsion vers des pays où les migrants pourraient avoir des liens.

    On a tout de même l’impression que ceux qui ont façonné ce pacte ne sont pas très proches du terrain. Prenons l’exemple des Ivoiriens qui, à la suite des discours de haine en Tunisie, ont fui pour l’Europe. Les États membres seront en mesure de les y renvoyer car ils auront a priori un lien avec ce pays, alors même qu’ils risquent d’y subir des violences. L’Italie négocie avec l’#Albanie, le Royaume-Uni tente coûte que coûte de maintenir son accord avec le #Rwanda… Le risque, c’est que l’externalisation soit un jour intégrée à la procédure l’asile.

    Tania Racho : J’ai appris récemment que le pacte avait été rédigé par des communicants, pas par des juristes. Cela explique combien il est déconnecté de la réalité. Sur l’externalisation, le #non-refoulement est prévu par le traité sur le fonctionnement de l’UE, noir sur blanc. La Commission peut poursuivre l’Italie, qui refoule des personnes en mer ou signe ce type d’accord, mais elle ne le fait pas.

    Quel a été le rôle de l’Italie dans les discussions ?

    Sara Prestianni : L’Italie a joué un rôle central, menaçant de faire blocage pour l’accord, et en faisant passer d’autres dossiers importants à ses yeux. Cette question permet de souligner combien le pacte n’est pas une solution aux enjeux migratoires, mais le fruit d’un #rapport_de_force entre les États membres. L’#Italie a su instrumentaliser le pacte, en faisant du #chantage.

    Le pacte n’est pas dans son intérêt, ni dans celui des pays de premier accueil, qui vont devoir multiplier les enfermements et continuer à composer avec le règlement Dublin. Mais d’une certaine manière, elle l’a accepté avec la condition que la Commission et le Conseil la suivent, ou en tout cas gardent le silence, sur l’accord formulé avec la Tunisie, et plus récemment avec l’Albanie, alors même que ce dernier viole le droit européen.

    Tania Racho : Tout cela va aussi avoir un #coût – les centres de tri, leur construction, leur fonctionnement –, y compris pour l’Italie. Il y a dans ce pays une forme de #double_discours, où on veut d’un côté dérouter des bateaux avec une centaine de personnes à bord, et de l’autre délivrer près de 450 000 visas pour des travailleurs d’ici à 2025. Il y a une forme illogique à mettre autant d’énergie et d’argent à combattre autant les migrations irrégulières tout en distribuant des visas parce qu’il y a besoin de #travailleurs_étrangers.

    Le texte avait été présenté, au départ, comme une réponse à la « crise migratoire » de 2015 et devait permettre aux États membres d’être prêts en cas de situation similaire à l’avenir. Pensez-vous qu’il tient cet objectif ?

    Tania Racho : Pas du tout. Et puisqu’on parle des Syriens, rappelons que le nombre de personnes accueillies est ridicule (un million depuis 2011 à l’échelle de l’UE), surtout lorsqu’on le compare aux Ukrainiens (10 millions accueillis à ce jour). Il est assez étonnant que la comparaison ne soit pas audible pour certains. Le pacte ne résoudra rien, si ce n’est dans le narratif de la Commission européenne, qui pense pouvoir faire face à des arrivées mixtes.

    On a les bons et mauvais exilés, on ne prend pas du tout en compte les personnes exilées, on s’arrête à des objectifs de #gestion alors que d’autres solutions existent, comme la délivrance de #visas_humanitaires. Elles sont totalement ignorées. On s’enfonce dans des situations dramatiques qui ne feront qu’augmenter le tarif des passeurs et le nombre de morts en mer.

    Sara Prestianni : Si une telle situation se présente de nouveau, le règlement « crise » sera appliqué et permettra aux États membres de tout passer en procédure accélérée. On sera donc dans un cas de figure bien pire, car les entraves à l’accès aux droits seront institutionnalisées. C’est en cela que le pacte est dangereux. Il légitime toute une série de violations, déjà commises par la Grèce ou l’Italie, et normalise des pratiques illégales. Il occulte les mesures harmonisées d’asile, d’accueil et d’intégration. Et au lieu de pousser les États à négocier avec les pays de la rive sud, non pas pour renvoyer des migrants ou financer des barbelés mais pour ouvrir des voies légales et sûres, il mise sur une logique sécuritaire et excluante.

    Cela résonne fortement avec la loi immigration votée en France, supposée concilier « #humanité » et « #fermeté » (le pacte européen, lui, prétend concilier « #responsabilité » et « #solidarité »), et qui mise finalement tout sur le répressif. Un accord a été trouvé sur les deux textes au même moment, peut-on lier les deux ?

    Tania Racho : Dans les deux cas, la seule satisfaction a été d’avoir un accord, dans la précipitation et dans une forme assez particulière, entre la commission mixte paritaire en France et le trilogue au niveau européen. Ce qui est intéressant, c’est que l’adoption du pacte va probablement nécessiter des adaptations françaises. On peut lier les deux sur le fond : l’idée est de devoir gérer les personnes, dans le cas français avec un accent particulier sur la #criminalisation_des_étrangers, qu’on retrouve aussi dans le pacte, où de nombreux outils visent à lutter contre le terrorisme et l’immigration irrégulière. Il y a donc une même direction, une même teinte criminalisant la migration et allant dans le sens d’une fermeture.

    Sara Prestianni : Les États membres ont présenté l’adoption du pacte comme une grande victoire, alors que dans le détail ce n’est pas tout à fait évident. Paradoxalement, il y a eu une forme d’unanimité pour dire que c’était la solution. La loi immigration en France a créé plus de clivages au sein de la classe politique. Le pacte pas tellement, parce qu’après tant d’années à la recherche d’un accord sur le sujet, le simple fait d’avoir trouvé un deal a été perçu comme une victoire, y compris par des groupes plus progressistes. Mais plus de cinquante ONG, toutes présentes sur le terrain depuis des années, sont unanimes pour en dénoncer le fond.

    Le vote du pacte aura lieu au printemps 2024, dans le contexte des élections européennes. Risque-t-il de déteindre sur les débats sur l’immigration ?

    Tania Racho : Il y aura sans doute des débats sur les migrations durant les élections. Tout risque d’être mélangé, entre la loi immigration en France, le pacte européen, et le fait de dire qu’il faut débattre des migrations parce que c’est un sujet important. En réalité, on n’en débat jamais correctement. Et à chaque élection européenne, on voit que le fonctionnement de l’UE n’est pas compris.

    Sara Prestianni : Le pacte sera voté avant les élections, mais il ne sera pas un sujet du débat. Il y aura en revanche une instrumentalisation des migrations et de l’asile, comme un outil de #propagande, loin de la réalité du terrain. Notre bataille, au sein de la société civile, est de continuer notre travail de veille et de dénoncer les violations des #droits_fondamentaux que cette réforme, comme d’autres par le passé, va engendrer.

    https://www.mediapart.fr/journal/international/281223/au-niveau-europeen-un-pacte-migratoire-dangereux-et-deconnecte-de-la-reali
    #pacte #Europe #pacte_migratoire #asile #migrations #réfugiés

  • #Recherche : les tours de #passe-passe d’#Emmanuel_Macron

    Le chef de l’Etat s’est targué d’un #bilan flatteur en matière d’investissement pour le monde de la recherche, en omettant des #indicateurs inquiétants et des promesses non tenues, tout en vantant une #concurrence délétère.

    Devant un parterre de plusieurs centaines de scientifiques, le 7 décembre, à l’Elysée, le président de la République, Emmanuel Macron, était à l’aise, volontaire, et « en compagnonnage » avec la communauté académique, comme il l’a confessé. Mais c’est moins en passionné de science qu’en magicien qu’il s’est en fait comporté, escamotant ce qui ne rentrait pas dans son cadre, multipliant les tours de passe-passe, sortant quelques lapins du chapeau, pour aboutir à transformer les flatteries adressées à son auditoire en cinglantes critiques. Au point de faire « oublier » un autre discours célèbre, celui de Nicolas Sarkozy en janvier 2009, qui avait lâché : « Un chercheur français publie de 30 % à 50 % en moins qu’un chercheur britannique. (…) Evidemment, si l’on ne veut pas voir cela, je vous remercie d’être venu, il y a de la lumière, c’est chauffé… »

    Premier tour de magie classique, celui de l’embellissement du bilan. Comme une baguette magique, son arrivée en 2017 aurait mis fin à des années de « #désinvestissement_massif ». Sauf que cela ne se voit pas dans le critère habituel de la part du PIB consacrée en recherche et développement (R&D), qui est restée stable depuis le début du premier quinquennat, à 2,2 %. Les estimations indiquent même une baisse à 2,18 % pour 2022.

    Cela ne se voit pas non plus dans la part des #publications nationales dans le total mondial, dont il a rappelé qu’elle a baissé, sans dire qu’elle continue de le faire malgré ses efforts. Même les annexes au projet de loi de finances pour 2024 prévoient que cela va continuer. Pire, côté bilan, compte tenu de l’inflation, la « magique » #loi_de_programmation_de_la_recherche de 2020 donne en fait des #moyens en baisse aux #laboratoires l’an prochain.

    Avec plus de « réussite », le président de la République a littéralement fait disparaître du paysage 7 milliards d’euros. Il s’agit de l’enveloppe, dont se prive volontairement l’Etat chaque année, pour soutenir la recherche et développement des entreprises – le #crédit_d’impôt_recherche – sans résultat macroéconomique. La part des dépenses de #R&D des #entreprises ne suit pas la progression du crédit d’impôt recherche. Mais il n’est toujours pas question d’interroger l’#efficacité du dispositif, absent de l’allocution, comme celle des mesures sur l’#innovation, le 11 décembre à Toulouse.

    Autre rituel classique des discours, faire oublier les précédents. Le chef de l’Etat l’a tenté à deux reprises sur des thèmes centraux de son argumentaire : l’#évaluation et la #simplification. Dans son allocution de 2023, il regrette qu’en France « on ne tire toujours pas assez conséquence des évaluations », quand en novembre 2019, pour les 80 ans du CNRS, il critiquait « un système mou sans conséquence ». Entre ces deux temps forts, il a nommé à la tête de l’agence chargée des évaluations son propre conseiller recherche, #Thierry_Coulhon, qui n’a donc pas réussi à « durcir » l’évaluation, mais a été nommé à la tête du comité exécutif de l’Institut polytechnique de Paris.

    Il y a quatre ans, Emmanuel Macron promettait également la « simplification », et obtenu… le contraire. Les choses ont empiré, au point qu’un rapport publié en novembre du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur enjoint au CNRS de lancer une « opération commando » pour régler des #problèmes_administratifs, qu’un médaillé d’argent, ulcéré, renvoie sa médaille, et que le conseil scientifique du #CNRS dénonce les « #entraves_administratives ».

    #Violence_symbolique

    L’#échec de la #promesse de simplifier pointe aussi lorsqu’on fait les comptes des « #annonces » concernant le « #pilotage » du système. Emmanuel Macron a prévu pas moins de cinq pilotes dans l’avion : lui-même, assisté d’un « #conseil_présidentiel_de_la_science » ; le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche ; le « ministère bis » qu’est le secrétariat général à l’investissement, qui distribue des milliards jusqu’en 2030 sur des thématiques pour la plupart décidées à l’Elysée ; auxquels s’ajoutent les organismes de recherche qui doivent se transformer en « #agences_de_programmes » et définir aussi des stratégies.

    Au passage, simplification oblige sans doute, le thème « climat, biodiversité et société durable » est confié au CNRS « en lien naturellement avec l’#Ifremer [Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer] pour les océans, avec l’#IRD [Institut de recherche pour le développement] pour le développement durable » ; enfin, dernier pilote, les #universités, qui localement géreront les personnels employés souvent par d’autres acteurs.

    Finalement, le principal escamotage du magicien élyséen consiste à avoir parlé pendant une heure de recherche, mais pas de celles et ceux qui la font. Ah si, il a beaucoup été question des « meilleurs », des « gens très bons », « des équipes d’excellence » . Les autres apprécieront. Le Président promet même de « laisser toute la #liberté_académique aux meilleurs », sous-entendant que ceux qui ne sont pas meilleurs n’auront pas cette liberté.

    Cette #invisibilisation et cette #privation_de_droits d’une bonne partie des personnels fonctionnaires sont d’une rare violence symbolique pour des gens qui, comme dans d’autres services publics, aspirent à bien faire leur métier et avoir les moyens de l’exercer. Ces derniers savent aussi, parfois dans leur chair, quels effets délétères peuvent avoir ces obsessions pour la #compétition permanente aux postes et aux moyens. Et accessoirement combien elle est source de la #complexité que le chef de l’Etat voudrait simplifier.

    La « #révolution », terme employé dans ce discours, serait évidemment moins d’accélérer dans cette direction que d’interroger ce système dont on attend encore les preuves de l’#efficacité, autrement que par les témoignages de ceux qui en bénéficient.

    https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/12/21/recherche-les-tours-de-passe-passe-du-president-macron_6207095_3232.html
    #ESR #Macron #France #université #facs