#Accusation d’#antisémitisme à #Berkeley : « Je me retrouve dans les mêmes difficultés qu’un personnage de Kafka », par #Judith_Butler
L’université de Berkeley a transmis vendredi les noms de 160 enseignants et étudiants à l’administration américaine dans le cadre d’une enquête sur des « #actes_présumés_d’antisémitisme ». La philosophe, qui figure dans la liste, dénonce dans une #lettre de graves atteintes aux #droits_civiques.
Philosophe de renommée mondiale, Judith Butler a exprimé des vues très critiques à l’égard de la politique d’#Israël et s’est engagée dans la défense des droits des Palestiniens. La professeure émérite a écrit une lettre à David Robinson, l’avocat principal de l’université de Berkeley, qui l’a informée de la procédure en cours et dans laquelle elle dénonce de graves atteintes aux droits civiques ainsi qu’une trahison de l’esprit de Berkeley. « Libération » publie une version écourtée de cette lettre, également parue dans The Nation et dans La Stampa.
Cher David Robinson,
Ne sachant pas si nous nous sommes déjà rencontrés, je souhaiterais me présenter : je suis une enseignante-chercheuse retraitée, professeure émérite à l’école doctorale de l’#université_de_Berkeley, où je suis actuellement engagée dans un programme de recherche financé par une bourse.
Durant de nombreuses années, dans mes enseignements de littérature comparée, j’ai consacré des séminaires à la thématique « Kafka et le droit ». Ceux-ci ont mis en évidence les échos des fictions de Kafka dans le monde réel, en particulier, la suspension de la procédure juridique régulière et la normalisation de la détention illimitée.
Comme vous le savez peut-être, Kafka n’était pas seulement un grand écrivain de langue allemande, mais aussi un membre de la communauté juive tchèque, qui participait au débat sur les traditions du droit juif. Avocat de formation, il a passé la majeure partie de sa vie d’adulte à traiter des demandes d’indemnisation pour des préjudices corporels subis par des travailleurs dans l’exercice de leur métier, veillant à ce que les procédures soient respectées et à ce que les audiences soient équitables.
Le soir, et surtout le dimanche, il écrivait. Dans ses paraboles, Kafka se demande si nous pouvons encore obtenir justice par la loi ou si, au contraire, la procédure judiciaire s’est tellement écartée de la voie normale que nous en sommes réduits à raconter comment elle étouffe toute demande de justice. Tel est le sujet de mes recherches actuelles et d’un prochain livre dont j’espère avoir terminé le manuscrit à la fin de 2025.
Mon propos trouve une illustration particulièrement frappante dans son plus célèbre roman, le Procès. Au début de l’histoire, K, un employé de bureau, est réveillé un matin par deux hommes l’informant qu’une accusation a été portée contre lui. Se disant des représentants de la loi, ces émissaires inquiétants semblent plutôt être issus du monde professionnel de K ; leur statut est ambigu. Quoi qu’il en soit, ils l’informent d’une dénonciation. Quand K leur demande de quoi il est accusé, ils lui répondent qu’ils ne sont pas en mesure de le lui dire et semblent de fait l’ignorer.
Ils envoient alors K, en quête du motif de son accusation, dans différents lieux d’une ville qui ressemble à celle de Kafka, Prague, jusqu’à un bâtiment dont les portes demeurent infranchissables. Cherchant en vain à connaître le motif de sa mise en examen, K doit préparer un procès dans l’ignorance de son objet.
Après de nombreuses pages narrant des attentes et des recherches infructueuses, les lecteurs comprennent que la quête de K constitue le procès lui-même. K attend indéfiniment et vainement que débute une procédure équitable. L’un des principaux problèmes de K est sa croyance persistante en la régularité des procédures […]. Les avocats qu’il sollicite se montrent d’ailleurs tout aussi déconcertés par le caractère arbitraire et inquiétant de l’affaire.
Affaire de harcèlement ou de discrimination antisémite est « présumée »
Vous, qui avez été formé à la tradition juridique américaine, vous reconnaîtrez que K espère désespérément bénéficier de protections équivalentes à celles offertes par le 6e et le 14e amendements de la Constitution, à savoir le droit à être défendu par un avocat, le droit à être présenté devant un jury impartial, et le droit à connaître l’identité de ses accusateurs, la nature des accusations portées contre soi et les preuves retenues pour instruire un procès.
Ces garanties vous sont sans doute familières aussi parce qu’elles font partie de la politique officielle de l’OPHD (Office for the Prevention of Harassment and Discrimination, Bureau pour la prévention du harcèlement et de la discrimination) […].
Mon cas diffère bien sûr de celui de K, mais je me retrouve dans les mêmes difficultés que lui. Dans la lettre que vous m’avez adressée, vous m’informez simplement que vos services ont transmis « un dossier ou un rapport relatif à des incidents antisémites présumés » dans lequel figure mon nom. Deux aspects de cette communication retiennent l’attention d’une spécialiste de l’œuvre de Kafka.
Vous laissez d’abord entendre, sans le dire explicitement, que je suis accusée d’antisémitisme ou que mon nom a été associé à un incident de ce type. Vous êtes en réalité plus prudent, puisque vous dites que l’affaire de harcèlement ou de discrimination antisémite est « présumée », laissant entendre qu’en l’état, l’allégation n’a fait l’objet d’aucune enquête ni d’aucun jugement.
Au lieu d’établir un rapport conformément à la procédure – ce que vous êtes tenu de le faire en vertu du droit constitutionnel américain et de la politique de l’université de Californie –, vous transmettez à un bureau du gouvernement fédéral une allégation qui n’a donné lieu à aucun jugement. Qu’elle soit fondée ou non n’a apparemment aucune importance à vos yeux. […]. Mon nom figure désormais sur une liste dont le Bureau des droits civiques du ministère de l’Education (qui ne sont clairement pas mes droits civiques) fera les usages qu’il jugera appropriés.
Vais-je désormais être fichée ? Mes déplacements vont-ils être restreints ? Vais-je être surveillée ? N’avez-vous aucun scrupule à communiquer les noms de « membres de la communauté universitaire de Berkeley » sans avoir au préalable respecté les règles élémentaires d’une procédure régulière, telles qu’elles ont été établies à la fois par la législation américaine et par la politique de l’université de Berkeley ?
Une violation flagrante de la #confiance, de l’#éthique et de la #justice
Je suis une personne relativement privilégiée. Je trouverai le moyen de survivre quelles que soient les mesures que le gouvernement prendra à mon encontre, mais le fait que vous ayez exposé des professeurs, des membres du personnel et des étudiants à une #surveillance généralisée constitue une violation flagrante de la confiance, de l’éthique et de la justice.
J’appelle l’OPHD à faire valoir ses droits, à refuser de céder à de telles demandes issues du gouvernement fédéral, et à adopter une position de principe en faveur d’une procédure régulière et d’un examen équitable de toute affaire portée à sa connaissance.
Je l’exhorte à suivre les règles qui ont prévalu à l’université de Berkeley avant cette intervention sans précédent, en respectant son #autonomie. Ne sacrifions pas notre #intégrité_institutionnelle sous la pression de formes légalistes d’#intimidation et d’#extorsion.
Comme K, j’aimerais penser que nous vivons dans un monde où les allégations ne sont pas considérées comme vraies tant qu’elles n’ont pas fait l’objet d’un examen en bonne et due forme, et que, à ce moment particulier de l’histoire, nous ne mettons pas en danger un individu en transmettant une accusation non fondée et non jugée au gouvernement fédéral.
Peut-être que je suis stupide, ne parvenant à vivre que dans le monde des paraboles. Heureusement, j’ai encore mes livres. Il n’est pourtant pas complètement insensé de résister à l’injustice quand elle se manifeste de manière aussi évidente, – ce qui vous est aussi apparu, je suppose.
Cordialement,
▻https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/accusation-dantisemitisme-a-berkeley-je-me-retrouve-dans-les-memes-diffic
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