Interdire les réseaux sociaux et le portable : « Un renoncement politique et une démission éducative » | Mediapart
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nnoncéAnnoncé à l’occasion de ses vœux aux Français·es le 31 décembre par le président de la République, un projet de loi portant sur l’interdiction du téléphone portable au lycée et l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans doit être présenté avant la fin du mois en conseil des ministres. Une proposition de loi sur le sujet, portée par la députée Renaissance de la Marne Laure Miller, doit être examinée en séance publique à l’Assemblée nationale le 26 janvier.
Mardi 13 janvier, un rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) consacré aux usages des réseaux sociaux numériques et à la santé des adolescent·es a relancé le débat sur la meilleure méthode pour protéger les adolescent·es, et les filles en particulier, des aspects néfastes de plusieurs réseaux sociaux.
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Des adolescentes australiennes regardent une vidéo TikTok, à Melbourne, le 13 novembre 2025. © Photo Matthew Abbott / The New York Times-Redux-Rea
Parmi les membres du groupe de travail constitué par l’Anses pour la réalisation de ce rapport, Anne Cordier, professeure des universités en sciences de l’information et de la communication à l’université de Lorraine, et Séverine Erhel, professeure des universités en psychologie du numérique à l’université de Rennes 2. Autrices de l’ouvrage Les Enfants et les écrans (éditions Retz), elles décryptent pour Mediapart cette volonté coercitive de l’exécutif et des parlementaires.
Mediapart : Comment analysez-vous les résultats de l’Anses et la traduction politique qui en est faite ?
Séverine Erhel : L’Anses, par nature, se focalise essentiellement sur les risques et pas sur les usages : c’est sa mission, et c’est ainsi que la problématique a été posé et coconstruite. Oui, il y a effectivement un problème sur l’usage des réseaux sociaux, avec des conséquences sur le sommeil, sur la manière – et ce n’est pas assez dit – dont ces réseaux peuvent prolonger ou amplifier des phénomènes de harcèlement, sur toutes les difficultés qu’ils posent en termes de santé mentale.
De même, les réseaux sociaux peuvent exposer à des pratiques à risque. Les filles sont plus touchées, clairement. Cela dit quelque chose de notre société, où la pression sociale mise sur les femmes est bien plus élevée que sur les hommes, les réseaux sociaux étant une caisse de résonance de nos problèmes sociétaux.
Anne Cordier : En effet, il n’y a aucune raison d’être en désaccord avec les résultats, obtenus sur la base de plus d’un millier d’études scientifiques. C’est très robuste, international et pluridisciplinaire. Le problème, désormais, est la traduction médiatique de ce rapport. Depuis mardi, j’ai les cheveux qui se dressent sur la tête… Est-ce que ce rapport va dans le sens d’une interdiction des réseaux sociaux au moins de 15 ans ? Absolument pas. L’Anses se prononce fermement pour une application stricte du cadre légal actuel en vigueur, donc du DSA [Digital Service Act, le règlement européen sur les services numériques, qui encadre la régulation des plateformes – ndlr].
Par ailleurs, le rapport demande des politiques publiques qui valorisent les réseaux sociaux qui ne soient pas délétères, et ils existent. Il y a tout un ensemble de propositions sur le Web qui sont respectueuses des données comme de la santé mentale des individus, parce qu’elles ne reposent pas sur des designs prédateurs ou sur la captation de l’attention. C’est aux politiques publiques de faire des choix : soit de dire « Ah, on renonce, c’est trop dur de dire non à Mark Zuckerberg ou à Elon Musk », soit de lutter, de soutenir et de financer le déploiement de ces réseaux libres.
L’interdiction, pour vous, c’est le petit bout de la lorgnette ou c’est à éviter absolument ?
A. C. : Pour moi, c’est un renoncement politique, philosophique, et une démission éducative.
S. E. : Cela revient à dire : « Nous ne pouvons pas réguler les réseaux sociaux, donc régulons les jeunes. »
A. C. : Nous n’entendons pas le personnel politique parler d’éducation au numérique, d’éducation à l’information. Est-ce que vous imaginez empêcher votre enfant de sortir dans l’espace public jusqu’à l’âge de 15 ans, avant de lui dire « Vas-y, lance-toi » ? Il ne tient pas trois minutes avant de se faire écraser ! Le Web est un espace public, avec des luttes, des actions de résistance, des rapports de pouvoir, des sociabilités, des risques de tous ordres. Y évoluer, cela s’apprend.
S. E. : Le drame me semble être l’absence d’exemplarité de la classe politique, des institutions, et malheureusement aussi – désolée pour votre communauté – des journalistes. Un exemple très concret : aujourd’hui, sur la plateforme X détenue par Elon Musk, on retrouve des communications gouvernementales, des journalistes qui disent « On va rester là parce qu’on veut combattre la désinformation », dans un système qui est notoirement biaisé en termes d’algorithmes.
Si on veut le bien de la jeunesse, il va falloir aussi que nous, les adultes, prenions nos propres responsabilités et qu’on quitte volontairement certaines plateformes. Comment pouvons-nous être crédibles sur le sujet des réseaux sociaux quand le président de la République lui-même communique sur X ?














