#Liliane_Umubyeyi, juriste rwandaise : « Il faut dépasser le modèle de l’aide et embrasser le paradigme de la réparation »
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Née au Rwanda et cofondatrice du #think_tank #African_Futures_Lab, un cercle de réflexion dédié à l’étude des #inégalités_Nord-Sud, Liliane Umubyeyi travaille sur la résolution des conflits et l’accès à la justice en Afrique. Autrice d’une thèse sur les mobilisations des victimes de l’apartheid en Afrique du Sud, la juriste plaide pour la réparation des crimes coloniaux par les anciennes puissances européennes.
Vous êtes née au Rwanda, avez grandi en Belgique et vivez à Paris. Qu’est-ce qu’être africaine pour vous en 2025 ?
C’est un chemin pavé d’incertitudes depuis le retour au pouvoir d’un président américain soutenu par des suprémacistes blancs. Je me demande ce que ce monde, imposé avec tant de brutalité, nous réserve à nous #Africains.
Le gel de l’aide au développement américaine et la suppression de l’Usaid – l’agence qui la pilotait – ont été un choc d’une violence inouïe pour des millions de personnes. Mais j’y vois aussi une occasion de nous retrousser les manches et d’exiger un changement profond dans les modèles de coopération internationale. Donald Trump a révélé l’hypocrisie des institutions actuelles de solidarité internationale, qui sont en réalité souvent un instrument de domination et ne permettent pas le développement de l’Afrique. Il nous tend un miroir grossissant de notre vulnérabilité.
Vous militez pour que les anciennes puissances coloniales réparent les crimes commis sous la colonisation. La fin de l’aide américaine et la réduction drastique des subventions européennes ne renforcent-elles pas une forme d’injustice vis-à-vis du continent ?
Dans la mesure où il y a des vies humaines qui dépendaient de cette aide, sa suppression accentue certainement des formes d’injustices. Mais est-ce que l’aide a réellement contribué à réduire la pauvreté ? La question se pose d’autant plus que le récit d’une solidarité internationale perçue comme de la charité envers les Africains détourne l’attention des responsabilités historiques des Etats colonisateurs. On fait porter aux Africains une forme de culpabilité, celle de « profiter » de l’aide, alors même que le système international joue contre eux.
L’aide demeure adossée à des institutions politiques, économiques et financières créées sous la colonisation. Ces mécanismes prolongent un rapport de domination en contraignant les Etats africains à mettre en place des réformes qui ne sont ni favorables à leurs intérêts ni aux droits des populations. Comment les Africains peuvent-ils accéder à la souveraineté quand leurs politiques économiques sont façonnées par d’autres ? Comment sortir du rôle de pourvoyeur de matières premières qu’encouragent les politiques économiques et commerciales internationales ?
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Pour moi, réparer les injustices coloniales, c’est surtout se défaire de ces structures inégalitaires héritées de la colonisation, qui par essence cadenassent la souveraineté des pays africains. C’est pour cette raison qu’il faut dépasser le modèle de l’aide et embrasser le paradigme de la réparation.
Vous défendez une réparation qui va au-delà de la compensation financière ou d’une meilleure représentation dans les institutions internationales. En quoi la question climatique vous semble-t-elle centrale dans ce sujet ?
Il a été reconnu récemment que la crise climatique est en partie liée à l’extraction coloniale intensive. L’Afrique, qui est pourtant un des continents les plus touchés par la crise climatique, n’en est pas à l’origine puisque ses rejets de carbone représentent moins de 4 % des émissions mondiales. Jusque-là, la réponse des anciens pays colonisateurs a été de dire aux pays du Sud : « On va vous aider financièrement à y faire face. »
Or, quand le Mozambique est dévasté par un cyclone, il doit emprunter pour réparer les dégâts. Et donc s’endetter, augmenter sa vulnérabilité économique pour rembourser ses créanciers du Nord. Ce qui est injuste puisque non seulement ces pays subissent les conséquences dévastatrices de la colonisation mais en plus ils doivent s’endetter pour y faire face.
Pour autant, ces dernières années, plusieurs pays européens ont rouvert les dossiers coloniaux, en présentant des excuses pour les crimes passés comme en Angleterre ou en mettant en place des politiques mémorielles, à l’image de la France. N’est-ce pas une avancée ?
Présenter des excuses ne clôt pas le débat. Ce devrait être le début d’un questionnement sur la réparation. Par exemple, sur la question du génocide des Tutsis au Rwanda, dont les racines remontent à la colonisation belge, aucune réparation n’a été consentie. La Belgique a présenté des excuses pour ne pas être intervenue dans le génocide, mais elle n’a pas assumé sa responsabilité dans la fabrication de la haine. La France, qui a également eu une implication directe, s’est contentée de reconnaître sa responsabilité morale. Il y a pourtant eu près d’un million de morts, un pays détruit et traumatisé.
En France, Emmanuel Macron aborde les crimes coloniaux en historicisant le sujet. Créer des commissions d’historiens comme il l’a fait sur le Cameroun ou l’Algérie, c’est déposséder les citoyens d’un débat public qui concerne tous les Français. Par exemple, en Afrique du Sud, la Commission vérité et réconciliation qui a suivi la fin de l’apartheid, a abouti à deux ans de débats et d’échanges.
Les politiques mémorielles me semblent de ce fait des opportunités manquées. Concernant Haïti, il aurait été judicieux que l’Etat français revienne sur sa responsabilité dans la vulnérabilité économique chronique du pays, étroitement liée à la dette imposée par la France après son indépendance.
En quoi ce débat concerne-t-il tous les Français ? Les Etats africains sont indépendants depuis plus de six décennies… N’est-ce pas plutôt de la responsabilité des dirigeants africains ?
Ils sont concernés, car la misère économique, la crise climatique, les désordres politiques crées depuis la période coloniale ont un lien direct avec leur vie. La question migratoire, qui est au cœur du débat politique français, ne peut être décorrélée de l’exploitation coloniale. Au-delà de l’argument moral, les gens fuient à cause des guerres au Sahel, des sécheresses, des inondations liées au changement climatique et à la prédation de leurs ressources naturelles destinées aux autres continents. Ces crises climatiques sont un symptôme de plusieurs siècles d’exploitation coloniale.
Cette affaire est donc aussi la leur du fait des politiques internationales adoptées en leur nom par l’Etat français et qui maintiennent l’Afrique dans des liens de dépendance structurelle, par le biais de divers politiques sécuritaires, économiques et commerciales.
Comment cette question des réparations résonne en vous ?
Même si je vis en France depuis des années, que j’y construis ma famille, j’ai toujours le sentiment de négocier ma place, de la justifier. C’est insécurisant. La réparation est aussi un enjeu personnel pour les Africains de la diaspora. Je n’ai pas connu la colonisation ou l’esclavage mais je subis des pratiques de racialisation dont les effets négatifs se cumulent au fil des générations. Je subis les mêmes stéréotypes que mes grands-mères sous la colonisation : les corps des femmes noires demeurent encore trop souvent réduits à des clichés d’hypersexualisation.
Je suis par ailleurs descendante d’une histoire rwandaise au cours de laquelle le colon belge a divisé un peuple pour l’instrumentaliser jusqu’au pire. Je suis comme d’autres Rwandais, sur un long chemin de guérison.
Comment voyez-vous l’évolution des rapports entre l’Afrique et les anciennes puissances coloniales d’ici 2050 ?
J’aime l’idée qu’en dépit des chocs qu’il a subis, le continent continuera à réclamer ses droits. C’est d’ailleurs dans ce contexte que l’Union africaine vient d’établir la décennie de réparations des crimes coloniaux. Nous allons vers de vrais questionnements sur ce qu’on garde ou non de l’héritage colonial, que ce soit la monnaie, les accords militaires, les langues, les alliances, les frontières. Il faut que les choix qu’on fait soient voulus et non imposés contre nos intérêts. C’est tout l’enjeu du combat pour la mémoire et la #justice.





































