Dans une #bande_dessinée qui sort en librairie, la chercheuse #Laurence_Huc raconte la #bataille des familles d’enfants victimes des pesticides, et son travail pour apporter les #preuves_scientifiques de leur exposition à des substances toxiques.
La scientifique Laurence Huc a un profil atypique. Toxicologue à l’Institut pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), elle publie des études sur la #dangerosité pour les humains de #substances_chimiques. Sociologue des sciences, elle travaille pour l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) sur la difficile prise en compte par les pouvoirs publics des connaissances scientifiques sur les dangers des pesticides. C’est aussi une « lanceuse d’alerte » revendiquée, qui s’est prononcée pour l’interdiction du #glyphosate ou contre la loi Duplomb.
Dans une bande dessinée qui sort en librairie jeudi 17 septembre, Pesticides. Leurs ravages sur la santé des enfants (Les Printanières), elle partage un autre aspect de son engagement : l’appui scientifique qu’elle apporte à des malades pour qu’ils et elles soient reconnu·es comme des victimes des pesticides.
La légèreté du dessin de Marguerite Boutrolle aide à affronter l’âpreté du sujet : la bataille de parents des vingt-cinq petit·es malades du cancer à Sainte-Pazanne, une commune rurale près de Nantes, en Loire-Atlantique, ou encore celle de la mère de Lubin, né malade en Champagne après avoir été exposé in utero à une centaine de produits chimiques.
« Mediapart » : Vous publiez cette bande dessinée à sept mois d’une présidentielle à haut risque, alors que le Rassemblement national (RN) décrédibilise la science et vote pour le maintien des pesticides, que la loi Duplomb qui réintroduit les néonicotinoïdes est passée cet été sans être retoquée par le Conseil constitutionnel… Quel est votre but ?
Laurence Huc : Je n’ai pas calculé par rapport à l’élection présidentielle, mais la bande dessinée arrive en effet à un moment intéressant. J’avais en tête de sensibiliser le grand public à ces questions environnementales, de montrer comment les choix que nous faisons ont des conséquences pour la santé des enfants. Chaque enfant malade est un drame individuel, mais derrière chacun d’eux, il y a une responsabilité collective. Il faut sortir des individualismes.
Avez-vous cherché, en faisant le choix d’écrire sous la forme d’une bande dessinée, à vous adresser à un public le plus large possible ?
Au départ, j’avais plutôt en tête un roman. Je pensais que la fiction était une façon efficace de toucher les gens. J’ai suivi des ateliers d’écriture, mais cela ne percutait pas. Finalement, l’éditrice Astrid Desbordes m’a proposé ce format, avec toute une équipe derrière. Cela m’a donné les épaules, cela n’avait plus rien à voir avec l’écriture toute seule dans mon coin ! Le dessin permet de faire de la pédagogie, d’apporter de l’humour… On retient plus facilement des images que des tonnes de blabla.
Cette bande dessinée s’appuie sur de solides annexes. C’est un réflexe de scientifique ?
Quand je travaillais sur les hydrocarbures, je n’avais pas ce réflexe, car il était très rare que l’on remette en question mon travail. Sur les pesticides, les attaques sont incessantes. Je trouvais nécessaire que pour chaque argument avancé, il y ait une référence scientifique.
C’est aussi une documentation importante pour qui souhaiterait s’y plonger davantage. C’est pourquoi j’ai mis, par exemple, les plans de l’usine qui se trouvait à côté de l’école de Sainte-Pazanne.
Cette bande dessinée est-elle une façon de donner des outils aux victimes et aux familles restées silencieuses jusqu’à présent ? Vous y parlez de deux situations où des familles d’enfants malades se sont mobilisées et ont fait appel à vous. Mais il y a tant d’autres victimes…
Oui, je me suis dit que les combats sur lesquels je me suis concentrée pouvaient servir à d’autres. En espérant toutefois que ces familles n’aient pas à se battre autant que celles que j’ai accompagnées. C’est très difficile d’engager une démarche pour être reconnu comme victime de pesticides. La bande dessinée montre que c’est utile, et que cela peut aider à la reconnaissance de maladies qui ne sont pas reconnues aujourd’hui. Même si des parents s’épuisent.
Je raconte l’histoire d’Ophélie, qui se bat pour la reconnaissance de la maladie de son fils Lubin par le fonds d’indemnisation des victimes de pesticides. Cela pourrait créer une jurisprudence. Elle a gagné en première instance, mais le fonds a fait appel. En deuxième instance, le jugement a été confirmé, mais le fonds va devant la Cour de cassation. Ce nouveau rebondissement, très récent, n’est pas dans la BD. Pour Ophélie, ce sont à nouveau deux ans d’attente, c’est très dur.
Comment vous êtes-vous rapprochée de ces familles ?
Je suis toxicologue en santé humaine. J’ai d’abord travaillé sur la toxicité des hydrocarbures sur le foie. Cet organe est très important, car il détoxifie les substances chimiques. Il permet aussi d’étudier les processus de cancérisation.
Puis, en 2021, j’ai commencé à étudier la sociologie des sciences, pour comprendre comment les connaissances en santé publique sont prises en compte ou ignorées dans la réglementation et les politiques publiques. Ophélie m’a contactée après m’avoir entendue parler à la radio.
Pour le cluster [c’est-à-dire un nombre de cas plus élevé qu’ailleurs – ndlr] de Sainte-Pazanne, c’est la députée Sandrine Josso (MoDem), elle-même maman d’une fille touchée par un cancer, qui m’a contactée à la suite d’une audition en commission parlementaire à laquelle j’avais participé. J’ai alors écouté le récit d’une des mamans de l’école de Sainte-Pazanne. J’ai été foudroyée.
Avez-vous hésité à vous engager en tant que scientifique auprès de ces personnes ? Chercheurs et chercheuses ont-ils vocation à sortir de leur laboratoire ?
Je ne me suis pas trop posé de questions sur le moment. J’avais déjà été interpellée par la manière dont les autorités niaient les connaissances scientifiques sur les effets cancérigènes avérés de certains produits et les effets cocktail. Je me suis mise, sur mes week-ends, mes vacances, mes soirées, à apporter mon aide à toutes ces personnes. Pour la première fois, il y avait quelqu’un qui prêtait attention à ce qu’elles disaient.
À Sainte-Pazanne, l’ARS [agence régionale de santé] et SPF [Santé publique France – ndlr] ont enquêté sur les cas de cancers pédiatriques en envoyant des questionnaires, sans parler avec les familles. Ces deux agences sont hors sol. Leur gros subterfuge, c’est de refuser de voir les enfants malades.
Finalement, pour l’ARS et SPF, les cancers pédiatriques à Sainte-Pazanne ne sont pas un cluster : il n’y a « pas assez » d’enfants malades du cancer sur la zone étudiée. En réalité, l’ARS et SPF ont exclu de nombreux cas : un enfant malade scolarisé à l’école mais qui n’habitait pas à Sainte-Pazanne, un autre qui a déménagé, tous les enfants de plus de 16 ans. Ils ont aussi élargi la période étudiée, incluant des années où aucun cas ne s’était déclaré.
Il y a une forme de mépris de l’ARS. Mais en face, il y a la capacité de tout un chacun de se saisir des données scientifiques. Les habitants ont clairement senti qu’on les roulait dans la farine. Ensemble, nous avons monté un institut citoyen de recherche, pour poursuivre le travail. Cette science participative a plus d’impact que la recherche académique. On ne fait pas des études hors sol. On se pose les questions pour lesquelles les citoyens attendent des réponses.
ous témoignez également dans le livre « Pesticides Kids », des journalistes Sophie Chapelle et Nolwenn Weiler, qui sort lui aussi jeudi 17 septembre en librairie. Vous inscrivez-vous dans une lignée de scientifiques lanceuses d’alerte ?
Certaines figures sont en effet très inspirantes pour moi. La biologiste états-unienne Rachel Carson bien sûr, qui a alerté très tôt sur les pesticides, mais aussi l’épidémiologiste Theo Colborn, considérée comme la mère des perturbateurs endocriniens. Elle a beaucoup travaillé sur l’approche interdisciplinaire, en partant du fait que tous les êtres vivants sont soumis aux mêmes mécanismes de perturbation endocrinienne.
La pneumologue Irène Frachon est aussi quelqu’un qui me donne du courage. Le film La Fille de Brest, qui raconte son combat, m’a beaucoup marquée. Elle est très attachée à ses malades, et m’a fait comprendre qu’il était important de nommer les personnes. Cela donne à voir une réalité.
Pour Ophélie et son fils Lubin, vous avez fourni un argumentaire scientifique pour la justice. Comment avez-vous travaillé ?
Ophélie est ingénieure conseillère viticole. Elle avait déjà fait la liste des 108 produits toxiques auxquels elle avait été exposée pendant sa grossesse, alors qu’elle travaillait dans les vignes. Elle avait même fait un calendrier de sa grossesse, avec les dates d’exposition aux différents pesticides.
De mon côté, j’ai pu déterminer lesquels sont reprotoxiques, dangereux pour le fœtus, et à quel moment de son développement. Il y a beaucoup de publications qui démontrent cette toxicité. Et parfois, elle est même reconnue par les industriels eux-mêmes, dans les dossiers réglementaires de leurs produits. Cette expertise a convaincu deux fois les experts judiciaires, qui sont des médecins.
Vous racontez dans la BD que vous avez demandé à quitter votre laboratoire de l’Inrae de Toulouse. Vous y avez rencontré des difficultés ?
À partir du moment où j’ai monté mon équipe pour travailler sur les pesticides, j’ai été confrontée à des difficultés institutionnelles. Des projets étaient bloqués. J’avais des financements, mais on n’avait pas les locaux, les recrutements étaient retardés. La philosophie à l’époque n’était pas de défendre la santé publique, mais plutôt de ne pas froisser les agences réglementaires en montrant leurs trous dans la raquette. Avec de nombreux financements venant de l’agrochimie ou de l’agroalimentaire. Aujourd’hui, je travaille avec des laboratoires qui défendent la santé publique.
Vous revenez également sur quelques-unes des attaques publiques que vous subissez, comme celle du député Laurent Duplomb (Les Républicains), qui vous a qualifiée de « scientifique militante au service de la décroissance ». Sont-elles fréquentes ?
Ce n’est pas nouveau, mais cela s’est intensifié sous le second mandat d’Emmanuel Macron. La crispation est d’autant plus forte qu’on est près du mur : on est au bout de notre système agricole.
Avec l’augmentation des cancers, j’estime qu’on paie aujourd’hui le prix des expositions qui ont probablement eu lieu il y a dix-quinze ans. Or, depuis 2018, l’usage des pesticides a augmenté de 20 %. Il y aussi les PFAS, les métaux lourds, les effets cocktail de toutes ces molécules… On va payer la facture dans quinze ans, en années de vie perdues. Je suis très pessimiste.
Daniele Mandrioli, qui a publié en 2025 la dernière grande étude démontrant, une nouvelle fois, la cancérogénicité du glyphosate, a été licencié de son laboratoire en Italie. Et la semaine dernière, l’Echa, l’Agence européenne de produits chimiques qui évalue la dangerosité des produits, a écarté son étude. Tout cela est politique. J’y vois un très mauvais signal.