Alain Finkielkraut : “C’est Netanyahou qui, aujourd’hui, donne des munitions à l’antisémitisme”
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Il faut bien qu’un jour même les plus obtus ouvrent les yeux. Je me félicite que ce jour soit arrivé pour Alain Finkielkraut. Il faut les garder ouvert maintenant, et c’est pas gagné.
Il apparaît de plus en plus clairement que au final, ce sera le peuple juif qui sera la victime de Netanyahou : il aura réussi à le diviser sur une question morale essentielle, il aura réussi à enlever à la Shoah son caractère exceptionnel d’un génocide industrialisé dont les acteurs deviennent les rouages d’une machine, et il aura réussi à ce que bientôt, quand le Tribunal pénal international aura rendu ses jugements, à ce que tous les soldats qui ont participé au génocide de Gaza deviennent des parias, recherchés pour complicité par les polices du monde entier.
Oui, c’est sûr, c’est Netanyahou qui construit l’antisémitisme de demain, et qui affaibli les capacités interne de résistance du peuple juif.
Entretien L’essayiste, auteur du « Juif imaginaire » et d’« Au nom de l’Autre », soutient avec ferveur la reconnaissance de l’Etat de Palestine, et considère que la colonisation est « suicidaire pour Israël ». Ce qui lui vaut des critiques très violentes.
Propos recueillis par Dimitri Krier et Xavier de La Porte
Vous soutenez l’initiative d’Emmanuel Macron. Pourquoi ?
Alain Finkielkraut Je tiens cette ligne depuis la naissance du mouvement Shalom Akhshav (« La Paix maintenant »), qui dès 1978 soutient que la réconciliation en Israël passera par la reconnaissance d’un Etat palestinien. J’y reste d’autant plus attaché que les gouvernements successifs de Benyamin Netanyahou, par la multiplication des implantations en Cisjordanie, s’efforcent de rendre cette solution à deux Etats impossible. La colonisation est une politique injuste pour les Palestiniens, et suicidaire pour Israël. Amos Oz [écrivain et essayiste israélien, NDLR] disait : « Aidez-nous à divorcer. » J’aime trop Israël pour laisser cet appel sans réponse. La seule alternative à la séparation des Palestiniens et des Israéliens est soit la terreur réciproque soit l’expulsion massive des Palestiniens de Cisjordanie et la transformation de Gaza en Riviera pour touristes américains fortunés – un véritable cauchemar.
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C’est la raison pour laquelle j’ai approuvé l’initiative d’Emmanuel Macron. Certains disent qu’il est trop tôt. J’ai peur, moi, qu’il ne soit trop tard. Il faut que la communauté internationale fasse savoir au gouvernement israélien que l’annexion de la Cisjordanie sera considérée comme illégale et fera d’Israël un Etat paria. Les images des colons de Cisjordanie allant prier chaque vendredi devant un village palestinien dont ils revendiquent la propriété me font mal au cœur. A les voir briser les clôtures, je pense aux pogromistes qui s’attaquaient aux shtetls [villages juifs] en Pologne.
Pourquoi votre position semble-t-elle minoritaire dans la communauté juive ?
Beaucoup sont sensibles à l’argument martelé par Benyamin Netanyahou selon lequel la reconnaissance d’un Etat palestinien est, aujourd’hui, une récompense pour le Hamas. Je pense qu’ils se trompent. Ami Ayalon, ancien chef du Shin Bet, dit lui-même que ce serait le cauchemar du Hamas. Même s’il s’en félicite officiellement, le mouvement islamiste a un autre agenda : il veut une Palestine de la Méditerranée au Jourdain. Ami Ayalon affirme qu’il fallait obtenir une défaite militaire du Hamas : c’est fait. Maintenant, il faut offrir une autre perspective aux Palestiniens. La séparation est la seule solution, sinon on est entraîné dans la violence de la promiscuité meurtrière.
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Quelles réactions recevez-vous à votre prise de position ?
Certains disent que j’ai trahi, que je soutiens un Etat nazi terroriste et que je veux la destruction d’Israël. On doit pouvoir critiquer Israël sans encourir cette accusation. Je suis inquiet devant la montée de l’antisémitisme mais c’est Netanyahou qui aujourd’hui lui donne des munitions. Il faut lutter sans relâche contre l’antisémitisme qui explose en France, notamment dans la population étudiante, mais aussi contre ces extrémistes qui détruisent Israël. Les ministres du gouvernement ne sont pas les héritiers de Yitzhak Rabin, mais ceux de son assassin : Yigal Amir. Itamar Ben Gvir [chef du parti d’extrême droite Force juive et ministre de la Sécurité nationale] a eu longtemps dans son bureau un portrait de Baruch Goldstein, ce colon nationaliste-religieux qui a massacré 29 Palestiniens en 1994 dans le tombeau des Patriarches. Rabin a dit alors : « J’ai honte que ce soit un des nôtres qui ait fait ça. » Moi, j’ai honte aujourd’hui de Ben Gvir et de quelques autres. Leur projet de déplacement forcé des Palestiniens, s’il a lieu, est un gigantesque nettoyage ethnique. Ils sont racistes. Pour autant, je ne dirais pas que la guerre à Gaza est un génocide. Le Hamas a le pouvoir de négocier, ce qui n’est pas le cas dans un génocide. L’emploi de ce mot vise clairement à nazifier Israël et met tous les juifs en danger.
Ces critiques qui vous sont faites sont d’une très grande violence…
Si je suis assassiné demain, je ne sais pas si ce sera par un islamo-gauchiste ou par un juif hystérique. J’en suis là. C’est une situation folle.
Que s’est-il passé pour que le débat soit si tendu ?
Il s’est passé le 7-Octobre. Un gigantesque pogrom qui se produit dans un Etat conçu pour qu’un tel événement ne puisse plus avoir lieu. C’est un traumatisme pour les Israéliens, mais qui s’étend aussi à tous les juifs. Les images des miliciens du Hamas applaudis par une partie de la population civile de Gaza ont marqué les consciences. Il y a depuis, en Israël, l’idée que ce n’est plus la peine d’essayer. Il y a même une phrase qui circule en France comme en Israël disant : « Il n’y a pas de civil innocent à Gaza. » Elle me fait horreur. Car s’il n’y a pas de civil innocent à Gaza, ce n’est pas la peine d’envoyer des flyers pour demander aux Gazaouis d’évacuer…
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La montée de l’antisémitisme en France et ailleurs est-elle aussi une explication de ces tensions ?
Pas chez ceux qui m’insultent. Eux sont dans une sorte de messianisme dévoyé. Ils disent : « Cette terre est à nous. Nous avons vaincu les Cananéens, nous évacuerons les Palestiniens. » C’est sans doute une potentialité du judaïsme, mais je ne pensais pas qu’elle puisse prendre une telle ampleur. Une déchéance s’est produite, avec laquelle il ne faut pas transiger. Il y va de la survie morale d’Israël, et même du judaïsme. Pour moi, être juif est un héritage dont je ne veux pas démériter. C’est la raison pour laquelle je m’exprime avec une telle insistance et une telle radicalité. Ceux qui en revanche signent des tribunes contre la reconnaissance de la Palestine, tels que Bernard-Henri Lévy, Yvan Attal ou Charlotte Gainsbourg, expriment leur inquiétude.
Vous aussi êtes inquiet, et souvent même plus radicalement qu’eux. On aurait attendu de vous que vous signiez ce genre de tribune, or vous ne l’avez pas fait…
Ce qui vous surprend, c’est que je puisse être aussi réac en France que de gauche en Israël… Je suis patriote mais pas au sens où l’entend le Rassemblement national. Un de mes livres de chevet, c’est « l’Enracinement » de Simone Weil. Elle y parle d’un patriotisme de compassion. La gauche israélienne, à laquelle je m’identifie, est une gauche éminemment patriotique. Elle défile sous des drapeaux bleu et blanc. La gauche française a échangé le drapeau français pour le drapeau palestinien, ce qui m’empêche aujourd’hui de m’identifier à elle.
BIO EXPRESS
Né en 1949 à Paris, Alain Finkielkraut est membre de l’Académie française. Il a publié de nombreux essais dont « le Juif imaginaire » (Seuil, 1981), « Au nom de l’Autre. Réflexions sur l’antisémitisme qui vient » (Gallimard, 2003) et « l’Identité malheureuse » (Stock, 2013).
Propos recueillis par Dimitri Krier et Xavier de La Porte






